LE CHAT PROTECTEUR
Violette a cru pendanl toute la soirée entendre cet orgue et ce piston qu'elle a reconnus sur la place de la Bastille. Cette musique, eu lui rappelant son existence au vill/'.pre et l'amour sincère de Girofle, a pénétré jusqu'au Tond de son amo et, pou^'la première ibis, lui a fuit éprouver comme des remords. Elle se dit que Girofle ne doit plus l'aimer depuis qu'il l'a vue au bal avecGrisgris, et, quoiqu'elle ait toujoui's repoussé son amour, elle se sent chagrine de l'avoir perdu, Cai' les feiumes sont ainsi faites : même lorsqu'elles n'aiment plus, elles ne veulent pas qu'on cesse de les aimer.
M. Hiv^hetout avait annoncé sa visite pour le lendemain, et cette attente ne causait à la jemie lUle que
de l'ennui et presque de l'effroi. Elle avait été plus d'une fois sur le point de dire à sa portière : « Quand ce monsieur reviendra, annoncez-lui toujours que je n'y suis pas. » Puis elle avait réfléchi que ce serait ]jien malhonnête de ne point recevoir les visites de cet homme sérieux qui lui avait loué un si joli logement et faisait tout son possible pour lui être agréable. Elle se disait : « Par exemple, il aura beau faire, il ne me plaira jamais, il ne sera jamais mon amant ; mais s'il veut se contenter de venir causer avec moi, je ne le mettrai pas à la porte. 35
M. Bichetout ne manque pas de venir comme il l'avait annoncé; toujours tiré à quatre épingles et habillé en gandin; toujours la parole mielleuse et le sourire sur les lèvres ; mais sa vue assombrit sur-lechamp les traits de Violette. Elle a peine à cacher Teiinui qu'il lui inspire, et se retranche encore dans sa migraine, qu'elle prétend ne l'avoir pas quittée depuis deux jours.
M. Bichetout se montre très-affligé de trouver sa nouvelle connaissance malade : il passe en revue tous les remèdes qu'on lui a indiqués pour guérir la migraine, et, voyant que le front de Violette ne s'éclaircit pas, s'éloigne en lui disant :
— J'espère que, demain, je vous trouverai mieux. Le lendemain, il apporte sous son pardessus un
joU chat tout blanc, à longs poils, qu'il dépose aux pieds de madame Manfredonia, en lui disant :
— Voilà un petit esclave que je vous offre... voyez
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comme il est joli! Il se nomme Philoclès. .. c'est ii:i nom éiryptien... Les Épryptiens adoraient les chats ; mais vous aurez le droit de lui donner le nom <[\\c vous voudrez. Il est très-doux quand il connaît ie» personnes, et ne griffe que lorsqu'on lui déplaît.
Violette caresse le chat, qui veut bien rester sur SOS genoux. M. Bichetout s'informe de la santé de la jeune femme, lui demande encore si elle est satisfaite de son ameublement, si elle n'y veut rien cliangcr. Violette le remercie et n'est pas fâchée d'avoir le chat à caresser, pour dissimuler l'ennui que lui cause la conversation de ce monsieur. Cette conversation languit beaucoup. Bichetout qui, souvent, ne trouve rien à dire, essaye alors de prendre les mains de Violette ; mais celle-ci les retire vivement. Une fois cependant il est parvenu à en saisir une ; mais Philoclès lui enfonce ses griffes dans le bras, et notre séducteur lâche bien vite la main qu'il tenait, en s'écriant :
— Ah ! bigre!... on m'avait dit qu'il ne griffait jamais !...
— C'est que vous ne lui i)laisez pas apparemnienl? répond Violette en riant.
M. Bichetout murmure :
— Mais, aussi pourquoi ètes-vou ^ si sauvage ?. .. On ne peut pas vous toucher... vous êtes trop sauvage...
— Pourquoi vouUez-vous me prendre la main, monsieur ?
