‹ La dame au sourire terribleChapitre 6 sur 28 · LE RETOUR DU RENÉGAT · texte numérisé non relu

LE RETOUR DU RENÉGAT

Ce fut l'époque oh des crimes répétés, commis avec une audace déconcertante, terrifiaient Paris et la France entière. Car ce n'était pas seulement Paris qui en était ensanglanté, ni sa banlieue. A Lyon, à Reims, coup sur coup, puis à Senlis, à Laroche et à Montereau, à des intervalles plus éloignés, des attentats accomplis en plein jour, avec les mêmes criminels et d'identiques façons d'opérer, révélaient l'existence mystérieuse d'une bande redoutable de malfaiteurs qui possédait son organisation, une discipline inflexible, des ramifications la renseignant dans tous les mondes, et une sorte d'administration qui lui permettait d'écouler, hors du pays, les produits les plus dangereux de ses vols. Ces vols, non suivis de meurtres, ils étaient à l'infini. Quant aux meurtres, les voici :

La bande tragique, à l'exemple de celle de Garnier et de Bonnot, avait dévalisé une banque à Senlis, en plein jour, en assassinant trois employés, à coups de revolver à bout portant : le crime porte en lui sa conlagion funèbre.

Deux hommes qui avaient poursuivi les meurtriers, pendant qu'ils s'enfuyaient en auto, avaient été blessés grièvement ; on espérait pourtant les sauver.

A Chantilly : trois gendarmes tués.

A Lyon : un commissaire de police tué, avec un agent ; un autre agent blessé, qui devait rester iiifîrme

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toute sa vie ; une villa de Fourvières pillée, saccagée et en partie incendiée.

A Reims : un notaire, ligoté, avait été obligé de livrer le secret de son coffre, où l'on puisa devant lui la fortune de ses clients. On lui avait brûlé les pieds à son poêle, à l'exemple des anciens chauffeurs, que ces modernes Cartouches imitaient.

Il n'en mourut pas.

Mais on dut lui faire l'amputation des deux jambes.

Ce fut le premier qui put donner des renseignements sur les sinistres misérables. On le crut évanoui, pendant qu'ils faisaient la curée de sa caisse ; il vivait, se déchirant les lèvres pour ne point crier ; il vivait^ regardait, se souvenait, pour se venger.

Et, plus tard, il parla...

Ce qu'il put dire ne fît qu'augmenter la terreur.

Trois hommes masqués, visages hermétiquement cachés par des foulards ne laissant voir que les yeux, étouffant le son et rendant méconnaissables les voix. De taille moyenne, d'alUire extrêmement vigoureuse. Le masque de l'un des trois s'était dérangé, de celui justement qui semblait être le chef, auquel les deux autres obéissaient strictement, sans hésiter, à son seul geste. Le foulard abaissé — l'espace d'u.ne seconde — avait laissé apparaître une figure large, à la rude mâchoire, aux dents saillantes... Mais ceci n'était rien. L'homme était coiffé d'une casquette profondément enfoncée sur le front, jusqu'aux yeux... Il faisait très chaud dans l'étude du notaire. Ils avaient chauffé le poêle à blanc pour torturer le pauvre homme... Et en un geste d'imprudence, sans y penser — les plus grands criminels, malgré leur merveilleux sang-froid, ont de ces distractions — il avait soulevé sa coiffure et avait essuyé la sueur de son front avec le revers de la main.

Or, le notaire regardait, et il vit comme en une vision de cauchemar...

Un front couturé, mâchuré, déchiré d'abominables striures qui avait dû fouiller là jusqu'à l'os... Les cicatrices prenaient la largeur entre les sourcils, juste audessus du nez... Elles étaient d'une couleur plus blanche que le visage, d'un brun vif, comme celui d'un homme qui aurait vécu longtemps dans les pays tropicaux. Pas d'autres cicatiices sur la figure. Cela donnait à cet homme un air de sauvagerie bestiale qu'accusaient encore deux pelits yeux ronds, troués en vrille, pareils à ceux d'une vipère...

Le notaire regardait toujours, en proie à une sorte de vertige.

Mais ici, plus tard, dans sa déclaration, il n'osa affirmer... croyant à quelque hallucination causée par la souffrance.

— ■■ Il arriva, dit-il, que le chef, se croyant en péril, ayant entendu certain bruit dans la maison, tira son revolver tout à coup, et se rangea contre la porte, pendant que ses deux compères achevaient de fouiller le coffre-fort.

Quiconque serait entré là eût trouvé une mort foudroyante.

En cette minute d'attente, qui fut pour l'homme une minute d'angoisse, le notaire prétendit avoir nettement distingué, sous l'action violente de la crise d'émotion qui secouait le bandit, trois lettres marquécj, qui surgissaient en rouge sur les cicatrices blanches, trois lettres qui avaient dû être si terriblement imprimées dans la chair qu'elles renaissaient soudainement sur ce front un instant découvert...

Et ces trois lettres, c'étaient :

Avait-il bien vu ?

