LA DETRESSE DES ENFANTS
Pendant cette nuit, Salvateur s'était demandé :
— Que vont-ils croire ?
Malgré sa prodigieuse intelligence, surexcitée par les dangers où il se trouvait, il ne devina point l'angoissante tragédie du soupçon, que la lecture des lettres développait à la même heure chez Michel et chez Micheline.
— Que vont ils faire ?
S'il avait pu s'en douter, le triomphe de sa haine eût été complet, il aurait pu s'endormir dans sa sécurité reconquise et il ne se fût point obligé à la comédie à laquelle il se résigna au matin.
Le matin, on apprit qu'il était plus mal. Il n'avait pas eu la force ds se lever et Roger, à son retour, avait trouvé son père dans son lit en une faiblesse extrême.
Michel et Micheline, aussitôt prévenus, descendirent.
Pour eux, aucune hésitation, le vol des lettres, cette nuit, avait frappé Salvateur en plein cœur.
Il serait difficile de dépeindre l'impression singulière qu'ils ressentirent en entrant dans la chambre du malade : ils se retrouvaient, en effet, devant un homme qu'ils n'avaient pas connu, pour ainsi dire, jusqu'à ce jour.
Devant l'homme que leur mèro avait aimé.
Devant l'homme dont l'amour pour Régine ne s'était point démenti durant toute la vie, et qu'ils ne pouvaient plus soupçonner, maintenant, du meurtre de la pauvre femme...
C'était donc, sous leurs yeux, une figure nouvelle,
subitement éclairée par ce qu'ils venaient d'apprendre... Longtemps, ils l'avaient tenue dans l'ombre... car la vérité leur avait manqué pour qu'ils pussent comprendre les sensations qui passaient, graves ou rapides, sur ce visage souffreteux d'infirme. A présent que le mystère n'existait plus^ des détails d*aulrefois revenaient à leur mémoire et ils en saisissaient le sens... Ils les avaient jadis interprétés comme des preuves de crime... et voici que maintenant, la vérité révélée, ils les interprétaient autrement.
Quand la porte s'ouvrit, et qu'ils furent tous deux au chevet du Ut, leur trouble, à peine dissimulé, fut profond.
C'était Roger qui était venu au-devant d'eux, tristement.
Et dans un élan spontané, Michel avait tendu les mains.
Roger se contenta de s'incliner devant la jeune fîlle, mais s'il n'y eut de lui à elle aucune étreinte, leurs regards échangèrent un amour que l'absence n'avait fait que rendre plus violent.
Puis, ils s'étaient approchés de Salvatour...
E4,range revirement d'âmes !
Pour Salvatour, aucun doute :
C'était la sœur qui lui avait enlevé les lettres de Régine.
Tout d'abord, il s'était dit :
— Je suis perdu !
Et à l'entrée des jeunes gens, du premier coup, il avait été rassuré.
S'ils avaient cru trouver dans ces lettres la preuve de son crime, ils n'auraient pas pu retenir leur horreur et se seraient élancés vers lui en l'appelant : « Assassin ! » Or, ils ne paraissaient que troublés !...
Une inmiense joie emplit le cœur du misérable.
— Ils doutent I Je suis sauvé I
Subitement, il fut triste, car c'était un grand comédien, et le regard dont il accueillit leur entrée exprima la compassion pour leur détresse.
Eux pensaient à ce moment que cet homme avait écrit certain jour — ils l'avaient lu : — « J'aime tout ce qui a touché tes mains... la bouche et ton corps... j'aime les choses qui viennent de toi... J'aurais voulu vivre dans l'horizon qu'embrassent tes yeux... J'aime tes enfants qui auraient dû être les miens... comme s'ils étaient à moi... »
Doucement, la voix très faible, il parla :
— Ne vous effrayez pas de ce que je suis plus mal. Déjà, de vous voir je me sens mieux. Hier, j'ai éprouvé une 'grande tristesse, non pas seulement parce qu'un malheur s'est écroulé sur moi, mais parce que j'ai prévu que d'autres en seraient atteints, auxquels j'aurais voulu épargner des larmes...