— Pourquoi... Mais parce quj... vous devez hlcn
penser... Enfin, il faudra pourtant vous apprivoiser! M. Bic!:elout ii'ose pas renouveler sa tentative, parce que son bras lui fait très-mal, et il pj-en'l congé de Violette, en se disant :
— J'ai eu bien tort de lui donner ce chat !... (juelle mauvaise idée j'ai eue làJ
Plusieurs jours se passent ainsi : Bichetout vient chez Violette dans la journée, et lorsque celle-ci l'entend arriver, elle s'empresse de prendre Philoclès et de le garder sur ses genoux. Bichetout, ennuyé de ne faire aucun progrès près de celle qu'il regardait d'avance comme sa maîtresse, essaye une fois de lui dérober un baiser ; mais alors c'est sur une joue que le chat applique ses griffes. Le séducteur a la figure abîmée; il est furieux contre Philoclès, et veut qu'on le mette à la porte ; mais Violette prend la défense de son chat, et dit :
— C'est vous qui me l'avez donné, monsieur, et j*y tiens trop pour jamais m'en séparer.
Cependant un homme sérieux, un homme d'argent ne veut jamais avoir fait des dépenses en pure perte. Bichetout, qui n'a encore recueilli que des coups de griffes, se dit un jour :
a Cette petite a continuellement ce monstre de chat sur ses genoux quand j'arrive; elle sait que c'est toujours sur les deux heures que je vais la voir, changeons mon heure, et je gage qu'elle ne tiendra pas M. Philoclès dans ses bras.
En effet, le lendemain sur le midi, Bichetout ai'rive
chez Violette et le chat n'est pas là. En voyant entrer ce monsieur qu'elle était loin d'attendre si tôt, la johe fille se trouble, se lève , appelle Philoclès, le cherche de tous côtés ; mais son défenseur habituel était allé courir dans la maison, et M. Bichetout, heureux du succès de son idée, s'empresse de prendre la main d^ Violette et de la conduire devant une causeuse, où il la fait asseoir et se place près d'elle, en lui disant :
— Oh ! cette fois, ma mignonne, ce maudit chat ne sera pas là pour me griffer... et j'arriverai à mon but !
— Que voulez-vous donc, monsieur?
— Mais vous embrasser d'abord, douce amie! et puis, ensuite... nous verrons...
— Mais si je ne veux pas que vous m'embrassiez, moi?
— Oh ! mon bel ange, ce serait par trop sauvage... quand on reçoit les présents d'un homme, ce n'est pas pour lui tenir rigueur...
— Je ne vous avais rien demandé, moi !... Reprenez-les, vos présents... Je ne vous aime pas, monsieur... au contraire...
— Allons, allons, ne soyez pas si méchante !... Moi, je vous adore !...
En disant cela, Bichetout, qui devient audacieux, veut prendre Violette dans ses bras ; mais la jeune fille était forte , vigouieuse ; elle se souvenait encore de ses luttes au village, et c'est elle qui, repoussanl Bichetout, renv(Me avec violence rouler à ses pieds
Avant que ce monsieur ait eu le temps de se relever, la porte de la chambre à coucher est ouverte d'un seul coup de pied, et une femme entre, furieuse, haletante de colère, qui s'écrie, en voyant le tableau. qui est devant ses yeux :
— Violette !... c'était pour Violette qu'il me trompait ! ... Ah ! la traîtresse ! ... Ah ! le gredin ! ... Ah 1 ma petite... tu viendras chez moi pour m'enlever mon amant, et tu crois que je le souffrirai !... Tu vas voir de quel bois je me chauffe 1...
