MADAME TRAFALGAR
Une journée tout entière s'est passée, et Violette n'a point aperçu son amant ; Grisgris n'est pas venu comme à l'ordinaire la chercher pour la mener promener ; elle reste chez elle, et pense que le lendemain il lui expliquera les motifs de sa conduite. Mais le lendemain une lettre arrive par la poste à l'adresse de m idame de Manfredonia. Violette, qui n'a jamais reçu de lettres, est fort étonnée que l'on connaisse le nom qu'elle porte à l'hôtel ; elle se hâte d'ouvrir le billet, voit qu'il est signé Grisgris, et lit :
« Ma chère Violette, ne m'attendez plus ; d'ailleurs, cher ange, les haisons formées par l'amour ne se it pas éternelles, la nôtre a duré trois mois, c'est assez. Je vous rends votre liberté, et reprends la mieriiit;
Vous êtes trop joUe pour qu'un autre ne s'empresse pas de vous consoler, si toutefois vous avez besoin de consolation. Adieu donc ! et sans rancune. Je me rappelle que je vous dois quelque argent ; dès que j'aurai fait bâtir mon théâtre, je m'empresserai de m'acquitter. »
La lecture de ce billet cause à Violette une vive émotion : son cœur se serre, ses yeux se remplissent de larmes, elle ne peut nv.îiii'Tendre que l'on cesse si vite d'aimer quelqu'un que Ton semblait adorer. Elle reste quelque temps stupéfaite, tenant le billet dans ses mains et ne voulant pas y croire ; elle relit pour se convaincre qu'elle ne s'est pas trompée, puis elle se laisse tomber sur un siège, en murmurant :
ce II m'aimait donc bien peu!... Trois mois! c'est assez, dit-il!... Ah! ce n'est pas comme cela que m'aimait Girofle !... »
C'était la première fois, depuis leur rencontre au bal, que le souvenir de Girofle se présentait à sa pensée; mais aussi c'était la première fois qu'elle éprouvait du chagrin.
Tout à coup Violette se lève ; elle met vivement un :hapeau, jette un manteau sur sa robe et sort en se disant : « Allons chez lui, je veux savoir pourquoi il me quitte, pourquoi il ne m'aime plus, ce que i'ai fait pour qu'il m'abandonne ainsi. »
Elle arrive rue Taitbout, retrouve la concierge qui a toujours l'air aussi revêche, et 'Murmure en regardant son chapeau :
— Diable ! il paraît qu'on a fait fortune !
— Madame, monsieur Grisgris est-il chez lui?... doit-il rentrer ? Il faut absolument que je lui parle...
— Monsieur Grisgris ? Dieu merci, nous n'avons plus ça dans notre maison. Il y a plus d'un mois qu'on l'a mis à la porte !
— Et sa nouvelle adresse, alors... il doit vous l'avoir donnée ?...
— Le plus souvent, pour que ses créanciers aillent l'y relancer !... Est-ce que ces farceurs-là donnentjamais leur adresse?... Quand ils en laissent une, elle est fausse ; mais, lui, n'a rien laissé.
Violette s'éloigne tristement, en se disant : « Que vais-je donc faire?... que devenir?. . . Jene m'inquiétais pas de mon sort... Je comptais sur lui... et je n'ai presque plus d'argent, encore une vingtaine de francs !... Et l'argent se dépense si vite à Paris ! Je n'ose pas aller voir Babiole, elle est fâchée contre moi parce qu'en dernier lieu j'allais au bal sans elle... Ah! si j'allais consulter Marjoleine, que je n'ai pas vue depuis que j'ai quitté mon magasin?... Je sais son adresse, elle l'a répétée assez souvent quand on devait envoyer chez elle... Rue de Provence... c'est, je crois, parici... Oui, allons dire à Marjoleine ce qui m'arrive, et lui demander ce que je dois faire. »
Violette trouve facilement la demeure de son ancienne connaissance. Elle entre dans une belle maison, demande madame Trafalgar, monte un large es-
calier, s'arrête au second et sonne à la porte qu'on lui a indiquée.
