‹ La dame au sourire terribleChapitre 8 sur 28 · LES HEURES QUI SUIVIRENT · texte numérisé non relu

LES HEURES QUI SUIVIRENT

En même temps qu'il sortit de cette courte faiblesse, il retrouva, un peu de présence d'esprit... Il venait d'être fou... Le reste de sa vie tout entière allait payer cette minute d'effroyable crise... El ce fut comme un fou, traversant un instant de bicidité, qu'il agit. Oui, les fous ont parfois de ces merveilleuses intuitions du danger qu'ils courent... Les fous emploient souvent des ruses qui déconcertent par leur profondeur les gens sains du cerveau... Ce fut dans une fièvre de folie qu'il se dit qu'il fallait échapper au châtiment de ce forfait... Et il sanglotait... Non, ce n'était même pas un sanglot... C'était un gémissement rauque, sourd, prolongé, coKstant. . un de ces cris qui n'ont plus rien de ceux de l'homme et que Ton entend parfois dans le cabanon des fous... Et il allait et venait, poussé par Tinstinct...

il renversait les meubles pour faire croire à une lutte... il ouvrait les tiroirs des meubles pour faire croire à un vol... et même, ayant rencontré une liasse de billets de banque, il s'en empara... Tout cela machinal, sous la direction d'une impulsion qui semblait venir d'autre part que de lui-même... d'un autre cerveau que le sien...

Parfois, il s'arrêtait, prononçant des mots bizarres :

— Est-ce bien moi ? Est-ce bien elle ? Esl-ce bien vrai ?

Puis le gémissement devenait plus rauque, plus lamentable.

Il n'osa soulever les coussins qui voilaient la face de la morte... Car elle était bien morte... Nul doute... Tout à l'heure, par hasard, pour la seconde fois, ses doigts avaient rencontré la main de Régine... Toute vie s'était retirée là... Et il avait redit : « J'ai tué !... moi ! Elle ! ma... ma Régine... l'âme de ma vie... je l'ai tuée... »

Il sortit, enfin... crut qu'il refermait la porte et la laissa enlr'ouverle avec un rais de lumière coupant les ténèbres du veslibule...

Il descendit l'escalier sans prendre de précautions, se trouva dans la cour, passa par les communs pour éviter le poste de garde et se retrouva dans la forêt... Les billets de banque, froissés, faisaient un léger bruit de soie dans sa main qui tremblait... Il les jeta au hasard dans les broussailles... Il n'avait pas ïe temps de prendre d'autres précautions... Qu'allait-on croire ? Quelle piste suivrait-on ? Qu'importe ! Ce n'était pas lui, Salvatour, qu'on accuserait d'un vol...

Et il rentra au château, sans être vu, comme il en était sorti.

Il était temps.

A peine était-il sur la dernière marche, qu'il enlen-j dait la grande porte lourde du hall qui s'ouvrait... des pas qui le suivaient de près, dans l'escalier... Il com-

prit que c'était Tiffanges qui revenait... Tiff anges, son ami... Tiffanges, le mari de Régine... Tiffanges, son frère... dont il allait, le lendemain, sécher les larmes et consoler le désespoir... L'horreur de sa situation devint plus visiCle, plus nette... C'avait été, jusque-là, un affreux rêve... Dès maintenant, la rosée de son meurtre allait faire germer autour de lui les dangers et les terreurs... Il allait vivre avec celle vision, dormir avec ce fantôme... Et un gémissement, une plai-nte lugubre troubla le silence du château endormi... Ses jambes, fauchées, le perlèrent à peine jusqu'à sa chambre, et ses brodequins crissèrent sur les dalles du vestibule...

Tiffanges, qui montait, entendit ces pas dans la nuit, et cette plainte, et le battement d'une porte que l'on refermait...

Salvatour alla se jeter sur son lit... puis, ne voyant point Clément, il revint entr'ouvrir doucement la porte et aperçut b duc aux écoutes, hésitant s'il entrerait chez sa femme...

Quelques minutes encore et son ami était auprès de lui...

L'horreur redoubla... Il l'entendit qui parlait de Régine et de son espoir pour le lendemain... l'espoir de la réconciliation et de la tendresse retrouvées... et des jours heureux qui seraient possibles.

