PLAISIR D AMOUR DURE TOUTE LA VIE
C'était Gerboussc qui, en général, conduisait à Pa^ ris, dans la charrette attelée d'un bon vieux poney pensif et philosophe, les fleurs récoltées la veille au soir. Il partait alors qu'il faisait encore pleine nuit et rentrait cahin-caha vers huit heures du matin.
D'autre part, Soudeilles et Paul Girondon se levaient avec les premières heures du jour, c'est-à-dire vers trois heures et demie. On mangeait sur le pouce, avant de se mettre au travail, et à huit heures, au moment où rentrait Gcrbousse, on faisait une second repas, celuici avec Colette.
Colette tenait la correspondance des deux compagnons.
Elle dépouillait les lettres, prenait l'avis de Gcrbousse et de Soudeilles et dans la journée, y répondait.
Elle tenait aussi les livres, avec beaucoup d'ordre.
Le premier courrier, le plus fort, arrivait vers huit heures. Pendant que les jardiniers mangeaient, Colette leur en rendait compte.
Ce matin-là, on entendit, un peu après huit heures, le gémissement aigu de l'essieu de la charrette, trimballant sur la route. C'était ainsi chaque jour. Quand la voiture partait, chargée de fleurs, elle ne criait pas. Quand elle revenait à vide, elle gémissait. Leurs oreilles y étaient accoutumées. Dès que la lamentation fendait l'air, du plus loin que ce fût, Soudeilles disait :
— Voilà Gerbousse I
Et l'on remontait, paisiblement, à la maison, laissant les outils sur place.
La femme de ménage, servit une soupe aux légumes, épaisse, odorante, et posa sur la table un fromage, une miche de pain et une bouteille.
En même temps, le facteur entrait, remettait le courrier, et repartait, pressé.
Il y avait un journal, des prospectus, un catalogue et cinq lettres, dont deux enveloppes avec l'adresse tapée à la ma.chine. De la pointe de ses ciseaux pendus à son tablier, Colette faisait sauter les enveloppes.
Pas plus que Michel, Colette n'avait dû dormir, cette nuit-là. Elle était pâle, la figure fatiguée, les paupières meurtries.
Pas une seule fois, depuis que la famille était réunie dans la grande salle — salon, salle à manger, cuisine, chambre à coucher — elle n'avait osé regarder le jeune homme. Mais elle n'avait pas besoin de regarder pour voir, et ce qu'elle voyait, c'est qu'elle était suivie, dans chacun de ses mouvements, par des yeux de fièvre dont elle sentait la question muette et ardente.
— Rien d'intéressant au courrier ? demanda Gerbousse, la bouche pleine.
Elle lut les quatre premières lettres d'une voix qu'elle essaya de raffermir.
Elles contenaient des offres sur lesquelles Gerbousse et Soudeilles se mirent à discuter activement, et une réclamation de payement sur laquelle ils n'étaient pas d'accord avec leur correspondant.
Pendant qu'ils discutaient, Colette avait déplié la cinquième lettre, la dernière.
Elle y jeta un coup d'œil.
Comme l'adresse de l'enveloppe, la lettre était écrite à la machine. Et la jeune fille remarqua tout de suite, avant de lire, que la feuille, carrée de forme habituelle dans le commerce, ne portait pas de signature.
Michel, à l'écart, ne prenait point part à la discussion des patrons.
Il ne perdait pas de vue la jeune fille.
Il vit, soudain, qu'un drame se passait en elle... un drame rapide, si violent, qu'il eut peur de sa pâleur et de sa défaillance.
Mais elle releva les yeux sur lui... et il en fut comme ébloui... Il fut tout à coup dans une atmosphère de passion, où il comprit que l'enfant ne lui gardait pas rancune de ce qui s'était passé la veille... où il comprit qu'elle s'élançait vers lui, de toute sa jeunesse et de tout son amour... de toute sa surp-rise, aussi...
Et la main qui tenait le papier anonyme tremblait...
Elle trembla bien fort en repliant le papier dont Colelte garda pour elle le contenu.
Elle trembla plus fort en le glissant dans son corsage, profitant de l'inattention de Gerbousse et de Soudeilles qui discutaient toujours...
Michel était interdit.
Evidemment cette lettre le concernait.
Que disait-elle ? Pourquoi cette émotion ? Et surtout i-ourquoi ce mystère ?
Gerbousse et Soudeilles avaient fini de discuter, surpris par ce silence des autres.
08 TROMPE-LA-MOHT
— C*esl tout ? interrogea Soudeilles.
— Oui, père !
— Alors, à Touvrage, garçon, dit-il à Michel. Les deux hommes sortirent les premiers. Michel s'attarda.
Il lui semblait avoir deviné un léger signe de Colette à son adresse.
Il ne se trompait pas.
Au moment où il franchissait le seuil, elle put lui dire, très-bas :
— A ce soir !... »
La journée se passa sans que l'occasion leur fût donnée de se rapprocher. Vers le soir seulement Gerbousse et Soudeilles s'absentèrent pour aller à Villed'Avray, avant dîner. La nuit était venue, car on travaillait tant qu'il faisait jour. La femme de ménage ne quittait pas la salle commune. Devant elle, toute entrevue était impossible. Michel vit que Colette se dirigeait vers le hangar.
Il l'y rejoignit. Elle était toute frissonnante de peur, glacée, défaillante...
Au fond du hangar, nous l'avons dit, un petit espace carré avait été pris pour servir de chambre à l'aidejardinier. La porte était ouverte, et l'on découvrait l'intérieur, pauvre et nu... une couchette de fer, très basse., une chaise de bois... une armoire de bois blanc, pour contenir les effets de l'ouvrier, une table de nuit, sur laquelle il y avait un bougeoir, une glace de quelques centimètres de diamètre, comme on en vend dans les bazars ambulants, et sur une malle une cuvette et son pot à eau...
