ELLE ÉTAIT ÉLÉGAMMENT VÊTUE
Je n’osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.
Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit pas de l'esprit comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.
A quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à l'Opéra-Comique.
J'y allai La première personne que japerçus dans une loge d’avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.
Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me la nommant :
— Voyez donc cette jolie fille.
Fn ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté, elle aperçut mon ami, lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.
— Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.
Je ne pus m'empêcher de lui dire .
— Vous êtes bien heureux!
— De quoi?
— D'aller voir cette femme.
— Est-ce que vous en êtes amoureux?
— Non, dis-je en rougissant, car je ne avais vraiment pas à quoi m'en tenir làdessus; mais je voudrais bien la connaître.
— Venez avec moi, Je vous présenterai.
.— Demandez-lui-en d'abord la permission.
— Ah! pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.
Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.
I y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé Am Rauchen, un homme qui suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout conquérir, le courage de tout faire. A peine s'il ose regarder le bas de jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de la terre.
Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette femme, elle l’arrête au coin d'une rue et lui demande s’il veut monter chez elle
Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.
Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette femme, je
craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop promptement un amour que Jeusse voulu payer d’une longue attente ou d'un grand sacrifice.
Nous sommes ainsi, nous autres hommes:
et il est bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les désirs du corps fassent celle concession aux rêves de l'âme.
Enfin, on m'eût dit : « Vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué demain, »
j'eusse accepté. On m'eût dit : « Donnez dix louis, et vous serez son amant, » j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s’évanouir au réveil le château entrevu la nuit.
Cependant, je voulais la connaître c'élait un moyen, et même le seul, de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.
Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordâät la permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant qu'à partir de ce moment clle allait me voir, et que je ne saurais quelle contenance prendre sous son regard.
Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.
Quel sublime enfantillage que l'amour!
Un instant après mon ami redescendit.
— Elle nous attend, me dit-il.
— Est-elle seule? demandai-je
— Avec une autre femme.
— Iln'y a pas d'hommes?
— Non
Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre:
— Eh bien, ce n’est pas par là, lui dis-je.
Nous allons chercher des bonbons.
Elle m'en a demandé.
Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra
J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda :
— Une livre de raisins glacés.
— Savez-vous si elle les aime?
— Elle ne mange jamais d’autres bonbons, c’est connu. Ah! continua-t-1l quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c’est tout simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue, mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par la tête,
— Bien, bien, balbutiai-je.
Et je le suivis, en me disant que j'allais me guérir de ma passion.
Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.
J'aurais voulu qu'elle fût triste.
Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête, et dit :
— El mes bonbons?
— Les voici.
En les prenant elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.
Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout bas, ct toutes deux éclatèrent de rire.
Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en redoubla.
A cette époque, j'avais pour maitresse une petite bourgeoise fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui faire par celui que ] ‘éprouv ais, et pendant cinq minutes, je l’aimai comme jamais on n’aima une femme.
Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.
Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.
— Marguerite, fit-1l, il ne faut pas vous étonner si monsieur Duval ne vous dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.
— Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous ennuyait d'y venir seul.
— Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de vous demander la permission de me présenter.
— Ce n'était peut-être qu’un moyen de retarder le moment fatal.
Pour peu que l’on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à taquiner les gens qu’elles voient pour la première fois. C’est sans doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.
Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde, habitude que je n'avais pas; puis, l’idée que je m'étais faite de Marguerite m’exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement :
— Si c'est là ce que vous pensez de Je retournai à ma stalle. moi, madame, il ne me reste plus qu'à On frappa le lever de la toile. vous demander pardon Ernest revint auprès de moi. de mon indiscrétion, el — Comme vous y allez ! me dit-il à prendre congé de vous en s’asseyant; elles vous croient en vous assurant qu'elle fou.
ne se renouvellera pas. — Qu'a dit Marguerite, quand Là-dessus, je saluai et j'ai été parti?
je sortis. — Elle a ri, et m'a assuré qu’elle À peine n'avait jamais rien vu eus-je fermé d'aussi drôle que vous.
la porte, que j'entendis un troisième éclat de rire.
J'aurais bien voulu que
quelqu'un
Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites pas à ces ae, filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent pas ce que
me-coudoyât en ce momen.
c’est que l’éléganceet la politesse; c’est comme les chiens auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont se rouler dans le ruis-
#. seau.
A Après tout, que m'importe?
à RR dis-je en essayant de prendre un ton e dégagé, je ne reverrai jamais cette
femme, et si elle me plaisait avant
que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.
— Bah!je ne désespère pas de vous voir
JE VIS MARGUERITE APPUYÉE SUR LE BALCON. un jour dans le fond de sa loge, et d'en-
tendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.
Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l’on jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s’y succédaient à chaque instant.
Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre sentiment s’'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce que je possédais, j'aurais cette fille et pren- .drais de droit la place que j'avais abandonnée si vite.
Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent leur loge.
Malgré moi, je quittai ma stalle.
— Vous vous en allez? me dit Ernest.
— Oui.
— Pourquoi?
En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.
— Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.
Je sortis.
J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.
Sous le péristyle du théâtre se présenta à.elles un petit domestique.
— Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit Marguerite, nous irons à pied jusque-'à.
Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis à une fenêtre d’un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.
Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.
J'allai m'installer à la Maison-d'Or, dans les salons du premier étage, et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.
A une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses trois amis.
Je pris un cabriolet et je la suivis.
La voiture s'arrêta rue d’Antin, n°9.
Marguerite en descendit et rentra seule chez elle,
C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.
À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux Champs- Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion chez moi.
Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part. Je me trouvai avec Gaston à qui je demandai de ses nouvelles.
— La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.
— Qu'a-t-elle donc?
— Elle à qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui n’est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se meurt.
Le cœur est étrange . je fus presque content de cette maladie.
J’allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son départ pour Bagnères.
Puis, le temps s’écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et lorsque je songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces passions comme on en a lorsque l’on est tout jeune, et dont on rit peu de temps après.
Du reste, il n’y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme Je vous l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés, je ne la reconnus pas.
Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître . je l'aurais devinée.
Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle; et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette séparalion avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul toucher de sa robe.
Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que J'étais encore amoureux, je me sentais plus fort
qu'autrefois, et dans mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi
la volonté de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.
Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à ce qu'il veut!
Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.
Elle était dans l’avant-scène du rez-dechaussée, et toute seule. Elle était changée, comme je vous l'ai dit, je ne relrouvais plus sur sa bouche son sourire indifférent.
Elle avait souffert, elle souffrait encore.
Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêlue comme en hiver et Loute couverte de velours.
Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.
Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me voir, et crut sans doute me reconnaitre, sans pouvoir positivement dire qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce charmant salut des femmes, erra sur
ses lèvres, pour répondre au salut qu’elle avait l'air d'attendre de moi; mais Jen y