‹ La dame au sourire terribleChapitre 5 sur 28 · L AURORE D UN SECOND CRIME · texte numérisé non relu

L AURORE D UN SECOND CRIME

Prenons Salvatour au moment où il sort de son lit. Nous ne disons pas au moment où il s'éveille, car la plupart de ses nuits se passaient sans dormir. Durant la journée, enseveli sous ses couvertures au fond de son fauteuil mécanique, il somnolait, donnait les apparences du repos, mais quel repos ! Tous les quarts d'heure, de brusques secousses lui faisaient soulever les

LA DAME AU 80URIRB TBRRIBLE lÛl]]

paupières comme à rapproche de dangers entrevus pendant les courts instants où la torpeur l'avait engourdi. C'étaient encore, celles-là, les minutes les plus calmes de son existence de tortures. Les nuits, en effet, étaient terribles, pleines d'affolantes visions. On saura bientôt lesquelles et comment et pourquoi la vie de cet homme était devenue pire que celle qu'attribuent les croyances aux damnés de l'enfer.

Ce matin-là, Salvatour étendit la main vers la sonnette dont le cordon pendait sur son lit, à sa portée, et il sonna.

C'était son premier geste, son premier ordre.

Son valet de chambre accourait, l'aidait à se lever, à s'habiller.

Il en fut ainsi... Une heure se pas^a. Pas un mot ne fut prononcé. Salvatour semblait plus triste et plus sombre encore qu'à l'ordinaire.

Il se traîna dans son cabinet de travail. Un volumineux courrier de tous les coins d'Europe, où son activité d'autrefois avait engagé des affaires, l'attendait et sollicitait son attention. Il n'y prit pas garde et n'y jeta même pas les yeux. D'autres soucis sans doute l'attiraient car, au bout de quelques minutes il sonna de nouveau :

— Je sortirai... Prévenez le chauffeur... La limousine...

— Accompagnerai-je monsieur ? fît le valet de chambre.

— Non... Je me sens mieux... Je n'ai besoin de personne...

— Dois-je prévenir mademoiselle afin qu'elle ne s'inquiète pas ?

— Oui... je... je l'embrasserai avant de partir... Micheline se présenta presque aussitôt.

Elle avait dit à son frère : « Je tâcherai d'avoir l'âme indifférente et froide... » Et depuis le départ de Michel

il en était ainsi. Seule en ce vaste hôtel, aux prises avec Salvateur, énigmalique et sombre, et dont les manifestations même de tendresse s'entouraient de je ne sais quelles arrière pensées, elle avait peur... Si Michel ne se trompait pas et si Salvalour était coupable, à quels sinistres projets celui-ci ne s'arrêterait-il pas, pour échapper au châtiment ?

Rien, du reste, ne pouvait faire deviner le drame qui se passait au fond de ces deux cœurs. Les yeux d'observation aiguë de l'infirme ne rencontraient chez elle rien de suspect, où rattacher un soupçon. Pour tout le monde la plus franche affection régnait entre eux. Mais, souvent, certaines nuits de la jeune fille avaient été interroynpues par des rêves éveillés où il lui avait semblé entendre des frôlements de doigts contre sa porte, des glissements dans le couloir, assourdis sur l'épaisseur des tapis, une fois la toux sèche de Salvalour. A plusieurs reprises, elle avait essayé de voir, d'ouvrir brusquement, de surprendre. Rien ! Et elle avait eu pitié d'elle-même et de ses frayeurs et de s^s imaginations... L'infirme ne quittait jamais le premier étage de l'hôtel, où roulait sans cesse son fauteuil mécanique. Pour remonter, il lui fallait une aide. Puis, que serait-il venu faire, à écouler si Micheline dormait ? Elle se raisonnait. Malgré tout, elle avait conscience de vivre dans une maison dont l'atmosphère était chargée d'énigmes. D'instinct, cela pesait sur son âme, jusqu'à l'étouffer, jusqu'à lui faire ouvrir ses fenêtres, la nuit, pour respirer de l'air frais à grandes gorgées.

Michel lui avait dit : « Tu vas me jurer que tu ne garderas rien pour toi de ce qui te serait révélé... quand bien même ton amour dût-il en mourir ! ! ! »

Elle avait juré et elle veillait, timide et frêle, se sentant prise de terreur, en face de celui que Michel et que Tiffanges soupçonnaient...