Une femme de chambre fort laide, plus large que
ute et qui a de la barbe, vient ouvrir.
— Madame Trafalgai' ?
— C'est ici.
'— Peut-on lui parler?
— Attendez... je ne sais pas si madame est visile... Votre nom?....
— Madame de Manfredonia.... ou bien Violette, plutôt..
— Gomme vous voudrez, ça m'est égal.
— Annoncez mademoiselle Violette tout simplement
Le laideron laisse Violette dans une antichambre où tout est ciré, frotté, reluisant, et qui annonce une maison bien tenue. On ne la fait pas attendre longtemps; c'est la grande Marj oléine qui arrive elle-même, enveloppée dans une belle robe de chambre de cachemire, et court à elle :
— Comment ! c'est toi, Violette ? Oh ! cette chère petite, je suis contente de te voir... Mais, viens donc...
ntre... tu vas admirer mon boudoir oui est un peu Pompadour !...
Violette suit son ancienne amie, qui lui fait traverser un salon fort bien meublé, et l'introduit dans un charmant boudoir décoré dans le style Louis XV, et enrichi de porcelaines, de chinoiseries très-recherchées; de tous côtés, des glaces reflètent votre
image, et des divans, des causeuses vous invitent au repos.
--Oh! comme c*est élégant ici! dit Violette en entrant dans le boudoir.
— Mais, oui, ça commence à être gentil... Cependant, il manque encore bien des choses... Ce cuistre de Bichetout est parfois dur à la détente, mais ce qu'il me refuse aujourd'hui je l'ai toujours plus tard. Et toi, voyons, ma petite Violette, assieds-toi là, près de moi, et conte-moites aventures; justement, Bichetout ne doit pas venir ce matin, et j'ai le temps de t'entendre ; car, s'il avait été ici, je ne t'aurais pas reçue : il n'aime pas qu'on nous dérange. Eh bien! nous avons donc fait nos farces?... Il paraît que nous recevions un petit amoureux dans notre
chambre? C'était pas mal pour commencer!
La Repiqué m'a conté tout cela C'était un
pierrot, et tu allais au bal toutes les nuits, est-ce vrai?
— Oh ! non, pas toutes les nuits... J'y suis allée plusieurs fois... c'est vrai. Que voulez-vous ! je m'ennuyais beaucoup dans ce magasin de corsets où je servais de montre, de mannequin !...
— Mais je ne te blâme pas, ma chère ; d'ailleurs, tôt ou tard, cela devait t'arriver... Bref, lu as suivi ton pierrot. Eh bien! est-il riche, cet oiseau-là? Qu'est-ce que tu en as fait? S'est-il conduit gilamuitMil? t'a-t-il mis dans tes meubles?... Tu as les yeux rouges, tu pleures ! Il y a donc déjà de la brouille
entre vous?... Mais ça se raccommodera î... Et puis, vois-tu, il ne faut pas pleurer pour un homme... ces messieurs n'en valent pas la peine ! Voyons, ne pleure plus et conte-moi tout.
Violette fait à son amie le récit de sa liaison avec Grisgris, de tout ce qui s'est passé entre eux, puis, enfin, de la manière dont ce jeune homme vient de la quitter; et elle termine en lui montrant la lettre qu'il lui a écrite.
Madame Trafalgar examine la lettre et s'écrie :
— Grisgris ! Oh ! mais, je connais ce merle-là... et cette écriture, si joliment moulée qu'on dirait d'une gravure !... Oui, j'ai reçu de lui un billet doux, après une polka à la Closerie des Lilas, où il était tombé amoureux de moi. Un petit, assez joli garçon, brun, petites moustaches noires, bouche en cœur...