N'avail-il pas été, plutôt, victime de quelque rêve de délire ?

Cette vision était resiée comme une image rapide en son esprit, et même ce fut miracle s'il s'en souvînt, car à partir de cet instant il ne se rappela plus aucun détail et il tomba dans un évanouissement absolu.

Les agents de la sûreté n'apportèrent aucune créance à cette histoire sortie, pour eux, d'un cerveau troublé. Mais l'histoire pourtant s'ébruita, se répandit et frappa fortement la police.

D'autres crimes s'ajoutèrent à ce crime :

Un vieillard et sa femme, à peu près décapités dans leur lit, à Monlereau; les assassins avaient fouillé les tiroirs e«t le secrétaire, et sans doute, mal renseignés cette fois, ils n'avaient rien trouvé, car ils s'étaient acharnés sur leurs victimes avec une férocité sans exemple.

A Paris, deux garçons de recette, enlevés en pleines rues populeuses, jetés dans une auto, asphyxiés au chloroforme, dévalisés, retrouvés morts, l'un dans un fourré du bois de Vincennes, l'autre auprès d'une des grilles des Buttes-Chaumont.

L'un attaqué rue Saint-Lazare, près de la gare.

L'autre, faubourg Poissonnière...

On retrouva également les autos incendiées ; elles avaient été volées dans un hangar de Levallois-Perret, et dans un autre de l'avenue de la Grande-Armée, exprès pour l'exécution de ces deux drames.

D'autres forfaits, d'autres vols encore.

Et l'on fît le calcul que ces vols, en dix mois, depuis que la bande opérait par les mêmes procédés, avaient dû rapporter à ses affiliés plus de trois cent milie francs.

Un soir, à Aubervilliers, un gardien de la paix s'était heurté à un homme au visage calfeutré par une casquette retombant sur les yeux, et par un cache-nez

remontant jusqu'au nez... Ce gardien avait lu le récit

fait par le notaire... il eut l'intuition qu'il S3 trouvait

devant le bandit.

Il le fila. Comme on passait sous un bec de gaz, le

gardien se précipita sur le mystérieux personnage^ lui

arracha brusquement son cache-nez et sa casquette...

et n'eut pas le temps de proférer un mot, ni de lancer

un appel au secours, car il s'écroula avec un couteau

jusqu'au manche en pleine poitrine.

Toutefois, à l'hôpital, avant d'expirer, il put dire : — Le notaire ne s'est pas trompé... le bandit... trois

lettres marquées sur le front... j'ai vu, je jure, j'ai bien

vu... les trois lettres :

Cette fois, l'épouvante redoubla dans Paris, et la police, lancée dans tous les bouges, les repaires les plus innommables, activa la chasse à l'homme.

Le lendemain même, on apprenait que le rapide de Paris à Bordeaux avait eu son wagon poste dévalisé, les paquets jetés sur la voie, recueillis par des comparses, à des points convenus, avec une adresse d'exécution inouïe... et, là encore, comme partout, il y avait eu mort d'homme.

Ce dernier attentat remontait. à six semaines.

Depuis six semaines, la bande n'avait plus fait parler d'elle, mais la sûreté n'avait rien découvert. Pas une seule arrestation.

Le bruit courut alors que le chef avait quitté la France après Tallaque du train et que, sans doute, il avait été rejoint pas ses complices.

Le bruit était faux. On va le voir.

Renaudot, vigoureusement lancé sur la chaussée par le valet de chambre de Salvalour, était allé s'écrouler

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contre un des marronniers de l'avenue. Il 8*était relevé aussitôt, mais celte fois il avait oublié de rire.

Un instant étourdi, il resta devant l'hôtel, sous l'œil menaçant de l'infirme. Il tendit le poing de ce côté, avec des paroles de colère et de revanche, ne se doutant pas que, là-haut, dans le cabinet de travail somptueux, l'homme qu'il avait offensé murmurait :

— ïu vas mourir.

Et finalement, remis de cette alerte, Renaudot avisa un taxi-auto qui remontait l'avenue, l'arrêta et monta :

— Porte de Bagnolet, dit-il.

Le taxi était découvert et Renaudot était si fluet, si menu, que la voiture paraissait vide. Durant le trajet^ qui fut long, le petit homme fut absorbé par des calculs mystérieux qui, bien certainement, évoluaient autour de la personne de Salvatour. A la porte, il descendit et paya.

Puis, à pied, flânant, les mains dans les poches, l'œil en éveil, pendant deux heures, il fit des tours et des détours pour dépister ceux qui auraient pu le suivre. Sans doute, il n'avait pas la conscience tranquille.

Enfin, tout à coup, rassuré, il se décida.

