‹ La dame aux trois corsetsChapitre 13 sur 15 · SIDI-ABOUKIR · texte numérisé non relu

SIDI-ABOUKIR

Violette est allée dans les deux magasins de modes dont la grosse Toinon lai a donné l'adresse. Là, on l'accueille avec politesse , mais on lui dit :

— Mademoiselle, en ce moment, nous n'avons besoin de personne ; repassez dans une quinzaine de jours, peut-être ce sera différent.

« Quinze jours ! c'est bien long, se dit notre héroïne en retournant chez eUe. Que ferai -je jusque-là? Mon appartement me déplaît depuis que presque tous mes meubles sont brisés; je m'y ennuie, et j'ai toujours peur d'y voir revenir M. Bichetout ou la terrible Marjoleine !... Si, du moins, mon pauvre Philoclès m*était resté!... Mais il n'est pas revenu depuis que la Trafalgar a brisé ma porte d'un coup de pied. Je

n'ose plus aller me promener... il me semble que tout le monde regarde ma joue droite... Je n'ai bientôt plus d'argent... La portière me dit que j'ai le droit de vendre mes meubles, puisqu'on me les a donnés... Je n'oserai jamais; j'aurais peur que M. Bichetout ne vînt me les redemander... D'ailleurs, ils sont abîmés, on n'en voudra pas... Ah! ce n'est pas là l'existence que l'on m'avait promise à Paris !... Oia est-elle donc cette vie de plaisirs, de joie, de fùtos que je devais y goûter, parce que j'étais trèsjolie?... Je ne suis plus jolie que d'un côté, je ne plairai plus ; et, d'ailleurs, s'il faut se laisser embrasser et courtiser par des hommes comme M. Bichetout, je crois que j'aimerais encore mieux faire le mannequin chez madame Repiqué. »

Trois jours après sa visite à madame de Boucherose, Violette voit arriver chez elle un domestique tout gcdonné qui lui apporte une lettre, en lui disant d'un ton respectueux :

— De la part de mon maître ! A madame Manfredonia.

— Votre maître? répond Violette, tout en prenant le billet qui répand une forte odeur d'essence de rose. Quel est-il, votre maître?

— 11 m'a défendu de dire son nom à madame.

— Ah ! mon Dieu ! Est-ce ipio ce serait encore M. Bichetout!

Ll' domestique sourit en réptindant :

^- Non î Oh ! je puis assurer que ce n'est pas M. Bichetout.

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— A la bonne heure !... Et que me veut-il, votre maître ?

— Veuillez lire, madame.

Violette brise le cachet et lit :

« Superbe femme ! je ne suis pas un freluquet qui ne voudrait que s'amuser à vos dépens; je suis un homme sérieux, et je veux faire votre bonheur. J'ai loué pour vous, en attendant mieux, une charmante petite villa toute meublée, à Saint-Mandé, à la porte de Paris. Allez en prendre possession, et faites-y transporter vos effets les plus précieux. Ma voiture est à vos ordres ainsi que mon valet de chambre. Plus tard, j'aurai l'honneur d'aller vous y présenter mes hommages. »

Cette lettre n'était pas signée ; mais l'écriture n'a aucun rapport avec celle de M. Bichetout, cependant Violette dit au valet qui attend :

— Pourquoi votre maître n'a-t-il pas signé ce billet ?

— Je l'ignore, madame.

— C'est lui qui l'a écrit?

— Mon maître n'écrit jamais, il l'a en partie dicté à son secrétaire.

Un homme qui a un secrétaire, cela annonce déjà im grand personnage. Violette se met à la fenêtre^ regarde dans la rue, et voit devant la maison un bel équipage arrêté. Le cocher est superbe; il a une redingote d'une entière blancheur. La vue de cette élégante voiture lui cause une certaine émotion. Elle reprend :

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— Cet équipage que je vois en bas... est à votre maître ?

