L HOMME DE PAILLE
LyO lendemain, vers neuf heures, la porte charretière du jardin s'ouvrit en faisant tinter une sonnette. Les deux associés mangeaient un morceau sur le pouce, Soudeilles venait de rentrer de Paris. Au fond de la pièce, Colette et Michel causaient, les mains unies. La lellrc anonyme, cause de tant d'émotions, était restée sur la table, toute dépliée, depuis la veille.
Au tintement de la sonnette, Gerbousse se pencha pour regarder par la fenêtre, et il laissa tout à coup tomber pain, fromage et couteau.
— Soudeilles I dit-il, la voix étranglée, voilà le malheur qui entre, Renaudot !...
Ardemment, Michel examina l'homme qui s'approchait. Il arrivait, empressé et joyeux. Petit, maigre, de loin il avait l'air d'un enfant. Sa figure anguleuse, creusée aux joues et les pommettes saillantes, était rasée complètemen*. Habillé de noir, une longue redin-
gole flottant sur des jambes qui se perdaient dans un pantalon bouffant. Chapeau haut de forme et sous le bras une serviette bourrée, arrondie, d'un tas de paperasses, tel était l'homme, terreur de Soudeilles et de GerboUôSe.
11 racla les sem»elles de ses bottines sur la marche de pierre, et, avisant par la porte ouverte les deux compagnons pâles d'effroi et décontenancés, il partit d'un bruyant éclat de rire en se tenant les côtes.
— C'est moi ! Hein ? On ne s'attendait pas à me revoir ?
Il se tordait de joie, n'en finissant plus. C'était sa manie. Il accompagnait chacune de ses phrases en riant ; il riait en disant des choses funèbres. L'ébahissoment des autres ne le démontait pas. Il expliquait sa gaieté :
— Moi, je suis farce I
Et il continuait. Sur le seuil, il salua, sans regarder Michel et Colette.
— Bonjour, vieux... On peut entrer ?... On peut s'asseoir ?.,. Voilà ! C'est fait... Je parie que vous vous demandez ce qui m'amène, hein ?... (Eclat de rire. ) Mais avant tout, la santé ? Florissante ?... Je vois ça... Et les affaires ?... Ça marche ?... Oui, oui, je sais... Je ne vous ai pas perdus de vue depuis Villeneuve^Saint-Georges. Quand on aime bien les gens, on s'occupe d'eux partout où ils se trouvent, hé ! hé ! (Eclat de rire.)
Mais Gerbousse avait surmonté son effroi, et, n'ayant rien à craindre de cet homme, il sentait la colère qui lui gonflait le front :
— Si ça vous était égal de filer d'ici, et plus vite que ça ?
— Hé î hé î Moi, je suis farce, mais vous l'êtes encore plus que moi. Quoi ? on n'est plus des amis ?... On me reçoit comme un chien galeux...
— Nous ne tenons pas à rentrer en relations avec vous...
— Oui... et allez donc ! Mais j*y liens, moi I Si je n'ai pas votre amitié, vous deux vous avez la mienne... Je suis farce, hein ?
— Nous n'en avons que faire... Bonsoir, y a du travail au jardin...
— Attendez donc, attendez donc... Je ne suis pas venu pour des prunes, que diable ! et j'ai des choses intéressantes à vous apprendre...
Il tira des liasses de papier timbré de sa serviette au cuir usé, s'assit à la table, et tout à coup avisa la lettre anonyme... En quelques secondes, il la parcourut, d'un regard dé côté, tout en vidant sa serviette.
Un geste de surprise, vite réprimé, et ce fut tout.
— Ecoutez-moi, mes poulets... Je vous veux du bien. Je suis farce, mais brave homme... (éclat de rire). Votre propriétaire, endetté jusqu'aux cheveux, a fini par vendre la maison qu'il vous a louée... Et il est arrivé que moi, qui suis le fondé de pouvoirs du nouveau proprio, j'ai dû examiner à fond votre bail. Ah ! mes enfants î mes enfants ! quelle imprudence ! aucune clause ne prévoit que la maison changeant de maître vous y demeurerez quand même... Et vous avez laissé mettre une clause, au contraire, qui réserve tous les droits du nouveau propriétaire à son entrée en jouissance... De telle sorte que... non, ce que c'est drôle, laissez-moi rire un peu ( il se torda-it comme sous une crise de nerfs) ; de telle sorte que j'ai l'ordre de vous faire déguerpir d'ici... pas plus tard qu'au terme d'octobre... et vous irez planter vos fleurs ailleurs... Ah ! ah !
