RECONNAIS£SEZ-VOUS
— Avez-vous vu les yeux?
Et il se retournait comme s1 cette vision l’eût rappelé.
Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.
Jelui parlai, ilne me répondit pas.
A la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps
A peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main :
— Ce n’est rien, ce n’est rien, je voudrais pleurer.
Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux, mais les larmes n’y venaient pas.
Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et quand nous arrivämes chez lui, le frisson seul se manifestait encore
Avec l’aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu dans sa chambre, et courus chercher mon médecin à qui Je racontai ce qui venait de se passer.
Il accourut.
Armand était pourpre, il avait le délire, et bégayait des mots sans suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre distinctement.
— Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.
— Eh bien, il a une fièvre cérébrale ni plus ni moins, et c’est bien heureux, car Je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou. Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un mois il sera sauvé de l’une et de l’autre peut-être.
Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.
Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était en pleine convalescence, et nous étions liés d’une étroite amitié. À peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu ‘avait duré sa maladie,
Le printemps avait semé à RCE ses fleurs, ses feuilles, ses oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s’ouvrait gaiement sur son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.
Le médecin avait permis qu'il se levât,
et nous restions souvent à causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le plus chaud, de midi à deux heures.
Je me gardais bien de l’entretenir de Marguerite, craignant toujours que ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais avec un doux sourire qui me rassurait sur l’état de son âme.
J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l’aspect du passé. Une sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait plus vouloir accepter que ceux-là
Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré lui sa pensée aux images riantes.
Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger qu'il courait, et lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore sa maladie.
Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule éclatant d'azur et d’or.
Qucique nous fussions dans Paris, la verdure qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si de temps en temps le bruit d’une voiture troublait notre conversation.
— C'est à peu près à cette époque de Fannée et le soir d’un Jour comme celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres pensées et non ce que je lui disais.
Je ne répondis rien.
Alors, il se retourna vers moi, et me dit:
— Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à faire.
— Vous me conterez cela plus tard, mon,
ami, lui dis-je, vous n'êtes pas encore assez bien rétabli.
— La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, Je vais tout vous dire.
os Puisque vous le voulez absolument, J écoute.
= DES: histoire,
une bien
simple