En reconnaissant madame Trafalgar, Violette, d'abord toute saisie, veut ensuite lui répondre, lui expliquer qu'elle n'a rien fait pour attirer chez elle M. Bichetout, dont, au contraire, elle repoussait l'amour ; mais Marjoleine ne lui laisse pas le temps de parler: déjà elle a saisi une chaise avec laquelle, frappant à tort et à travers autour d'elle, elle casse les meubles, les porcelaines, les chinoiseries, les glaces, en s'écriant :
— Tiens ! voilà pour t'apprendre à recevoir des cadeaux de Bichetout !... Tiens! voilà comme je les arrange, tes meubles !... Ah ! on te donne un appartement... Ah ! on te loge au Marais... Affreux scélérat !... En voyant ta figure toute griffée, je me suis doutée qu'il y avait une intrigue sous jeu, et on a cru que je ne découvrirais pas ma rivale ! Mais je l'aurais trouvée au fm fond de l'enfer!... Ce monsieur... il lui faut une autre maîtresse ; il ne se contente pas de moi!... Ça fait pitié, ma parole!... Et mademoiselle
LA DAME AUX TROIS COnSETS 223
vient chez moi enjôler mon monsieur !... Tu crois donc que c'estpour ça que je t'ai fait venir de ton village !... Vlan! vlan! ramasse ta toilette... Et toi, tu vas rece voir ton affaire !...
Madame Trafalgar, brandissant toujours sa chaise, s'approcliait de Violette pour l'en frapper ; mais la glace de la toilette qu'elle venait de briser avait sauté en éclats, et l'un des murc^'aux avait blessé la jeune fille sous l'œil droit. Le sang" coule de la blessure, et cette vue arrête Marjoleine, qui jette alors sa chaise de côté, en disnnt :
— En voilà assez!... Elle a son compte !...
Puis, regardant de tous côtés dans la chambre, elle y cherche en vain Bichetout : celui-ci, aussitôt l'entrée de sa redoutable maîtresse, s'était sauvé en se faufilant sous les meubles.
— Ah! il a fui... la canaille! s'écrie madame Trafalgar, après s'être assurée que Bichetout n'est plus dans l'appartement ; mais, il aura beau faire, je le retrouverai, et il aura sa danse aussi 1
MADAME tîE BOUCÎÎEROSE.
La portière, qui avait entendu beaucoup de tapage choz madame Maiifredonia, s'empresse de monter dès qu'elle a vu partir madame Trafalgar. Elle reste touto saisie en voyant les débris de meubles et de porcelaines joncher l'appartement, et Violette qui pleure, avec sa figure ensanglantée.
— Ah! mon Dieu! que s'est-il donc passé ici?... Tout est brisé... et vous êtes blessée, madame, vous avez la figure coupée !...
— Oui, je le sens bien!...
— C'est cette femme... cette furie qui vous a assassinée !... Mais il fallait crier à la garde... appeler les voisins...
— Oh 1 ce n'était pas la peine... Elle n'aurait écouté
LA DAME AUX TROIS COhSETS 227
personne, puisqu'elle n'a pas voulu m'enlendre, moi !
— C'est donc votre ennemie mortelle, cette femme-là?
— Mais, non, c'est une ancienne amie au contraire, c'est elle qui est en partie cause que je suis venue à Paris.
— Et elle vous a donné un coup de poignard dans la joue!
— Mais non, c'est un morceau d'une glace qu'elle a cassée qui m'a atteinte et m'a blessée.
— Il faut mettre là-dessus du sparadrap, du diachylon et du taffetas d'Angleterre.
— Tant de choses que cela, vous croyez?
— Oui, mademoiselle, cela guérira plus vite... Votre pauvre œil l'a échappé belle ! Je vais vous chercher tout ce qu'il faut pour votre blessure...
— Allez, madame. Ah ! je vous préviens que si M. Bichetout se présentait encore pour me voir, il ne faut pas le laisser monter.
— Gela suffit, madame ; mais je ne crois pas qu'il revienne, à la manière dont il s'est sauvé!.,. Ah! le pauvre cher homme ! il était vert, il descendait les marches quatre à quatre, il a sauté par-dessus Baloche, comme s'il jouait au cheval fondu !
— Ensuite, madame, je ne garderai pas ce logement; vous pourrez mettre écriteau quand vous voudrez.
— Ça me fera bien de la peine de perdre madamie, mais, du moment {[ue c'est sa volonté I
— Pourvu que tous ces meubles soient payés?