Clairement son regard désignait le frère et la sœur.
Et avec des allusions adroites, lointaines, auxquelles nul autre que les deux jeunes gens ne pouvait attacher un sens :
— J'aurais préféré retenir sur moi, jusqu'à mon dernier jour, des soupçons qui me désespéraient, contre lesquels il m'était interdit de me défendre. Et quand j'ai su qu'un secret de ma vie et d'une autre vie avait été surpris, il m'a semblé qu'un sacrilège venait d'être commis... Pourquoi faut-il que ce soit moi qui vous console ? Et quand je devine votre angoisse pourquoi moi-même suis-je si désemparé que je ne trouve pas les mots qu'il faudrait pour vous rendre l'espérance dans l'avenir et le courage de vivre ? Souvenez-vous, mes enfants, que mon secret, devenu le vôtre, ne doit pas sortir de votre cœur... J'ai le droit de vous l'ordonner et je vous l'ordonne... Que la fatalité suive son cours inexorable t Mais il est un nom, que les lettres lues par vous, cette nuit, vous ont montré entouré de
respect et cî*un ardent amour... le nom d'une femme et d'une mère chastement aimante et malheureuse... nom sacré qu'une pensée injuste effleurerait d'une souillure... et qu'il faut que voua gardiez dans le culte de votre adoration jalouse Le frère et la sœur restaient très pâles, et silencieux.
— Michel a saisi le sens des choses qu'il vient d'entendre... C'est une chute de très haut, dans un néant où l'on doute des affections les plus chères et des serments les plus graves.. Michel, je te plains pour ce que tu souffres aujourd'hui et je te pardonne pour ce que tu m'as fait souffrir...
Roger écoutait, surpris, un langage qui n'arri:i^ait pas jusqu'à lui et il attendait qu'on le lui expliquât.
Salvateur se souleva péniblement et se tourna vers son fils :
— Non, Roger, tu ne peux comprendre... Mais un dernier mot t'expliquera pourquoi Michel avait repoussé ton amour pour sa sœur. Il faut que tu saches certaines choses, mon fils. L'heure est venue et ce n'est pas moi qui en ai décidé ainsi. Il faut que tu saches que ces enfants, entraînés par leur amour filial, avaient bâti tout un tragique roman sur la mort de leur mère,.. Il faut que tu saches que pour sauver leur père, ils avaient eu la folie d'accuser l'homme qui fut son ami de tous les jours, et qui, jadis, refusait de dire la vérité aux juges au risque d'attirer sur lui leur sévérité... Oui, mon fils, ils ont cru que moi... Interroge-les !... Michel, est-il vrai que tu m'as souçonné d''un crime ?... Ne crains pas de le reconnaître, puisqu'à présent, tu as honte d'un pareil souçon.. et puisque je te pardonne î...
— Il est vrai ! !
Roger eut un cri de profond amour et entoura son père d'une étreinte passionnée comme s'il avait voul-u le protéger.
Et ce cri du loyal garçon fit baisser le front à ces deux êtres qui n'avaient pas moins de loyauté que lui. Puis, des larmes emplirent ses yeux.
— C'est affreux !... C'est affreux I... murmura-t-il. Et il couvrait son père de baisers.
Micheline sentit se déchiier son cœur...
— Non, noii, Roger... moi je n'avais jamais cru ! jamais ! !
Un regard la remercia, chargé d'une reconnaissance attendrie.
— Et vous, Michel, vous ! ! Est-il possible ? Michel s'égarait en un effroyable désordre d'idées,
se débattait dans l'impossibilité de se ressaisir, souffrait de doutes atroces.
Dans un pareil débat intime qui se poursuivait depuis la veille, remuant en lui les plus douloureuses incertitudes, il devait être vaincu...
Mais s'il n'accusait plus Salvateur, par un renversement logique des situations, n'ailait-il pas en accuser un autre ?