D'un pas rapide, il avait regagné les remparts. Il suivit le boulevard Mortier, où il ne rencontra que deux camions attelés de huit chevaux, chargés de pierres de taille, le long desquels, ainsi dissimulé, il se mit à marcher plus posément. Il repassa devant la porte, enfila la rue de Bagnolet, passa devant l'hospice et bifurqua brusquement rue des Balkans. Là, il y avait une petite maison blanche, très propre, toute neuve, paraissait-il, ou rebadigeonnée à neuf^ élevée d'un seul étage à trois fenêtres. Maison bourgeoise, nulle boutique au rez-de-chaussée. Et coquette ! Des fleurs dans les pots sur toutes les fenêtres, en bas comme en haut... des hortensias... des fuschias... entre lesquels un chat noir dormait en vme grosse boule de fourrure sombre

Des rideaux de guipure voltigeaient, sous l'action d*un courant d'air, et parfois claquaient au vent, à Textérieur, comme un drapeau. Puis des rideaux de tenture, dont on n'apercevait que la doublure rouge. Demeure calme entre toutes, demeure du sage, modeste et ensoleillée. Un jardin clos de murs s'étendait derrière, grand comme un mouchoir de poche, et tout neuf, lui aussi, comme le reste. On y avait planté des arbres qui étaient présentement des baliveaux minces comme le manche d'un balai. Les petits sentiers étaient ratisses soigneusement, bordés d'oeillets, et, de chaque côté, il y avait, en surélévation deux massifs de rosiers nains. Au fond, contre le mur, une tonnelle de chèvrefeuille. Sous la tonnelle, une table ronde avec une toile cirée à carreaux bleus et trois ou quatre chaises do fer. Et sur la table, une bouteille de vieux Cogna c-Plassay, dont l'étiquette portait un âge respectable ; 1848. Un seul verre. Un homme, lisant des journaux dont un fouillis s'amassait devant lui„

L'homme fumait sa pipe.

C'était le paisible habitant de cette paisible retraite...

Il était court de taille, presque aussi large que haut... avec des épaules si démesurées qu'elles en paraissaient difformes, dénotant une force prodigieuse, une force de bête ou de machine. La tête était énorme, avec une mâchoire en saillie. Les yeux tout petits, ronds, noirs, cruels. Il était coiffé d'une casquette enfoncée sur le front jusqu'aux sourcils.

Ce bon bourgeois était le chef de la bande qui terrorisait Paris.

Et ce bon bourgeois, on l'a deviné, c'était le Renégat de Bir Alali, le massacreur des rives du Tchad, Lim^ partial !... C'était l'apache du 65* de ligne, l'ancien cycliste du bataillon de Tiffanges, Bibi-de-Bagnolet.

Khaddaou-el-Maoute l'avait épargné, lui avait laissé la vie sauve.

Mais là s'était arrêtée son indulgence.

Et c'était une haine sans rémission, une haine à mort contre le duc.

Au milieu des souffrances sans nom qui Tattendircnt à chaque pas dans ce désert, ce fut la haine qui le soutint et le sauva, et rien d'autre. Il savait que Tiff anges allait rentrer en France. Il voulut l'y rejoindre. Ce fut la haine qui lui fit supporter les épouvantables épreuves de la faim et de la soif et qui engendra chez cet homme des miracles d'énergie. Ce fut la haine qui le tint debout, et, de caravane en caravane, l'amena jusqu'à Tripoli, où il put s'embarquer pour Malte, de là pour Marseille.

Les cicatrices de son front étaient guéries depui? longtemps.

Mais les trois lettres tragiques apparaissaient visi. blés, et la légende l'avait suivi, dans l'immense parcours de la Libye, comme celle d'un homme que le grand chef du Tchad avait stigmatisé du signe de son inexorable justice...

A Tripoli, à la veille de rentrer en Europe, il n'hésita pas : aux brûlures du fer rouge qui avaient corrodé sa chair, il ajouta les brûlures du vitriol, destinées à effacer les lettres d'infamie... Ce furent des journées de tortures pendant lesquelles il se roula en hurlant sur son lit,vomissant contre Tiffanges d'effroyables menaces. Puis, cela se cicatrisa encore. Mais Je remède n'avait pas été complet.

Lorsque Limpartial restait calme, lorsqu'aucune émotion violente de cruauté ou de plaisir, ne le surexcitait, ce front de bandit strié de hachures, creusé, hideux, cachait sa honte...

A la moindre crise, les lettres se revoyaient soudainement, éclatant en rouge vif, sur un fond de chair que le sang ne vivifiait plus.

Cet homme avait l'aspect d'un taureau. Il en avait la férocité et la force. Et il semblait marqué co^mme une bête dangereuse et forcenée sur laquelle il faut veiller, condamnée à Tépée du toréador, à moins qu'elle ne soit désignée pour être abattue...

A peine débarqué à Marseille, il était accouru à Paris ; à Malte, il avait tué et dévalisé un juif. Il avait pu remplir sa bourse.

Mais à peine était-il à Paris, à peine se mettait-il en quête du duc de Tiffanges, calculant qu'il devait être revenu en même temps que lui-même, qu'il faillit mourir de rage, en un accès de folie furieuse... il apprenait que Tiffanges, pour prouver son innocence, s'était constitué prisonnier à La Roche-sur-Yon et qu'on l'y retenait.

