‹ La dame au sourire terribleChapitre 7 sur 28 · LA DERNIERE NUIT DE RENAUDOT · texte numérisé non relu

LA DERNIERE NUIT DE RENAUDOT

II était dix heures du soir quand Renaudot quitta la paisible maison fleurie où Limpartial abritait ses amours avec Delphine.

Le dîner avait été copieux et le Champagne abondant.

Lorsqu'on s'était séparé, Delphine, très grise, chantait toutes les chansons du répertoire de la barrière et Renaudot était ivre. Il avait un mauvais estomac, en général ne buvait que de l'eau d'Evian et supportait très mal ces petites fêtes, qui pour huit jours le mettaient sur le flanc.

Il titubait donc de son mieux en sortant, et le boulevard Mortier était juste assez large pour ses enjambées.

Il gagna péniblement une station du Métro et finit tout de même, au bout d'une demi-heure, par descendre au Louvre.

Il était un peu dégrisé, mais il avait grand mal à la tête.

— Je dormirai avec plaisir, murmura-t-ii en se frottant les mains... D'autant plus que je n'ai pas perdu ma journée... Dieu, que j'ai soif M

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Il entra sous la voûte du Cloître -Sainl-Honoré, regagna l'hôtel borgne où il avait son logement, alluma toute une boîte de suédoises pour se guider dans l'escalier, dont on éteignait le gaz à dix heures.

Il finit par s'arrêter devant son logis, et soigneusement il inspecta la serrure pour être certain qu'il ne se trompait pas d'étage.

Il habitait seul. Le concierge et, trois ou quatre fois par semaine, une femme de ménage, prenaient soin de son intérieur.

Chez lui, Renaudot eut beaucoup de peine à allumer une lampe.

Et il nmrmurait au milieu de ce rude travail :

— Dieu, que j'ai soif ! Qu'est-ce que je boirais bien ?

Il chercha, dans les armoires de la cuisine et le buffet de la salle à manger, tout ce qui restait de fonds de bouteilles. Il n'y rencontra qu'un litre d'absinthe et un peu de vin rouge. Il se versa un verre d'absinthe, l'emplit d'eau au robinet de la cuisine, fit le mélange avec le dos d'une fourchette qui se trouva sous sa main et l'avala, avec une terrible grimace.

Il essaya de se déshabiller, mais comme cela menaçait d'être très long, que ses doigts étaient inhabiles et mous, il se jeta tout vêtu sur son lit, harassé, l'estomac brûlé. Cette absinthe, c'était encore une débauche. Elle était là, non pour lui, mais pour des clients et des amis.

Il avait compté que le sommeil viendrait tout de suite. Son front était lourd et ses paupières avaient peine à se soulever.

Eh bien, il se trompait.

Il ne fut pas plutôt sous les draps qu'il se mit à se tourner et à se retourner, nerveusement, en grognant et en poussant force soupirs.

Jamais il ne s'était senti si éveillé.

Cet. état singulier dura une heure. Après quoi, il s'assoupit. Il est vrai que ce ne fut pas pour longtemps. Tout ù coup, il se dresse debout sur son lit, il é'^-oute.

— Il y a quelqu'un chez moi î

Ses genoux s'enlre-choquent. Car il n'est pas très brave, le petit Renaudot ! Et, soit ivresse, soit terreur, sa gorge est râpeuse et sèche.

— Sûr, j'ai entendu marcher î

Il se jette sur la porle ouverte de sa chambre communiquant avec la salle à manger, la pousse vivement et tire le verrou.

Alors, il respire, essuie la sueur de son front.

— Limpartial m'a fait trop boire... Je n'ai pas l'habitude... Et je vais passer une mauvaise nuit, je parierais...

Il avait laissé la lampe allumée.

De nouveau il sentit ses paupières s'alourdir, et il allait céder au sommeil lorsqu'il tressaillit encore.

Pour la seconde fois, le même bruit...

Craquement de meubles, ou pas sur lo parquet ?

Sou cœur bat à coups précipités, et l'effroi le paralyse dans son lit.

Mais il regarde, il regarde partout, autour de lui, dans la chambre, les yeux exorbités, n'osant même plus avaler sa salive...

La porle de la salle à manger, qu'il venait de fermer, était vitrée et sans rideaux. De son lit, Renaudot la voyait. Et il s'imagina qu'une ombre d'homme venait d'y apparaître soudain, et que cet homme, d'une taille gigantesque, le regardait.

— Je suis fou ! Je suis ivre î

Mais cela ne le rassurait pas, de se croire ivre î Il ferma les yeux af?ji de chasser ces hallucinations, et, quand il les rouvrit, il vit toujours l'homme derrière la porte sans rideaux, et celte fois il lui parut

tout petit... Il distinguait sa tête au milieu de la vitre la plus basse., , Et l'homme, le fanlôme plutôt, avait l'air occupé à une besogne silencieuse.