Quelques minutes de stupeur, Gerbousse et Soudeilles sont terrifiés. Le petit homme étale sous leurs yeux des papiers timbrés, lit des passages, les explique. C'est un éclat de rire perpétuel. Il n'en finit plus. Et il frappe
sur ia jambe de Gerbousse, sur la jambe de Soudeilles :
— Hein ? Ce que c'est drôle ! Rigolez donc aussi, nom d'un chien...
— Oui, oui, monsieur Renaudot, c'est rigolo tout de même.
— Et on ne songe plus à me flanquer à la porte, hein ? fît l'homme avec un regard venimeux... et pourtant riant toujours*
— On vous fait des excuses... parce que, je suppose, on va s'arranger.
— Je ne suis venu que pour ça ! Et I^arrangement est facile... Le 15 octobre, à midi, je ne veux plus vous voir ici, ni vous, ni vos meubles, ni vos outils, ni vos graines, vos oignons, vos fleurs, et le reste... Compris ?
— Mais, ce n'est pas possible. On ne s'attendait pas... Voyons, raisonnez...
— Ah ! ah ! mais je veux bien raisonner... Je suis votre ami. Dans un temps, en pleine misère, je vous ai fait des offres brillantes...
— Vous rappelez-vous ?
— Oui, dix mille francs, à condition de partir pour l'Argentine...
— Nous serions partis sans le petit héritage qui nous a remis à flot.
— Pas pour longtemps, car je connais vos affaires... Vous êtes à la merci d'un coup de malheur... et il faut toujours craindre le malheur... Je suis votre ami... Je ne vous dis que ça ! Si un jour vous êtes dans la peine, venez me trouver. Les dix mille francs sont toujours là. Et il paraît que les gens qui se connaissent à la terre font facilement une petite fortune dans l'Argentine. Hé 5 Hé ! j'oubliais... votre congé pour octobre... Vous vérifierez... C'est en règle... Mais vous n'avez pas de chance, le nouveau proprio n'ainie pas les fleurs. Et savez-vous ce qu'il veut faire de votre jardin ?.. Non ?... Un dépôt de guano ! ! Ah ! ah 1
— Et cet horame-là, monsieur Renaudot, cet homme qui s'acharne contre les pauvres gens que nous sommes, c'est sans doute le même qui, déjà, à Villeneuve- Saint-Georges, nous a poursuivis et mis sur le pavé ?
— Votre bienfaiteur, ah ! ah ! oui, oui, votre bienfaiteur î...
— Qu'est-ce qu'il a donc contre nous ? Qu'est-ce qu'on lui a fait ?
— Vous lui avez fait, qu'il veut votre bonheur, eh I eh ! malgré vous 1
— Et ne pourrait-on connaître son nom ? oii il demeure ? pour aller le trouver et lui parler et lui faire entendre raison, à cet excellent homme ?
— Ah ! ah ! excellent homme... ah ! ah ! il est farce, ce Gerbousse, plus farce que moi. Par malheur je ne sais où il habite... Il achète, il vend, par mon intermédiaire, et je ne connais même pas son nom. L'argent à vet-ser ou à recouvrer, c'est un notaire qwi s'en charge, et les notaires, quand ils ont des secrets à garder, restent aussi fermés que dès coffre-forts...
— Mais pourquoi Veut-on nous éloigner ? c'est louche, à la fin... Pourquoi veut-on nous faire quitter la France ?.., On a donc peur de nous ?...
— Hé ! hé ! vôUs êtes farce... Vous savez ça mieux que moi... Peur de vous ? Il n'y a pas d'apparence... c'est votre bien que nous voulons...
Ici, l'étrange petit homme cessa de rire.
— Votre bien, je le répète, mais vous devriez réfléchir que les meilleures intentions se fatiguent à rester inutiles... et que la meilleure volonté du monde est capable de se changer en malveillance... Je ne dis pas ça pour vous effrayer. Je dis ça pour vous prévenir... pour que vous soyez sur vos gardes... Dans le temps, il vous est arrivé bien des ennuis, à cause de votre obstination...