Déjà, en cette nuit-là, l'abominable pensée lui en était venue...
Et cet autre... chose horrible !... c'était son père !
Une si effroyable torture apparut sur son visage défait, dans ses yeux chavirés, sur ses lèvres crispées de sanglots, que Salvatour eut pitié :
— Pauvre enfant !
Le mot fut dit avec tant de vérité que Michel faiblit... Il était à bout de résistance.
— Monsieur, dit-il, -— ayant à peine la force de prononcer les mots — , je ne puis plus en ce moment arrêter ma pensée sur quoi que ce soit... je suis seulement très malheureux, pourtant je reconnais que je vous ai gravement outragé en vous soupçonnant sans preuves.
Salvatour eut un «ourirc de bonté indulgente.
Et, désignant Michelme et Roger qui s'étaient rapprochés :
— Plus tard, lorsque je n'y serai plus, et lorsque tu les verras heureux, ceux-là te pardonneront pour moi, mon cher enfant... Dès le premier jour, j'avais deviné ton altitude en face de moi... Je ne t'en ai pas voulu. Tu défendais mon ami le plus sher, et j'étais bien certain qu'une heure viendrait où tu me rendrais justice. Devant leur bonheur, comment veux-tu que je n'oublie pas ?
Michel secoue la tête.
— Le bonheur que vous rêvez pour eux n'est pas possible...
Une révolte passa dans un cri de la jeune fille :
— Mon frère !...
Mais Michel était si triste !
Elle eut conscience qu'un nouveau malheur la menaçait...
Roger serrait doucement les mains du jeune homme.
Et il répétait, avec un reproche, mais avec effroi :
— Pourquoi, Michel, puisque nous nous aimons ?
Salvatour, lui-même, interrogeait d'un regard attentif, au fond duquel était un peu d'anxiété... Il était repris d'inquiétude et pensait qu'un doute persistait chez Michel, malgré tout..
Il se trompait, du reste.
Michel était dupe...
Qui ne l'eût été devant la comédie géniale de ce malade qu'un amour de toute une vie semblait conduire à l'agonie ?
De même que son fils, il finit par murmurer :
— Pourquoi, cher enfant, pourquoi !
— Je le dirai à Micheline. Quand elle m'aura entendu, elle décidera.
Les yeux de la jeune fille s'assombrirent.
Oui, c'était bien un malheur nouveau, dont elle voyait la menace...
Ils sortirent..
Quand ils furent sortis, Roger revint près du lit de Salvatour :
— Père, tout le temps que j'ai été loin d'elle je n'ai pas vécu... C'est à peine si je pensais à toi... Je ne pensais qu'à elle... Je l'aime trop, tu le vois... et si elle n'est pas à moi !...
La mort passa dans son regard...
Et le meurtrier, pour la première fois, entrevit le châtiment.
Michel et Micheline étaient seuls.
Michel hésitait à parler.
Mais la jeune fille, tout de suite, lui prit les mains :
— Il faut me dire ce que tu penses.
Le front de Michel était couvert d'une sueur de détresse.
— Toutes mes pensées, depuis la lecture de ces lettres, oui, sœur tu les connaîtras, et c'est horrible, je te préviens... Pour toi, comme pour moi, c'est une torture sans nom. Que faire ? Que devenir ? Nous avons cherché partout la vérité... Où est-elle ? Nous ne sommes pas plus avancés qu'au premier jour.,. Qui nous guidera dans cette nuit de sang et de larmes ? Nous avions cru, eniin, marcher sur la bonne route, en pleine lumière, et voici, moi-même, que je doute, comme toi, autan v que toi... Ah ! si je ne faisais que douter ! Si le soupçon tenace, mortel, qui ronge et qui rend fou n'était pas entré dans moi, contre un autre... Un autre ! ! ! î Non, Micheline, mieux vaut que je ne parle pas î
— Je veux savoir... J'en ai le droit...