— Non, non, tremblait le misérable, je ne me trompe pas... C'est quelqu'un I

Ces hallucinations sont parfois d'une précision déconcertante, et Renaudot croyait voir distinctement les cheveux — longs et blancs — de l'homme, qui travaillait tête baissée. Il ghssa lentement la main jusqu'au tiroir de sa table de nuit et atteignit son revolver... Ses doigts étaient agités d'un tremblement tellement violent qu'en toute évidence il lui était impossible de se servir de celte arme et qu'elle devenait aussi dangereuse pour lui que pour un agresseur éventuel... Pourtant, cela lui rendit un peu d'assurance... Il met un pied hors du lit, puis deux... Et il se dirige vers la salle à manger, où semble se concentrer le péril et d'où viendrait l'attaque...

Au fur et à mesure qu'il avance, il distingue une ombre qui remue sur le noir des vitres.

Il essaye de tirer. Son doigt inerte s'y refuse.

Il râle, la voix étouffée par la contraction de sa gorge :

— A l'assassin î A l'assassin !...

Mais nulle attaque ne lui arrive. La porte reste close. Dans sa chambre, personne !... Le silence, partout, dans la maison. Et c'est même rare, car souvent y éclatent des querelles. Le sang y a coulé parfois.

Et Renaudot s'aperçoit que c'est son ombre, reflétée dans le noir des vitres, qu'il a prise pour un assassin ! !...

— Je suis trop saoul, tout de même, murmure t-il. Il revient à son lit où il s'affaisse, n'en pouvant plus

d'émotion. En chemin, il a rencontré la bouteille d'absinthe, Ta emportée avec lui, et il lampe quelques gorgées pures de la rude liqueur. Cela le brûle

horriblement, mais lui donne une bravoure factice.

Pour la troisième fois il va s'endormir.

Et pour la troisième fois, le même craquement de meuble, ou le même craquement du parquet...

Mais un autre bruit... également... et celui-là, plus significatif.

Le crissement aigu d'un diamant sur une vitre...

Et il voit I Oh î il est bien sûr de voir ! !

Il voit une main qui s'appuie sur la vitre en la retenant avec de la poix, puis la main glisser dans le trou, pousser le verrou de l'intérieur, et la porte s'entr'ouvrir...

Or, personne n'entre ! !... Est-ce qu'il devient fou ? C'est un rêve de l'absinthe !... L'alcool lui remue le cerveau ?

Du moins il ne voit entrer personne... Mais il entend le frôlement d'un corps sur le parquet... Une main, encore, se soulève le long de la table, et va tourner le bouton de la lampe à pétrole...

C'est la nuit... demi-obscure... car la lune brille.

Dans l'ombre, un grand corps se soulève...

— A l'assassin ! A l'assassin !...

Il croit crier. La voix ne dépasse pas les rideaux de son lit. Les doigts inertes tâtonnent sur le revolver... Le corps se penche sur lui... corps de géant... Deux mains se tendent vers sa gorge...

Et tout à coup, h la clarté lunaire, il voit l'homme.

— Salvatour !!...

Un rire sec... et les deux mains se sont rapprochées, elles se rejoignent de chaque côté du cou... et elles commencciit lentement dans une force de machine, à serrer, et à broyer...

Oui, c'est Salvatour, et d'autant plus redoutable que tout le monde le croyait infirme et le jugeait incapable d'un geste de vigueur, d'un acte sans faiblesse.

Renaudot entrevoit la mort... Il ne se débat même

pas... Des mots viennent de passer dans sa gorge, avec un gargouillement, celui du dernier souffle qui s*en exhale :

— Pardon ! Je... ferai... ce que vous voudrez ! I

Et un espoir fou de salut ! Alors que, deux ou trois secondes encore, et c'était la suffocation, voici que l'étau des mains s'est desserré... la vie entre à flots dans ses poumons... Est -il vrai que l'autre a pitié et qu'il veut l'épargner ?

Non ! Et c'est un drame autrement terrible !... C'est une folie autrement atroce î Celle du souvenir de l'autre crime qui vient tout à coup d'envahir le cerveau de Salvatour...

Nous avons dit : la folie...

On va voir qu*il n'y a pas d'autre mot...