— Quant à cela, vous pouvez être tranquille ; j'ai vu moi-même M. Bichetout solder le mémoire du tapissier... Mais ils n'auront pas fait grand profit.
— Ah! tâchez donc aussi de me retrouver mon pauvre Philoclès; c'est le seul cadeau de ce monsieur auquel je tenais.
— Oui, madame ; mais ce sera difficile, parce que les chats, voyez-vous, ça n'aime pas le tapage : dès qu'ils voient qu'on se bat quelque part, ils se sauvent et ne reviennent plus.
Violette se laisse malheureusement panser et soigner par sa portière, si bien que sa coupure qui^ rien qu'avec de l'eau fraîche, pouvait se guérir en trois ou quatre jours, s'envenime et met trois semaines à se fermer ; et lorsqu'on ôte les emplâtres, on s'aperçoit qu'il s'est formé tout le long de la joue un bourrelet qui désormais y restera. Violette pleure en se regardant dans ce qui lui reste d'une glace ; elle s'écrie :
— Mais voilà une cicatrice qui est fort laide... Gela me défigure ! . . .
— Non, madame, dit la portière, je vous assure que, de l'autre côté, cela ne se voit pas du tout !
— De l'autre côté c'est possible, mais de face...
— Gela ne gâte pas la figure de madame ; au contraire, ça lui donne bien i)lus de piquant.
Il faut bien que Violette en prenne son parti, et comme elle a gardé la chambre tant qu'elle a eu la figure enlortillée, eUe s'empresse de sortir pour se
distraire, et avec l'intention de se chercher de l'ouvrage.
La jeune fille afait une jolie toilette ; car la co^uetterie ne perd jamais ses droits, et si elle ne charme plus autant par sa figure, il faut remplacer cela par la tournure ; comme les jours d'ennuis qu'elle vient de passer l'ont un peu maigrie, elle ne manque pas de se mettre le corset qui engraisse et lui donne ce qu'elle n'a pas.
Une fois dehors, et ne sachant pas encore de quel côté diriger ses pas, le souvenir de la grosse Toinon se présente à son esprit ; elle se dit que madame de Boucherose ignore sans doute la conduite que son amie Trafalgar a tenue avec elle ; qu'elle ferait bien de l'en instruire, afin que l'on sache qu'elle n'était pas coupable. Aussitôt elle se décide à se rendre sur-le-champ chez son autre amie, dont elle sait parfaitement l'adresse; enchantée d'avoir pensé à raconter cette aventure à cette autre connaissance qui devait aussi la protéger.
La maîtresse de Sidi-Aboukir occupait un charmant petit hôtel situé dans les Champs-Elysées, tout près du bois de Boulogne. Une belle allée de tilleuls était plantée devant la maison, puis un mur à grille dorée entourait tout cela.
Violette, ({ui avait pris un fiacre, descend devant la grille, renvoie sa voiture, puis suit l'allée de tilleuls, en admirant l'aspect distingué de cette demeure, et, parvenue devant un perron, aperçoit une dômes-
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tique à laquelle elle demande madame de Boucherose.
— Madame est en train de déjeuner, mais ça ne fait rien, je vais vous conduire près d'elle...
— Mais je vais la déranger peut-être... si j'attendais?...
— Oh! vous pourriez attendre longtemps! Madame ne fait que commencer, et elle reste toujours près de deux heures à table.. . Mais ça ne la dérangera pas madame reçoit toujours, même quand elle mange, parce que, après déjeuner, elle fait un petit goûter, ensuite elle dîne, ensuite elle soupe, et il serait très-difficile de venir sans la trouver à table.
Violette suit la domestique, qui lui fait traverser un vestibule, et l'introduit dans une belle salle à manger au milieu de laquelle est Une table somptueusement servie, et devant laquelle la grosse Toinon est assise et en train de s'attaquer à un superbe chapon.