— Oui, madame. Il m'a chargé de dire à madame ({ii'il serait à sa disposition toutes les fois qu'elle le voudrait.

Un équipage à sa disposition ! Quelle est la jeune femme qui ne sera pas flaUée d'une telle proposilion. Violette est de plus en plus émue, elle balbutie :

— Mais, enfin, d'où votre maître me connaît-il?

— Je n'en sais rien, madame.

— Oii m'a-t-il vue?

— 11 le dira sans doute lui-même à madame.

— Est-ce un homme... jeune, votre maître?

— Il ne m'a jamais dit son âge, madame...

— Et... il est donc bien riche?

— MiUionnaire, madame.

« Grisgris aussi so disait millionnaire en perspective ! pense Violette, mais il n'avait pas d'équipage à sa disposition... Après tout , que risqué-je? Je m'ennuie ici, où il me semble toujours que je vais voir arriver la Trafalgar... Une villa!... On m'a dit .[u'on appelait ainsi une jolie maison de campagne... Voilà justement la belle saison qui revient.. . allons-y !»

Et, s'adrcssant au domestique galonné :

— Monsieur, je fais quelques paquets et je vous suis,..

— Que madame se donne le temps... et, si je puis l'aider, je suis à se - ordres.

La jeune femme a bientôt rassemblé ses effets , ses panires. Le valet prend les paquets, les cartons, qu'il porte dans la voiture. Violette vient ensuite et dit à la portière :

— Je m'en vais... Adieu, je ne reviendrai plus !

— Il serait possible !... Et ces débris de meubles qui sont là-haut?

— Faites-en ce que vous voudrez, je n'en veux pas... J'en fais cadeau à Baloche.

— Ah ! que vous êtes bonne!...

— J'ai maintenant un équipage à ma disposition...

— Quoi !... cette voiture magnifique qui attend?...

— Esta mes ordres...

— Ah! que vous méritez bien ça ! Après avoir été si détériorée par cette furie !...

— Adieu, madame, si vous retrouvez Philoclès, je vous le recommande, faites-lui une bonne pâtée !

Le domestique a ouvert la portière ; il aide Violette à monter, puis grimpe derrière. Le cocher touche ses chevaux qui partent rapidement, et jamais celle qui est dans la voiture ne s'est sentie si moelleusement voyager, et toujours dans une atmosphère d'essence de rose.

Le brillant équipage s'arrête à Saint-Mandé, devant une jolie villa bâtie à l'Itahenne. Les murs, à grille, ont sur chaque pilastre des vases de fleurs; il y en a aussi sur le perron, sous le vestibule : la jnaison est presque un bouquet. Violette est enchantée; elle respire avec déhces, elle se croit chez une fée, ou

luut au moins dans un séjour de grand seigneur. Une jjune fille assez gentille, l'air fort déluré, et (jui est habillée assez coquettement, vient la saluer, en lui disant :

— Madame, je serai votre femme de chambre, si vous voulez bien m'aj^^éer pour cela ; enfin, je suis ici pour vous servir.

Violette est tout étonnée que cette jeune fille, qui est mieux mise qu'elle, ne soit que sa domestique ; elle la remercie et lui fait la révérence. Cependant le valet s'est arrêté dans le vestibule, et dit :

— Si madame ne veut pas se servir de la voiture aujourd'hui, je vais retourner près de mon maître.

— Allez !... Ah ! dites-moi, votre maître doit-il venir me voir aujourd'hui?

— Oh! non, madame, ne l'attendez pas aujourd'hui ni même demain ; monsieur est un peu indisposé pour avoir pris hier trop de sorbets, et, comme monsieur a très-peur d'être malade, pour la moindre chose il se soigne beaucoup...

— Oh! il fait bien!... Qu'il ne se gêne pas pour moi.

— Pardon, madame, j'oubliais de vous remettre cette ciel'... C'est celle d'un petit meul)le (pie madame trouvera ici dans son appartement.