Le duc prisonnier, la vengeance lui échappait ! ! Sa haine restait inassouvie !.,. Tout ce qu'il avait rêvé d'exécrable s'écroulait ! !

Puis, il fallait vivre... Il ne pouvait vivre que par le crime...

Alors, il recruta sa bande, el Paris commença d'avoir peur.

Il y avait une glace ajustée en biais à l'extérieur de l'une des fenêtres, ce qui permettait, de l'intérieur, de distinguer les passants.

La porte était fermée à triple verrou.

Ici, on ne frappait pas. On voyait qui voulait pénétrer et l'on n'ou\Tait, le jour, qu'à bon escient. La nuit, c'était autre chose. Il fallait un signal convenu, puis le mot de passe et l'on en changeait tous les jours.

La porte s'ouvrit et Renaudot s'y glissa prestement. Elle se referma derrière le petit homme, avec un glissement de verrous.

Dans une jolie pièce claire, meublée de meubles d'acajou, très bien fenue, fleurant bon, et servant de

salle à manger, une femme s'était levée pour aller à la rencontre de Tarrivanl.

— Bonjour, fît-elle d'une voix rauque, montez, ils sont là !...

Il grimpa Tétage, et, dans une des trois chambres du premier, rejoignit six hommes qui attendaient, eux aussi, et causaient à voix basse.

Tous figures de bandits, tous redoutables, dix fois meurtriers.

On n'attendait plus personne, sans doute, car la femme sortit dans le jardin et fit sign^ à Limpartial.

— Ils sont au complet, tu peux venir...

Lourdement et comme ennuyé, Limpartial se souleva, vida son verre et la rejoignit. En passant près de la femme, il la prit par la taille, l'enleva doucement à bout de bras, comme il eût fait d'une enfant, la considéra ainsi au-dessus de lui, souriante, ses admirables yeux noirs chargés d'un terribhe amour, puis la reposa sur le sol, et prit brusquement ses lèvres.

— Je t'aime, Delphine, murmura le monstre.

— M'ami, je suis à toi ! fit la femm^e languissante sous le baiser.

Mais ce n'était pas l'heure des tendresses, c'était l'heure des comptes.

Il la laissa. Elle n'avait pas le droit d'assister à leur réunion. Lui-même, Limpartial, s'y opposait, dans l'intérêt de tou8, malgré qu'il eût en elle la pmâ entière confiance.

Il y avait là toute la bande, qui mettait la police aux abois et qui semait la terreur aux quatre coins de la France... Deux repris de justice, deux forçats évadés, sinistres, résolus, sachant qu'après tout ce qu'ils avaient fait ils n'avaient plus rien à espérer de l'indulgence des hommes, et jouant tous les jours leur misérable vie contre la vie de leurs victimes. Un seul n*avait pas encore subi de condamnation,

Il s'appelait Roublou. C'était une recrue toute récente, amenée dans la bande par le besoin d'argent, de l'argent qu'il lui fallait pour entretenir une fille, Chichinette, connue de tout Paris.

Le Renégat leur serra la main. Us lui sourirent. Ils avaient le respect de cet homme, à cause de sa force d'abord et aussi de son audace qui bur donnait de l'or et de son intelligence qui les abritait.

Puis, il s'adressa à Renaudot :

— Tes comptes sont en règle ?

— Oui, vieux... Tu parles ! Avec toi je sais bien qu'il -le faudrait pas plaisanter... J'ai mes papiers sur moi... et le bilan de la caisse...

— Dis-nous où nous en sommes...

— Oh ! on peut se la couler douce et la situation est brillante... Voici l'état de notre fortune : actions, obligations, valeurs diverses, numéraire, réserve et compte à l'étranger: à Amsterdam^ à Barcelone, à Londres et à Berne... Examinez !

Il tendit des papiers à Liropartial, qui les compulsa soigneusement. C'était un homm.e d'ordre, très entendu aux affaires, économe, avisé et de bon conseil. Puis ces misérables, capabl(?s de toutes les férocités, avaient les uns dans les autres la plus absolue confiance. Pas un ne songeait à faire tort à l'autre. Deux raisons Les y amenaient : d'abord, la solidarité du crime, qui mettait en commun leurs intérêts et qui faisait leur sauvegarde; ensuite, la peur du Renégat.

Une forfaiture entre eux eût entraîné la mort.

La fuite n'eût point sauvé le voleur.

Limpartial eût tout abandonné en Europe pour ie rejoindre à l'autre bout du monde et le punir.

Renaudot, président du conseil d'administration de la sinistre bande, précisait certains points et devançait toute question et toute objection, en donnant des détails.

— Il nous reste en caisse 280.000 francs et quelques centimes, se réparlissant comme suit :

1° L'affaire de la banque de Senlis, 40,300 francs ;

2° La villa de Fourvières, à Lyon ;

Vente des tableaux, argenterie, meubles, menue monnaie dans les tiroirs, ci 22,000 francs ;

3° Le notaire Champmeslé, de la rue Barbâtre, à Reims, 88,000 francs ;

4° Le père et la mère Riballicr, les rentiers de Montereau, 18 francs.