— Tiens! c'est Violette ! s'écrie madame de Boucherose sans se déranger, et en se fourrant un énorme b'anc de volaille dans la bouche. Ah ! que c'est gentil de venir me voir 1... Tu arrives bien, je commence... Mets-toi là à table, tu vas déjeuner avec moi...
— Oh! merci, Toinon... merci, madame de Bouclierose, j'ai déjà déjeuné...
— - Qu'est-ce que ça fait, on recommence! Moi, je déjeune toule la journée et je dîne très-bien après... Lisette... ohé! Lisette, un couvert pour madame!
Violette, voyant qu'il n'y a pas moyen de faire aulr- ment, se décide à se mettre à table. La grosse daine emplit son assiette de volaille, de pâté, de thon, d'anchois, lui verse du vin de Bordeaux, puis lui dit :
— A présent, mange, et, tout en grignotant ces hêtises-là, conte-moi un peu ce qui t'esl arrivé depuis que tu as lâché les corsets, que, du reste, tu as bien fait de lâcher... Te ne pouvais point passer ta jeunesse là-dedans... Tu dois avoir une foule d'amoureux! Tu es assez bien mise... Tu as une poitrine comme la mère Gigogne !.,. Ah ! mais, je sais... je connais ce corset-là. Dieu merci, je n'en ai pas besoin. Mais, mon Dieu! qu'est-ce que je vois donc à ta joue droite?... Quelle balafre ! Si c'est un de tes adorateurs qui t'a arrangée comme cela, il t'aime trop, ce monsieur, et je te conseille de le mettre à la porte.
— Oh ! non, ce n'est pas un amoureux qui m'a fait cela... Mais vous n'ayez donc pas vu Marj oléine, madame Trafalgar, depuis quelques jours?
— Non, nous sommes brouillées depuis un mois... Cette dame se permettait de dire que Sidi-Aboukir ressemblait à un potiron, et tout cela parce que mon Turc n'a jamais fait attention à elle! On t'en donnera des potirons de cette esi)èce-là!... Moi, je lui ai dit ([ue son Bichetout avait l'air d'nn serin déplumé!... Attrape! Mais, ({uel rapport peul-il y avoir entre ta balafre et la Trafalgar?
Violette fait à Toinon un récit exact de tout ce qui Ini est arrivé depuis qu'elle a été faire visite à Marjo-
leine... La grosse dame, qui écoutait d'abord tout on mangeant, est bientôt prise d'une envie de rire qui la force à suspendre ce travail ; elle saute sur sa chaise^ et bat des mains en s'écriant :
— Il serait possible!... Tu avais fait la conquête du Bichetout!... Ah ! la bonne aventure !... Il t'avait mise dans tes meubles... et Trafalgar a découvert la mèche !... Ah! que j'aurais voulu voir ça... Ah! que je suis contente de savoir tout ça!... Ouf! j'en étouffe!... Je vais boire du marsala; bois-en un verre, ça te fera du bien.. Ah! Marj oléine, quelle figure elle devait faire!... Et elle a cassé tous tes meubles, pauvre petite!...
— C'est d'autant plus vilain que je n'avais rien fait pour que ce M. Bichetout fît attention à moi !...
— Oh! tu lui avais bien un peu fait de l'œil?...
— Mais, non, je vous jure !...
— Connu! connu!... Mais je ne te blâme pas!... Ah! la Trafalgar qui fait tant sa tête!... qui croit quo le Bichetout l'adore au point de l'épouser un de ces jours!... Comme je vais m'amuser à ses dépens !... Tout briser chez toi ! Comme c'est mauvais genre ! comme c'est petit monde !
— Vous n'en auriez pasfait autant, vous, ma grosse Toino!!?... Ali! pardon, je veux dire Boucherosc...
— Moi?... Oh ! non, certes... Moi, si on essayait de m'enlever Sidi... Ah! fichtre!... je ne sais pas ce que je ferais... Mais ça ne serait pas drôle!... Le malheureux de ton histoire, c'est cette grande cicatrice qui
t'est restée sur la joue, et te gâte ce côté-là! Quel, est donc l'âne qui t'a soignée?