Elle venait d'entrer chez Salvatour...

Il lui tendit les mains... il Tembrassa longuement sur le front.

Chaque fois qu'elle touchait ces maiiis, un frisson îa parcourait, friss»n d'horreur. Chaque fois que ces lèvres la touchaient, elle était en agonie... Ces mains, peut-être, étaient celles qui avaient pesé sur les coussins, où la pauvre Régine était morte...

Et ces lèvres, sans doute, avaient proféré des paroles de rage !

Elle, fille de la morte, subissait avec horreur ces contacts.

— Mon enfant, disait l'infirme avec bonté, je te vois pâle et triste depuis le départ de ton frère... N'as-tu rien à me reprocher ?... N'as-tu rien à désirer ? Considère-moi comme Ion père.*. Traite-moi comme un ami qui est prêt à ne rien refuser des choses les plus difficiles que tu lui demanderais...

— Je n'ai tien à souhaiter, monsieur... et je vous suis reconnaissante...

— Ton frère t'a-t-il donné de ses nouvelles ?

— Non.

— Je regrette qu'il ne me prenne pas pour le confident de ses entreprises. Je pourrais certainement lui être utile. Jadis, je souhaitais le voir réussir en pensant qu'il sauverait ainsi mon ami le plus cher. Aujourd'hui, j'ai des raisons de plus... De son succès, dépend le bonheur de mon fils, et dépend ton bonheur, Micheline... Michel eSit jeune, inexpérimenté, sans grande connaissance de Paris et de ses dangers... Il va so heurter à un ennemi quij se voyant menacé, n'hésitera pas devant la violence... Il a tort de vouloir se battre seul, il risque d'être vaincu,.. Il faut craindre un malheur. Dans l'intérêt même de la Cause sacrée qu'il défend, pourquoi ne vient-il pas me demander conseil, me rendre compte de ses efforts^ de ses espoirs comme de ses découragements ?... A-t-il si peu confîanc-f dans

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l'ami de son père ?... Car... je ne suppose pas... qu'il se défie ?...

— Monsieur !... quelle ingratitude ce serait...

Il secoua la tête, pensif, et dit à voix contenue, hésitante :

— Je voudrais qu'il ne fût jamais question de reconnaissance ou d'ingratitude, mon enfant... Tant que ces mots reviendront sur tes lèvres, c'est qu'il y aura entre nous une barrière... Roger est mon fils et lu aimes Roger... Ne suis-je pas ton père ?

En l'allaquant ainsi, c'était le seul moyen de provoquer sa faiblesse... et de triompher de toute résistance... Elle s'attendrit, sentit ses veux se mouiller, torturée soudain par l'angoisse des incertitudes qui si souvent lui revenaient : « Si cet homme est innocent, quel grand crime nous commettons contre lui ! »

Pourtant elle resta silencieuse, fidèle à sa promesse : « Je ferai mon devoir jusqu'au bout. La souffrance n'est rien... »

Elle sortit du cabinet de travail de Salvatour.

Et soudain, la figure de l'infirme changea... Toute tendresse disparut... Il y eut, dans le regard qui poursuivit la jeune fille de l'autre côté de la porte qu'elle venait de fermer, un incompréhensible mélange d'épouvante, de tristesse incurables; elles disparurent à leur tour, pour ne plus laisser que des yeux remplis de trouble qui se reportèrent vers deux photographies sur son bureau : celle de Roger, enfant, et de Roger, jeune homme.

Cet homme ne vivait que pour son fils.

Il sembla puiser là l'effort qui lui était nécessaire... Car iî redevint aussitôt énigmatique, calme, froid... Sur les photographies chéries, il passa, dans une lente caresse, sa main tremblante, et ses lèvres pâlies laissèrent échapper des paroles mystérieuses qu'il ne cessa de répéter, songeur :

— Pour loi, mon fils ! pour toi î pour toi I

Le valet de chambre entra Le chauffeur était prêt. La limousine attendait devant l'hôtel. Alors Salvatour descendit ; sa main gauche suivant la rampe, la droite appuyée sur l'épaule de son serviteur.

Il faisait une matinée superbe. Il n'était pas rare de voir sortir le maître, par le beau temps.

— Au Bois, dit-il au chauffeur, vous arrêterez quand je vous le dirai...

Le valet de chambre, une seconde fois insistait :

— Monsieur ne désire pas que je...

— Non ! fît une voix sèche, sans réplique.

