ACTE III, SCÈNE IV
a fait de cet amour le rêve de sa vie ; mais elle a droit à cet amour. Je vais la marier; j'avais écrit tout cela à Armand, mais Armand, tout à vous, n'a pas même reçu mes lettres; j'aurais pu mourir sans qu'il le sût. Eh bien! ma fille, ma Blanche bien-aimée épouse un honnête homme, elle entre dans une Camille honorable, qui veut que tout soit honorable dans la mienne. Le monde a ses exigences, mon enfant, et surtout le monde de province ; si purifiée que vous soyez aux yeux d'Armand, aux miens même, par l'amour que vous éprouvez, vous ne l'êtes pas aux yeux d'un monde qui ne verra jamais en vous que votre passé, et qui vous fermera impitoyablement ses portes. La famille de l'homme qui va devenir mon gendre a appris la façon dont vit Armand; elle m'a déclaré reprendre sa parole, si Armand continuait cette vie... L'avenir d'une jeune fille qui ne vous a fait aucun mal peut donc être brisé par vous. Marguerite, au nom de votre amour, accordez-moi le bonheur de ma fille.
MARGUERITE
Que vous êtes bon, monsieur, de daigner me parler ainsi ! et que puis-je refuser à de pareilles paroles? Oui, monsieur, je vous comprends, et vous avez raison. Je partirai de Paris ; je m'éloignerai d'Armand pendant quelque temps. Cerne sera douloureux ; mais je veux faire cela pour vous, afin que vous n'ayez rien à me reprocher... D'ailleurs, la joie du retour fera oublier le chagrin de la séparation. Vous permettrez qu'il m'écrive quelquefois, et quand sa sœur sera mariée.
DU VAL
Merci, Marguerite, merci de cette intelligence de votre cœur ; mais c'est autre chose que je vous demande, mon enfant.
MARGUERITE
Autre chose ! et quepouvez-vous donc me demander de plus, grand Dieu!
DU VAL
Ecoutez-moi bien, Marguerite, et faisons franchement ce que nous avons à faire ; une absence momentanée ne suffit pas.
MARGUERITE
Vous voulez que je quitte Armand tout à fait?
du val.
Il le faut!
MARGUERITE
Oh ! jamais, monsieur; me séparer d'Armand, ce serait plus r qu'une injustice, maintenant, ce serait un crime. Vous ne savez donc pas comme nous nous aimons ; vous ne savez donc pas que je n'ai ni amis, ni parents, ni famille, et qu'en me pardonnant, il m'a juré d'être tout cela pour moi, et que j'ai enfermé ma vie dans la sienne? Vous ne savez donc pas, enfin.
que je suis atteinte d'une maladie mortelle, que je n'ai que quelques années à vivre, et que j'ai fait de mon amour l'espoir de ces années? Quitter Armand, monsieur, autant me tuer tout de suite.
DU VAL
Voyons, mon enfant, du calme et n'exagérons rien ; vous êtes jeune, vous êtes belle, et vous prenez pour une maladie la fatigue d'une vie un peu agitée; vous ne mourrez pas, heureusement, avant l'âge où l'on est heureux de mourir ; je vous demande un sacrifice énorme, je le sais, mais que vous êtes fatalement forcée de me faire. Ecoutez-moi ; vous connaissez Armand depuis trois mois, et vous l'aimez ! mais un amour si jeune a-t-il le droit de briser tout un avenir? et c'est tout l'avenir de mon fils que vous brisez en restant avec lui? Etes-vous sûre de l'éternité de cet amour? ne vous êtes-vous pas déjà trompée ainsi? Et si tout à coup, mais trop tard, vous alliez vous apercevoir que vous n'aimez pas mon fils, si vous alliez en aimer un autre? Pardon, Marguerite, mais le passé donne droit à ces suppositions.
MARGUERITE
Jamais, monsieur, jamais je n'ai aimé et je n'aimerai comme j'aime.
DUVAL
Soit ! mais si ce n'est vous qui vous trompez, c'est lui qui se trompe, peut-être. A vos âges, le cœur peut-il prendre un engagement définitif? Le cœur ne change-t-il pas perpétuellement d'affections? C'est le même cœur qui, fils, aime ses parents au delà de tout, qui, époux, aime sa femme plus que ses parents, et qui, père plus tard, aime ses enfants plus que parents, femmes et maîtresses. La nature est exigeante, parce qu'elle est prodigue ! 11 se peut donc que vous vous trompiez, voilà les probabilités. Maintenant, voulez-vous voir les réalités et les certitudes? vous m'écoutez, n'est-ce pas?
MARGUERITE
Si je vous écoute, mon Dieu !
DUVAL
Vous êtes prête à sacrifier tout à mon fils ; mais quel sacrifice égal, s'il acceptait le vôtre, pourrait-il vous faire en échange? Il prendra vos belles années, et plus tard, quand îa satiété sera venue, car elle viendra, qu'arrivera-t-il ? Ou il sera un homme ordinaire, et, vous jetant votre passé au visage, il vous quittera en disant qu'il ne fait qu'agir comme les autres ; ou il sera un honnête homme, et vous épousera, ou tout au moins vous gardera auprès de lui. Cette liaison, ou ce mariage, qui n'aura eu ni la chasteté pour base, ni la religion pour appui, ni la famille pour résultat, cette chose excusable peut-être uhez le jeune homme, le sera-t-elle chez l'homme mûr?Quelle