Cet homme, depuis dix ans, ne vit plus qu'avec la vision du crime accompli certain soir au château de Tiffanges... Ses jours et ses nuits sont peuplés de l'atroce spectacle... Et il ne cherche pas à l'éloigner... Cela serait inutile... Pourquoi la mort de la pauvre Régine et comment ? Bientôt, on le saura. En ce moment, cet homme qui a tu;é tue encore. Et de même que son premier crime engendre directement, et par la force des choses, le second, de même pour ce second crime, poursuivi par les remords de l'autre et l'horreur du souvenir, il va soudain employer le moyen qui la première fois lui a servi. Il ne se dira pas qu'il y a danger et qu'il court le risque de se faire découvrir ! Il ne se dira pas qoe la parité des moyens éveillera le soupçon et que c'est un raffinement inutile ! et que ce misérable qui râle, avec une pression de plus des doigts, fût devenu un cadavre ! !... Il ne se dira rien de tout cela ! Mais les souvenirs infâmes de la nuit de Tiffanges viennent de prendre toute la place dans son âme bourrelée... Il revit cette nuit-là, et ce sont ces souvenirs qui ag^issent, qui broient et martèlent

son iront, aveuglent son regard, guident ses mains de meuririer... L'autre crie : « Pardon ! » comme si Salvatour Tentendait ; mais Salvalour ne l'entend pas... Salvalour est fou ! Car voici ce qu'il fait : Il vient de saisir l'oreiller du lit, et il l'a appuyé sur la tête de Renaudot... D'abord, il pèse de toutes ses forces... avec les deux mains. Et c'est ainsi qu'autrefois, lorsqu'on a trouvé Régine morte sous les coussins, on avait remarqué les traces meurtrières.,. Il y a, sous l'oreiller, des soubresauts, un essai de résistance... ni cri ni soupir... Et bientôt toute tentative a cessé... Un frisson dans les jambes, un recroqueville ment des bras... puis l'immobilité... plus rien... Mais il faut croire que ce n'est pas suffisant pour l'homme qui lue, car après les mains, il pèse sur l'oreiller avec les genoux... Il a les yeux hors de la tête... un peu d'écume au bord des lèvres... et il exhale des mots rauques :

— Comme ça, comme ça, tu ne diras rien... et l'on ne saura rien... et il n'y aura pas de preuve... et mon fils... jamais, jamais, ne soupçonnera...

Un silence terrible.

Salvalour s'est retiré du lit.

Il reste debout, formidable...

Rien no bouge. Il soulève l'oreiller... Des traits convulsés, un visage contracté, hideux... De la bave sanglante contre l'oreiller... C'est bien la mort ?

Salvatour regarde, mais voit des choses qui ne sont pas là, des choses très vieilles déjà et très lointaines.

Il parle...

Et ce n'est pas à ce cadavre qu'il s'adresse, puisque ce n'est pas ce cadavre qu'il voit.

C'est à l'autre...

— Non, non. Va-t-en !... Va-t-en, avec ton sourire terrible... Laisse-moi mourir dans la torture de tes yeux qui me méprisent... Va-t-en loin... Je suis Caïn. .

je suis pire que Caïn... J'ai tué celle que j'aimais et qui m'aimait... Et désormais je suis condamné au meurtre, toujours, pour que personne n'apprenne qu'en une nuit maudite, j'ai été assassin I...

Il s'éloigne du lit...

Chez lui, dans l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, il a besoin d'aide pour marcher, et on ne le rencontre que dans sa voiture mécanique, résigné, douloureux... Encore un souffle et cet homme paraissait devoir mourir...

Ici, maintenant, il est maître de lui !.,. Ses gestes pont aisés, ses jambes sont solides, ses bras vigoureux !... A-t-il senti seulement, dans sa force suprême, la pauvre tentative de Renaudot pour secouer le fardeau de mort ?

Il s'éloigne donc, lentement, avec un dernier regard. Non, rien ne l'accusera î Certes, on devinera vite le crime ! Mais qu'importe ! Viendra-t-on chercher le criminel dans le splendido hôtel où l'infirme promène, à travers ses meubles rares, ses tableaux de prix, son luxe et son élégance, l'impuissance d'un pauvre corps rongé par la mialadie et vaincu par la paralysie ?

Derrière lui, iî referme les portes.

Depuis longtemps il a pris toutes les empreintes et possède toutes les clefs. Quant à la porte d'entrée, donnant sur le Cloître, on l'ouvre vingt fois par nuit. La loge a une fenêtre sur l'escalier, et toute la nuit il y a une lampe allumée dont la lumière se prolonge sur cinq ou six marches... Il n'y aurait pas grand danger, pour Salvateur, à descendre et à être vu... Mais Salvatour ne le veut pas... Il rampe dans l'escalier, coulant contre le mur, jusqu'au rez-de-chaussée, et là, d'une voix forte, il crie : « Porte, s'il vous plaît ! » Un déclic I C'est ouvert ! Un bond... et il referme ! Et il est dans la cour du Cloître Saint-Honoré ! Et, cinq minutes après, à grandes enjambées, il remonte

la rue de Rivoli et traverse la place de la Concorde...