La limousine fila. Salvatour la laissa parcourir les allées du Bois dans tous les sens. Rencoigné au i-^nd, la main passée dans le porte-bras, la tête inclinée ^ur la poitrine, il paraissait endormi. Au bout d'une heure, pourtant, il donna signe de vie. Un ordre au chauffeur fit ranger la voiture au long du trottoir d'une contreallée à peu près déserte, très ombragée, délicieuse de repos et de fraîcheur. Le chauffeur sauta à bas de son siège, aida Salvatour à sortir.

Là, il y avait un banc...

Et ce n'était pas la première fois sans doute que le chauffeur y conduisait son maître, car il demanda, casquette à la main :

— A quelle heure viendrai- je reprendre ^Monsieur ?...

— Ne vous occupez pas de moi... Tenez-vous à la disposition de Mademoiselle de Tiffanges si elle veut sortir... Moi, je rentrerai avec un taxi... Allez...

Quelques secondes et la limousine s'évanouissait au tournant de l'allée, derrière les frondaisons...

Maintenant, ce n'était plus ni la tendresse, ni la terreur, qu'on eût pu lire sur le visage de l'infirme... Plus de trouble non plus dans ses yeux... Rien qu'un regard farouche, rien que des résolutions implacables... rien que do la cruauté... Et aucun frisson ne l'agita plus,

cette fois, quand il se répéta, mystérieux et tragique :

— Pour toi, mon fils que j'adore ! Pour que tu ne saches rien, jamais I

Il attendit une demi-heure. De temps en temps, il inspectait les environs d'un coup d'œil rapide, afin de s'assurer que rien de suspect ne le menaçait, qu'aucun visage connu n'apparaissait aux environs.

Un taxi auto passa, lentement, rentrant à Paris.

Il l'arrêta d'un geste de sa canne : le taxi vint se ranger devant lui, et, en se penchant, de son siège, le chauffeur ouvrit la portière.

Salvatour monta lourdement.

— Faut-il vous aider, monsieur ?

— Non. Merci...

- Nous allons ?

— Cloître Saint-Honoré.

Le taxi démarra, traversa le bois, prit l'avenue de la Grande-Armée, descendit les Champs-Elysées, traversa la Concorde et prit la rue de Rivoli jusqu'au Louvre. Là, il tourna, passa sous une voûte et s*arrêta dans un passage formant une sorte de petite place humide et sombre, silencieuse tout à coup, en plein milieu du Paris affairé, commerçant et tumultueux, recoin de banlieue ou de province, à deux pas du Palais-Royal et du remue-ménage du carrefour où aboutissent les rues de Richelieu, de Rivoli, Saint-Honoré, avenue de l'Opéra et la place du Théâtre-Français.

Il descendit, fît un signe au chauffeur.

— Aidez-moi à nionter... Vous m'attendrez ensuite... Ils grimpèrent deux étages absolument obscurs, dont

l'escalier boîteux, creusé et branlant commençait au bout d'un couloir où l'on ne s'engageait qu'à tâtons. C'était une maison mixte, composée de petits logements et de chambres meublées. Le concierge était au premier, retiré dans une pièce large comme un lit, donnant sur une étroite cour iatérieure qui distribuait

parcimonieusement une lumière rare et jaune. Cela sentait son bouge, son repaire, sa maison de rendezvous, d'amour à bas prix...

Au second, Salvatour essoufflé dit :

— C'est là... Merci... Je n'ai plus besoin de Vous... Sur la porte on aurait pu lire, s'il avait fait clair : « Renaudot^ agent (Tafjaires. Consultations gratuites... Renseignements. »

Il sonna. Presque aussitôt on ouvrit. Salvatour passa. La porte se referma derrière lui. L'obscurité était si profonde qu'on ne voyait personne, dans le vestibule étroit ; une seconde porte donnait accès dans une pièce un peu plus éclairée, prenant jour sur le Cloître... Un bureau, des casiers, des chaises.

On entendit un éclat de rire sec et cassant, interminable.

— Je vous attendais, patron !

Et Renaudot vint enfouir sa toute petite taille dans le fauteuil, devant le bureau.

— Vous avez exécuté mes ordres ?

— Tous vos ordres, patron... On n*a rien oublié... hé ! hé ! (Eclat de rire).

— Précisez ce que vous avez fait.

— Voilà !... On a commencé comme à Villeneuve- Saint-Georges.