— C'est cela, oh ! c'est bien cela I...
— Mais je l'ai joliment envoyé promener, ce monsieur ! Il n'a jamais le sou... Un rat, qui se fait payer par les femmes!... Fi! nous leur donnons un di'ôle de nom à ces messieurs-là !...
— Il dit qu'il doit avoir des millions, et qu'il fera bàlir un théâtre...
— Tu as donné là-dedans, toi, pauvre innocente ? Il aura peut-être un théâtre en toile, comme Guignol, et ce sera lui qui fera Polichinelle !
— Vous croyez donc qu'il ne reviendra pas me rapporter l'argent qu'il me doit ?
~ Te rapporter ce qu'il te doit !... Ces messieurs-
LA DAiME AUX TROIS COHSETS ^J03
là lie valent pas les caniches, ils ne rapportent jamais ! C'est fini, tu ne le verras plus !... Ah ! dame ! ma petite, tu n'as pas suivi mes conseils ; je t'avais dit : « N'écoute pas les jeunes gens, il ne faut former une liaison qu'avec un homme raisonnable, un homme sérieux... » Et quand je dis sérieux, ne va pas croire que je veux te parler d'un croque-mort ! Un homme sérieux, cela signifie quelqu'un qui nous fait une i)osition, qui paye notre terme, notre marchande de modes, notre couturière ; enfin qui ne nous laisse manquer de rien...
— Et puis qui soit joU garçon, qui nous plaise !...
— Ah ! ma chère, si tu tiens à ces bagatelles-là, tu ne rouleras pas carrosse !... Tu vois bien, voilà Bichetout, il n'est pas jeune, il n'est pas beau, il n'est pas spirituel ! mais je m'en fiche pas mal !
— Vous l'aimez tel qu'il est ?
— L'aimer ! le plus souvent ! C'est son argent que j'aime... C'est sa fortune qui me donne dans l'œil.
— Que vais-je donc devenir?... Je n'ai presque plus d'argent, et dans trois jours il me faudra payer ma quinzaine d'avance... trente francs à mon hôtel!... Je n'en ai plus que vingt-rin(i...
— Oui, mais tu as une jolie montre pendue à ton cou... On la met en plan, ça fait de l'argent...
— Ma montre?... Ah! je ne voudrais pas la vendre... elle mo vient de Girofle, qui m'aimait tant !... Pauvre (iirollé !... comme je fai maltraité à ce bal... pour défendre ce })erfide Grisgris !
— Que ta montre te vienne de Girofle ou de Girofla, c'est toujours une ressource, parce que, vois-tu, Violette, ne compte pas sur moi pour te prêter de l'argent, je n'en prête à personne, c'est une règle de conduite que je me suis tracée, et dont je ne m'écarterai pas. Je me suis dit : « Quand on prête aune de ses amies, au bout de quelque temps on lui redemande son argent, elle ne vous le rend pas, et elle ne vient plus vous voir, on est brouillées ; si, au lieu de ça, vous refusez de lui prêter, ça la fâche, elle ne vient plus vous voir, on est également brouillées. Puisque des deux façons on est brouillées, j'aime mieux celle qui ne me fait pas perdre mon argent.
— Mais je n'ai jamais eu l'intention de vous demander de l'argent, je ne veux que des conseils.
— Oli ! pour des conseils, tant que tu en voudras, et je me flatte...
Madame Trafalgar n'achève pas sa phrase, car un monsieur vient de se faufiler comme en tapinois dans le boudoir, et cela lui a coupé la parole. Ce personnage, qui peut avoir une cinquantaine d'années, mais qui est mis comme un jeune homme, est petit, maigre, et ses jambes forment le cerceau; quant à sa figure, elle est laide et commune, mais il tâche de la rendre agréable en souriant souvent.
— Gomment ! c'est vous, Bichetout ! s'écrie madame Trafalgar, vous, ce matin ! Mais vous ne deviez venir que ce soir!... vous aviez affaire à Ghaillot aujourd'hui !...