Pourquoi Colette se mit-elle à regarder longuement ces choses, très propres mais très misérables, et pourquoi son beau regard bleu, en se reportant sur Michel, se fît-il pitoyable, d'une pitié où il y avait de la crainte et de la tendresse ?
— Venez I... Ici, la femme de ménage pourrait nous voir...
Ce fut elle qui l'entraîna. Et elle referma la porte. Mais alors, ils furent dans une obscurité absolue.
— Donnez-nous de la lumière, dit-elle.
Il alluma la bougie. Il restait déconcerté, combattu — > à ce moment — entre ses remords de la nuit dernière et ses mauvaises pensées de la veille, ses pensées de séduction — et très ému de ce rendez-vous qu'elle avait voulu et où elle s'isolait, avec confiance peut-être dans la loyauté de Michel, mais avec l'imprudence d'un abandon qui pouvait être fatal.
Il voulut lui prendre la main. Elle la retira vivement.
— Dans les lettres que j'ai reçues ce matin il y en avait une que je n'ai pas lue, tout haut heureusement... et personne ne s'est douté de sa disparition.
— Personne, excepté moi, Colette.
— Peu importe !...
— J'ai deviné que cetle lettre vous avait profondément troublée... Pourquoi ?
— Lisez, monsieur.
Elle lui tendit le papier. Il le parcourut à la lumière du bougeoir :
« Vous avez embauché un ouvrier qui se fait appder » Paul Girondon et vous ne vous doutez guère que s'il » essaye de cultiver, pour vous donner le change, les » fleurs de votre jardin, il est une autre fleur, plus pré- » cieuse, recueillie par vous, qu'il entourera de soins » autrement tendres et attentifs. Ce n'est sûrement pas » pour apprendre votre métier de jardinier que le » comte Michel, fîls du duc de Tiffanges, se cache » chez vous sous un faux nom. La petite Colette est » très jolie. C'est un morceau de roi, bien fait pour » susciter toutes les entreprises. Le comte a jeté sur » elle son dévolu. C'est un débauché qui ne reculera » devant aucun moyen pour la séduire. Sa présence
» à votre foyer le prouve. Il la séduira... il l'a déjà » séduite peut-être — et vous la laissera pour compte, » désespérée et déshonorée. A bon entendeur, salut ! »
Il avait fini cette lecture. Il tendit la feuille de papier à Colette, qu'il vit plus pâle encore. Et, sans doute, dans la petite chambrelte mal close, il y avait un courant d'air, car la lettre s'agita violemment dans sa main.
— Monsieur, fît-elle, il faut me dire la vérité... Du premier jour où vous êtes venu, je ne sais quel soupçon d'instinct m'a fait croire que vous étiez très loin de nous antres... Je vous ai observé ensuite... Il n'y avait rien dans vos paroles et votre façon de parler, rien dans vos attitudes, dans votre démarche, même dans la manière dont vous accomplissiez votre travail, au jardin, rien qui nous ressemblât, à nous autres, les pauvres gens... Je n'ai rien dit et j'ai fini par penser que j'étais folle et que je m'imaginais un roman... car... cette lettre est, un mensonge, n'est-ce pas ?
Il ne répondit pas... surpris et déconcerté par l'imprévu de cette situation.
La vérité connue, on le chasserait. Et, désormais, il lui deviendrait impossible de savoir quelle part de complicité avait été celle des deux associés dans le meurtre de sa mère... Tout son projet s'écroulait...
D'autre part, pouvait-il mentir ?
Les mauvaises pensées de la veille l'emportèrent ; cette lettre le représentait comme ayant pris ce déguisement et joué cette comédie par amour pour Colette. Pourquoi n'accepterait-il pas ce rôle tel qu'on le lui imposait ? Colette amoureuse, Colette un peu romanes que, n'en serait-elle pas touchée ?... Elle était là, près de lui, seule, sans défense, toute vibrante, et une telle séduction émanait d'elle, qu'il se sentait pris d'ivresse et que sa raison chancelait... Colette, devenue sa maîtresse, le seconderait, ou, du moins, se tairait... Pour
arriver jusqu'au secret, des d'3ux hommes, elle serait sa chose, un instrument, le moyen de réussir... Elle redisait, dans des larmes prêtes à jaillir :
— Monsieur, il faut me dire la vérité... Cette lettre est un mensonge ?
Il l'entoura de ses bras. Elle se débattit faiblement.
— Cette lettre dit vrai I...
— Vous êtes...
— Je suis Michel de Tiffanges...
L'enfant eut une plainte douce et murmura :
— C'est mal ! C'est très mal ! Pourquoi êtes-vous venu ?
— Parce que je vous aime.*.
Elle frissonna tout entière. Il la serra un peu plus contre lui. Il l'avait bien prévu qu'elle se laisserait emporter par son imagination. Elle pleurait, mais n'essayait pas de se retirer de l'étreinte qui l'emprisonnait :
— Et... c'est vrai aussi... tout ce que dit cette lettre... sur.i. vos intentions ?...
— Je vous aime...
— Vous nous avez trompés. Ce n'est pas bien. Je me tairai... personne ne le saura. Il faut que vous partiez de chez nous...
— Je vous aims.
— Non, non, il ne faut pas... Vous trouverez un prétexte pour nous quitter. Ce ne sera pas bien difficile*.. Puis, si on savait, je ne vous protégerais pas contre leur colère... et vous ne voudriez pas vous exposer à !eurs outrages...
• — Je vous aime !
— Non, non, un caprice, un passe-temps. Comment pourrais-je vous croire ? Je suis si loin, si loin de vous... Rien ne nous rapprochera jamais.
— Vous ne m'aimez donc pas, Colette ?
Il sentit qu'elle vibrait, en un geste do désespoir et de frayeur.
72 TReMPE-LA-MORT
— Si vous ne m'aimez pas, je partirai... Si vous m'aimez, comment voulez-vous que j'aie le courage de m'éloigner de vous ?