Un sursaut... une folie nouvelle... quand il l'entendit qui disait :

« De FLOUS trois, elle est la seule, ce soir, à reposer » en paix... Jamais sommeil d'enfant ne fut plus cal- » me... Son souffle venait jusqu'à moi, si doux, jus- » qu'à mon cœur... »

Et à quel sentiment obéit Salvatour, à quelle poussée d'épouvante et de haine, au malin, au réveil des troupes, lorsqu'on entendit soudain les cris affreux des enfants, et qu'il dit au duc :

162 T*OMPE-LA-MORT

— Malheureux 1 c'est toi qui l'as tuée I

En lui, dès lors, demeura une idée fixe : celle d'échapper non pas seulement à l'accusation et au châtiment, mais à tout soupçon !... Après ce crime abominable, qui le rayait de l'humanité, il n'eut plus qu'un sentiment tendre, celui qui le rattachait à son fils Roger... Le reste fut remords, terreurs constantes, accès de folies furieu&-es... Roger seul fut sa vie... Tout ce qu'il fît, tout ce qu'il voulait, tout ce qu'il pensa, il le pensa, le voulut, le fit pour Roger... Le sang fait naître le sang... Il était prêt à tout...

Ce cri, qui montrait Tiffanges assassin de sa femme, échappa à Salvatour sans réflexion... Du reste, c'était une imprudence, qui plus tard devait éveiller et retenir l'attention... Il était trop éperdu pour avoir le sang-froid nécessaire et diriger l'accusation contre son ami... Les événements l'y aidèrent. Il se contenta de les seconder. 11 laissa faire, emporté dans un tourbillon de tempête et de mort... Seulemeiit le premier pas dans cette voie d'hypocrisie lui devait être fatal... Pour soutenir son premier mensonge, il lui en fallut d'autres, de même que pour cacher au monde son premier forfait, d'autres seraient nécessaires, inéluctablement...

Et maintenant, tous les mystères vont s'éclaircir...

Son altitude devant le colonel Le Guillot, de même . que celle qu'il adopta devant les juges... douloureux... affaissé... trahissant toutes les angoisses de l'homme dont la parole condamnait son ami...

Son séjour au château, après la première évasion du duc, ses randonnées nocturnes, à demi surprises par Michel et Micheline...

Ses visites secrètes à la crypte funèlM'e... où, sur la tombe de sa victime, une force toute-puissante ramenait le bourreau...

La disparition du coffret sacré... dont les lettres

l'eussenl trahi... il s'y résolut au dernier jour... m^is les lettres lui suffisaient... Enlever le coffret, c'était crier au voleur... 11 le laissa, vide...

La retraite de Tiff anges qu'il découvrait...

Sa surveillance qui ne se lassa point, jusqu'à la nuit où le duc résolut de s'échapper par les Roches-Blanches de la forêt.

La gendarmerie prévenue, le carreau cassé...

Et le cri de la trahison :

« Tiffanges est aux Roches ! Il va se barrer ! »

Le duc en fuite, disparu, laissant ses enfants sans nouvelles et tout le monde croire à sa mort... Salvateur respira..

Puis, soudain, le retour, le replongeant en pleine détresse.

Alors, la nuit passée au château, avec Clément, Michel et Micheline.

La mission de justice confiée aux enfants...

La dénonciation qui venait de lui, de lui toujours...

C'est à la même époque qu'il se livre à un examen de tous les faits qui pourraient le perdre... Ces deux soldats, Gerbousse et Soudeilles, dont il a surpris l'entretieii, à la caserne, sont deux ennemis qui ne parleront peut-être pas ? Mais s'ils parlent ?... Lui Salvatour, resté hors de l'affaire, y rentrerait tout à coup dans un rôle de calcul louche où les juges, avisés, devineraient une haine cachée contre Tiffanges.

11 ne le faut pas, et pour cela, il faut obliger les pauvres garçons à l'exiL

Ils résistent, contre toute attente. Il les ruinera, les acculera à la misère.

Le coup ne partira pas de lui, mais de Renaudot, un comparse.

Lui, personne îe soupçonnera... Depuis deux ans, il s'est affalé dans un fauteuil roulant d'inîîrme, afin de forcer la pitié b l'entourer. Car il a peur. En ces

dix années écoulées, la peur ne le quittera pas, d*une seule ntiit î...

Et voici qu'acharnés à sa perte, Michel et Micheline viennent sous son toit...

