BIEN SIMPLE HISTOIRE
ajouta-t-il alors, et que je vous raconterai en suivant l’ordre des événements.
Si vous en faites quelque chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.
Voici ce qu'il me raconta, et é’est à peine si j'ai changé quelques mots à ce touchant récit.
— Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir nous étions revenus à
Paris, et ne sachant que faire, nous étions entrés au théâtre des Variétés.
Pendant un entr'acte nous sortimes, et, dans le corridor nous vimes passer une grande femme que mon ami salua.
— Qui saluez-vous donc-là ? lui demandai-je.
— Marguerite Gautier, me dit-il.
— Il me semble qu'elle est bien changée,
car je ne l'ai pas reconnue, dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.
— Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.
Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.
Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.
Sans que je susse pourquoi, Je devenais pâle et mon cœur battait violemment. J’ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et qui appellerait ce que j’éprouvais l’affinité des fluides; moi je crois tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et que je le pressentais.
Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs de mes amis en avaient élé témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en reconnaissant de qui cette impression me venait.
La première fois que je l’avais vue, c'était place de la Bourse, à la porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue de blanc en était descendue. Un murmure d’admiration
avait accueilli son entrée dans le magasin.
Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis le moment où elle sortit. À travers les vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu’elle venait y acheter.
J'aurais pu entrer, mais je n’osais. Je ne savais quelle était cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas appelé à la revoir.
Elle était élégamment vêtue, elle portait une robe de mousseline tout entourée de volants, un châle de l’Inde carré, aux coins brodés d’or et de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et an unique bracelet, grosse chaine d’or dont la mode commençait à cette époque.
Elle remonta dans sa calèche et partit.
Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la voiture de l’élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me dire le nom de cette femme.
— C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.