Il est sauvé...

Dans les Champs-Elysées, les cafés-concerts sont pleins de monde. Et autour, des gens s'entassent, qui écoutent les chansons et les scènes de revue, sans bourse délier. Des promeneurs le long de l'avenue. Il est onze heures. Salvatour a des raisons pour ne pas être rencontré valide, l'air bien portant. Il se hâte de monter dans le premier taxi qui s'approche et se fait conduire au Bois. C'est son habitude. Les matins, les après-midi, les soirées quand elles sont douces, il va deux ou trois fois par semame s'alanguir et rêver sur quelque banc où son chauffeur vient le rechercher, à une heure convenue. Et ce jour-là, il lui a dit :

— A minuit, si je ne suis pas rentré, vous me prendrez près de la caccade.

A l'heure dite, le chauffeur se présentait. Dix minutes après, Salvatour remontait chez lui, au bras de son fidèle valet de chambre qui l'attendait et ne se couchait jamais avant son maître.

Lorsque tout le monde fut endormi, il se hasarda jusqu'au second étage, glissa sans bruit jusqu'à la chambre de Micheline et y colla son oieille. Longtemps il écouta... Aucun bruit... L'enfaiit reposait... Mais c'était bien ainsi que parfois, dans des heures d'insomnie, elle avait pu entendre frôler des doigts le long de sa porte... C'était bien ainsi qu'elle sentait l'énigrne autour d'elle... et la surveillance occulte et comme une menace mystérieuse...

— Elle dort !...

Il regagna sa chambre à coucher, se déshabilla, se mit au lit... toutes les lumières allumées... Il craignait la nuit avec ses visions et ses évocations, et ses hideurs, et les yeux sanglants des victimes... Près de son lit, devant son regard, là comme partout en cet hôtel où l'on ne pouvait faire un pas sans rencontrer

ÎW TROMlU:-LA-MORT

ceUc iiiiagc, deux jiliulographies de Hoger !... Roger, enfant; Roger, jeune homme!...

Il les prit, les contempla, puis les remit à leur place...

— Pour loi, Roger ! Pour loi, mon enfant ! A cause de toi !...

Et soudain, il cache sa tête sous le drap et la couverture, qu'il se met à mordre à pleine houche pour étouffer les longs hurlements de ses sanglots, dans un-e crise affreuse de délenlc de tous ses nerfs exaspérés...

Oh ! ce banquet, dans la salle des gardes toute ornée de fleurs, de feuillages et de drapeaux, pendant que dans la cour d'honneur la musique du 65^ jouait son répertoire ! Ce banquet joyeux de la fin des manœuvres au château de Tiffanges, pendant lequel Salvateur avait surplis cent fois les regards de Régine et de Clément, elle indécise et triste, lui ardent et suppliant, qui se cherchaient tout à la fois et s'évitaient, en dépit d'eux-mêmes. Il en avait souffert et tressailli jusqu'au fond du cœur car à chacun de ces regards il s'était demandé : « Va-t-elîe fléchir et vont-ils se réconcilier ? »

Oh ! la soirée maudite qui avait suivi, où, sur la fenêtre., en ombres noires, il avait vu se débattre le mari et la femme, dans des alternatives de colère et de rapprochement !

Il n'avait pourtant rien entendu.

Et il avait tout deviné...

Lui l'aimait, cette Régine, qui avait été le culte de sa jeunesse alors qu'il étaJt étudiant à Nantes. Il l'aimait et elle s'était promise à lui, en secret, El brusquement, avec la brutalité d'un coup de foudre, le mariage de Clément do Tiffanges était venu anéantir leurs espoirs de bonheur et briser leur existence. Elle avait donné à Salvatour son cœur chaste et ne lui avait point

repris. Leurs lettres furent des cris de regrets et des sanglots de souffrance, mais l'avenir était perdu à jamais. Il savait qu'elle avait dû se sacrifier à son père et qu'elle n'aimait pas Tiffanges. Pour Salvatour, l'horreur de sa vie commença dès ce jour, une vie où jusqu'alors il avait aimé Clément d'une profonde affection de frère et où, désormais., il allait le haïr avec une rage maladive. Il n'eût point provoqué le malheur de Clément, fidèle à la parole d'autrefois donnée à la mère agonisante, mais les événements avaient été plus forts que tout et il était emporté dans une tragédie terrible où le retour sur îui-même était interdit.

Quand il avait vu Tiffanges le rejoindre dans le bois, face à la chambre de la duchesse, en une émotion faite de toutes les espérances que Clément emportait de son entrevue avec sa femme, Salvatour avait senti la folie l'envahir... Salvatour crut à une réconciliation entre les époux... et que Régine allait aimer son mari...