Voici que Roger, le fils adoré, est menacé lui-même par le malheur, parce qu'il aime Micheline, et bien qu'il en soit aimé !..

Voici qu'autour de lui se resserrent les mailles du réseau terrible :

Michel chez Gerbousse et Soudeilles, d'une part...

Renaudot, qui a pénétré son secret...

Dès lors, que va-t-il faire ?

La rosé'*, du premier crime engendre le second...

Depuis longtemps il avait prévu que ce qui arrive pourrait arriver...

Toutes ses précautions ont été prises... Renaudot ne se doute de rien...

Car, dès le premier jour, il a prévu qu'un jour viendrait où il serait obligé de tuer...

Et il tue !

Maintenant, s'il a passé la nuit qui suivit ce meurtre en mordant ses draps et ses couvertures pour étouffer les hurlements de sa crise de nerfs, habitué du reste à de pareilles insomnies, lorsqu'il se lève, au malin, il se dira du moins que Renaudot a emporté dans la tombe le secrei de sa complicité... Contre Gerbousse et Soudeilles qui ne pourront rien prouver, il saura se défendre... Les pauvres diables ne connaissent pas leur ennemi... Et s'ils le soupçonnent, Salvatour haussera les épaules et passera outre...

Pas une preuve contre lui !...

C'est vrai ! Il n'y en a pas !

— Il n'y en aura pas ! Il ne peut pas y en avoir !

Et pendant que son valet de chambre l'habille, le regard du misérable se reporte vers les photographies de son fils...

Il se redit, cherchant, dans ses affres, un peu de cahne :

— Pas de preuves !... Jamais I Jamais î Pendant que dans la petite maison toute blanche, coquette, aux fenêtres fleuries de fuchsias, de géraniums, de giroflées et d'œillets, paisible demeure du sage, Limpartial, à la volonté terrible, rêvait...

rx

TBOMPE-LA-MORT DAP/S SA PRISON

Les jours s'écoulaient, sans apporter aux juges aucune preuve. Et le duc Clément se désespérait dans sa cellule. 11 avait refusé de demander sa grâce, qu*on lui offrait, qui eût été certame. Il voulait une réhabilitation publique, au grand soleil... dans l'éclat de la cour d'assises... et ce qu'il voulait aussi, c'était la honte connue et le châtiment du meurtrier.

La personnalité de Tiffanges, son passé, le bruit retentissant de son arrestation volontaire, les héroïques et suprenants récils qui parcouraient le monde, emplissaient les journaux, et ne laissaient rien ignorer de la vie africaine et glorieuse de Kaddaou-el-Maoule, transformaient cette cause, déjà si passionnante en elle même, en une affaire où, par un sursaut bien naturel, la justice devenait complice intéressée de l'accusé.

Il n'y avait pas de doute, pour elle, que Tiffanges fût innocent...

Mais ce n'était là qu'une conviction morale... En matière criminelle cela ne compte pas... La certitude

morale de l'innocence — et ceci est monstrueux — n'empêche pas de condamner l'innocent î

Tous les matériaux réunis de la nouvelle enquête n'avaient fait q^e coordonner les faits révélés par celle d'autrefois.

Chacun attendait, espérait, une révélation...

Et la révélation ne venait pas... La justice patientait... Elle ne pouvait patienter toujours... Si bien disposée qu'elle fût et si apitoyée sur le sort de Clément, il lui faudrait se prononcer, renvoyer la procédure, et mettre pour la seconde fois le duc en accusation...

Qu'en sorlirait-il ?... Le jury qui avait, dix ans auparavant, condamné cet homme sur certaines preuves qui lui avaient paru convaincantes, sera'it appelé à se prononcer sur les mêmes faits, et son verdict ne se déjugerait pas.

L'acquittement n'était pas possible...

Il condamnerait, la mort dans l'âme... et en serait quitte pour signer un recours en grâce contre lequel l'orgueil et l'innocence de Clément se révoltaient de toute leur énergie.

La situation était donc sans issue.

Tout ce que pouvait faire le parquet, c'était de retarder la mise en jugement. Mais là encore on finirait bien par se trouver dans une impasse. De remise en remise, de retard en retard, l'on gagnerait quelques mois. C'est tout. Tiff anges n'en serait pas moins perdu !

Le seul espoir de Clément était en Michel et en Micheline.