LA DAMIC AL'X T 11 OIS CORSETS i>05
— Oui, mais l'affaire de Chaillot a été remise a un autre Jour; alors je suis venu pour vous surprendre... Eh ! eh!.,. Ah ! si vous aviez été avec un galantin... vous étiez pincée !... Eh ! eh !
TouL en parlant, ce monsieur considérait Violette, et ses yeux exprimaient le plaisir qu'il prenait à la voir. Justement, ce jour-là, Violette portait le corset (jui la rendait si svelte, si mince, qui lui faisait une taille admirable, et c'était particulièrement cela que M, Bichetout recherchait chez les femmes. Quant à cet avantaii^e se joignait une charmante figure, on ne pouvait manquer de faire sa conquête. Aussi ne se lassait-il pas de contempler la jolie personne qu'il voyait pour la première fois.
Mais Marj oléine, qui est fort mécontente que son entre teneur se trouve avec Violette, et qui remarque déjà combien ses yeux s'animent en la regardant, répond avec humeur :
— Mon cher ami, je n*aime pas les surprises, moi, à moins que ce ne soient des cadeaux. D'abord, si j'avais été en tète-à-tête avec un galantin, comme vous dites, soyez bien sûr qu'on ne vous aurait pas laissé entrer. Mais, vous le voyez, je causais avec une ancienne amie... qui me contait ses peines de cœur... Comme elle m'a tout conté, c'est tini; elle va s'en aller...
— Kt pourquoi donc renvoyer si vite madame ? dil Bichetout en faisant l'agréable. Pourquoi mon arrivée la ferait-elle partir?... Je serais désolé d'interrompre
votre causerie. . . Continuez comme si je n'étais pas là ,..
— Nous savons ce que nous avons à faire, rriOn cher, et cela ne vous regarde pas !... Adieu, Violette! adieu, ma petite ! porte-toi bien, et souviens-toi de ce que je t'ai dit...
Violette, presque honteuse des yeux que lui fait ce monsieur qui vient d'arriver, reprend et remet son châle, en disant :
— Adieu, madame Trafalgar!... Je me souviendrai de vos conseils... je tâcherai de trouver un homme sérieux... Mais, c'est égal... je ne sais pas ce que je vais devenir... j'ai bien du chagrin !...
— Ça se passera... ça se passera !... Va te promener, il fait beau...
— Si, par hasard, vous vouliez me voir, vous savez que mon hôtel est rue Montmartre, près de la rue du Croissant; vous demanderiez madame Manfredonia...
— Oui, oui, c'est bien, adieu !...
La grande Marj oléine poussait toujours Violette dehor.-i, si bien que celle-ci trouve à peine le temps de faire une révérence à M. Bichetout, qui lui fait des yeux flamboyants et se permet même de lui envoyer un baiser lorsque madame Trafalgar a le dos toui'né.
M. BICHETi UT.
Violette est retournée chez elle, assez mécontenie de l'empressement avec lequel madame Trafalg-ar l'avait mise à la porte, et trouvant fort singulier que ce monsieur qu'elle voyait pour la première fois se permît de lui envoyer des baisers.
Elle s'informe si, en son absence, son soi-disant cousin Grisgris n'est pas venu la voir. Mais il n'a point reparu. La journée s'écoule sans que personne vienne troubler la solitude de Violelte, qui commence à s'inquiéter sérieusement de son avenir, et regarde tristomenl sa montre, ce présent qui lui rappelle ce jeune homme qui l'aimait si sincèrement ; il lui en coûterait de s'en séparer, et pourtant elle voit arriver le mon:ent où cette ressource lui sera indispensable.
Le lendemain s'écoule comme la veille ; ma s^ le jour suivant, comme Violette allait sortir pour se n adre chez un bijoutier savoir ce qu'on lui donnerail .'e sa montre, la servante de l'hôtel lui apporte une lettre, adressée à madame Manfredoiiia.