— Par la douceur ?

— Juste, sans rien obtenir. Gerbousse et Soudeilles se sont bien rendu compte qu'il leur faudrait déguerpir le 15 octobre, mais c'est tout. Quand je leur ai demandé, pour la seconde fois, s'ils consentiraient à s'expatrier... et même que je leur offrais vingt mille... ils ont fait la sourde oreille... Ah ! ah î (Eclat de rire). Pourtant ils ne sont pas fiers... Ils avaient la frousse en me revoyant.

— Alors ?

— Alors, dam I la nuit, on a réussi, sans bruit, avec

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des associés, sans éveiller le moindre soupçon, à semer la ruine dans le jardin des pauvres diables, et ce malin, ils ont reçu mon avis que s'ils voulaient quitter la France...

— Ils n'ont pas encore répondu ?

— Ils ne répondront pas. Vous les chasserez de leur maison, mais non pas de la France... Je vous le garantis, hé î hé î... Ils ont la tête montée... Ils ont fait des menaces... Et comme ce n'est pas seulement pour la joie de nuire que vous avez ruiné deux fois ces braves gens, mais qu'il est évident que pour des raisons secrètes vous les redoutez, il faut vous apprêter à ce qu'ils vous donnent du fil à retordre... hé ! hé !

Et appuyant les coudes sur le bureau, avec un regard aigu :

— Vous les redoutez donc bien, patron ?

— Que vous importe ? Je vous ai demandé si vous consentiez à vous charger d'une certaine besogne, vous avez accepté, je vous paye... Il est inutile de chercher plus loin et de me donner des conseils.

— Oh ! je sais, je sais.,. Vous vous entourez de précautions et de mystère...

— Vous vous en plaignez ?

— Non. Vous avez la main généreuse. Toutefois, hé ! hé ! vous n'avez pas affaire à un imbécile... Ces précautions, ce mystère, ça me force à la réflexion. Il n'est pas défendu de réfléchir... Quand on pense que je ne sais m.ême pas ni qui vous êtes, ni d'où vous venez... Hein ? C'est étrange... Les actes sont passés au nom d'un M. Dubois ! Mince ! Comme si tout le monde ne s'appelait pas Dubois !... Alors, parfois, je me demande quel peut bien être le mobile puissant qui vous pousse... et si, là-dessous. .

— Achevez votre pensée !

— Il n'y a pas quelque chose de si grave, si grave, que cela nécessite et justifie les moyens que vous em-

ploj-ez pour rester dans l'ombre, même en face de moi.

— Monsieur Renaudot, dit Salvatour avec calme, vous réfléchissez beaucoup.

— N'est-ce pas ? Hé ! Hé !

— Monsieur Renaudot, vous réfléchissez trop ! Monsieur Renaudot, vous êtes sur le point de commettre une sottise... Monsieur Renaudot, je lis dans votre pensée...

— Et que lisez-vous, patron ? fit le petit homme, goguenard.

— Que vous êtes sur le point d'oublier nos conventions... Faut-il que je vous les rappelle ? Est-ce nécessaire ? Je suis venu à vous et je vous ai dit : « Vous ne saurez jamais et vous n'essayerez jamais de savoir qui je suis ! A ce compte, je ferai votre fortune ! »

— N'ai-je pas tenu ma promesse ?

— Jusqu'aujourd'hui. Mais vous êtes fatigué de ce secret. Connaissez-vous la fable de la poule aux œufs d'or, monsieur Renaudot ? Prenez garde de tuer votre poule î

Renaudot s'était redressé. H paraissait presque grand. Ses yeux brillaient d'une méchanceté sournoise.

— La poule aux œufs d'or ! Vous ne savez pas si bien dire ! Mais elle n'a pas rendu tout ce que je veux, la pauvre poule ! Ne craignez rien. Je ne la tuerai pas !... Mais je la soignerai autrement.

Salvatour sentit une menace. Il toisa le petit homme.

— Ce qui veut dire, monsieur Renaudot ?

— Vous me payez pour une besogne à laquelle je ne comprends rien... Mais vous me payeriez beaucoup plus cher si je la comprenais mieux.

Les yeux do Salvatour fulgurèrent.

— Expliquez-vous, monsieur Renaudot.