— Elle pleurait doucement contre lui.
— Vous me rendez très malheureuse... Je sens que je me perds... je n'ai pas la force de résister à vos paroles. Ayez pitié de moi, si vous m'aimez vraiment... Non, ne parlez pas, j'en deviendrais folle. Ne partez pas... je serais capable d'aller vous rejoindre partout où vous seriez... Mais protégez-moi contre moi, ne profitez pas de ma faiblesse et de mon amour... Ne faites pas de moi une pauvre fille qui n'aura plus qu'à se tuer le jour où vous auriez assez d'elle et où vous l'auriez oubliée... Je ne sais plus ce que je dis... je ne me reconnais plus... Avant votre arrivée chez nous, je n'avais jamais pensé à ces choses, mais vous m'avez toute bouleversée... Mon Dieu ! j'étais si heureuse î Pourquoi êtes-vous venu !
Il chercha ses lèvres et les lèvres ne se dérobèrent point.
Mais dans un souffle de terreur, il entendit encore qu'elle balbutiait :
— Ayez pitié, puisque je vous aime... Défendez-moi.. Si vous avez une sœur, pensez que je ne la regarderais plus sans rougir de honte... Défendez-moi, puisque je suis à vous !...
Sa sœur !... L'image fîère et douloureuse ! Sa sœur qui, elle aussi, aimait, avec une ardeur passionnée !... La douce Micheline que Roger aimait !... Par quel miracle de divination féminine, l'enfant vaincue et qui s'abandonnait, venait-elle d'invoquer la seule image qui pût redonner à Michel son sang-froid, sa si-ncérité, sa loyauté ? Micheline amoureuse, comme Colette, ne serait-elle pas faible, comme Colette ? Toutes les femmes ne sont-elles pas égales, devant l'amour ? Et contre sa propre défaillance, la hautaine et chaste fille
du duc de Tiffanges, aussi bien que la tendre fillette que Michel caressait, n'aurait pas d'autre protecteur que celui-là même qu'elle aimait... Une douleur aiguë vient de le mordre au cœur... Micheline, en une vision, dans les bras de Roger !... et Roger ne la défendant plus î... Micheline passionnée et, comme Colette, s'offrant, abandonnée et vaincue !... Déshonorée et désespérée !...
L'étreinte qui retient Colelte enchaînée vient de se relâcher lentement...
Les lèvres se sont disjointes... mais Michel garde quand même contre lui la jeune fille qui ne cherche plus à lui échapper.
Elle a raison, l'enfant, de faire appel à l'amour pour la protéger contre l'amour... Ce ne sera pas vainement... Mais ce qu'elle ne sait pas, c'est que de vaincue qu'elle était, la voici tout à coup victorieuse...
Victorieuse de Michel...
Le jeune homme est profondément troublé de cette candeur et de cet abandon... et par la route que le remords vient d'ouvrir, l'amour, mais l'amour vrai, l'amour de toute sa jeunesse, de toute sa force et de tout son cerveau, se précipite en un torrent tumultueux que rien* ne contiendra plus.
Tout à l'heure, il avait dit :
— Colette, je vous aime !
Et il ne songeait qu'au crime d'une séduction d'autant plus infâme qu'il demeurait froid, et qu'elle n'était chez lui qu'un calcul.
Maintenant, il lui dit, en la berçant contre lui :
— Colette, je t'aime !.. .
Et c'est vrai... Un long soupir lui a répondu... Entre ces deux aveux qui la transportent, elle ne fait pas de différence, sar elle n'a rien soupçonné de ce qui s'est passé en lui.
Mais il l'aime et il ne mentira plus.
— Tu me crois ?
— Oui... Et je suis si heureuse, si heureuse de vous croire !
— Alors, apprends la vérité... Lorsque je suis venu sous ce faux nom, pour vivre auprès de toi, je ne t'aimais pas... Lorsque j'ai comp-;is que tu m'aimais, moi je suis resté insensible... je ne t'ai pas aimée... Lorsque, hier au soir, tu as eu cette minute d'abandon charmant, lorsque tu as tenté de te reprendre en me disant : « Je vous hais ! » je ne t'aimais pas... Je ne t'aimais pas, tout à l'heure, lorsque tu m'as conduit dans ma chambre... et tout à l'heure, -^core, lorsque je t'ai dit t « Je t'aime ! » C'était une comédie, et c'était un mensonge, je ne t'aimais pas...
— Je ne vous crois pas... murmura l'enfant comme en un rêve délicieux.
— Il faut me croire, Colette... puisque maintenant je t'aime !
Un peu de frayeur se manifesta choz elle... Elle releva les yeux sur le jeune homme et le vit grave, presque triste... Elle devina un malheur...
— Alors... Alors, si vous n'êtes pas venu chez nous pour moi, pour qui êtes- vous venu ?
— Je vous le dirai, Colette, car je vous aime, et ce sera la preuve de mon amour. Depuis que vous avez été recueillie par votre oncle, et que vous vivez entre lui et Gerbousse, n'avez-vous jamais entendu prononcer mon nom ?
— Le nom de Tiffanges ?:..
— Oui...
— Souvent... Oui... Je me rappelle... en ces derniers temps surtout... Je ne sais de quoi il s'agissait... Ils ne m'ont rien dit... Mais j'ai compris qu'ils faisaient allusion à un grand criminel, et que jadis ils avaient été mêlés par hasard à une affaire douloureuse dont ils gardaient un souvenir pénible... Depuis un mois sur-
tout, ils en ont reparlé... et je les ai vus très tristes, soucieux, inquiets, pendant qu'ils échangeaient des réflexions que je ne pouvais entendre, car ils se cachaient de moi... ou bien se taisaient quand j'apparaissais...
— Je suis le fils de leur ancien lieutenant Clément de Tiffanges, et mon père a été condamné au bagne pour avoir assassiné ma mère...
— Mon Dieu I balbutia l'enfant éperdue...