(Rires sauvages des bandits. Ils étaient là sept, avec Limpartial : sur les sept, quatre avaient participé t cette affaire, sur la foi des renseignements qui leur étaient poz-venus ; c'étaient le Squelette, Jujules, dit Brin d'Osier, Louvard et Mains-Rouges... Ceux-là ne riaient pas... Les autres : Renaudot, Limpartial et Roublou se tordaient, rigoleurs, au souvenir de ce qui s'était passé : Jeux vieillards égorgés., pour 18 francs ! !...)

— Allons, silence ! fît Limpartial.

Et Renaudot put continuer :

5° le garçon de recette Maduret, rue Saint-Lazare, 103.420 francs ;

6*^ le garçon de recette Leureux, faubourg Poissonnière, 64,448 francs.

— Total : 319,736 francs sur lesquels je vous ai distribué une première fois environ quarante mille francs, ce qui nous donne en caisse, pour le quart d'hc*ure, ainsi que je vous l'ai dit, 280,000 qui ne doivent rien à personne.

Il y eut, parmi les assistants, quelques bravos discrets. La société était prospère. Sauf celle de Montereau, toutes les entreprises avaient réussi. Renaudot remercia d'un geste et reprit :

— Comme vous le savez, ce sont là des affaires réalisées, sur lesquelles il n'y a plus à revenir. Il n'en

reste qu'une en suspens sur laquelle nous avons le droit de fonder les plus fermes espérances : toutefois, nous avons rencontré jn-squ'ici des obstacles à l'étranger, provenant de la célébrité et de la qualité du tableau que nous avons volé au Louvre... Il n'est pas facile, messieurs, étant donné l'émotion qui s'est manifestée dans le mondfj entier, de se débarrasser de la Joconde... Il y a là un grave danger... Il faut être patient... Le morceau sera dur à digérer, mais ayez confiance, on le digérera !...

Jujules, dit Brin-d'Osier interrompit :

— Tu jaspines bien, mais va au fait, on est pressé... La môme m'attend à Tabarin, et j'ai plus un rond... .

— Ni moi ! fît le Squelette.

— Ni moi ! fît Louvard.

— Ni moi ! fît Mains-Rouges.

— 'Hï moi ! fît Roublou.

Le féroce visage de Limparlial ne s'anima point. Il semblait rêver.

— J'y arrive, dit Renaudot. Conformément h nos statuts, il ne doit rester en caisse qu'une somme de 200,000 francs en réserve ; c'est un fonds destiné à pourvoir à des dépenses et à des besoins imprévus, nécessité de se terrer durant des mois, sans travailler, blessures à guérir, maladies à soigner; fuite à l'étranger et secours en cas de misère pour les associés et leurs épouses. Il a donc été décidé par Limpartial qu'un acompte de trente mille francs serait distribué aujourd'hui. Il restera cinquante raille francs à notre disposition, jusqu'à ce que l'on entreprenne une affaire nouvelle. Voici en fafîols et on rouleaux d'or, la part faite à chacun... Comptez !

Ils se précipitèrent comme des affamés sur l'or et les billets.

Le Renégat, sinistre et lointain, seul, ne bougea pas. Il ne touchait pas plus que les autres. Sa part resta

sur la table sans qu'il avançât la main pour s'en saisir. Personne n'y prit garde.

Le Squelette interrogea :

— Et comment qu'ils sont placés, les 250,000 francs. Pourrait-on savoir ?

— C'est votre droit de me le demander et mon devoir de vous renseigner...

Renaudot tira de sa profonde d'autres liasses de papier et lut, rapide :

— Rentes sur l'Etat :

3 0/0 Français Fr. 20.000

Russe 40.000

Espagnol 60.000

Japonais 4 0/0 30.000

Chemins de fer :

Obligations Nord Fr. 20.000

— Est 20.000

— Orléans 30.000

Somme égale : 250.000 francs, placés dans les coffres de quelques banques, à l'étranger. Les cclTres-forts des banques françaises seraient pour nous des nids à surprises désagréables, et puis, messieurs, n'oubliez pas que vous avez à craindre pour vos valeurs, en France, l'impôt sur le revenu..,

— Eh bien, quoi, alors ? fît le Squelette, faut liquider les françaises.

— J'y ai songé, messieurs... et je vous proposerai un arbitrage dans une de nos prochaines séances. Pour le moment, rien m presse !..,

Mains-Rouges, après avoir toussé, hasarda timidement, en homme qui n'est pas très sûr de son affaire et qui marche sur des œufs :

— Pourrait-on pas acheter des industrielles ? Ça nous donnerait un rendement supérieur, qu'on m'a toujours dit...

Il y eut une désapprobation générale que Renaudot résuma d'un mot :

— Cela présenterait trop d'aléa !... J'ai pris à cœur de constituer votre portefeuille avec des titres de tout repos, des valeurs de pères de famille... Que ceux qui ont confiance dans ma gestion veuillent bien m'en donner la preuve on l'approuvant par mains levées...