Alors, ce fut trop.

Il voulait bien que ce corps fût à l'autre.

Mais il voulait que l'âme lui restât.

Et lorsque le duc eût disparu dans les frondaisons de la forêt pour y errer à l'aventure et y calmer sa fièvre d'attente, Salvatour entra au château, monta au premier étage, entr'ouvrit doucement la porte d'une chambre qu'il savait être celle de la duchesse.

Elle écrivait, sous la lumière de la lampe.

Elle venait de coLamencer une lettre où, sans doute, elle allait confier les incertitudes de sa vie, à l'homme qu'elle aimait toujours, et deux ou trois mots seulement étaient tombés de sa plume :

« Cher amour du passé... Cher amour qu'il faut que j'oublie ! »

Alors, elle l'aperçut qui s'éîançait vers elle en lui tendant les bras, et elle ne retint pas un cri de terreur...

— Vous î voiis I... Non, non, fuyez I... Ah ! vous allez me perdre...

Il ne lui avait pas obéi. Il était resté D'un coup d'œil il avait lu la lettre.

— Vous m'écriviez ?... car c'est à moi !... Pourquoi voulez-vous m'oublier ?

— Il le faut, Pierre... non pas vous oublier, en vérité, car comment le pourrais-je ? Toutes mes pensées ont été à vous !... Mais il faut pourtant que désormais entre nous il ne soit plus question de notre amour... que vous cessiez de m'écrire... et que je cesse de vous répondre... Ah î vos lettres, Pierre, vos lettres... elles sont toutes là, dans ce coffret, et voyez, ami, si j'y tiens ! Je ne m'en séparerai pas mémo morte ! Morte, elles seront auprès de moi dans ma tomrbe pour réchauffer la glace d'un cœur qui vous aura appartenu...

Et ii vit sur le coffret l'inscription qu'elle y avait fait graver...

— Vous désirez que nous vivions comme deux étrangers...

— Sans nous parler... Les souvenirs communs nous rapprocheront.

— Et moi, je ne veux pas..^

— Pierre !

— Je vous ai... oh ! si peu ! Et je vous garde... Elle joignit les mains :

— Mon ami, c'est un danger d'honneur que vous me faites courir en étant venu chez moi, en restant malgré moi, et c'est la première fois que vous me résistez et que vous me faites de la peine... Retirez-vous. Nous tâcherons de nous rejoindre demain dans le bois, au château, partout où nous le pourrons sans éveiller la curiosit^... Mais ici, en cette nuit, non, Pierre, je vous en prie, retirez-vous, retirez-vous î

Il secoua la tête. Un doute, une jalousie s'éveillait. Tout à l'heure, il avait vu les ombres noires s'agiter

sur la fenêtre, se séparer, se confondre... Il voulait savoir... Il avait peur.

— Que s'est-il passé... entre lui... et vous ?

— Rien, ami, rien qui puisse vous alarmer...

— Pourtant, à la suite de cet entretien, vous m'écriviez... Et c'est une lettre de mauvaise pensée... de rupture... Pourquoi ?

— Je vous attristerai...

— Parlez !... Qu'importe... Il me faut la vérité... J'ai le droit... Et vous, c'est votre devoir envers moi...

— Pierre, j'ai revu mon mari... Je ne le souhaitais pas... mais sa douleur m'a fait pitié... Elle était si profonde et si vraie !... ïl ne. mentait pas... Non, Pierre, il ne faut pas rire... Du reste, ceci n'est rien... Mais il s'est adressé à mon cœur maternel... Tant que mes enfants n'ont pas eu l'âge de réfléchir à la séparation qui les prive de leur père, j'ai pu vivre dans ma solitude, toute peuplée de nos chers souvenirs,.. Maintenant, je m'effraie à l'idée qu'ils \ont bientôt me questionner... Que leur répondre ?... Pourquoi assombrir ces jeunes âmes ?... Il s'est servi d'eux, auprès de moi, pour obtenir cette entrevue, ,. Il les aime... Et mes enfants l'adorent... Ils se rappelaient à peine son visage, et quand il est apparu ils se sont jetés dans ses bras en pleurant de joie et en lui reprochant de vivre si loin d'eux ! Or, si Clément vit loin de Tifianges, c'est parce que je l'ai voulu... Pierre, à cause de mon fils et de ma fille, il faut que mon mari revienne habiter sous mon toit...

— Soyez franche jusqu'au bout. Avouez ce que vous n'osez dire... Vous êtes prête à l'aimer !