— Colette... mon père est innocent... je le prouverai...
— Le coupable ?...
— Je suis venu chez vous pour le démasquer...
— Elle ne comprit pas, d'abord, resta silencieuse, essayant de trouver ce qu"il y avait de commun entre ce crime et l'arrivée de Michel à Ville-d'Avray. Puis, soudain, elle eut conscience qu'un horrible soupçon atteignait les deux braves gens qu'elle aimait, si simples, si travailleurs, et si doux I...
— Ah ! c'est épouvantable... voyez-vous... ce que vous avez pensé là î
— Colette... il se peut que Gerbousse et Soudeilles ne soient pas coupables... Je le souhaite... et même je le crois... Ne vous hâtez pas de les défendre... je ne les accuse pas encore...
— Je vous dis qne c'est abominable, monsieur... Et sa parole fut coupée par une crise nerveuse de
sanglots...
— Colette ! Chère enfant... Remettez-vous... Je n'accuse pas... Mais ces deux hommes, j'en suis convaincu, s'ils voulaient parler, m'apprendraient sans doute de graves choses qu'ils ont eu le tort, autrefois, de cacher à la justice... Peut-être même ont-ils eu, jadis, certains soupçons... dont ils n'ont plus osé rien dire, timorés, dans leur droite nature, par la responsabilité qui pèserait sur eux... Ce qu'ils savent, ce
qu'ils pensent, j*avais besoin de l'apprendre... et voilà pourquoi je suis venu, Colette... Colette, dans l'intérêt de ceux que vous aimez, et si vous m'aimez...
Si elle l'aimait ! Elle tendit vers lui, pour le faire taire, ses mains suppliantes.
— Soyez mon alliée, soyez ma confidente... pour cette œuvre de grande et humaine justice et de réhabilitation, soyez ma complice...
— Vous voulez qu'ils parlent...
— Oui... et du fond de sa prison, mon père vous bénira, Colette... et vous aimera, à son tour, comme une seconde fille que Dieu lui envoie...
Elle cacha sa jolie tête éplorée contre l'épaule de Michel...
— Ah ! ma vie, ma vie tout entière, pour vous et pour lui... dit-elle très bas.
Puis, elle essuya ses yeux... Des sanglots la secouaient encore...
— S'ils parlaient ?... disiez- vous... Car voilà ce que vous désirez ?...
— Ce que je veux ! fit-il avec une sombre énergie.
— Eh bien, ils parleront... je m'en charge... Mais j'y mets une condition.
— Laquelle ?
— Lorsqu'ils auront tout dit, lorsqu'ils vous auront convaincu, lorsque après avoir écouté leurs souvenirs, vous aurez honte de les avoir soupçonnés de ce crime horrible... promettez-moi, Michel...
Elle hésitait... Mais il avait deviné sa pensée.
— Je leur demanderai pardon... Est-ce bien cela ?
— Oui !..,
Et tout à coup, redevenant presque souriante, bien que craintive encore :
— Puisque vous m'aimez, et puisque je vous aime, il ne faut pas, pour plus tard, qu'un si odieux souvenir demeure entre vous...
On entendit un bruit de sabots traînant dans l'allée du jardin.
C'était Gerbousse et Soudeilles qui rentraient...
En même temps, une forte voix, pleine de colère enjouée :
— Colette ! Hé Colette I I
Les amoureux eurent un dernier baiser fiévreux et se séparèrent.
Le repas fut silencieux, Gerbousse et Soudeilles trop occupés à manger pour trouver le temps de parler. Quant à Michel et à Colette, les émotions si profondes qu'ils venaient de traverser leur avaient coupé l'appétit. Les deux amis s'en aperçurent, s'en étonnèrent à la fin et posèrent des questions. L'embarras des réponses ne fut pas sans les frapper et à plusieurs reprises, les jeunes gens sentirent peser sur eux une curiosité inquiète.
On sortit de table : comme Gerbousse et Soudeilles se levaient avec le jour, ils se couchaient de bonne heure. Après le dîner, ils parcouraient le journal, l'un des deux le lisant tout haut pour l'autre, et en général tous les deux s'endormant dessus, paisiblement.
Ils allaient faire ce soir-là comme les autres soirs.
Michel, debout, attendait, indécis, sur le seuil de la porte, ouverte à la fraîcheur nocturne, et à tous les bruits de la nuit.
Indécis, parce que l'initiative de la scène qui allait suivre ne pouvait venir que de la jeune fille et parce qu'il la voyait hésitante et tremblante,
— Vous pouvez aller vous coucher, garçon ! lui fît Gerbousse.
Cette simple parole décida de la résolution de Colette.
— Père ! dit-elle à Soudeilles... il faut que je vous parle...
— A moi ? A moi tout seul ? fît Toncle, un peu troublé.
— Non... A vous et à voire ami...
Et pour les attendrir... rusée, les prenant par leur faiblesse :
— A mes deux pères...
Gerbousse se tourna vers Michel :
— Alors, garçon, il faut nous laisser... Bonne nuit... Mais vivement Colette ajoutait :
— Il faut que M. Girondon reste aussi... Il ne sera pas de trop. Et même, vous verrez, sa présence est nécessaire...
Deux rides, sur les fronts hâlés de Gerbousse et de Soudeilles. Et dans les deux paires d'yeux, sous les rudes broussailles des sourcils, du mécontentement apparut... Qu'est ce que tout cela voulait dire ?
Colette chercha du courage dans le regard de Michel. Elle y puisa une énergie de tendresse. Elle y vit l'affirmation d'un amour puissant, et comme un serment solennel... Et elle fut pleinement heureuse, d'un bonheur si grand, si complet, qu'il l'éblouit.
Elle retira lentement de son corsage la lettre anonyme, qui s'y était tout imprégnée du parfum de la jeune fille.
Elle la tendit à Soudeilles en murmurant :
— Père, il faut d'abord que vous lisiez ceci...