— Deux hommes seuls ont pu tuer notre mère... l'un que l'on a condamné et que nous avons cru innocent... l'autre que personne n'a soupçonné et que nous
accusions... Maintenant, ce dernier, déjà nous ne l'accusons plus et du même coup, sœur, est-ce que nos doutes ne se reportent pas sur le premier ?...
— Michel, dit la jeune fille éperdue, dans un grand cri... comprenant cette souffrance à l'atroce pensée qui naissait en lui... Michel, c'est un sacrilège !
— Oui, sacrilège, mais tu as voulu savoir. Maintenant, je ne me sens pas le courage d'accuser l'un ou d'accuser Tautre... Je ne peux plus rien... J'ai de la flamme sur les yeux... de la fièvre brûle mon cerveau... La mort e^t dans mon cœur... Où est le coupable ? J'avais cru. Je ne crois plus. Il y a des évidences devant lesquelles on s'incline et, l'une de ces évidences est que Salvatour n'a pas pu commettre ce crime... Alors ? Alors, je me rejette vers l'autre, vers celui en qui nous avons mis notre amour, dont les malheurs ont excité la pitié du monde et je me demande si tous les indices, si tous les semblants de preuves, un instant réunis contre Salvatour, ne peuvent pas se retourner contre... contre... notre père !
— Sacrilège I Sacrilège ! disait Micheline en une crise d'horreur.
— Oui, et je sens comment on peut perdre la raison, en même temps qu'on perd la foi en tout... Mais puisque tu as voulu savoir, tu sauras... Où est-elle, et tout ce qui si est découvert, dans toutes les hypothèses soulevées, où est-elle la preuve qui désigne Salvatour comme assassin ? Nulle part... Souvenons-nous !
Non. noHj tais-toi, c'est infâme, je ne veux plus t'entendre...
— Souvenons-nous, te dis-je... Notre mère, mariée malgré elle, notre père épousé sans amour... Bientôt les dissentiments... Puis la séparation... Des années d'éloignsment complet... Notre mère dans la solitude, dans la gêne de Tiffanges... au château de la Besace, où les paysans m'appelaient Couche-tout-nu,,. Tu te
souviens ? Lui, à Paris, parmi des joies et des fêles... je ne veux pas te faire rougir... Plus tard, aux manœuvres, le hasard d'une rencontre... d'une entrevue obtenue par pitié... où sans doute notre père devina, pour la première fois que Tamour d*un autre — de Salvatour — occupait ce cœur qui lui avait été étranger toujours... Une autre entrevue, par surprise, dans la même nuit... Notre père survenant près de notre mère sans être attendu... la vérité éclatant sous les yeux du mari... tu te souviens ? « Cher amour du passé, cher amour qu'il faut que j'oublie... » Une querelle, des mots graves, une minute de violence et d'égarement... et c'est fini... il y a là un cadavre... Mon Dieu I Mon Dieu ! I... Après quoi, le reste de la nuit maudite, une fuite sous l'épouvante et les remords, à travers la forêt, et le matin, l'obligation du devoir militaire qui le force à rentrer, la nécessité de jouer un rôle pour écarter les soupçons, Micheline aide-moi, aide-moi, à me souvenir I !...
Elle répétait, en ^on affolement : ^.
— Sacrilège ! Sacrilège ! <^^^
— Souviens-toi du ci i de Salvatour à notre père : « Malheureux ! C'est toi qui l'as tuée ! » Est-ce que Salvatour n'avait pas vu, d'en bas, les ombres enlacées, qui se débattaient, derrière les rideaux ? Les billets épars dans le bois, moyen d'égarer la justice...
Il sanglotait.