— Vous avez tort de ne pas me mettre dans votre confidence. Qu'arrivera-t-il ? Que je devinerai ce que vous me cachez... Il faut tout de même qu'il y ait, dans

votre vie, un drame bien noir et qui vous laisse de cruels remords et des terreurs incessantes, un drame où Gerbousse et SoudeiUes ont joué leur rôle !... Autrement, pourquoi votre haine ? Alors, vous ne vous êtes pas demandé : « Ce Uenaudot ne tenterait-il pas de pénétrer dans mon passé ? » Riche de votre secret — malgré vous — ne voyez-vous pas que je vous tiens et que ce n'est plus la poule aux œufs d'or que vous représenterez pour moi, mais, s'il vous plaît, ah ! ah ! la poule aux œufs de diamant !

Salvatour gardait son sang-froid.

— Monsieur Renaudot, vous ne savez pas qui je suis 1... Car si vous le saviez, vous m'auriez déjà appelé par mon nom !... Vous ne me reverrez plus... Tout est fini entre nous !... Voici dix mille francs pour régler les frais de procédure... Le reste, vous le garderez... C'est la dernière fois que vous voyez la couleur de mon argent... Vous êtes trop ambitieux, monsieur Renaudot... Soyez prudent... votre ambition vous perdrait...

Renaudot se mit à rire. Il froissa les billets de banque dans un geste nerveux et les fourra dans un tiroir...

— Adieu, monsieur Renaudot...

— Au revoir, patron...

Salvatour gagna la porte. Il n'avait besoin de personne pour descendre. Le taxi l'attendait. Il y prit place.

— A l'Arc de Triomphe ! dit-il.

Il jeta un coup d'œil derrière lui. Sur le seuil de la maison borgne, une vieille femme malingre, recroquevillée dans un châle antique, semblait guetter son départ. Il ne s'en préoccupa point. Le taxi repassa sous la voûte et, sur la place du Palais-Royal, se trouva au milieu d'un encombrement. Il s'arrêta et ce fut après quelques secondes qu'il put filer, par la rue de Rivoii, à une allure sans cesse ralentie, vers les Champs- Elysées.

Salvateur réfléchissait :

— En toute évidence, Renaudot ne connatt pas encore mon nom. Il a parlé trop tôt... Mais, en toute certitude, en ce moment même, il est en train de me suivre...

A l'Arc de Triomphe, il changea de voiture, se fit conduire au Bois, autour du lac, entra au Pré-Catelan, revint à la porte Dauphine... Là, il prit un fiacre découvert, qu'il quitta pour un autobus... il descendit au Métro de la place Péreire, qu'il garda jusqu'à la station de Saint-Lazare, reprit un taxi, se fit déposer à la gare de Courcelles- Ceinture, monta dans le train, le quitta en route, reprit une auto et regagna son hôtel de 1 avenue du Bois.

Au moment où il arrivait, un petit homme à l'air malingre lui ouvrit la portière, avec un éclat de rire, en disant :

— Tout à votre service, bourgeois...

Blême, Salvatour resta un moment sans parler... interdit...

C'était Renaudot ! î

Il se haussa sur la pointe des pieds pour se grandir jusqu'à Salvatour, et lui coula, à voix basse, familièrement :

— Hein, patron ! Si on allait causer chez vous, entre quatre-z'yenx ?

S'il avait pu deviner la tempête formJdable qui bouleversait en cet instant le cœur de Salvatour, Renaudot se fût enfui en se bouchant les oreilles et en se voilant les yeux. Mais l'infirme savait feindre... Puis, que pouvait-on craindre de ce pauvre homme, aux jambes débiles, aux bras si faibles qu'un enfant en aurait eu raison ?

^- Il faut que nous causions, en effet.

Ils se dirigèrent ensemble vîrs l'hôtel, montèrent au premier étage.

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Salvatour poussa une porte et, indifférent, d'une voix lasse :

— Entrez î Personne ici ne nous dérangera... Renaudot regardait de tous ses yeux, émerveillé par

ce luxe au milieu duquel, malgré son assurance, il se sentait un peu gêné.

— Chouette ! C'est rien rupin et vous êtes bien logé, patron... Il y a tout de même une différence entre votre patelin et ma turne misérable du Cloître-Saint- Honoré î

— Asseyez-vous, Renaudol, et causons, mon ami... Le pelil homme prit place au bord d'un fauteuil

profond, tournant entre ses doigts crasseux un chapeau haut de fo-rme râpé et jauni.