— Quoi ? Qu'est-ce que c'est ? dit Soudeilles, flairant un malheur.
— C'est une lettre sans signature qui est arrivée ce matin, qui vous était destinée, que j'ai lue, et dont je ne vous avais parlé... Je vous en demande pardon...
Pendant que, interdit et ne sachant que faire, Soudeilles tournait et retournait entre ses mains la feuille de papier, regardant Gerbousse, regardant Colette et puis regardant en l'air, la jeune fille s'était rapprochée de Michel. On eût dit, à voir ce geste, non pas qu'elle voulût chercher protection auprès de lui, mais qu'elle
voulût le proléger elle-même contre une colère possible de Soudeilles.
' Elle s'attendait à une crise de violence, à un éclat, à des paroles qu'elle désirait empêcher, parce qu'elles seraient irrémédiables.
Et Soudeilles, en lisant la lettre, devint très pâle et se mit à Irembier.
Il la passa à Gerbousse, en disant, la voix enrouée par un trouble :
— Lis à ton tour... Cela devait nous arriver...
Puis il tomba sur une chaise et cacha sa tête dans ses mains calleuses.
Chez Gerbousse, chose étrange, même émotion, et la lettre dénonciatrice s'échappe de ses doigts pour voltiger sur le sol, aux pieds de Colette.
Il s'était conlenié de répondre, le front bas :
— Oui, ça devait arriver, mon pauvre vieux, un jour ou l'autre.. .
Longtemps, ils restèrent silencieux. Enfin Soudeilles releva le front. On vit ses yeux. Ils étaient humides. Il s'adressa à Michel humblement :
— C'est vrai, ce qu'il y a là- dedans ? Vous êtes le fils du duc de Tiffanges ?
— Je suis son fils...
— Ce qui n'est pas vrai, c*est que vous soyez venu pour perdre Colette... Ça, je ne le croirai pas... Si cela était, vous ne sortiriez pas d'ici vivant, tout fils de duc que vous êtes...
— Je suis venu parce que vous détenez une partie du secret qui a fait condamner mon père innocent... Je suis venu en ennemi pour vous combattre... mais ce qu'il faut que vous sachiez, avant tout, c'est que je n'ai pu voir Colette sans l'aimer...
Les poings de Soudeilles se soulevèrent et son corps se tendit... Il eut un souffle rauque qui était à la fois un gémissement et une menace.
Colette s'était jetée entre Soudeilles et le jeune homme :
— Je l'aime î dit-elle.
Les poings retombèrent. Il y eut comme un murmure d'enfant :
— Ce n'est pas bien, Colette... Non, ce n'est pas bien, monsieur de Tiiïanges, de nous avoir trompés, d'être entré chez nous comme un espion... au lieu de vous adresser à nous tout franchement... et de nous demander...
Il s'arrêta. Gerbousse l'interrompait avec violence :
— Et moi, vieux, je dis qu'il a bien fait et que nous n'avons que ce que nous méritons... Voilà mon sentiment... Si nous avions fait notre devoir, nous aurions aujourd'hui la conscience plus tranquille... Tout de même, je voudrais vous poser une question, monsieur de Tiffanges... Est-ce que pour vous, dans votre esprit, nous serions les assassins de votre mère ?
— Lorsque je suis entré à votre service, je pouvais vou-s soupçonner...
— Et aujourd'hui ?
— Aujourd'hui, ]e doute... Mais je voudrais avoir une certitude !
— C'est bon... Asseyez-vous... On va vider son cœur... Colette, reste, ma chérie, il faut que tu entendes tout ce qu'on va dire... Et tu n'as pas besoin d'avoir peur... Nous ne sommes ni des voleurs ni des assassins.
-^ Ah ! dit-elle, en un cri, est-ce que vous croyez que j'ai pu...
— Non, non... tu n'as pas pu penser ça... c'est une consolation... Tout de même, il y a un reproche à nous faire et un remords dans notre vie... On s'en accuse... Et voilà ce qui demande des explications... Et puis, monsieur de Tiffanges, du moment que vous voulez venger votre père, ce qui est juste s'il est innocent, nous aurons peut-être à guider vos reclierches en
VOUS faisant part de certaines choses... Soudeilles, n'est-ce pas, nous ne cacherons rien ?...
— Rien... Il y a trop longtemps que ça nous triture le cerveau...
— Interrogez-nous donc comme vous voudrez, monsieur.
— Je sais ce que vous avez fait dans la nuit du meurtre... et ce que l'enquête a établi... votre nuit passée dans une auberge... votre retour à Tiff anges après l'appel... Je sais également ce que vous avez caché soigneusement à votre colonel, de même qu'à la justice... Un homme vous a vus, ayant entre les mains, pendant cette nuit, les billets de banque dont on constata la disparition chez ma mère...
Gerboussa et Soudeilles firent le même geste d'angoisse.
— C'est là notre remords, monsieur. Mais un seul homme au monde a pu vous renseigner ainsi, et cet homme a disparu... mort, sans doute.
— Limpartial ?
— Oui, firent- ils en frissonnant. Et s'il a dit la vérité, il a dit ceci : En rentrant, par le bois, nous avons trouvé dix-huit billets... et c'est au moment où nous les ramassions que Limpartial nous a rencontrés... Il nous a accusés... Il nous a prouvé que d'autres nous accuseraient. Il n'a pas voulu croire que nous étions innocents.... Et il avait raison de nous faire peur, car tout était contre nous... Il a promis qu'il ne nous dénoncerait pas, à la condition qu'on partagerait la somme... et pour qu'on ne retrouvât ni sur l'un ni sur l'autre, les billets, on les a cachés dans les Roches- Blanches...
Colette eut une sourde exclamation, de honte et de désespoir.
— Non, Colette, non... Ne crois rien... Nous avons eu peur d'être accusés, et ça peut se pardonner... Quant
à la somme, pas un sou, tu entends ?... Pas un sou de ce vol n'a jamais louché les mains que voilà... des mains d'honnêtes gens, et de travailleurs... que tout le monde peut serrer, sans rougir...