— Pierre î

— Je ne veux pas, Régine, entends-tu ? Je ne veux pas qu'il revienne auprès de toi et que recommence entre vous une vie d'intimité. Non ! J'ai trop souffert... autrefois... et je ne me sens plus la force d'endurer

un pareil supplice... Il y a des choses auxquelles je ne peux penser sans une douleur horrible... J'ai failli jadis mourir de jalousie... Régine... rappelez-vous, car si vous n'aimiez pas Clément, il vous aimait et vous étiez à lui, obéissante et docile, quand il vous souriait... Et voici qu'aujourd'hui vous me faites entrevoir que celle vie recommencerait, et que vous seriez prêle à supporter les baisers...

— Pierre, vous m'outragez î

— L'obéissance chez vous serait plus forte que le dégoût ! Et puis, est-il vrai, après tout, qu'il vous déplaise tant ! Et moi î Moi ! Parbleu, vous m'avez donné voire cœur ! C'est commode à dire. Eh bien, si vous m'aimez, Régine, si tu m'as aimé vraiment autant que tu me Tas écrit cent fois, si tu veux que je te croie lorsque tu me parles du retour possible de ton mari, , auquel tu consentirais à cause de tes enfants... si tu veux que je ne croie pas à quelque arrière-pensée... viens à moi, Régine... sois à moi... aime-moi !

Il lui avait pris, il lui liait les bras.

Elle l'avait écoulé avec surprise, d'abord, ensuite avec terreur. Jamais il ne lui avait parlé avec cette âprelé, et elle lui voyait un regard de cruauté et de haine qu'elle ne lui connaissait pas. Elle ne se défendit pas. Il chercha les lèvres d'où étaient tombées pour lui, si souvent, des paroles d'exquise tendresse... Les lèvres étaient de glace et il se recula après les avoir touchées... Commue le duc de Tiff anges, tout à l'heure, il eut l'impression qu'il essayait d'étreindre un cadavre...

— Non, non, je ne veux pas que tu l'aimes, redisait-il avec une sorte de rugissement... Plutôt que de te savoir amoureuse, Régine, ah ! prends garde... Tu ne te doutes pas... Cela rend fou... Un crime ne m'épouvanterait pas... Alors, tu as cru à ses belles paroles... à ses protestations... Cela commence à te

fatiguer d'être fidèle aux serments de ta jeunesse !... De plus en plus terrifiée, elle le laissait aller. Mais .^on cerveau était en désarroi. Etait-ce bien ce forcené, qui l'injuriait, qu'elle avait adoré dans le mystère de son cœur ? Cet homme dont elle avait sûrement deviné les tortures, après qu'elle eût épousé Tiffanges, mais pour lequel, alors, elle avait senti redouWer sa tendresse, surexcitée et comme retrempée dans les larmes qu'elle lui faisait verser ?

— Régine, veux-tu être à moi ?

Elle ne répondit pas, mais ses yeux s'élargirent, effarés devant l'abîme où s'effondrait tout ce qui avait été le meilleur de sa vie : son amour.

— Veux-tu être à moi, dis-! Donne-moi la preuve que tu m'aimes !

Elle fît un effort pour échapper à l'angoisse qui l'oppressait et désigna du doigt — oh î comme sa main était trt;mblante ! — le petit coffret qui renfermait les lettres de Salvatour... Et elle murmura :

— Cela m'aurait suivie dans l'éternité !

Mais rhomme, mordu par la rage jalouse, était aveugle et sourd.

— Ecoute-moi, Régine, écoute-moi bien, car ce sont de suprêmes et graves paroles qui vont se dire... Tu ne seras plus à lui !... Et parce que je n'ai pas confiance en toi, je ne veux pas que tu consentes à ce qu'il revienne partager ta vie...

En parlant, il était allé abaisser les rideaux de la fenêtre.

— Tu m'as bien entendu ?

— Oui, fit-elle d'un geste, sans le quitter des yeux. Sa pâleur, déjà si profonde, s'était accentuée.

Elle était restée debout devant lui jusque-là, mais les palpitations de son cœur étaient si violentes qu'elle s'affaissa sur la large chaise longue, le coude appuyé sur des coussins...

Lui se penchait au-dessus d'elle... la dominant ainsi..

— Il y a des choses que tu ne sais pas, Régine, et que je vais te dire...

— Il y a aussi dos choses que vous ne savez pas, Pierre, que tout à l'heure j'ignorais moi-môrne, et que je vous dirai ensuite...