Violette a pris la clef; le valet est parti avec l'équipage... Le premier som de la jeune fille est de se faire indiipier son appartement ; elle brùlo de savonce qu'il y a dans le petit meuble dont on vient de lui

remettre la clef, et que bien heureusement, on no lui a pas défendu d'ouvrir, car toutes les femmes ressemblent beaucoup à madame Barbe-Bleue. La maison ne se composait que d'un rez-de-chaussée et d'«n premier étage. Au-dessus était une terrasse. Tout cela était petit, mais bien distribué, et meublé avec une élégance qui offrait une énorme différence avec le logement modeste de la rue Chariot. L'appartement de Violette est au premier ; elle a une charmante chambre à coucher, puis un délicieux boudoir, et de tous côtés des divans et des coussins ; cependant, elle aperçoit une espèce de table à ouvrage avec un tiroir à serrure ; c'est là qu'elle essaye sa clef, qui, en effet, ouvre le meuble, et elle trouve dans le tiroir un coUier, des boucles d'oreilles en topazes , plusieurs bagues, puis, dans une belle bourse en soie, deux cents napoléons. Violette reste toute saisie ; elle prend, examine, essaye les bijoux, elle compte cet or qui est devant elle, et murmure :

<c Quatre mille francs !... Et des bagues !... un collier !... Mais c'est donc d'un grand seigneur que j'ai fait la conquête?... Je n'en reviens pas ! Oii donc m'at-il vue?... Et, malgré ma balafre, il me trouve donc encore jolie?... Oh! certainement c'est un homme sérieux !... Mais s'il pouvait être joli garçon. »

Mademoiselle Lizida, c'est le nom de la femme de chambre, offre à sa maîtresse de lui faire visiter toute la maison et le jardin. Violette accepte. Tout est élégant, confortL*ble ; le jardin est petit, mais c'est un

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bouquet de fleurs. On trouve en bas la concierge qui est en même temps jardinière et cuisinière ; elle vieiil saluer la nouvelle locataire :

— Madame est-elle contente de sa maison de campagne ?

— Oui, madame, très-contente...

— D'abord, toutes les dames qui ont logé ici s'y sont trouNées bien... Madame est-elle aussi artiste ?

— Non, madame. Vous avez donc eu des artistes, ici?

— Je crois bien ! des dames de théâtre ! des grands talents!... Et puis, des danseuses de l'Opéra et du théâtre du Châtelet... G est moi qui leur préparais à souper, ([uand elles revenaient ici le soir, après le spectacle. On en faisait des soupers soignés !... Madame me pron(i-elle pour sa cuisinière?

— Volontiers.

— Alors, soyez tranquille, je vous ferai des petits plats à vous licher les doigts.

— Est-ce à vous qu'on a loué cette maison?

— Oui, madame, au nom de madame Manfredonia, et payé les six mois d'avance, connue c'est l'usage, à la campai^iie.

— El (pii est venu louer?

— Le grand laquais qui a amené madame tout à l'heure.

— Et voi.5, Lizida, qui vous a placée ici?

— Je servais ici à côté, où je ne me plaisais pas;

la concierge m'a dit qu'on l'avait chargée de trouver une femme de chambre... Je lui ai dit : « Me voilà ! »

Violette voit qu'elle n'en saura pas davantage surie personnage mystérieux dentelle a fait la conquête; elle prend son parti et se décide à attendre les événements.

Le lendemain, le même équipage et les mêmes valets viennent prendre les ordres de madame Manfredonia. Celle-ci monte dans la voiture et se fait conduire dans les plus beaux magasins de nouveautés, d'étoffes pour dame, car, lorsqu'une jeune fille, qui n'a pas l'habitude de posséder une forte somme, se voit tout à coup à la tête de beaucoup d'or, le premier usage qu'elle en fait, c'est de le dépenser, de le gaspiller en étoffes et en chiffons.