En dehors d'eux, de leur intelligence et de leur dévouement, il n'y avait pas pour lui de salut possible.

Et tout cela suffîrait-il, même si le hasard les aidait ?

Tiffanges n'était pas au secret dans sa cellule. Il recevait les lettres de ses enfants et leur répondait,

Michel et sa sœur étaient venus le voir. Puis, des semaines se passèrent. Chaque lettre du jeune homme indiquait une espérance de réussir, mais c'était à longue échéance, vaguement, qu'il en parlait, sans détails, surtout, craignant qu'une indiscrétion ne fît échouer ses longs efforts «

Puis, un matin, dans la seconde quinzaine de juillet, la porte de sa cellule s'ouvrit, et le gardien s'encadra dans l'ouverture :

— On vous demande au parloir... Venez !

— Puis-je savoir quelle est la personne ?

— N'ayez pas peur... Vous serez content !

Il y avait dans l'étroite salle obscure, barrée par une énorme grille, deux femmes et trois hommes... Le gardien introduisit le duc, qui, brusquement, se vit emprisonné dans des bras qui l'étreignirent en le couvrant de caresses passionnées.

C'étaient Michel et Micheline.

Les autres restèrent au fond^ dissimulés dans l'ombrCr

Quant au gardien, il avait l'ordre de se retirer.

Sans attendre une question, Michel rendit compte de ce qui s'était passé, autour de Gerbousse et de Soudeilles... menaces, promesses, attentat... ruine... et la certitude qu'ils avaient que Renaudot agissait d'après les ordres de Salvatour... Tiff anges écouta l'étrange récit sans l'interrompre... Lorsque Michel rappela la singulière intervention de Salvatour, à la chambrée, auprès de Gerbousse et de Soudeilles, alors, seulement, l'émotion du prisonnier fut visible, et cette émotion était faite de toute l'horreur ressentie :

— Je l'avais accusé, Michel, mais je refusais de croire ! C'est affreux !

Ses larmes coulèrent. Une pareille révélation le bouleversait, si préparé qu'il y fût. Mais l'émotion ne dura pas... Une vision effaça toute autre chose que la

haine et le h jsoin de se venger... la vision de Régine, la tête enfouie dans les coussins... spectacle terrible... Il murmura :

— Ainsi, je vais apprendre que c'est lui I Lui, mon frère !... Mais pourquoi ce crime ? Pourquoi Salvatour a-t-il tué Régine ?

— Mon père, dit Michel, il nous a paru qu'il était nécessaire de raconter au juge d'instruction ces derniers événements. Le juge nous attend dans son cabinet. Gerbousse et Soudeilles lui répéteront tout ce que tu viens d'entendre... Voici ces pauvres gens, père... Ils viennent te demander pardon... Ils ont été grandement coupables, autrefois, de garder pour eux certains secreîs qui, s'ils avaient été versés à l'enquête, auraient sans doute changé ton sort... Leur repentir est profond... Leur pardonneras -tu ?

— Oui, puisqu'ils se repentent !,.. Oui, puisqu'ils ont songé à réparer le mal qui est venu d'eux... Qu'ils viennent î

Gerbousse et Soudeilles s'avancèrent. Ils pleuraient, reniflaient, se mouchaient.

— Mon lieutenant, oh ! comme vous êtes bon, mon lieutenant !

Ils n'en purent dire davantage. Les sanglots leur brisaient la gorge. Et cela dura longtemps. Lorsqu'ils se furent réunis, Gerbousse parla, la voix entrecoupée :

— Si nous n'avons rien dit... autrefois... ce n'est pas qu'on voulait qu'il vous arrive du mal... Oh ! non ! oh ! non !... Mais Limpartial nous a fait peur... Nous autres, on est des pauvres bougres, et la justice n'aurait pas manqué de nous accuser. Et voilà !... Mais aujourd'hui, quand on devrait nous couper le cou...

Mais voilà qu'entre eux c'est une radieuse apparition...

Michel est allé prendre par la main Colette, inquiète et peureuse. Elle est si jolie, ses beaux yeux tendres

expriment tant d'effioi que Tiffanges interroge son fils... Quelle est celle gracieuse enfant ?

Miche), dit son amour, et comment cet amour est né.

