ACTE 111, SCÈNE IV. G
fait en dehors de moi ; car il savait bien que s'il me l'eût offert, je l'eusse refusé.
DUVAL
Cependant vous n'avez pas toujours parlé ainsi.
MARGUERITE
C'est vrai, monsieur, mais alors je n'aimais pas.
DUVAL
Et maintenant ?
MARGUERITE
Oh! c'est autre chose; j'aime avec tout ce qu'une femme peut retrouver de pur dans le fond de son cœur, quand Dieu prend pitié d'elle et lui envoie le repentir.
DUVAL
Ah! voici les grandes phrases qni arrivent.
MARGUERITE
Ecoutez-moi, monsieur. Mou Dieu, je sais qu'on croit peu aux serments de femmes comme moi ; mais par ce que j'ai de plus cher au monde, par mon amour pour Armand, je vous jure que j'ignorais cette donation.
DUVAL
Cependant, mademoiselle, il faut que vous viviez de quelque chose.
MARGUERITE
Vous allez me forcera vous dire ce que j'aurais voulu vous taire, monsieur ; mais, comme je tiens avant toute chose à l'estime du père d'Armand, je parlerai. Depuis que je connais votre fils, pour que mon amour ne ressemble pas un instant à tout ce qui a pris jusqu'ici ce nom près de moi, j'ai engagé ou vendu une grande partie de ce que je possédais : cachemires, diamants, bijoux, voitures; et quand, tout à l'heure, on me dit que quelqu'un me demandait, j'ai cru recevoir un homme d'affaires, à qui je vendais les meubles, les tableaux, les tentures, tout le luxe que vous me reprochez. Enfin, et si vous en doutez, eh bien ! tenez, je ne vous attendais pas, monsieur, et par conséquent^ous ne pourrez croire que cet acte a été préparé pour vous, si vous en doutez, lisez cet acte. [Elle lui donne l'acte.)
DUVAL
Une vente de votre mobilier, à la charge de payer vos créanciers et de vous remettre le surplus. (La regardant avec émotion.) Mon Dieu ! me serais-je trompé ?
MARGUERITE
Oui, monsieur, vous vous êtes trompé, ou plutôt vous avez été trompé ; oui, j'ai été folle; oui, j'ai un triste passé ; mais pour l'effacer , depuis que j'aime, je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Oh! quoi qu'on vous ait dit, j'ai du cœur, allez! je suis bonne; vous verrez quand
vous me connaîtrez mieux... C'est Armand qui m'a transformée ainsi; il m'a aimée, il m'aime. Un peu d'amour rend à une femme sa chasteté perdue. Je suis si heureuse depuis trois mois ! Vous qui êtes son père, vous devez être bon comme lui ; je vous en supplie, ne lui dites pas de mal de moi ; il vous croirait, car il vous aime; et moi je vous respecte et je vous aime, parce que vous êtes son père.
DUVÀL.
Pardon, madame, de la façon dont je me suis présenté tout à l'heure, je ne vous connaissais pas, je ne savais pas tout ce qu'il y a de nobles sentiments en vous... J'arrivais irrité du silence de mon fils, et de son ingratitude, dont je vous accusais; pardon, madame.
MARGUERITE
Oh ! merci àa ces bonnes paroles, monsieur.
DUVAL
Aussi, est-ce au nom de ces nobles sentiments, que je vais vous demander, pour le bonheur de mon fils, un sacrifice plus grand encore que tous ceux que vous avez faits.
MARGUERITE
Mon Dieu!
DUVAL
Ecoutez-moi, mon enfant, et ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire.
MARGUERITE
Oh! monsieur, taisez-vous, je vous en supplie; vous allez me demander quelque chose de terrible, d'autant plus terrible que je l'ai toujours prévu ; je vous attendais ; j'étais trop heureuse.
DUVAL
Non, je ne suis plus irrité, nous causons comme deux cœurs honnêtes, ayant le même amour dans un sens différent, et jaloux tous les deux, n'est-ce pas, de prouver notre affection, de donner le bonheur à celui que nous aimons.
MARGUERITE
Oui, monsieur; oui, parlez.
DUVAL
Votre âme a des générosités inconnues à bien des femmes, aussi, est-ce comme un père que je vous parle, Marguerite, comme un père qui vient vous redemander le bonheur de ses deux enfants.
MARGUERITE
De ses deux enfants ?
DUVAL
Oui, Marguerite, de ses [deux enfants. Sachez ce qui m'amène auprès de vous: j'ai une fille, jeune, belle, pure comme un ange. Elh aime un jeune homme, et elle aussi, elle