— A vous la pose, patron ! dit-il en riant avec éclat.

— Contrairement à ma volonté, vous m'avez suivi... et maintenant, vous savez ce que vous désiriez savoir, mon nom...

— Oui, monsieur, fît Renoudot en baissant les yeux avec modestie... Mais ce n'est pas d'aujourd'hui, comme vous le pensez, que je vous ai désobéi... Il y a longtemps que je vous file, toutes les fois que vous me faites l'honneur de venir chez moi. Vos précautions étaient si bien prises que je n'avais pas encore réussi à vous pister jusqu'au bout. En route, vous finissiez par me semer, mais je me rapprochais chaque fois un peu plus de vos environs, si bien qu'à la fin j'ai pu me dire : « Le patron doit habiter dans l'avenue du Bois ou pas bien loin. » Alors, qu'ai-je fait ? Un homme de votre âge qui se balade dans une petite voiture, ça se remarque. Je suis parti aux renseignements. Petit à pptit, l'e me suis rapproché de votre hôtel, d'indice en indice... Il ne me manquait plus que la certitude. Je me suis installé ici, en face, en vous attendant, depuis que vous êtes sorti du Cloître, et vous êtes venu... Je perdais patience... Je suis récompensé.

Bonjour, monsieur Pierre Salvatour, ça va bien ?

Il tendit sa main sale. L'infirme ne répondit pas à cet appel. Renaudot se mit à rire. Il n'avait pas d'amour-propre.

Seulement, il poussa un profond soupir en regardant encore autour de lui.

— C'est beau, la fortune !...

Brusquement, il changea d'idée :

— Vous ne me demandez pas pourquoi j'ai tant tenu à connaître votre nom ? Parce que j'ai l'instinct de certaines choses, moi... des choses pas propres, il faut le dire et je n'en ai pas honte... Et j.e parierais ma tête qu'il y a, dans votre existence, de ces choses-là...

— Voulez-vous, monsieur Benaudct, fît Salvatour, impassible, que je vous fasse jeter dehors ?

— Ça sera pour tout à l'heure, patron ! fît le petit homme en s'inclinant. Pour le quart d'heure, voici ce que je viens vous proposer et vous jugerez que je suis de bonne composition... Votre nom ne me dit rien, et je m'engage à ne pas chercher ce que vous pourriez bien avoir de méchant sur la conscience... Ce sera juré... Et un serment, c'est sacré... Seulement, ça se paye aussi, de ne rien faire, et d'autant mieux que vous avez bien sûr intérêt à ce que je ne fasse rien...

Salvatour semblait décidé à suMr toutes ses volontés.

— Je ne discuterai pas avec vous... Vous vous trompez en croyant me faire peur... Je n'ai rien à me reprocher... quoi que vous en pensiez... et ceux de mes actes auxquels vous avez été mêlé, ont pu être nécessités par le besoin de garder Un secret dont la révélation vous importerait peu, je vous l'affirme...

— Ta, ta, ta, des mots en l'air... Sachez ceci : je suis au courant, par besoin et par métier, de toutes les affaires criminelles ou scandaleuses qui se sont plaidées ou qui ont été classées depuis quinze ou vingt ans... Votre nom ne me dit rien pour le moment et

VOUS ne devez pas avoir été le triste héros de l'une de ces affaires .. Mais, peut-être qu'en cherchant bien, je trouverai des ramifications... Je vois que vous m'écoutez avec attention... Nous finirons par nous entendre... Ce que je vous propose donc, c'est de fermer les yeu*x et les oreilles et de ne pas faire appel ù ma mémoire, qui est excellente, ou à mes archives que je liens dans le plus grand ordre... Moyennant, quoi, patron, une somme de cent mille francs, une fois donnée...

Le petit homme se pencha, l'œil ardent, vers Salvatour.

— Consultez vos archives et votre mémoire, monsieur Renaudot. Je ne vous en empêche pas... Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?

— Ainsi, patron... vous me refusez ?

— Oui, fit Salvatour avec un calme extrême... Doisje vous faire jeter dehors à la minute même, ou bien avez-vous encore quelque chose à me dire ?

— Encore quelque chose, patron...

Il avisa tout à coup la photographie de Roger, sur le bureau, il s'en empara :

— Un joli garçon. Votre fils, sans doute ? Salvatour la lui arracha des mains avec violence.