Au fur et à mesure qu'il raconte, les paupières de la jeune filh se soulèvent timidement vers Tiffanges, car c'est Tiffanges qui va prononcer Tarrêt duquel dépendra sa vie, son amour, son bonheur...

Quoique Michel lui ai dit, elle n'espère pas... Aussi, avec quelles tendresses, avec quelles promesses et quelles angoisses elle implore î... Elle serait tombée à genoux, si Michel ne l'avait soutenu^...

— Je l'aime, père, et cette enfant doute de moi, doute de toi aussi... Vois sa terreur... et rassure-îà, moi je ne l'ai pas pu I

Le duc de Tiffanges reste un moment surpris et silencieux.

Et si court que soit ce silence, il suffît pour que Colette se croie perdue... Un léger sanglot, entre ses lèvres qui se décolorent...

Tiffanges va-t-il faire le désespoir de ces deux beaux enfants ?...

Mais ses bras se tendent vers eux, les attirent... les reijjennent... Ils se sentent, serrés l'un contre l'autre dans une étreinte, où le cœur paternel de l'homme qui a tant souffert leur fait deviner, par le tumulte de ses battements, qu'ils viennent d'apporter une joie dans cette prison, et une lumière pure et douce dans cette tombe...

— Je n'ai pas le droit de vous empêcher d'être heureux... Je ne mets qu'une condition à votre bonheur.. Mon fils se trouve frappé, comme moi, par le déshonneur qui s'attache à mon nom, et ce nom, tant qu'il ne sera pas réhabilité., il ne peut l'offrir à personne... Vous attendrez donc, mes pauvres enfants, que justice me soit rendue.,.

Personne ne prit garde à Micheline. Elle s'était reçu-

lée en écoulant ces dernières paroles et l'ombre enveloppait son beau visage énergique. On ne la vit pas trembler. On ne vit pas qu'elle pâlissait et que ses mains, brusquement, allaient se crisper contre sa poitrine, en un geste machinal pour comprimer une soudaine souffrance.

— Salvatour, meurtrier de Régine !

Alors, son amour pour Roger devenait une sorte de sacrilège ?... C'était l'impossible avenir !... Par quel héroïsme, par quel miracle, par quel événement prodigieux, pouvait-elle devenir la femme de celui qui portait le nom de l'assassin de sa mère ?... Et cet amour, il fallait même le cacher, en cacher à Tiffanges jusqu'au soupçon ! Son cœur, un instant, se déchira ! Mais elle avait l'âme des grands sacrifices... et des résignations silencieuses, qui mentent, qui torturent et qui tuent... Elle aimerait Roger, mais elle en mourrait,.. Aucune autre solution ne se présentait au délire, de son esprit... Elle entrevit sa jeunesse qui finissait en pleine floraison, et ses jolis rêves qui s'éclaboussaient de sang et de boue... Elle était vaillante... Elle mourrait sans se plaindre.

Michel la devina, s'approcha, lui caressa la main, dans l'ombre.

— Sois courageuse et fîère ! Notre père te regarde... Elle répondit par un triste sourire. Et elle se redressa.

Dans le cabinet du juge d'instruction, Théodore Demodot, il y avait M. Célestin Villaret, procureur de la République, à qui îe duc de Tiffanges s'était rendu, et M« Liberthier, l'avocat de l'accusé. Ils avaient été prévenus le matin même, par Michel, que celui-ci leur apporterait d'importantes révélations et M. Demodot donna des ordres pour que le duc fût amené au palais de justice.

Presque aussitôt Michel fut introduit avec Gerbousse et Soudéilles.

Micheline et Colette restèrent seules dans le couloir extérieur.

Le greffier Sébastien Poinçon, à son bureau, lisait son journal avec une attention dont rien ne semblait devoir le distraire. La politiq^j^ intérieure le laissait indifférent, mais il se passionnait aux faits divers et aux événements de la politique extérieure. Le soir, au café, en jouant à la manille, il refaisait volontiers la carte do l'Europe, avec des idées très arrêtées. Bavard incorrigible, il tenait bon ménage av^c le juge, malgré leurs querelles constantes, car M. Demodot le rabrouait d'importance. ?vtais M. Sébastien Poinçon ne s'en fâchait pas.