Cependant Violette ne dépense que douze cents francs, en robes, en châles, en chapeaux ; mais elle a eu soin de ne point aller chez les marchandes de modes, oii peu de jours auparavant elle avait été demander de l'ouvrage.

Cinq jours se sont écoulés; le protecteur inconnu ne s'est pas encore montré. Cependant le domestique a dit que son maître allait mieux, et ne tarderait pas à venir présenter ses hommages à madame.

Enfin, le septième jour, Violette, quia entendu l'équipage s'arrêter devant sa demeure, court, comme à son ordinaire, se mettre à sa fenêtre. Cette fois, il y a du monde dans la voiture, car le valet de pied a ouvert la portière ; en effet, quelqu'un ou quelque chose

en descend, cela se dislinguo difficilement : c'est une grosse masse comme une boiilo qui roule sur le domestique, qui l'attend de pied ferme et la pose à terre. Alors, cette boule, cette masse, entre dans la maison. Violette reste toute saisie en voyant ce poussali «jui marche ; elle s'écrie :

a Mon Dieu ! mais ce n'est pas un homme, ça ! c'est une tortue ! »

Et elle n'a pas envie de descendre. Mais Lizida lui vient annoncer qu'on l'attend dans le petit salon, en bas. Il n'y a pas moyen de reculer, il faut qu'elle se résigne à recevoir son homme sérieux.

Sidi-Aboukir, qui n'était pas aussi béte qu'il était gros, avait su par sa maîtresse, Toinon, toute l'histoire de Violette, et ce qui lui était arrivé avec madame Trafalgar. C'est pour([Uiu l'ex-pacha avait voulu garder le plus strict incognito avec la jeune fille, bien persuadé qu'elle refuserait toutes ses propositions, si elle savait qu'elles lui étaient faites par Fenlreteneur de son amie, madame de Bouclierose.

Violette est arrivée, presque en tremblant, dans le salon où l'attend Sidi , qu'elle salue sans oser le rogard(M'. Mais celui-ci vient à elle , toujours en se dandinant, et la conduit à un divan, en lui disant, avec sa petite voix de fausset, et son accent dans lequel il y a un» peu de tous les idiomes:

— Bonjour, charn'ante, bonjour! Comment vous portez -vous ?

— Ti'ès-bion, monsieur, je vo«s remercie

— Moi, j'ai été indisposé... J'ai encore un peu mal au ventre... Je prends trois lavements le matin, et deux le soir... ça fait du bien ! Mais j'ai maigri beaucoup!

a Mon Dieu! comment était-il donc? se dit Violette, » que cette conversation laxative commence à rassurer un peu.

— Êtes-vous bien dans cette villa?

— Oui, monsieur, très-bien.

— C'est gentil... Je connaissais; un ami à moi y avait logé la maîtresse à lui... Avez-vous tout ce qu'il vous faut ?

— Oui, monsieur, et je me suis permise d'accepter votre voiture pour aller faire des emplettes dans Paris...

— Vous avez bien fait... J'ai plusieurs voilures à votre disposition.

— Monsieur... oii donc m'aviez-vous vue?... d'oii saviez-vous mon nom ?

— Je vous avais vue à la promenade... Oh ! je remarque tout de suite les jolies femmes... les belles poitrines ; j'ai fait stûvre vous... Et le portière il av;;it dit votre nom tout de suite.

— Ah ! je comprends... Mais le vôtre, monsieur, je ne sais pas le vôtre, moi?

— Le mien?... Oh ! j'étais étranger... Américain... Mon nom, il est trop difficile â prononcer... Vous pourriez pas le diie... Vous appellerez moi AiHhur, c'est un joli nom

LA DAME AUX TMOIS CORSLTS iin

— Ali ! vous voulez que je vous appelle Arthur?

— Oui, toutes les petites femmes, dans les pii-ces au théâtre, elles ont un amoureux qui s'appelle Arthur...