— Plus tard, pourquoi n'avoir rien dit à la justice ?
— Mais plus tard, comme au premier moment, n'allait-on pas nous accuser ? Et puis, plus tard, nous avons fait comme les autres... Nous avons pensé que l'opinion ne se trompait pas sur votre père, et que c'était bien lui qui...
— Taisez-vous !
— Non. Pourquoi nous taire ? Nous sommes ici pour tout dire. Est-ce que votre père, deux fois, en fuyant, n'a pas fait tout ce qu'il fallait pour qu'on le crût coupable ?,.. Un innocent n'a pas peur de la justice...
— Vous avez bien eu peur, vous !
— C'est vrai, oui, c'est vrai pourtant... Mais nous avions le droit de penser que le duc de Tiffanges avait pu se trouver dans le bois, à notre arrivée, et qu'il s'était débarrassé des billets, crainte d'être surpris par nous, et qu'il nous avait vus, les ramassant... et qu'il nous avait entendus discutant avec Limpartial, et qu'il savait où Limpartial les avait cachés. Oui, nous pouvions penser cela, puisque c'est aux Rochep. que votre père a été arrêté, et au moment de son arrestation il avait sur lui les dix-huit billets volés... Comme tout le monde, nous avions le droit de le croire coupable,., puisque, en s'enfuyant, il renonçait à se défendre et à se disculper. Alors, le duc coupable, pourquoi aurionsnous parlé, nous autres ?
Brièvement, Michel leur raconta comment Tiffanges et Limpartial s'étaient brusquement jetés l'un sur l'autre, quand Limpartial venait s'emparer des billets, la lutte si courte, la syncope de Tiffanges, et tout à coup l'apparition des gendarmes, prévenus par une voix
inconnue, à travers une vitre brisée de leur fenêtre.
Une trahison qui ne pouvait venir de Limpartial, ajoutait Michel, car à la minule même où les gendarmes étaient avertis, mon père et Limpartial étaient en présence... Et un peu avant cette minute-là, un autre homme avait été vu, venant du village par la forêt, dans un état de fièvre et d'agitation extraordinaire... le lieutenant Salvatour ! !...
Un geste violent de surprise, chez Gerbousse et Soudeilles et un regard effaré.
— Le lieutenant Sa^lvatour !... Un ami d'enfance de voire père î... Oui, on se rappelle qu'on parlait d'eux au régiment... Salvatour... La nuit, en filant du château sans être aperçus par le poste, nous l'avons vu qui regardait les fenêtres de la duchesse derrière lesquelles apparaissaient les ombres noires de votre père et de votre mère .. Et ce spectacle avait l'air de l'occuper si fort qull n'a même pas fait attention à nous... Ofi a su, après, qu'il avait fait une déposition dans laquelle il accusait votre père... Oh I malgré lui !... C'est égal^ quand on aime bien quelqu'un, on ne l'envoie pas au bagne... Il n'y a pas de justice qui tienne, on le sauve !,.. N'est-ce pas Soudeilles ?...
— ■ Oui, Gerbousse... Je t'aurais sauvé, et tu aurais fait eomme moi..
— Salvatour î Ce n'est pas la première fois que nous pensons à lui... Et on peut dire que toutes les fois que nous pensons à votre père, on ne le détache guère de l'image de Salvatour... Oui, c'est drôle... Là-dessus on a encore des choses à vous raconter, tout à l'heure... et qui, peut-être, vous surprendront... Pour l'instant, nous tenons encore à nous disculper...
— Vous savez .^ue mon père est revenu en France et &'est constitué prisonnier^ alors qu'il aurait pu vivre librement... au milieu d'un grand luxe et d'une puissance absolue, là où il s'était réfugié !...
— Nous avons lu cela dans le journal. El c'est depuis que nous sommes malheureux avec Soudeilles cl que nous avons des remords. D'abord, nous nous sommes dil : cet homme qui vient se rendre ainsi à la justice, quand on ne s'occupait plus de lui, avait besoin pour recouvrer la tranquillité après son crime, d'en encourir 1(3 châtiment... C'était une façon de m.ontrer son repentir... Et avec Soudeilles, on n'a rien dit. Seulement, cela remuait nos souvenirs... Puis, voilà qu'on raconte les exploits de Trompe-la-Mort en Afrique, et ces légendes merveilleuses qu'on dirait de purs romans, et qu'il a sauvé du massacre des soldats français, et qu'il s'est rencontré avec nos officiers... et qu'il a joué le beau rôle, quoi, lui, le forçat... Eh bien, quand nous avons lu ces choses, avec Soudeilles, nous avons été rudement secoués et nous nous sommes demandé avec angoisse si c'était possible que notre ancien lieutenant fût coupable... Et ce n'est pas tout... Quand on apprit que le duc refusait la grâce qu'on lui offrait, alors plus de doute... Il était innocent... et ce jour-là, Soudeilles et moi nous n'étions pas crânes parce que nous nous nous sommes dit que nous n'avions pas fait notre devoir et que nous avions aidé par notre silence à faire son malheur...
Gerbousse et Soudeilles étaient tristes et humbles.
— Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? demanda Michel.
— Non. De ce qui reste, vous ferez votre profit. Et si cela peut vous servir, nous aurons réparé un peu notre faute d'autrefois... îl faut tout lui dire, n'est-ce pas, Soudeilles ?
— Il faut tout lui dire, Gerbousse.