Tous levèrent des battoirs larges comme des épaules de moutons.

Renaudot voulut prolonger son triomphe :

— Que ceux qui sont d'un avis contraire...

A quoi Jujules, dit Brin-d'Osier, répliqua vertement :

— Ta gueule, hé ! bébé ! !..

Ce fut le dernier mot. La séance était levée. Limpartial rêvait toujours.

Renaudot, seul, demeura.

Delphine, maintenant que les associés étaient partis, venait de remonter auprès de son homme. Elle s'était assise sur ses genoux. Grande, souple, admirablement bâtie, vingt-cinq ans, cette fille, connue sur les boulevards extérieurs sous le surnom de Guinguette^ avait une figure angélique, et jamais masque plus pur de vierge ne cacha plus de vice ! Cette fille et ce monstre s'étaient épris l'un pour l'autre d'une passion furieuse : elle, à cause de la férocité et de la force de l'homme qui la domptaient ; lui, à cause de sa beauté, de ses formes et de ce visage de pudeur et d'honnêteté qu'elle se connaissait bien et dont elle était la première à rire.

— Tiens, pige ma tronche ! disait-elle parfois.

Et les yeux baissés, la figure grave, les lèvres sérieuses, on lui aurait, suivant le dicton populaire, donné le bon Dieu sans confession.

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Mais par exemple, il ne fallait pas qu'elle parlât !...

Tout de suite, la voix éraillée, traînante, évoquait les nuits passées dans les caboulots et les bals de barrière, les verres d'eau-de-vio lampes à la régalade, et les saladiers de vin chaud. C'était la malheureuse des contes de fées, de la bouche de laquelle, lorsqu'elle voulait prononcer quelques mots, ne sortaient que dos crapauds.

Absorbé dans son silence, le Renégat ne remarquait pas la présence de Renaudot. 1\ fallut que le petit homme lui frappAt sur l'épaule.

— Tu sais, je suis là ?

— Qu'est-ce que tu veux ?

— Te parler.

— De qui ?

— D'une affaire qui peut devenir juteuse... mais qui pourtant n'est pas dans la série... s'agit, provisoirement, ni de meurtre, ni de vol...

— Alors, rien à fricoter pour moi... Moi, je tue et je vole.

— Ecodte-moi toujours... On verra après... Je ferai l'affaire tout seul si tu ne veux pas t'en occuper.

— C'est défendu ! fît froidement Limpartial... Sous peine de mort !...

— Donne-moi toujours un conseil... Je suis au milieu d'un écheveau où je ne vois pas trAs clair. Tu m'aideras peut-être h le débrouiller...

Limpartial haussa ses énormes épaules. Il allait refuser. Du moment où il ne s'agissait pas de répandre le sang il n'en était pas.

Mais Guinguette l'entourait de ses bras et le caressait.

— Ecoute- le toujours ! Qu'est-ce que ça te coûte ?

— Soit ! fit le monstre... Dégoise ton histoire, mais du leste !

Ce que Renaudot conta, ce furent ses relations avec l'infirme qui, un jour, s'était présenté chez lui sans se

faire connaître pour lui donner des ordres qui tous concernaient Gerbousse et Soudeilles. Comme il y trouvait son profit, Ilenaudot avait exécuté les ordres. Il fît le récit de la ruine £t de la poursuite des jardiniers à Villeneuve-Saint-Georges et à Ville-d'Avray, et, à Ville-d"Avray, des récentes menaces et du dernier attentat. Il n'omit aucun détail, car, au premier mot du petit homme, la curiosité de Limpartial avait été éveillée.

Tout d'un coup, il avait interrompu Renaudot :

— Comment nommes-lu ces gens ?

— Gerbousse et Soudeilles, l'un grand et maigre, l'autre tout rond...

Depuis le meurtre de Régine de Tiffanges, de bien terribles événements étaient passés sur l'existence de Limpartial, qui auraient pu lui faire oublier les deux soldats. Mais sa haine de Trompe-la-Mort avait renouvelé chez lui les moindres détails de l'affaire. Il se souvenait de tout. En entendant ces noms, il dressa subitement l'oreille.

Delphine était restée sur ses genoux à le bécolter.

— Va-t'en.,, dit^il...

— Tu me chasses, fît-elle, câline.

— Non ! tu peux rester. Je n'ai rien de caché pour toi. Mais assieds-toi sur une chaise... Tu me donnes des distractions et ce que me raconte Renaudot mérite que je l'écoute.

La fille obéit.

Renaudot en arrivait à la dernière scène à la suite de laquelle il avait été jeté hors de l'hôtel de l'avenue du Bois.

Limpartial grondait :

— Mais cet homme ? cet homme ? Pourquoi ne me dis-iu pas son nom ?

— Parce que jô ne mets pas la charrue devant les bœufs et que je veux que mon récit soit ordonné...

Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ! Du res'e, le nom ne te dira rien... L'ennemi de Gerbousse et de Soudeilles s'appelle Salvatour...