Tout à coup il reprit, la voix rauque :
— Quoi encore ? La scène de la caserne ? Est-il sûr que Salvatour avait entendu Limpartial causant avec Gerbousse et Soudeilles ? Ceux-ci le prétendent. Ils ne peuvent affirmer. Quoi encore ? La lettre anonyme qui faillit livrer notre père, à son retour au château ? O'ù est la preuve que Salvatour l'a écrite ? Quoi encore ? Les poursuites contre Gerbousse et Soudeilles ? N'étaient-ils pas endettés ? Et cette offre d'argent pour
s'expatrier, Tont-ils bien comprise et n'était-elle autre chose que de la pitié et le moyen qu'on leur donnait d'échapper à la misère ? Tu vois combien aisément tout s'explique,.. Le jardin dévasté ? N'est-ce pas la rancune d'un concurrent jaloux ? Le meurtre de Renaudot, enfin?... Renaudot brassait de louches affaires... Il a été victime de l'une d'elles... Pour le tuer, comme il a été tué, il eût fallu un homme î Et Salvatour n'est qu'un infirme, incapable de se tenir sur ses jambes, chancelant et près de la mort...
Aîichel se tordait les mains.
— Et tout à coup, nous découvrons des lettres qui nous apprennent que notre mère a été aimée avec une passion- respectueuse, dans une ardeur d'amour resté chaste... et les dates des letti'es que nous avons lues nous montrent que quelques jours avant le meurtre rien n'était changé dans cet amour, dans cet idéal respect... Et 1 homme qui aima ainsi serait celui qui assassina cette femme ?... Micheline ! Oh ! Micheline ! -^tl^appuya la main sur son cœur...
Une défaillance le prenait.
Il se taisait, respirant à peine, enfin se remit :
— Sacrilège, as-tu dit... Oui, c'est vrai, mais envers qui ? Envers lequel des deux ? Notre père où Salvatour ? Voyons, Micheline, dis-moi, parle, que crois-tu ?
Il eut un rire nerveux et nturmura encore :
— J'ai peur !
Micheline tremblait.
Est-ce que son frère allait sombrer dans cette effroyable crise ?
Mais il suivait sa pensée, impitoyablement :
— Pourquoi notre père s'est-il enfui, une fois, deux fois, s'il était innocent ? Un innocent brave la justice et le scandale et les hommes ameutés contre lui... Il a quelque chose pour lui de plus fort que toutes les for-
ces du monde, sa conscience, n'est-ce pas, Micheline ?
Il s'arrêta de nouveau...
La voix du pauvre garçon était devenue si sourde qu'a peine Micheline entendait maintenant ce qu'il disait, ce qu'il bredouillait plutôt...
Des mots, seulement, parfois, arrivaient jusqu'à elle, à travers des soupirs étouffés.
— L'amour de Salvalour découvert, la haine dut naître dans l'âme de son rival...
Il n'osait plus dire : mon père...
— Cet amour avait été l'obstacle à son bonheur. Et de la haine et de la jalousie au désir de se venger, il n'y a pas loin... Alors, alors, pourquoi c-ette haine n'eût-elle pas poursuivi Salvatour jusqu'à maintenant, n'ayant pas trouvé jadis l'occasion de se satisfaire ?... Et puis, et puis...
Des sanglots l'étouff aient...
Il balbutia encore :
— Mon père ! mon père î pardon... pardon...
Et il s'évanouit dans les bras de sa sœur, demi-morte elle-même d'épouvante et de désespoir.
Entre Salvatour et Tiffanges, ils hésitaient, ne savaient plus, rejetés de l'un à l'autre avec des sursauts qui les broyaient, et en faisaient des misérables, pantelants et brisés, dignes de pitié revenus à leurs incertitudes premières...
Dans ce néant, qui leur apporterait la vérité ?
La vérité, quelle quelle fût, si effrayante dût-elle être ! !
Le soir venu, ils quittaient l'hôtel de l'avenue de Bois,
Michel, pour retourner à son régiment, son congé allant expirer.
Micheline pour regagner la lourde solitude de Tiffanges.
C'est en vain que Salvatour supplia Michel de parler.
En vain que Roger supplia Micheline.
Ils s'étaient renfermés dans un silence farouche...
