‹ La dame aux camélias; pièce en cinq actes, mêlée de chant. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852Chapitre 43 sur 71 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

ambition lui sera permise, quelle carrière lui sera ouverte, quelle consolation tirerai-je de mon fils, après m'être sacrîlié vingt ans pour son bonheur? Votre amour l'un pour l'autre n'est pas le fruit de deux sympathies puies, l'union de deux affections chastes; c'est la passion dans ce qu'elle a de plus terrestre et de plus humain, et elle est née du] caprice de l'un et de la fantaisie de l'autre ; bref, votre amour est un résultat et non une cause. Qu'en restera-t-il quand vous aurez vieilli tous deux? qui vous dit que les premières rides de votre front ne détacheront pas le voile de ses yeux, et que son amour ne mourra pas avec votre jeunesse ?

MARGUERITE

Oh ! la réalité !

DUVAL

Voyez-vous d'ici votre double vieillesse, doublement déserte, doublement isolée, doublement inutile? Quel souvenir laisserez-vous ; quel bien aurez-vous fait? Non, Marguerite, il y a des nécessités cruelles dans la vie, mais contre lesquelles on se brise si Ton veut les combattre. Vous et mon fils avez à suivre deux routes complètement différentes, que le hasard a réunies un instant, mais que la raison sépare à tout jamais. Dans la vie que vous vous êtes faite volontairement, vous n'avez pas prévu ce qui arrive. Vous avez été heureuse trois mois, ne tachez pas ce bonheur dont la continuité est impossible ; gardez-en le souvenir dans votre cœur; qu'il vous fasse forte, c'est tout ce que vous avez le droit de lui demander. C'est sévère, ce que je vous dis ; c'est cruel, ce que je réclame, mais c'est l'estime que j'ai pour vous qui me fait vous parier ainsi ; je veux devoir à votre raisonnement, à votre cœur, à votre affection pour mon enfant, le sacrifice que j'aurais pu demander à la force et à la loi. Un jour, vous serez fîère de ce que vous aurez fait, et toute votre vie, vous aurez l'estime de vous-même. C'est un homme qui connaît la vie qui vous parle , c'est un père qui vous implore. Allons, Marguerite ! allons mon enfant, prouvez-moi que vous aimez mon fils, et du courage !

marguerite, à elle-même.

Ainsi, quoi qu'elle fasse, la créature tombée ne se relè\era jamais! Dieu lui pardonnera peut-être, mais le monde sera inflexible! Au fait, de quel droit veux-tu prendre dans le cœur des familles une place que la pudeur seule doit y occuper?... Tu aimes ! qu'importe ? et la belle raison ! Quelques preuves que tu donnes de cet amour, on n'y croira pas, et c'est justice. Que viens-tu nous parler de cœur et d'avenir? Quels sont ces mots nouveaux ? Regarde donc la fange de ton passé ; quel homme voudrait t'appeler sa femme ; quel enfant vou-

drait l'appeler sa mère? Je ne vous en veux pas, monsieur, tout ce que je viens d'entendre, je me le suis dit bien des fois avec terreur; mais comme j'étais seule à me le dire, je parvenais à ne pas m'entendre jusqu'au bout, et à me fuir moi-même. Vous me le répétez, c'est donc bien réel. 11 faut obéir. Vous me parlez au nom de votre fils, au nom de votre fille, c'est encore bien bon à vous d'invoquer de pareils noms. Eh bien ! monsieur, vous direz un jour à cette belle et pure jeune fille, car c'est à elle que je veux sacrifier mon bonheur, vous lui direz qu'il y avait quelque part une femme qui n'avait plus qu'une espérance, qu'une pensée, qu'un bonheur dans ce monde, et qu'à l'invocation de son nom, cette femme a renoncé à tout cela, a broyé son cœur entre ses mains et en est morte ; car j'en mourrai, monsieur, et peut-être alors, Dieu me pardonnera-t-il.

DUVAL

Pauvre femme !

MARGUERITE

Vous me plaignez, monsieur, et vous pleurez, je crois; merci pour ces larmes, elles me feront forte... Vous voulez, monsieur, que je me sépare de votre fils, pour son repos, pour son honneur, pour son avenir ; que faut-il faire, ordonnez, je suis prête.

DUVAL

11 faut lui dire que vous ne l'aimez plus, madame.

marguerite, souriant avec tristesse.

11 ne me croira pas.

DUVAL

11 faut partir.

MARGUERITE

11 me suivra0

DUVAL

Alors...

MARGUERITE

Voyons, monsieur, croyez-vous que j'aime Armand... que je l'aime d\m amour désintéressé?

DUVAL

Oui, Marguerite.

Croyez-vous que j'avais fait de cet amour le rêve, l'espoir et le pardon de ma vie?

DUVAL

Oui, Marguerite, je le crois.

MARGUERITE

Eh bien ! monsieur, embrassez-moi une fois, comme vous

] embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul

vraiment chaste que j'aurai reçu, me fera victorieuse de mon

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