— C'est différent ! Si vous tenez à ce nom-là...

— Voulez-vous marcher un peu devant moi, pour que j'admire encore le tournure à vous...

— Vous voulez que je marche dans ce salon?

— Oui... promenez-vous un peu... là... c'est cela... Oh : jolie prestance, belle femme!... Je suis tréscontent !...

Le g-ros poussah, qui était resté assis sur le divan, ne se lassait pas de voir Violette passer et repasser devant lui. Mais tout à coup il regarde une pendule qui est sur la cheminée, et faisant un bond sur le divan, se lève avec peine, en s'écriant :

— Oh ! c'est l'heure de mon troisième lavemc-ut... j'allais l'oublier! Adieu, petite, à bientôt ! Je deviendrai vous voir... Pensez à Arthur... qui vous donnera tout ce que vous voudrez.

Sidi-Aboukir est parti, et Violette, qui l'a regardé monter en voiture, se dit :

a Appdler ça... Arthur !... Je ne pourrai jamais'... Mon Dieu ! pourquoi donc les hommes sèi-icnx sont-ils si laids ! Mais, enhn, si celui-ci se contente de me voir nie promener devant lui... ce n'est pas bien fatigant. »

Au bout de trois jours, le Turc revient voir sa nouvelle passion. Il mai'che toujours en Se tenatlt le Ven-

tre; cependant il annonce qu'il va mieux et ne prend plus que trois clystères par jour, détails qui ont peu de charme pour Violette, qui conserve un air sérieux en les écoutant. Aussi Sidi lui dit-il bientôt :

— Riez un peu, s'il vous plaît !

— Vous voulez que je rie, monsieur?

— Oh ! oui, et appelez-moi Arthur!

— Je n'oserai jamais, monsieur!

— Pourquoi vous pas oser?

— Parce que c'est trop familier, et que je respecte trop monsieur!

— Je veux pas qu'on me respecte... je veux que l'on m'adore!... Je donne tout ce qu'il faut pour être adoré .. Dansez un peu devant moi, belle Violette !

— Vous voulez que je danse devant vous?...

— Oui ; le danse comme les bayadères...

— Je ne connais pas cette danse-là, monsieur...

— C'était ce que vous appelez ici le cancan, c'était... Ah! bigre!...

La grosse boule se tâte le ventre, fait la grimace, se lève et s'en va bien vite, en disant :

— Oh ! cette gueuse de colique qui revenait toujours !... Adieu, ma Ijelle !.:. Je peux pas encore jeter le mouchoir à vous.

Violette rend grâce au ciel qui a envoyé cette coliquo à ce monsieur qui veut être adoré. Plus elle le voit, plus il lui semble affreux. Elle se dit :

« Aujourd'hui, il veut que je danse devant lui; mais

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que me demandera-t-il une autre fois?... Et s'il voulait m'ombrasser, je crois que je le battrais. »

Huit jours s'écoulent ; le poussali n'est pas revenu. Violette est enchantée ; elle se trouverait trés-lieureuse, si ce monsieur voulait se contenter de lui envoyer son équipage, sans jamais ôtreded.'ins. Mais, le neuvième jour, le bruit de la voiture se fait entendre. La jeune femme va, suivant son habitude, regarder si quelqu'un en descend ; mais, cette fois, elle pousse un cri de surprise, de terreur : ce n'est pas le valet de pied ordinaire qui a ouvert la portière, c'est un petit mulâtre qui fait cet office, et ce mulâtre, Violette le reconnaît ; c'est celui qui accompagnait Toinnii quand elle est venue la voir à la campagne, et qu'elle appelait Double-Six. En un instant, toute la vérité se dévoile aux yeux de Violette ; elle comprend que cet homme (jui l'a mise dans cette villa n'est autre que Sidi-Aboukir... l'entreteneur de madame de Boucherose.