— En un mot, fit Gerbousse, et si nous comprenons
bien, vous allez faire en sorte de nous réduire à la situation où nous étions... à Villeneuve... et alors, vous nous ferez les mêmes offres d'exil ?.... Eh bien, à celui qui vous envoie, et sous les ordres de qui vous agissez, à celui-là, vous direz que nous ne partirons pas, quand bien môme nous devrions vivre dans la misère... A celui-là qui vous envoie, qui se cache si bien, et qui a si peur de nous, vous lui direz qu'il se lassera de frapper avant que nous nous lassions de tendre le dos... El puis, et puis, que ça ne durera pas toujours, et alors... mais c'est bon. Patience ! !
Renaudot écoutait, attentif. Il riait, mais cette fois sans bruit.
Pas une seule fois il n'avait regardé Michel de Tiffanges. Il savait à coup sûr à quoi s'en tenir. La lettre anonyme avait disparu, reprise par Colette. Mais il était trop tard.
— Moi, je ne suis qu'un sous-ordre, hé ! hé !... Il ne faut pas m'en vouloir... Mais j'aurais du plaisir à vous rendre service, si un malheur arrivait.
Gerbousse, très monté, ne se contenait plus.
— Voilà deux fois que vous y faites allusion... à ce malheur. Donc, faut croire qu'il viendra de vous et que vous préparez quelque manigance... Eh bien, ne tombez pas sous ma patte, car je vous tordrai comme un fétu...
— Hé ! hé ! quand on se fâche, c'est qu*on a tort ! (Eclat de rire.)
— Et je vous ai assez vu. Décampez î
— Je décampe... Aujourd'hui, c'est mon tour...
— Et plus vite que ça !
— Le 15 octobre, ce sera le vôtre !
— Oust ! oust !
Le pied de Gerbousse se leva brusquement pour atteindre Renaudot par derrière. Le petit homme esquiva le coup par un saut de côté, il riait.
— On me reverra I On me reverra bientôt, Gerbousse... Je ne vous dis que ça !
— Je vous défends de remettre les pieds chez nous.
— Les huissiers viendront pour moi...
— Nous ne devons rien à personne.
— Aujourd'hui, sans doute, mais vous ne pouvez pas répondre de demain, fît sournoisement Renaudot... Et c'est pour ça que je vous dis : Au revoir !
Il s'élança dans le jardin, pour éviter une seconde attaque. Il était temps. On le vit courir au plus vite jusqu'à la porte et là s'arrêter. Il tendit le poing, dans u«ne dernière menace, et son éclat de rire aigu grinça jusqu'à eux. Après quoi, il disparut...
Toute la colère de Gerbousse tombait.
— Nous sommes perdus, Soudeilles... On prépare quelque chose contre nous... Du moins, ce qui me console, monsieur de Tiffanges, c'est que l'arrivée de Renaudot est bien une indication qu'il agit pour le compte d'un homme intéressé dans l'enquête sur votre père... d'un homme qui nous craint... Or, il n'y a qu'un homme dont nous puissions prononcer le nom, si l'on nous interroge... c'est Salvatour... Concluez encore !...
La pensée de Renaudot, le souvenir de sa visite menaçante, poursuivirent les deux associés, dans le cours de la journée.
Soudeilles essayait de rassurer son ami, mais Gerbousse secouait la tête :
— Tu verras... Ils manigancent quelque chose... Nous sommes fichus !
La nuit vint, mais non le sommeil. Dix fois, avant minuit, ils eurent des cauchemars, s'imagînant entendre des bruits étranges, des pas le long des murs, des rires sinistres, le rire incessant et irritant du petit homme... Alors, ils sautaient hors du lit, effarés, se précipitaient vers la fenêtre, ouvraient la porte, écoutaient, sondaient d'un regard effrayé les profondeurs des ténèbres.
Une fois, Gerbousse murmura :
— Je t'assure, il y a des hommes dans le jardin...
Ils se hâtèrent de passer un vêtement, sortirent, longèrent les allées, firent le tour de la clôture à l'extérieur, et ne virent rien. Pourtant, Gerbousse paraissait sûr de son fait. ]] avait aperçu des ombres qui s'enfuyaient.
Ils s'endormirent enfin, mais d'un sommeil fiévreux, coupé par des réveils fréquents qui les faisaient se dresser debout dans leur lit, haletants, en sueur...