Violette ne doute pas que la lettre ne lui vienne «.'e Grisgris, quoique ce ne soit pas son écriture ; elle se hâte de l'ouvrir, et lit :
« Belle dame, quand ou est aussi johe, quand on possède une taille comme la vôtre, on ne doit point se livrer au chagrin. On vient de louer et de meubler pour vous un petit appartement au second, rue Chariot, 43, au Marais. Veuillez en prendre possession sur-le-champ ; vous y trouverez tout ce qui peut vous être agréable, et plus tard l'auteur de ce billet ira vous y présenter ses hommages. Le logement est loué au nom de madame Manfredonia ; la concierge vous en remettra la clef. Le terme est payé d'avan ce. »
Il n'y a pas de signature à cette lettre, mais Violette se dit :
a Certainement, c'est Grisgris qui a voulu me faire cette surprise-là. J'étais bien sûre, moi, qu'il ne m'avait pas abandonnée tout à fait... Il était sans argent, mais sans doute il aura touché les milhons qu'il attendait, et il s'empresse de me dédommager du chagrir qu'il m'a causé. Ah! que je suis contente !... Hâtonsnous d'aher à notre nouveau logement, rien ne me relient ici. >
LA DAME AUX TKOIS CORSETS t>09
Et, faisant à la hâte quelques paquets de ses elîets, prenant ses cartons à chapeaux, Violette dit adieu à son hôtesse, monte en fiacre et se fait conduire à i'adresse qu'on hii a indiquée.
La maison est convenable, la portière polie, et dès que Violette lui a dit : «Je suis madame Manfredonîa,» elle s'empresse de lui présenter une clef, en s'écriant:
— Je vous attendais, madame ; votre appartement est tout prêt ; je vais avoir l'honneur de vous monter vos paquets et vos cartons. Baloche, fais attention à la loge.
Baloche est un petit garçon de sept ans qui est en train d'apprendre à son chien à faire le mort, et qui se contente de répondre :
— Aragon, si tu remues, tu verras !
L'appartement est au second ; il se compose de trois
petites pièces : une salle à manger, un petit salon et une chambre à coucher. Tout cela est meublé bourgeoisement ; la chambre à coucher a cependant une étagère chargée de jolies chinoiseries comme il y en avait dans le boudoir de madame Trafalgar.
La portière a posé ses paquets. Violette la retient:
— Madame, quand a-t-on loué pour moi ce logement?
— Avant-hier, madame, et, hier, on a lait apporter les meubles.
— Vous avez vu la personne ipii a fait arranger tout cola?...
— Oui, madame, j'ai ou l'Iioiuieur de voir ce m^n-
sieur, qui a voulu absolument payer le terme d'avance, quoique ce ne soit pas l'usage ici.
— C'est un jeune homme, n'est-ce pas?
— Hum!... pas tout à fait!... C'est un jeune homme déjà âgé...
— Il s'appelle Grisgris, n'est-ce pas ?
— Ce monsieur ne m'a pas dit son nom ; il n'a donné que le vôtre, madame... Violette de Manfredonia.
— A-t-il dit quand il reviendrait ?
— Non, madame.
— C'est bien, merci.