— Je suis le frère de votre mari. Nous avons eu le même père et nous sommes nés la même nuit, à la même heure... Et je vous le redis, jusqu'au jour de votre mariage, j'ai aimé Clément de toutes mes forces. Même après le mariage, je ne l'ai pas haï. Vous m'avez conté votre triste histoire dont le duc n'était pas coupable. Ma jalousie n'a commencé qu'à la naissance de votre premier enfant... J'étais fou ! J'avais cru, oui, j'avais cru cette chose insensée, que vous alliez vivre comme une étrangère dans la maison de celui dont vous aviez pris le nom... La naissance de l'enfant vint me rappeler que vous êtes femme, faible et craintive et docile comme toutes les femmes... Ah ! Dieu ! fît-il en se voilant la face avec ses deux mains... Ce fut fîni de mon amitié... pour Tiffanges... Il avait bien pris ma place, toute m.a place... et moi, je n'étais rien... Ah î si, en vous refusant, vous l'aviez, lui aussi, condamné à souffrir, de même que moi je souffrais, il me semble que je l'aurais chéri davantage... Contre la haine, fille de la jalousie, je me suis pourtant défendu... Je n'ai pas été le plus fort... C'est votre faute, Régine... Il ne fallait pas vous reprendre, puisque vous vous étiez donnée...

— Je n'ai rien repris.

— Un moment, l'espérance m'est revenue. Ce fut lorsque Tiffanges vous abandonna pour vivre à Paris... Ce jour-là, je me suis dit que vous m'appartiendriez plus tard... qu'un divorce détruirait ces chaînes odieuses de votre mariage... J'attendais, avec, pourtant, la crainte instinctive d'une réconciliation amenée entre

VOUS et lui par les enfants... Vous voyez que je ne me trompais guère... fît-il avec un rire bref .. Mais cette réconciliation, j'ai voulu qu'elle fût impossible, et ce qu'il fallait pour cela, c'était de faire de votre mari un être méprisable, indigne de vous, que vous n'eussiez plus regardé sans rougir de honte et de dégoût... Il venait à moi, en ce Paris empli de tentations et de pièges, il venait attristé et découragé, prêt à chercher le plaisir, assoiffé de fêtes, et je suis riche ; l'argent qu'il dépensait, il le trouva dans ma caisse... Avec lui, je ne voulais pas compter... Dans les crapuleuses débauches où il tomba, je le suivis, ayant l'air de partager sa folie, pour le mieux distraire, et calculant qu'au bout de sa chute finale, je vous retrouverais.

Elle murmura, crispée dans une expression de surprise Qçt d'horreur :

— C'est infâme.

— Je le vis ainsi, de marche en marche, descendre très bas... Cet homme vous aimait, cela est vrai, passionnément .. Vous l'aviez chassé d'auprès de vous... mais je ne po^ivais pas lui pardonner d'avoir possédé Régine... Un peu plus chaque jour il descendit... Maintenant je n'avais plus besoin de le suivre et ma présence pour l'encourager devenait inutile... Je comptais seulement les jours qui me séparaient de la catastrophe finale... Un suicide peut-être... une escroquerie... quelque folie suprême qui est irrémédiable et qui conduit au bagne... Il marchait vite sur ce chemin-là....

Elle murmura encore, mais il ne l'entendit pas •

— Et c'était votre frère ! !

— Ce fut alors qu'il reçut sa convocation pour une période de manœuvres. Et moi de même... Ce fut ainsi que le hasard nous rapprocha de vous, à Tiffanges, et qu'il vous revit... Mais je ne veux pas que vous le sauviez., je veux qu'il reste enchaîné à tous

SCS vices... Je suis devenu infâme, vous l'avez dit, et je ne veux pas que ce soit pour rien... Plus infûrae encore que vous ne le pensez, Régine, car j'ai tenu à vous apprendre jour par jour l'exisleiice de votre mari... Jour par jour, une lettre vous est parvenue... et vous n'avez pas dû la lire sans que votre cœur se soulevât.

— C'était vous qui...

— C'était moi...

— Dites-le-lui donc, pour qu*il vous frappe au visxOge!

— Il ne le ferait pas, Régine î II a laissé son énergie dans les tripots et les maisons les plus honteuses de Paris... Et ne croyez pas qu'il soit possible de lui faire remonter cette pente, et de le voir renaître... Il s'est traîné dans une fange dont les traces corrodent l'âme et le corps, et restent marquées éternellement... Osez donc le reprendre, Régine, tel que je vous le laisserais...

La pauvre femme souffrait le martyre. Mais sa torture ne se devinait qu'à la seule pâleur, livide, de son beau visage.

Aux paroles de cet homme, elle découvrait clairement ce qu'elle avait fait dans le passé... le malheur injuste de Tiffanges... et elle entrevoyait ce que le devoir lui traçait pour l'avenir...

Mais une souffrance aiguë la broyait encore... Ce misérable, devant elle, qui lui parlait, capable de tant de haine, d'odieux calcul et d'hypocrisie, en qui elle avait cru ! Elle l'avait aimé en une adoration mystérieuse, d'une violence inouïe ! Et voilà ce qui restait de cet homme ! Voilà ce qui restait à Régine de son amour !