Gerbousse et Soudéilles déposèrent. Ils vidèrent leur cœur, se débarrassèrent de leurs remords, serrant les poings de colère contre eux-mêmes et se frappant la poitrine, s'interrompant pour se tourner vers le duc et pour s'écrier :

— Tout ce qui est arrivé, c'est par notre faute. Des questions du juge leurs faisaient préciser des

détails. La curiosité du juge et de M. Céleslin Villaret était violemment excitée.

En outre, ils s'étendirent longuement sur la scène étrange, tout à fait incompréhensible, qui s'était passée à la caserne du 65* à Nantes, après le départ des hommes.

M. Demodot insista :

— Etes-vous certains que Salvatour ait surpris vos paroles ?...

— Jusque sous la guillotine, on l'affirmera, dit Gerbousse avec violence... Et si vous aviez vu sa pâleur et sa gêne... et le tremblement de tout son corps, quand nous lui avons demandé s'il ne fallait pas venir vous trouver, vous, monsieur le juge... pour vous raconter...

justement... ce que nous venons de vous dire I... On est des pauvres bougres, c'est vrai, mais on n*est tout de môme pas des bêles, voyez-vous, hein, Soudeilles ?

— Non, on n'en est pas I fît gravement Soudeilles.

— Ceci est en effet inexplicable, murmura le juge. Jusqu'ici on ne s'était pas écarté de la procédure

régulière, et le greffier l^oinçon avait rédigé la déposition de Gerbousse et de Soudeilles qu'ils s'empressV rent de signer, à tour de bras. Le juge lui fît un signe qui signifiait que le greffier n'avait plus à tenir compte, jusqu'à nouvel ordre, de ce qui allait être dit. M. Sébastien Poinçon, paisible, avait donc posé sa plume et repris son journal.

A Tiffanges, M. Deroodot demanda :

— Vous n'avez jamais prononcé le nom de Salvatour qu'avec la plus profonde affection. Or, vous le soupçonnez... Bien plus, vous avez chargé votre fils de surveiller ses faits et gestes. Votre cause est celle de la justice, monsieur de Tiffanges, et vous avez trouvé en nous des amis et des défenseurs. Pourquoi nous avoir fait un secret de ces soupçons ?

— Soupçons trop vagues, monsieur, et en même temps... inutiles jusqu'à présent pour la justice... Aujourd'hui voici qu'ils semblent se préciser... Salvatour restait obstinément dans les ténèbres... Il vient d'en sortir.,, tout à coup, prêt aux imprudences, et par ce Renaudot il ne sera pas impossible de le démasquer.

— Oui, par Renaudot, nous provoquerons ses imprudencces, si Renaudot connaît le nom de celui qui l'emploie... Et s'il a intérêt a le trahir... Ce dont je doute... Cependant nous tenons un fil au long duquel nous remonterons... Nous avons une chance pour nous... Ce Renaudot, j'en jurerais, doit avoir eu déjà maille à partir avec la justice... On ne &3 fait pas ainsi exécuteur de hautes et basses œuvres sans avoir

derrière soi tout un passé d*infaraies. Nous verrons quand nous tiendrons notre homme, il nous sera facile de le faire cuismer, à Paris.

M. SéLastien Poinçon commençait, sur son fauteuil, à donner les marques d'une agitation singulière.

Ce nom de Renaudot venait de le frapper et, tournant une des pages du journal, il se remettait à lire un article déjà parcouru...

— Votre déposition, dit Villaret aux jardiniers, ne nous apporte pas la preuve qu'il faudrait pour obtenir un acquittement... mais elle éliblit une forte présomption contre Salvatour et un point do départ qui peut nous servir si nous sommes habiles à manier ce Renaudot.

Le nom fît de nouveau sursauter M. Poinçon... et tout à coup :

— Monsieur le juge, dit il, je désirerais vivement faire remarquer...

Sèchement, M. Villaret répliqua :

— - Monsieur Poinçon, vous êtes incorrigible... Veuillez garder le silence !

Le greffier resta bouche béante, visage effaré et comique.

— Mais, monsieur le juge, je voudrais pourtant vous faire remarquer...

— Veuillez attendre que je vous permette d'intervenir...

La tôle de M. Poinçon plongea et disparut derrière le journal.

M. Villaret poursuivit à haute voix ses réflexions :

— Lorsque nous serons &ûrs de Renaudot, le reste sera aisé !... D'accord avec lui, nous le ferons se rsnconlrer avec Salvatour et j'assisterai à l'entrevue. Renaudot saura conduire l'en^iretien de manière que des paroles décisives soient prononcées, que je n'oublierai pas. Quant au prétexte de l'entrevue, i\ est trouvé...