— Quand le 65® rentra à sa caserne de Nantes, ce ne fut pas pour longtemps. Trois jours après, la classe était renvoyée, sauf ceux qui avaient à faire du rabiot. Nous en étions, avec Soudeilles, oh ! seulement de deux
jours, pour la chose d'avoir découché à Tiffanges, la nuit du meurtre... Limpartial avait trinqué, lui aussi, à cause de je ne sais plus quoi, de telle sorte qu'on s'est retrouvé ensemble un matin à la chambre... prêts à partir... Tout de suite, Limpartial a attaqué la question des billets... Rien de plus simple que d'aller les retirer des Roches-Blanches... après quoi on partagerait ! Voilà !... On a refusé, monsieur de Tiffanges, parce qu'on n'est pas des voleurs... on vous l'a dit... On a refusé... Libre à Limpartial de prendre le magot pour lui tout seul. Il a répliqué : « Quelles tourtes ! » et on ne s'est plus revu.
— Ceci ne m'apprend rien.
— Attendez... Limpartial était à peine sorti de la chambrée, avec son baluchon au bras, que nous avons vu apparaître derrière nous le lieutenant Salvatour... Il était dans la chambre des sous-off, qui donne dans celle des hommes et nous avions même remarqué que la porte était grande ouverte. Comme, le sous-off, nous venions de le voir descendre à l'appel, nous n'avions pas cru qu'il y eût quelqu'un là, et on n'y avait pas prêté attention... Soudeilles et moi, on fut un peu estomaqué tout de même... Mais le lieutenant n'avait pas l'air moins ému que nous... Il était tout blanc... jusqu'aux l'èvres... Il n'était pas solide sur ses jambes. Il nous regarda un moment avec des yeux fous, puis se remit... Et nous deux, Soudeilles et moi, on n'était pas fier... parce que, en toute certitude, il n'avait dû rien perdre de ce qui venait d'être dit...
— ' Ensuite ? Ensuite ? interrogeait Michel, en une anxiété de fièvre.
— Il passa auprès de nous... se dirigea vers l'escalier... se retint un moment, contre le mur... alors, effaré. Soudeilles lui cria : « Mon lieutenant, nous sommes de braves garçons, et nous irons tout déclarer aux juges, s'il le faut î » Alors^ monsieur Michel, — alors
— écoutez bien I — Salvateur se retourna sur iiotis, prit un air étonné, et répliqua : « Vous êtes ivres, et je ne sais pas ce que vous voulez dire ! ! » Or, je vous le répète, il avait entendu.
— Peut-être vous trompez- vous ! Comment pourriezvous affirmer ?...
— Monsieur, il était impossible qu'il n'entendît pas. On se croyait seuls. On parlait à voix haute, sans se gêner. Et même, comme ce Limpartial était détesté de tout le monde, au bataillon, on allait se fâcher et on était près de se bousculer...
— Et Salvatour sortit ?
— Oui... toujours la main contre le mur, pour descendre l'escalier.
— Et il ne fut rien dit de plus ?
— Rien ! !
Une stupeur... Ainsi pas un mot de Salvatour à ces hommes, pour leur conseiller de faire leur devoir !... Et afin de garder toute sa liberté louche et traîtresse, il feint d'être resté étranger à la scène dont il fut le témoin invisible !
— Vous tirerez de tout cela les conclusians que vous voudrez, monsieur Tiffanges. Cela vous regarde. Seulement, avec Soudeilles, nous avons redouté pendant quinze jours une visite des gendarmes. On s'attendait à être arrêtés, pas vrai ? Alors, si nous ne l'avons pas été, c'est que Salvatour n'avait rien dit. Et on se demande pourquoi, après l'arrestation de votre père, porteur des billets volés, il n'est pas allé raconter notre histoire... Nous autres, nous avions peur d'être inculpés dans ce crime, mais lui ! !... Un ami d'enfance î Presque un frère ! !
Michel réfléchissait, ardemment, dans une telle mêlée d'épouvantes, de soupçons, d'horreurs dévoilées et d'incertitudes quand même, que son cerveau, surmené, \xâ faisait mal. Il aurait voulu, pour un instant, ne plus
penser... Avait-il enfin la piste qu'il lui fallait pour trouver le meurtrier de sa mère ?... Le silence de Salvatour, après un telle révélation, n'était-il pas une preuve terrible contre lui ? Le duc avait été accusé de vol... Salvateur aurait pu le disculper... Les deux soldats faisaient le sacrifice de leur liberté... Un mot de leur officier les entraînait... Un mot de Salvatour aux juges disculpait Tiff anges... Et Salvatour avait préféré se taire... Il aurait pu faire surveiller Limpartial... et il s'était abstenu... Mais le même jour, il arrivait au château... puis, le coffret de Régine était volé sur sa tombe, puis une ombre vaguait dans les ruines du manoir, à la recherche du fugitif qui s'y cachait, puis, le soir de la fuite, une vitre se brisait à la gendarmerie, une trahison s'accomplissait... puis, on rencontrait, à la même heure, Salvatour courant par le bois, revenant du village, allant vers Tiff anges... avec des sanglots de désespoir... qui pouvaient être des cris de haine comme des cris de remords...
Michel, harassé par l'émotion murmurait : -— Mon père avait raison. C'est lui I Ce ne peut être que lui... Mais la preuve ?
Gerbousse sembla vouloir répondre à cette intime pensée, et tristement :
— Nous n'avons pas tout dit... Ce que vous savez n'est rien... Ecoutez encore... Nous qui sommes de pauvres gens, inoffensifs à tous, qui n'avons jamais fait de mal à personne, nous avons un ennemi... qui s'acharne à nous perdre... un ennemi dont le nom ne nous est pas connu... un ennemi que nous ne pouvons que soupçonner... sans pouvoir deviner les raisons de sa haine...
— Je sais votre histoire... Les poursuites, toutes les créances entre les mains d'un seul homme, l'intermédiaire Renaudot agissant contre vous au nom de cet homme, votre ruine et les offres qui vous furent faites
ensuite... pour vous exiler loin do France... A Villeneuvd-Saint-Georges on m'a tout conté.