L'effet produit sur le Renégat fut prodigieux.

Il bondit et prit Renaudot à la gorge, le secouant comme un fétu.

— Tu dis ? J'ai mal entendu. Répète ! mais répèle donc ! !

— Salvatour...

Trois lettres sanglantes apparurent sur les cicatrices blanches du front du bandit, tellement son émotion venait d'être profonde, à ce point que Guinguette demandait, effrayée ;

— Mais, m'ami, qu'est-ce que tu as ? Limpartial s'était remis. Renaudot, terrifié, se taisait

et tremblait.

— Continue, vieux... je ne t'en veux pas... C'est la surprise... Continue, je suis sûr que tu vas dire des choses intéressantes.

— .T'ai à peu près terminé... Il ne me reste qu'un détail... Chez Gerbousse et Soudeilles, à Ville-d'Avraj^ il y avait un jeune homme qui s'était introduit là sous un faux nom et soas des habits d'ouvrier... Ce garçon n'en voulait ni aux tiroirs des jardiniers, ni au cœur de leur fille... Mais il s'appelle Michel, lils du duc de Tiiïanges, et s'il est venu ainsi, en dérobant sa personnalité., chez les deux associés, c'est que...

— Tais-toi ! fit le Renégat .. La conclusion je saurai bien la tirer moi-même... Tais-toi... Laisse-moi me souvenir...

— Est-ce que tu saurais quelque chose et que par hasard ?

— Tais toi, hurla Limpartial, en cassant en deux la table d'un coup de poing... Attends que je te pose des questions, s'il te faut.. Mais rassure-toi, je te jure, tu entends ? je te jure, si ce que je prévois se réalise.

— et ce sera grâce à ce que lu viens de me dire, — je te jure que tu pourras me demander tout ce que tu voudras... D'avance, je te l'acccorde...

— Sauf moi, fît Guinguette en riant. De toi à lui, vois-tu, pour changer d'homme, la différence serait trop grande...

t.impartial ne répondit pas. Il réfléchissait, son front torturé cnfrr> scs larges mains. Et il fermait les yeux pour mieux se souvenir.

Uno tempêle s'élevait dans le cœur du bandit : un tumulte de pensées, parmi lesquelles il tentait de mettre un peu d'ordre.

Il essayait de reconstituer les raisons qui pouvaient pousser Salvateur à redo^aler Gerbousse et Soudeilles...

Alors, brusquement, les dix années écoulées s'effaçaient de sa vie, et il se voyait transporté au manoir de ïiffanges, lui, cycliste au 65* de ligne.

Tous les événements repassèrent devant ses yeux, dans leurs détails les plus précis, les uns tragiques, les autres indifférents...

Au fur et à mesure qu'il se souvenait, on entendait le souffle rauque de sa poitrine qui haletait...

Tout à coup, il releva la tête.

Ses yeux brillaient d'un infernal éclat, l'éclat du du triomphe.

Parfois, il semblait divaguer. Des paroles sortaient, confuses, fiévreuses.

— Jadis, je m'en étais douté ! Et je l'avais averti, lui, le duc, l'imbécile ! ! Ah ! si cela était ?? Quelle joie ! Non, ce n'est pas possible ! Ce serait trop beau !

Il retomba dans sa rêverie. Delphine et Renaudot se regardaient, interdits.

Tout à coup, le Renégat se leva, arpenta la chambre, en proie à une surexcitation extraordinaire, et se mit à parler haut, comme s'il avait été seul :

— Voilà qui est clair... Le \ol, chez la duchesse,

130 TIIOMPE-LA-MORT

n*était qu'un vol simulé... arrangé pour faire croire à un crime vulgaire... Si Gerbousse et Soudeilles avaient été les assassins et les voleurs, Salvalour ne prendrait pas tant de peine pour les éloigner de France... Et ils sont innocents... Les fafîols éparpillés dans le bois, et qu'ils ramassaient, ils venaient bien de les trouver, comme ils l'ont prétendu et ils ne mentaient po^^ I-.. J'ai mis Trompe-la-Mort sur leur pisle... .T'ai eu tort... A l'heure qu'il est, Michel de Tiff anges a dû s'en expliquer avec eux et sait à quoi s'en tenir...

Et d'une !.,.

La nuit du meurtre, j'étais de garde au poste de police... C'est même cette coïncidence qui m'a sauvé et qui m'a empêché d'être soupçonné... Et pendant cette nuit, j'ai vu la fenêtre de la duchesse éclairée et un homme auprès d'elle... Ce n'était pas Tiff anges... Je venais de l'apercevoir filant dans la forêt... J'ai, cru que c'était Salvatour, mtiis je n'ai pas eu le temps de m'en assurer... Les rideaux ont été fermés... Aujourd'hui, je suis sûr que c'était Salvatour ! !

Et de deux ! !

La nuit où je suis revenu pour m'emparer des billets de banque, dans les roches, j'ai poussé jusqu'aux ruines, par curiosité, par instinct... Et j'ai vu, dans la crypte de la chapelle, sous la veilleuse, un homme qui priait... Cet homme, je l'ai reconnu, c'était Salvatour !