Gerbousse et Soudeilles écriront à Renaudot qu'ils acceptent les offres qui leur sont faites et qu'ils sont prêts à s'expatrier.

M. Poinçon se dressa devanl son bureau. Comme un drapeau, il agitait son journal, qu'il faisait claquer désespérément.

— Encore une fois, monsieur le juge...

— Ceci acquis, dit M. Villaret en lui lançant un regard de colère, une confrontation s'imposera entre Gerbousse, Soudeilles et Salvatour — devant Renaudot — mais cette confrontation n'aura de résultat et de valeur que si la complicité mystérieuse de Salvatour avec Renaudot est nettement établie... Donc...

Le greffier contmuait d'agiter son journal...

— Impossible, monsieur le juge, impossible...

— Pour la dernière fois, monsieur Poinçon, je vous prie de ne pas nous interrompre. Résumons donc la situation, monsieur de Tiffanges... Pas de preuve encore, il est vrai... Mais nous sommes sur le chemin qui y conduira...

Sébastien Poinçon n'y tint plus.

Il éclata.

— Monsieur le juge, mais monsieur le juge, Renaudot est mort ! !

— Vous dites ?

— Je dis que Renaudot est mort, qu'il a été assassiné... hier, dans le milieu de la nuit... qu'on se perd en conjectures... et qu'au lieu de résumer la situation, ça la complique... Lisez... monsieur Villaret... lai... en haut de la troisième page...

— Et depuis une heure, vous nous laissez discuter, au lieu de nous avertir ! fit Villaret, furieux...

— Mais... mais vous me défendiez de parler î... Le journal rendait compte, longuement. L'article

passa de main en main. Tous, à cette nouvelle, restaient interdits. La foudre tombait sur leurs espérances

et le duc et Michel s'étaient rapprochés dans le même geste d'émotion intense et s'étreignaient avec des regards désespérés.

Ce fut M. Villaret qui, le premier, reprit son sangfroid.

— Messieurs, dit-il, s'il existait encore quelque doute, maintenant ce doute n'est plus permis... L'homme qui a assassiné Renaudot est le même qui a assassiné la duchesse de Tiff anges... Remarquez ceci : « Aucun indice, dit le journal, si ce n'est que Renaudot a été étouffé sous des oreillers sur lesquels on a opéré une pression des mains et des genoux... » C'est bien ainsi que la duchesse a été tuée... L'assassin n'est pas un professionnel.. Pour échapper au châtiment de son premier crime, il en a commis un second... et dans une crise de folie, de vision sanglante et de souvenirs affreux, sans le savoir, il a employé les mêmmes procédés d'étouffement... La culpabilité de Salvateur nous apparaît certaine, aussi certaine que l'innocence de M. de Tiffanges, mais hélas ! certitudes morales qui ne suffisent pas à la justice, et qui n'empêcheraient pas, le cas échéant, M. de Tiffanges d'être condamné une seconde fois... Nous aurions pu trouver une preuve par Renaudot. Renaudot est mort. Tout est à recommencer... Vous avez en face de vous un terrible adversaire, monsieur, fit le procureur à Michel... et qui, vous le voyez, ne reculera devant aucun crime... Devant un misérable résolu à de pareils moyens, quelles chances avez-vous de réussir ?

Tiffanges, consterné, effrayé, pressait Michel contre lui.

— Renonce à la lutte, mon enfant... J'ai eu torî de m'adresser à toi et je n'ai pas réfléchi aux dangers que je te faisais courir... Renonce, Michel I... Courbons-nous devant la fatalité !... Résignons-nous I... On m'offre ma grâce... Je suis prêt à l'accepter... car,

vois-tu, fai peur, oui, j*ai peur maintenant pour toi... Mais le jeune homme réplique avec une ardeur passionnée :

— Et moi, père, je lie veux pas que lu acceptes cette grâce qui te laisserait déshonoré... II faut une preuve à la justice... à ia justice qui te sait innocent et qui connaît le coupable, et bien !! je te le jure, cette preuve, jd la trouverai, père, et ce sera bientôt...

Et il pensait :

— Dût-il m'en coûter la vie.

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