Restée seule, Violette examine, regarde partout ; en ouvrant un joli secrétaire, elle trouve dedans un petit rouleau de papier sur lequel est écrit : « Pour madame Manfredonia. » Elle se hâte de défaire le rouleau, qui renferme vingt-cinq napoléons. Elle pousse un cri de joie, compte ses pièces et se dit : « Cinq cents francs ! cela fait cinq cents francs ! Voilà bien la preuve que tout cela vient de Grisgris ; il me rend l'argent qu'il m'avait emprunté... il me rend même un peu plus! Marj oléine qui disait que les hommes ne rapportaient jamais ? Parce qu'elle est en colère que j'aie un amant jeune et gentil, tandis que le sien est vieux et vilain ! »
Violette est redevenue joyeuse, heureuse ; pluu de regrets, plus d'alarmes pour l'avenir ; Grisgris ne la laissera jamais manquer de rien. Elle admire son nouvel appartement, se promène de chambre en chambre;
LA DAME AUX TUOlS OORSiri'S 211
jamais encore elle ne s'était vue si bien logée. Après avoir tout vu, elle appelle sa portière, qui lui a déjà dit qu'elle était à ses ordres, et, si elle le voulait, ferait son ménage tant qu'elle n'aurait pas de domestique; la portière s'empresse de monter. Violette la charge de lui faire apportera dîner, lui donne une pièce d'or, en disant : « Quand elle sera dépensée, vous me le direz, et je vous en donnerai d'autres, d
Cette manière d'agir donne à la portière la plus haute idée de sa nouvelle locataire ; ce diabl.^ d'argent jette toujours de la poudre aux yeux ! Il fait faire souvent des sottises à des gens d'esprit, comment ne tournerait-il pas la tête à des sots !
Violette dîne très-bien, puis elle attend Grisgris. Elle se dit : « Il viendra ce soir, il viendra s'excuser de m'avoir causé de l'inquiétude et du chagrin... et je lui pardonnerai bien vite. »
Mais la soirée s'écoule, et celui qu'on espérait ne vient pas. Violette se couche, en disant : «C'est probablement son tliéâtre qui l'empêche de venir; à présent qu'il est riche, il a sans doute trouvé une place pour le faire bâtir... Il ne viendra que demain. »
Le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, au heu de Grisgris, c'est ^I. Bichetout qui se présente chez Violette, encore plus élégant (jue chez Marj oléine, mais toujours aussi laid. Violette ouvre de grands yeux en reconnaissant le monsieur qu'elle a vu chez madame Trafalgar,et demeure toute saisii? lorsque la concierge qui l'introduit, lui dit ;
'il2 LA DAME AUX TROIS COHSEÏS
— Madame, voilà le mojisieur qui vous a loué cet appartement.
M. Bichetout s'approche de la jolie fille en lui faisant force saints, accompagnés de sourires, et Violette, toute émue, toute consternée, lui dit :
— Quoi, monsieur, c'est vous qui avez loué ce logement ?
— Oui, charmante dame! Est-ce que vous ne Taviez pas deviné?
— Oh ! non, par exemple !... Et cette lettre que j'ai reçue?...
— Elle est de moi; je ne l'avais pas signée par prudence... Il faut toujours être prudent dans ses relations galantes...
— Mais, cet argent... ces cinq cents francs que j'ai trouvés dans ce secrétaire, monsieur?...
— Eh bien ! bêla: ge, ce n'est qu'un faible à-compte sur ce que je prétends vous offrir pour vos dépenses journalières...
— Mais, monsieur, à propos de quoi me faites-vous ces cadeaux, me donnez-vous tout cela?... Vous ne m'avez vue qu'une fois à peine !...
— C'est bien assez pour vous apprécier, jolie Violette. J'ai vu votre taille divine... j'ai été ébloui... Le peu que j'ai entendu m'en a suffisamment appris sur votre position... Pauvre petite chatte qui ne savait que devenir ! Vous avez dit votre adresse, il m'a été facile devoustrouver...etjevous ai bien vite fait quitter votre hôtel pour que d'autres ne vous y trouvent
LA DAMK AUX TROIS COU S I-: I S tM 3
plus... Eh! eh !... on sait conduire ces intrig-ues-là... Violette commence à comprendre les intentions de ce monsieur, et cela ne lui est nullement agréanle ; elle reste tout interdite devant lui. M. Bichetout la conduit à un fauteuil dans letiuel il la fait asseoir, puis il prend une chaise et se met près d'elle, toujours d'un air gracieux, affectant la plus excessive politesse. La jeune fille se tait, elle ne sait que dire à ce monsieur qui lui déplaît beaucoup ; celui-ci, voyant qu'elle ne souffle pas mot, tâche, au bout d'un moment, de renouer la conversation.