Lorsque Roger entendit, devant l'hôlel, ronfler le moteur de l'auto qui allait emporter Michel et sa sœur, il se précipita vers la fenêire, souleva le rideau, et regarda
Il espérait qu'un signe d'amitié viendrait de là, un adieu un baiser, ou simplement un regard de Micheline.
Rien : l'auto fila et disparut.
Le jeune homme devint très pâle... tout son espoir s'en allait Or, nous l'avons dit c'était un garçon ardent, au cœur tendre et plein d'imagination, d'une sensibilité excessive...
Il laissa retomber le rideau, puis, sans même prendre attention à son père qui l'observait, craintif, il sortit...
Alors, soudain, une vision sanglante surgit devant Salvatour... un doute effrayant... et bientôt la certitude:
— Il va se tuer !
Ce fantôme d'agonisant se jette à bas de son lit, sans même prendre la peine de se vêtir... la folie et l'horreur l'emportent... La chambre de Roger est près de la sienne... Il veut ouvrir... La porte est fermée à clef... Salvatour oublie que tout le monde le croit infirme, incapable d'un eftort. Il recule pour prendre de l'élan, trouvant dans sa terreur, pour augmenter sa force, une vigueur nouvelle et se précipite.
La serrure saule, disloquée, et le père roule dans la chambre où Roger blême, appuie un revolver sur son front...
Le coup part, mais va trouer le plafond ; la main de Salvatour a pu saisir à temps l'arme et la détourner...
Et devant la douleur profonde, devant le désespoir du père, Roger sent toute sa vaillance qui s'effondre...
LA DAME AU SOURIRE lERRIBLË 226
Salvalour, au fond d'un fauteuil tremble de tous ses membres.
Roger, à genoux, l'éireint et îe caresse.
— Pardon ! Pardon !...
— Ainsi, lu voulais mourir !
— Oui je l'aime, et tout à l'heure, devant ce départ, j'ai compris que tout était fini... enlre elle et moi...
— Qu'en sais-tu ? N'as-tu pas touie la vie devant toi ?
— Ma vie sans elle est impossible !...
— Ainsi, cette filie est tout pour toi ? Le reste ne compte plus. Moi, je ne suis rien... Tu n'as môme pas pensé à moi... e.t tu serais mort, sans un regret, sans te dire que je me serais tué, près de toi...
— Pardon ! pardon !
— Et quelle sera ma vie, à présent ? Dans des angoisses !... Car tout à l'heure, celle rmil, demain, ne reprendras-tu pas ce revolver ? Lorsque tu ne seras pas près de moi, lorsque tu seras en retard, le matin si je ne te vois pas venir à l'heure habiluelle, que penserai-je ? que tu as attendu pour mieux me tromper... et que tu es mort ?... Loin de mes yeux, tu seras mort... quand je n'entendrai plus ta voix tu seras mort... Tu ne m'as jamais aimé... Tu es un ingrat... Et tu n'as pas mérité tant d'amour de ton père !...
Roger, toujours aux genoux de Salvatour, pleurait... Mais les larmes, c'était une détente de ses nerfs... Toute sa résolution de mourir s'amollissait.
— Promets-moi ! Jure-moi ! disait Salvatour... Si tu as quelque affection pour moi î... Si tu ne veux pas que ma vie devienne une épouvante de toutes les heures, engage-toi, sur ton honneur...
— Je vous jure, mon père...
— Jamais plus tu ne voudras mourir ?
— Je jure !
— C'est bien, je te crois... Quant à Micheline, tu
l'aimes, tu la veux... Eh bien, je le la donnerai, console-toi...
Mais Salvateur venait de sentir peser sur lui le premier châtiment...
Ce châtiment lui était a^^porté par son fils...
D'autres allaient venir bientôt... au milieu d'un concours d'événements que nul ne pouvait prévoir — dirigés par ce génie du mal qu'était le Renégat — et qui allaient affoler, en le prenant au dépourvu Salvatour lui-même...