Cependant le gros Turc est arrivé dans le petit salon du rez-de-chaussée; il a, cette fois, l'air tou guilleret, il se frotte les mains, sourit et dit à Violette :

— Oh ! cette fois, je ne suis plus malade du tout, je suis bien guéri... Je pouvais rire avec vous... je pourrai parler d'amour !

Et Sidi veut prendre les mains de Violette ; mais celle-ci le repousse violemment, en lui disant :

— Monsieur, vois m'avez trompée, je -ais (|ui vous

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êtes!... Vous ii'êles point un Américain, mais un Turc; enfin, votre nom est Sidi-Aboukir, et vous êtes l'amant de Uiadamo de Boucherose !

Le poussah demeure tout surpris, puis il murmure :

— Qui donc a bavardé... a osé dire cela à vous, malgré mes ordres?... Je allais chasser tout de suite 1 . . .

— Personne n'a bavardé, monsieur; mais, aujourd'hui, vous avez amené avec vous ce petit mulâtre que j'ai reconnu pour l'avoir vu avec Toinon. . . je veux dire Boucherose, quand elle est venue me voir dans mon villag'e.

— Ah! vous connaissiez Domingo!... Eh bien! oui, je suis Sidi-Aboukir!... Ce n'est pas une raison pour me repousser. Je vous couvi'irai de perles, de diamants, comme j'ai couvert la grosse Boucherose.

— Je ne veux rien de vous. Vous êtes l'amant de Toinon!... Elle me tuera, si elle apprend ce que vous faites pour moi !

— N'ayez donc pas peur, elle ne le saura jamais! Allons! petite, ne tremblez pas ainsi; cela vous maigrira... Elle est déjà toute pâle!... Il faut boire queljue chose pour vous remettre... Ce soir, je reviendrai... Je veux passer toute la soirée avec vous ; nous boirons du punch, vous m'appellerez Arthur;.. Oh! ce sera très-joli!... Remettez-vous... ne tremblez plus!... A ce soir !... Tenez, bel ange !

Sidj-Aboukir sort un mouchoir tout garni de den

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telles, qu'il jeKe presque au nez do Violette, en lu. répétant :

— A ce soir!... Prenez -des potages pour guérir votre tremblement.

Le gros Turc quitte le salon en se dandinant et remonte dans son équipage (pje l'on entend s'éloigner. Violette est restée toute pensive dans le petit salon, assise sur un divan. Elle trouve qu'il est cruel de quitter une si agréable maison de campagne et toutes les jouissances qu'elle y goûte ; mais elle frémit en songeant à Toinon. Elle se dit que tôt ou tard elle découvrira la vérité; elle s'étonne même qu'elle n'ait pas encore surpris le secret de Sidi, depuis près de trois semaines que celui-ci a fait conduire sa nouvelle passion à Saint-Mandé.

Il y avait près de deux heures que Sidi-Aboukir était parti. Violette, demeurée seule dans son salon (lu rez-de-chaussée, se sentait sous le coup d'une terreur qui augmentait sans cesse : c'était comme le pressentiment d'un malheur qui la menaçait. Tout à coup on entre dans la pièce où elle est; on marche doucement ; on vient vers elle... Violette n'a pas relevé la tète, car elle est persuadée que c'est Lizida qui vient d'entrer. Mais quand elle la relève enfm, elle demeure glacée d'épouvante : une femme est là près d'elle, qui l'examine, ({ui la couve de ses regards, nette femme est Toinon, dont In pâleur est effrayante, et qui n'adresse^ à Violette (jue ces mois : — Ail! tu me i>rends aussi mon amant, à moi,

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grâce à ton corset soufflé! Eh bien! je vais t'arranger le façon que tu n'en prendras plus à personne !

Alors, tirant de dessous son manteau une fiole toute débouchée, elle en jette tout le contenu sur le visage de celle q.ue sa voix a terrifiée, puis s'éloigne en disant :

— Tu ne feras plus de conquêtes maintenant!

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