— Je vous ai acheté ce meuble et ces rideaux en ponceau, parce que le ponceau est une belle couleur et qui sied bien aux femmes... Est-ce que vous auriez préféré l'orange? Vous ne répondez pas?...
— Ah ! pardon, monsieur ! Qu'est-ce que vous me disiez?
— Je vous demandais si la couleur de ce meuble vous plaisait?...
— Oh ! monsieur, la couleur m'est indifférente ! —- Ces petites potiches. . . ces chinoiseries sont-elles
de votre goût?... C'est assez original, n'est-ce pas?...
— Oui, monsieur.
— Enfin, cet appartement vous plaît-il?
— Il est trop grand pour moi seule...
— Soyez tranquille, je viendrai vous y tenir romgnie... vous visiter souvent...
— Oh I ce n'est pas la peine de vous déranger, onsieur !
— Elle est ravissante! Me déranger; mais cela m'arrangera, au contraire...
Violette se tait et soupire. Un nouveau silence s'établit ; M. Bichetout prend une prise de tabac, et dit enfin :
— Aimez- vous les chats?
— Les chats? Oui, monsieur, assez.
— Je vous en aurai un, un bel angora blanc... cela amuse, cela fait société. Et les oiseaux... aimez-vous les serins ?
— Je n'y tiens pas, monsieur.
— Il y en a de très-savants... Et les pierrots, les aimez-vous?...
Au mot de pierrot, Violette porte son mouchoir sur ses yeux pour cacher ses larmes. M. Bichetout, fort surpris de la voir pleurer, s'écrie :
— Qu'avez-vous?... Vous avez donc perdu un pierrot que vous aimiez beaucoup ?
— Oh ! oui, monsieur !...
— Calmez-vous, je vous en apporterai un qui fait le mort à ravir?... Je veux tout faire pour vous être agréable...
En disant cela, ce monsieur veut prendre la main de Violette ; celle-ci la retire vivement et dit :
— Monsieur, Marjoleine... non, je veux dire, madame Trafalgar sait-elle tout ce que vous faites pour moi 9
— Ohî... par exemple!... elle qui esl jalouse comme une panthère!... Mais il n'y a pas à craindre
LA DAMK AUX TROIS COUSKTS 215
qu'elle en sache rien ! C'est pour cela que je vous ai loué un appartement au Marais ; elle loge dans la Chaussée-d'Antin. Vous êtes fort loin l'une de l'autre... vous ne vous rencontrerez jamais!... Oh! je suis un finaud, je pense A tout 1...
— Mais, monsieur, je ne veux pas causer de la peine à votre maîtresse !... Je ne veux pas que vous la quittiez pour moi !
— Ne vous inquiétez pas de tout cela, bel ange, je sais conduire ma barque... Ce n'est pas la première infidélité que je lui fais... et... Mais, comme vous soupirez ! Auriez-vous mal à l'estomac ?
— Non, monsieur ; mais j'ai bien mal à la tête, j'ai la migraine.
— Alors il faut prendre du thé et du repos... Je vous laisse ; je ne pourrai pas vous voir demain, parce que je vais à Ghaillot, où j'ai des ouvriers, une fabrique, et il ne faut pas négliger ses affaires... car ce sont les affaires qui font gagner de l'argent, eh ! eh !... et avec de l'argent on a tout ce qu'on veut... eh ! eh !... Au revoir ! belle dame ! J'espère, aprèsdemain, vous trouver débarrassée de-cette migraine...