Le soleil se leva. Avec le soleil reparut la tranquillité. Ils tombèrent dans une torpeur absolue. Et il s'était passé déjà trois heures de chaleur et de pleine lumière quand ils ouvrirent les yeux. Et ils se sourirent.
— Quelle nuit ! fit Gerbousse.
— C'est ta faute 1 Je te le demande... Qu'est-ce qui pouvait nous arriver ?
Gerbousse ouvrait la fenêtre et jetait un coup d'œil sur le ciel d'une pureté absolue, puis son regard s'abaissa sur le jardin...
Et Soudeilles le vit qui chancelait en s'appuyant contre la fenêtre.
En même temps, il disait, la voix rauque :
— Ce qui pouvait nous arriver ?... Eh bien, vieux, regarde !
Un effroyable cataclysme s'était abattu sur le jardin pendant la nuit. On eût dit qu'une grêle monstrueuse avait passé là, ravageant les fleurs, n'en laissant pas une seule debout. Et cependant, la nuit n'avait été troublée par aucun orage. Il n'avait pas venté. Pas un nucge n'avait obscurci le ciel pur... Le désastre ne venait pas, cette fois, de là haut. Il venait de la main des hommes. Les forces redoutables de la nature n'eussent pas mieux réussi, dans leurs efforts aveugles et tout puissants. Toute une année de travail s'écroulait.
Toutes les fleurs, espérances de bien-être pour les jours prochains, jusqu'à Tautomne, gisaient au ras du sol, brûlées, corrodées, arrosées d'acide sulfurique, éteintes pour jamais, sans nul secours. Les misérables qui avaient commis l'acte odieux, n'avaient rien épargné. La ruine était bien complète.
Très pâles, assommés, sans échanger une parole, Soudeilles el Gerbousse parcouraient le jardin. Ils ne s'étaient donc pas trompés dans leurs cauchemars nocturnes ! ! Et il leur semblait entendre un ricanement féroce, celui de Renaudot : « Vous êtes à la merci d'un coup de malheur... Et il faut toujours craindre le malheur ! »
Colette et Michel les avaient rejoints, et la soudaineté criminelle de cette catastrophe les troublait et les effrayait. Le doute n'était plus permis. On redoutait Gerbousse et Soudeilles... A tout prix, on voulait les obliger à fuir l'ennemi mystérieux qui ne leur faisait pas grâce,., à le fuir par l'exil...
Cela était si vrai qu'ils trouvèrent au courrier une lettre à la machine, sans signature, portant ces simples mots : « Je tiens vingt mille francs à votre disposition, si vous voulez partir avant deux jours ! »
Mais chez Gerbousse et Soudeilles, à la première épouvante, au désespoir, à l'absolue prostration, avait succédé un accès de rage.
Gerbousse, saisissant les mains de Michel :
— Quand nous devrions mendier le reste de notre vie, monsieur de Tiff anges, nous ne fuirons pas... nous n'aurons pas peur... Et maintenant, nous irons trouver le juge quand vous voudrez...
— Nous partirons aujourd'hui...
— Et je vous accompagnerai, dit Colette. îl n'y a plus aucun doute. C'est une partie dangereuse qui s'engage... je ne vous quitterai pas.
Michel la remercia d'un regard caressant.
Gerbousse et Soudeilles se consultaient à voix basse. Iraient-ils faire leur déposition au commissariat de police ?
— Non, conseilla Michel... à quoi bon ? Toutes les chances sont contre vous. Il est fort peu probable, sinon certain, que Ton retrouve les auteurs de cet acte odieux... des comparses payés... et qui ne pourront renseigner sur les causes secrètes d'un pareil attentat... Le châtiment possible n'atteindrait pas les vrais coupables... Patience, mes amis... patience... Tout ceci sera réglé plus tard, en bloc, avec le reste... Pour vous ne craignez pas l'avenir, ni pour vous, ni pour Colette... Je l'aime... ayez confiance !
Des larmes leur vinrent aux yeux. Ils détournèrent la tête pour cacher leur émotion. Et tout de suite ils allèrent faire leurs préparatifs de départ. Le jour même, ils prenaient le train de la Vendée.
Nous les laisserons filant à toute vitesse vers la Roehe-sur-Yon et nous ramènerons nos lecteurs avenue du Bois de Boulogne, chez Salvatour, autour duquel vont se dérouler des événements singuliers.