Et de trois !!!...

En même temps que Tiffanges et moi, nous étions aux prises dans les roches, un homme avertissait la gendarmerie du village^ en cassant une vitre, et trahissait le duc... Et j'ai rencontré Salvatour, qui avait l'air d'un fou et qui se parlait à lui même... Il revenait du village...

Et de quatre I

L'honune qui a cassé la vitre, c'est Salvatour ! !...

Il s'arrêta dans son long monologue et se tourna

vers Renaudot, qui l'écoulait bouche béante,

— Tu es au courant de toutes les affaires criminelles depuis vingt ans, ou du moins tu t'en vantes ?...

— Tu peux me mettre à l"épreuve.

— Connais- tu l'affaire Tiflanges ?

— Dans ses moindres détails.

— Et tu crois Tiffanges coupable ?

— Je l'ai cru, du moins, comme tout le monde...

— Eh bien, lu te trompes, et tout le monde se trompe. Sais-tu quel est l'assassin de la duchesse ? C'est ton homme- î C'est l'ennemi de Gerbousse et de Soudeiîles ! C'est ton infirme ! C'est Salvatour î...

— Alors, nous allons rire !

Le visage de Limpartial changea.

Il prit Renaudot par les épaules et Ini parla près des yeux :

— Ecoute-moi bien, toi, si jamais tu touches à un cheveu de cet homme, je te rôtirai à petit feu, après t'avoir arraché la langue, les ongles et la peau tout entière de ton corps de singe.

Renaudot fît la grimace. Delphine la Guinguette se tordait.

— Je comprends. Tu le réserves pour toi !

— Non ! Salvatour me sera sacré comme à toi !... Tu ne comprends pas. Tu n'as pas besoin de comprendre... Plus tard, je t'expliquerai en détail. Sache seulement que jamais, tu m'entends, jamais je n'ai éprouvé une aussi grande joie !... Qu'est-ce que tu veux que je te donne ?

— Rien ! Je suis content de te faire plaisir...

— Eh bien, je te revaudrai ça, vieux î Ah î non, non, tu ne sais pas! Comment saurais-tu?... II y a un homme que je hais au point que je me laisserais guillotiner si j'étais sûr, avant de mourir, de pouvoir le torturer à mon aise !,.. Et il m'échappait ! Je ne pou\'Bis plus rien contre )ui, non, rien... Gel homme

est en prison... Ce sont les geôliers et les gendarmes qui le protègent !... Til'fanges, quoi I Tiffanges, l'unnocenl ! Tilïanges, qui ne peut plus rien pour lui-même, mais qui a dû charger ses eni'anis de prouver son innocence et de veiller à sa réhabilitation ! La réhabilitation ! L'innocence î Ah î je saurai bien les rendre impossibles ! Et voilà la joie, de ma haine, enfin ! Comprends-tu ? Oui, tu commences ! ! Salvatour, meurtrier de la duchesse ! Salvatour, le traître, l'ennemi invisible, lâche, de Tiffanges ! Salvatour qui se voit menacé ! Salvatour qui travaille à se sauver de tout soupçon ! ! mais ce Salvatour, je l'aime î Je donnerais une de mes deux mains pour lui plaire ! Je me ferai de lui un ami ! Je lui offrirai mon aide ! Je serai le complice de sa haine, comme il de\'ieiidra l'instrument de ma vengeance !... Ah ! Renaudot ! Renaudot ! Viens, vieux, que je t'embrasse... Tu es tout petit, pas plus haut qu'un basset ! Et je te trouve grand comme le monde ! !

Il lança Renaudot en l'air, le rattrapa et l'embrassa sur les deux joues.

Delphine, n'avait jamais vu son amant en une pareille exaltation. Elle se tenait dans un coin de la chambre, sans mot dire, effarée, prise d'angoisse.

Il s'en aperçut et il fut secoué d'un rire énorme.

11 rafla d'un coup de main les billets et l'or, amassés sur la table, et qui constituaient sa part de prise.

— Hop î Tends ton tablier, Guinguette... ■ — Pourquoi faire, m'ami ?

— Tu vas voir. Allons, ouste ! Plus vite que ça ! Elle obéit. Et elle reçut dedans les billets et le9,

pièces rutilantes.

— Pour toi ! Guinguette ! Pour toi, ma bonne fille !.. Tout, oui, et tu en feras ce que tu voudras I Tu le donneras aux œuvres pour le rachat des filles perdues, ma Guinguette, si le cœur t'en dit !...

Puis, les yeux redevenant féroces :

— A nous deux, Tiffanges ! Et puisque je ne peux rien contre toi, et puisque ce sont tes enfants qui travaillent à te réhabiliter, eh bien, Trompe-la-Mort, tant pis pour tes enfants ! !... Va chercher de quoi faire la noce, Delphine... Tu as de l'argent, ne lésine pas, et toi, mon Renaudot, tu dînes avec nous I ! On boira du Champagne...

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