Et jl eut, avec ce geste rapide, un tel regard que Renaudot sentit un frisson soudain lui courir par la nuque et resta un moment sans parler.

— Diable ! Diable ! fît-il se remettan»^.,.. Je vous ai offensé ? Excusez... Il paraît que vous l'aimez fort, ce garçon ? Comme vous avez raison, patron ! La famille, voyez- vous, la famille, il n'y a que ça !

Salvatour allongea le bras vers une sonnette.

— Encore un mot. Je vous disais tout à l'heure que je n'avais pas fait appel à ma mémoire, jusqu'à présent... C'est vrai et c'est faux tout à la fois... car, sans le vouloir, sans effort, je me suis souvenu de certains événements qui fon», partie de la collection précieuse de

mes archives criminelles... et qui se sont passés il y a dix ans...

Un léger tremblement agita la main de l'infirme.

Lé bras allongé vers la sonnette se retira.

Ren-audot eut un sourire de triomphe.

— Lorsque je me suis présenté chez Gerbousse et Soudeilles, j'y ai fait la rencontre d'un jeune homme dont Tallure distinguée et les mains délicates ne cadraient guère avec les travaux auxquels il s'occupait...

La tête blême de Salvatour se pencha un peu plus.

— Eh! eh! on dit qu'il n'y a plus de roman d'amour... Eh bien, ce garçon fournit la preuve du contraire... Figurez-vous, patron, qu'il s'est présenté chez les jardiniers sous un faux nom pour faire la cour à la fille ! Et son nom, mazette ! un des plus huppés et des plus aristocratiques qui soient... Michel de Tiff anges... Ça n'est pas de la noblesse de vide-bouteilles... car les Tiffanges, je crois, ont un manoir en Vendée qui donna jadis naissance à la légende de Barbe-Bleue, au temps de Gilles de Retz... Ces Tiffanges sont d'une famille tragique... Je n'ai pas besoin de feuilleter mes archives pour me souvenir qu'il y a dix ans, le duc Clément...

— Monsieur Renaudot, vos histoires me fatiguent... elles sont trop vieilles.

— C'est que vous ne saisissez pas la corrélation qu'elles ont — les vieilles — avec certains événements du temps présent... Ecoutez plutôt... Clément de Tiffanges a assassiné sa femme... Coupable ou non... son fils le croit innocent... Gerbousse et Soudeilles ont été impliqués dans l'enquête... Michel est entré chez eux pour les espionner, scruter leurs pensées... Il ne se cloutait pas qu'un homme avait intérêt à le brûler auprès des jardiniers, le même homme qui avait intérêt à exiler Gerbousse et Soudeilles, pour leur clore le bec... Voilà, patron ! Une lettre anonyme traînait sur une table. Je l'ai lue. J'y ai deviné votre main... alors,

patron, que diriez-vcus si j'allais trouver Gerbousse et Soudaines et si je leur révélais que leur mystérieux ennemi se nomme Salvatour ? Et que diriez-vous si je leur demandais, à eux, pour quelle raison vous en avez tant d'épouvante ?... }Ié ! Hé ! patron, je n'avais pas tort quand je vous disais qu'il devait y avoir dans votre passé quelque chose de très grave. o. Ce quelque chose-là doit tourner autour de l'affaire Tiff anges... Hein ?... Vous voilà tout de même ému ?... Quel bon cœur vous avez !... Je suis certain que vous ne me refuserez plus, si je m'engage à ne rien faire, la pauvre aumône de deux cent mille francs, dont j'ai besoin pour mes cigarettes ?...

Le bras de Salvatour s'était tendu vers la sonnette. • Cette fois, la main appuj^a sur le bouton, longuement.

— Chouette ! pensait Renaudot... il va casquer de deux cent mille...

Le valet de chambre entra, resta immobile sur le seuil.

Salvatour, froid, désigna Renaudot d'un geste.

— Jetez ce rustre dehors ! !... Et, enlevez-le, s'il résiste !

En un éclair, et sans qu'il eût le temps de se défendre, ni même de réfléchir, le petit homme se sentit dans des bras sur lesquels il ne pesait pas lourd... Ce fut ainsi qu'il descendit, traversa le hall, la cour, la grille...

Là, sans façon, il fut lancé sur la chaussée, où il roula, étourdi.

Il se releva, et murmura :

— J'aurai ma revanche ! Et ça ne sera pas long ! ! D'une fenêtre de son cabinet, Salvatour voyait la

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