— C'est ma portière.
— Oh ! alors, je ne m'étonne plus. Et que comptestu faire maintenant, petite?
— Mais je ne sais... Que me conseillez- vous?...
— Si tu m'en crois, tu te mettras dans un magasin de modes ; tu y seras d'abord plus gaiement que chez la Repiqué, et puis tu y feras des conquêtes... Les modistes sont très-courues par les hommes huppés... Je vais te donner des adresses, oii tu iras de ma part... Lisette! Lisette!
— Vous n'avez donc plus votre petit nègre jaune?
— Sifait, mais, depuis (juolques jours, je l'ai prêté à Sidi qui en a besoin... Nous nous prêtons nos gens!... Lisette, donnez-moi ces adresses posées làbas... C'est cela. Tiens, Violette, voilà deux magasins grand genre qui ont ma pratique, tu peux y aller de ma part... Ah! mon Dieu, comme cette couture te change ce côté-là!... Scélérate de Marj oléine!... Ah! j'en rirai longtemps... A présent, ma petite, tu vas décamper, parce que voici bientôt l'heure oij mon Turc vient me rendre ses hommages. Je ne suis pas jalouse de toi, mais j'aime autant qu'il ne te trouve pas ici... Je ne suis pas si bête que Marjoleine.
— Il ne demeure donc pas avec vous, votre Turc?
— Oh! non, par exem})le, ce serait mauvais genre!.. D'ailleurs, il lui faut un hôtel immense; il a au moins fix voitures à ses ordres... ^loi, du reste, j'aime au-
tc-ijit ne pas l'avoir toujours sur mes talons...
— Adieu, madame ! Je vous remercie de votre coiuplaisance... J'irai voir ces modistes...
— Vas-y, ma chère, tu feras bien ; adieu! Je ne te reconduis pas, parce que je n'ai pas fini de déjeuner.
Violette donne un poignée de main à la grosse Toinon, qui vient d'entamer un pâté de foie gras, puis elle reprend le chemin par où elle est venue, suit la belle allée de tilleuls, et quitte la somptueuse demeure de la ci- devant cuisinière.
Mais ce que la jeune fille n'a pas remarqué en s'en allant, parce qu'elle était absorbée dans ses pensées, c'est une jolie voiture bourgeoise qui s'est arrêtée un peu avant la grille de l'hôtel. De cette voilure estdescendu un petit homme, d'une soixantaine d'années, rond comme une boule, la figure bouffie, les bras courts, les jambes de même, qui se dandine en marchant comme s'il boitait, tant il a de peine à porter son ventre, et ressemble, enfin, à ces jouets, appelés poussah, que l'on donne aux enfants pour s'amuser. Go monsieur, qui répand au loin une forte odeur d'essence de rose, a vu Violette sortir par l'allée de tilleuls; il s'est rangé de côté, et a pu l'examiner tout à son aise, sans qu'elle fasse attention à lui. Il demeure en admiration devant sa tournure, sa taille bien prise et sa poitrine prépondérante. Il murmure entre ses dents :
— Oh) le belle houri 1 Le superbe gorge l
Puis, se tournant vers un petit mulâtre qui le suit,
LA DAMK: AL]X trois COhSCTS ■ï.\ry
lui montre la jeune femme qui s'ùloigne, et lui dit :
— Double-Six... suivez ce jolie femme sans rien dire... Vous entendez?
— Oui, maître.
— Sachez le nom, l'adresse, l'état, et vous dire? à moi toute seule !... Vous entendez ? Toute seule.'
— Oui, maître.
— Allez ! Et si vous bavardez à d'autres, je ferai empaler vous !
— Oui, maître.
Après avoir donné cet ordre , Sidi-Aboukir est entré dans l'hôtel ; tandis que Violette suit son chemin, sans se douter qu'elle est suivie par le ]»etit
ulàtre de madame de Boucherose.
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