— Eh bien, monsieur, longtemps nous avons cherché celui qui voulait nous éloigner... et qui semble avoir juré notre perte... Toutes les fois que Renaudot se présentait chez nous, l'un de nous deux le prenait en filature, comme ils disent à la police... mais il se gardait bien... Nous avons passé des semaines entières à l'atrtendre à sa sortie de chez lui, cloître Saint-Honoré, à guetter les cHents et les clientes qu'il recevait dans son cabinet d'affaires... Tout cela en pure perte !... Pas une figure de connaissance... On se désespérait... On y renonça... Et on pensait à autre chose, lorsqu'un jour, en passant avenue Trudaine pour aller livrer des fleurs, Soudeilles aperçut deux hommes assis sur un banc du square d'Anvers... Sur la figure de l'un des deux, il mit tout de suite le nom : c'était Renaudot;.. L'autre avait l'air d'un vieillard déjeté, cassé, décrépit, deux béquilles croisées sur ses genoux, le dos courbé... Pourtant, Soudeilles avait vu cette tête-là... Elle éveillait ses souvenirs... Il rangea la charrette contre le trottoir, tout près du banc, et sans être vu, il put regarder à son aise...
— Eh bien ! fît Michel, haletant, pris soudain d'angoisse.
— Eh bien, il le reconnut... malgré la maladie et les infirmités...
— Salvateur, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur, c'était Salvateur î Et, après un silence :
— Or, monsieur, rappelez-vous ce détail : il y a quelques jours, un passant vous a photographié... Ce passant, nous l'avons vu... C'était Renaudot, et, depuis ce jour-là nous tremblons, parce que cet homme n'est jamais apparu chez nous que la veille d'un malheur... Ce n'est pas pour son plaisir qu'il voms a photographié.
mais pour rendre compte à un autre — à l'Ennemi — de votre présence chez nous. Quel intérêt l'ennemi avaitil à le savoir ?... Vous concluerez... Mais la lettre anonyme était destinée à vous éloigner de notre foyer... On y craignait vos efforts... ce que vous pouviez y découvrir à l'abri de votre faux nom... car on se doute bien de ce que vous êtes venu faire... Et la lettre anonyme vient de l'ennemi, elle aussi, de l'ennemi pour lequel votre séjour auprès de nous est une menace... Cet ennemi est-ce Saivatour ? Et pourquoi ? Si nous nous trompons, nous ne serons plus inquiétés par R^naudot et l'on aura renoncé à nous poursuivre... Si nous ne nous trompons pas, nous verrons arriver bientôt Renaudot, porteur de mauvaises nouvelles. Nous ne vous en dirons pas plus monsieur de Tiffanges, c'est tout ce que nous savons...
Michel écoutait avec une émotion profonde.
Ainsi le nom de Saivatour semblait se rattacher de plus en plus au meurtre de Régine !... Ainsi lentement se formait autour de ce nom une atmosphère de crime, d'hypocrisie, de lâcheté calculée... et en même temps de terreurs atroces et de remords... Ainsi aux soupçons du duc de Tiffanges venaient s'ajouter les soupçons imprécis, hésitante et timides, mais, cependant formulés, des deux soldats !...
Il murmura :
— Renaudot et Saivatour sont complices. Le jour où nous en aurons la preuve, peut-être aurai-je fait un grand pas pour sauver mon père...
Colette avait écouté toute celte scène dans un grand trouble. Son affection pour Gerbousse et Soudeilles n'avait pas diminué... Ces deux hommes avaient souffert, âmes simples et frustes, sur lesquelles agissait l'épouvante de la justice... mais ils étaient restés honnêtes... el déjà ils avaient payé cher d'avoir été mêlés au meurtre de la duchesse,.. Elle avait senti, d'autre
part, augmenter son ardent amour pour Michel.
— Père, tout ce que nous venons d'entendre, il faut que vous alliez le répéter aux juges qui ont condamné M. de Tiiïangcs.
— Tu crois ? fît Soudcillos, subitement alarmé.
— n le faut, père, c'est votre devoir...
— Oui, c'est noire devoir... C'était notre devoir, il y a dix ans, aussi, et nous ne l'avons pas fait... On n'a pas eu la conscience tranquille, depuis lors...
— Vous irez, père ?
— On lé le promet, fillette...
Et se tournant vers Michel ;
— On vous le promet, monsieur... Et maintenant, dites, dites-le devant Colette, est-ce que vous nous croyez capables d'avoir commis un pareil crime ?
— Non. Et je vous le jure î... Et je vous demande pardon !...
Gerbousse et SoudeiAles s'essuyèrent les yeux. Quant à Michel, il venait de répondre dans un élan parti de son cœur. Et il en fut récompensé par le sourire céleste de la jeune fille, et par un regard chargé de reconnaissance, de tendresse et de dévouement. Elle murmurait, languissante, à voix basse :
— Ah ! que je vous aime î... et comme je vous aimerai bien !...
— Colette, fit-il, ému.
Il l'attira contre lui, et l'embrassa.
Soudeilles toussa, se moucha, se campa sUr iin pied et sur l'autre.
— Hum ! Hum ! tout de même, monsieur de Tifianges, va falloir changer de métier, et vous en aller de chez nous... Vous comprenez ?... Il y a des mauvaises langues partout... Et dame I si on apprenait que nous hébergeons le fils d'un duc, et qu'il est amoureux de notre fille, ce serait du propre... Donc, le rxiieux c'est de vous séparer... Il y a quelque chose à quoi vous
n'avez pas songé, voyez-vous, c'est qu'un mariage entre vou's est impossible, mes pauvres enfants... C'est bon dans les livres, ces hisloires-là, mais dans la vie, ça n'arrive pas que les filles d'ouvriers épousent...
Il s'arrêta, interdit, devant Colette défaillante, devant Colette qui demandait à Michel :
— Est-il vrai ?
Mais Michel répliquait, confiant, et souriant :
— C'est mon père qui vous répondra... qui vous rassurera... lorsque nous lui aurons rendu l'honneur et lorsqu'il sera libre...