— Est-ce bien tout ce que vous aviez à me dire ?

— Oui, et retenez ceci : je ne veux pas que vous soyez à lui, et je veux que vous soyez à moi !

Elle balbutia, le regard fixe :

LA DAME AU SÛLIUllE TERRIBLE 157

— Voilà ce que j'ai aimé !...

Elle eut un profond soupir... de regrets... Elles vibraient encore les ardentes supplications de Tiff anges., toutes mouillées de ses larmes... entendues en celte même nuit : « Rc-ndez-moi votre pitié, Régine, car je suis infiniment malheureux... Rendez-moi votre pitié puisque je ne puis espérer autre chose. Rendez-moi cette parcelle de votre cœur, car tout ce que vous me reprochez et dont je m'accuse, je l'ai fait dans ma détresse et ma solitude, pour vous oublier... » Ce Salvatour mentait, quand il disait que Tiffanges avait roulé dans îa boue ! Et quand même ? N'était-elle point la seule et unique cause de la chute ! Et s'il était vrai que le malheureux, en désespoir, fût tombé si bas, eh bien î le devoir de la duchesse était tout tracé ! Elle le relèverait et le remonterait jusqu'à elle !

Et pour lui faire oublier l'injustice dont il avait souffert, elle sentait son oœur qui s'attendrissait, pris de rem.ords, prêt à aimer, enfin !... Que de temps perdu, avait pensé Tiffanges, perdu pour le bonheur et qu'on regagnerait peut-être !

Tout cela, elle le dit à Salvateur, transfigurée :

— J'ai fait le malheur de Clém.ent et je vous l'ai sacrifié, Pierre, sans me douter que vous n'étiez pas digne d'un pareil sacrifice... Non, je ne savais pas ce que votre âme recelait de lâcheté et de perfidie... Toutes les joies saintes que j'avais éprouvées de votre amour en qui je croyais m'apparaissenl à présent comme des heures de honte et de coupable verîige... Je rougis de semblables souvemrs... Et je suis prise d'une grande pitié devant le malheur qui est venu de moi et dont un innocent est accablé...

— Régine... je ne veux pas que vous soyez à cet homme...

Elle sourit... Déjà elle était toute à l'avenir... à la réparation...

— Je l'aimerai I dit-elle. . en extase... déchaînant îa foudre..

11 s'élança vers elle, la dominant toujours, la prit brutalement par les épaules... Il y avait du meurtre dans SCS yeux... Elle ne vit pas, ne comprit pas... Son sourire s'accentua, devint menaçant... chargé tout à la fois d'un terrible mépris et de cette indifférence déconcertante par laquelle les femmes remplacent souvent sans transition l'expression de leurs sentiments les plus exagérés.

— Je l'aimerai ! redit-elle, le bravant.

— Régine, je suis fou... ayez peur !... Si vous saviez ce qui se passe... en moi... il faudrait me fuir... fuyez, Régine, appelez à votre aide...

— Je l'aimerai !

— Régine, je ne veux pas te perdre...

— Je l'aime !

— Régine, je ne veux pas que tu lui appartiennes.

— Je l'aime et je lui ferai oublier tout ce qu'il a souffert...

— Régine, tu ne veux pas être à moi...

— Jamais... C'est trop d'années perdues à aimer l'homme que vous étiez.

— Régine ! Régine î je t'en supplio, ne me brave pas !

— Je vous brave et je vous défie...

— Tu me défies...

' — Je vous défie de m'empêcher d'être heureuse...

Il recula un moment devant son sourire... figé... dédaigneux... où nulle épouvante de lui ne se voyait.

Puis, tout è coup, comme une bête il se précipita.

Elle se sentit perdue... Elle n'eut pas le temps de crier... Et c'est à peine si elle essaya de se défendre...

Il lui avait enfoui la tête sous les coussins... et il pesait dessus de toute sa force.

De toute la force de ses bras, de ses genoux.

— A personne ! Tu ne seras à personne !... Ni à lui, ni à moi -

Ce fut une crise de folie furieuse... Elle dura quelques secondes.

Le corps ne remuait plus... Il se releva.,, les yeux exorbités et sanglants... pris d'une convulsion... dents enlre-choquées.., râlant des menaces... des prières... et soudain, la raison lui est revenue... Où est-il ? Et qu'a-t-il fait ?... Il recule jusqu'au lit... tente de réfléchir, de se souvenir... avance en rampant vers le cadavre, cherche les mains, le cœur... se relève, crie : « J'ai tué ! » et s'écroule... les bras en croix, la face contre le parquet...

VJII

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