M. Bichetout fait un gracieux salut à Violette, lui sourit jusqu'à la porte et s'en va.
a Mon Dieu ! est-ce que c'est là ce c|u'on appelle un homme sérieux ! se dit alors Violette. Mais jamais |e n'aimerai cet homme-là... oh! jamais !... Et moi qui croyais que tout ce qui est ici me vcnnif de Orist?ris l... Ah! comme je m'abusais !... h
La jeune fille ne rit plus, ne chante plus; elle est devenue triste et pensive. La portière, étonnée de ce changement d'humeur, demande à sa nouvelle locataire si elle désire quelque chose, en ajoutant qu'elle est prête à aller au bout de Paris pour lui être agréable. Violette lui répond qu'elle ne désire rien, mais qu'elle s'ennuie, ce qui est bien pis que de désirer quelque chose.
Le lendemain, pour essayer de se distraire, Violette sort et va se promener sur les boulevards. Arrivée à la place de la Bastille^ elle entend de la musique et voit beaucoup de monde rassemblé : cette musique, qui frappe singulièrement son oreille, se compose seulement d'un orgue et d'un piston ; mais le piston joue fort bien, et l'orgue l'accompagne sans lui nuire.
Chacun de ces instruments rappelle à Violette des souvenirs qui ne sont pas bien vieux. Elle trouve que les sons de l'orgue sont semblables à ceux de l'instrument qu'on lui avait donné, et dans la manière dont on joue du piston elle croit aussi reconnaître le jeu de Girofle. Quelque chose lui dit que celui qui l'aimait tant est là. Elle s'avance, et, cachée par plusieurs personnes, peut apercevoir les deux musiciens... Elle avait bien deviné : c'est Girofle et son frère qui sont là. Girofle, pâle, changé, amaigri, et qui, en jouant de son piston, conserve un air sombre et ciiagrin ; Benoît, (jui supporte avec peine son orgue gur son genou, et, tout en tournant sa manivelle,
regarde son frère et lui sourit pour lui donner du courage.
Violette se sent vivement émue à la vue de l'éla
auquel par sa faute sont réduits les deux frères ; elle
raint qu'ils ne l'aperçoivent; elle s'éloigne et rentre
Dien vite ciiez elle, le cœur gros et plus triste encore
ju'elle n'était partie.
En effet, la position des doux frères n'était pas brillante : à la suite du bal dans lequel il avait vu Violette en colombine et au bras d'un jeune homme, Girofle, désespéré, avait été longtemps incapable de rien faire. Tant qu'il avait cru que celle qu'il aimait élait sage, l'espérance l'avait soutenu, son amour se flattait toujours de triompher; maintenant toutes ses illusions étaient détruites : Violette en aimait un autre, elle courait les bals, elle ne gardait plus aucune retenue :' tout espoir était perdu pour lui. Le pauvre Benoît avait essayé vainement de le consoler ; Girofle voulait mourir, puis il voulait fuir sur-le-champ cette ville dans laquelle Violette s'était perdue. Benoît ne demandait pas mieux que de ({uitter Paris, où il ne trouvait pas d'élèves, même p.iriui les épiciers, où les noces à l'orgue devenaient rares ; mais alors, quand il disait à son frère :
— Viens, mon ami, partons, je suis prêt; quittons cette ville où lu es si malheureux, où tu n'as plus aucun bonheur à espérer ; retournons à Saint-Joanaux-Bois; tu te referas jardinier, et moi je reprendrai une cla^si' ; nous vivrons tranjuilcs, sans ê(re obli-
gés de courir sans cesse les rues pour gagner avec peine notre vie... Partons, nous serons plus heureux là-bas qu'ici.
Mais alors Girofle n'était plus décidé ; il avait changé d'avis... Il sentait bien que son frère avait raison, et, pourtant, quelque chose le retenait toujours à Paris... Il répondait à Benoît :
— Oui, nous partirons dans quelques jours... Puis il se disait :
— Si je quitte Paris, je ne la rencontrerai plus !
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