‹ La dame aux trois corsetsChapitre 4 sur 15 · VIOLETTE A PARIS · texte numérisé non relu

VIOLETTE A PARIS

La demoiselle destinée à servir de mannequin arrive beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendait ; mais nous avons vu que Violette n'avait pas perdu de temps, et qu'aussitôt après la visite de Toinon de Boucherose, elle avait vendu sa vache et s'était hâtée de partir pour Paris.

Madame Repiqué demeure toute surprise en voyant entrer dans son magasin une belle jeune fille qui a'a pas l'air trop empruntée, qui n'est ni gauche ni embarrassée, et dont la mise est plutôt celle d'une grisette que d'une paysanne. Cette jeune fille qui est extrêmement jolie, bien faite, ni trop grande ni trop petite, tient sous son bras un paquet assez

La D.VMIi AUX TUOIS COUSI-TS C9

volumineux, et salue gracieusement la maîtresse de la maison, en disant :

— Est-ce à madame Repiqué que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, mademoiselle... Et vous êtes?

— Violette Moutin, du village de Saint-Jean-aux- Bois; c'est madame Toi... je veux dire madame de Bouchcrose qui m'a dit que je pourrais me présenter ici, où l'on voulait bien m'employer.

— Ah! vous êtes la... villageoise qui m'a été recommandée par ces dames?... En effet, je vous attendais, mademoiselle ; mais vous n*avez pas du tout l'air d'une campagnarde !... IL est vrai que depuis que nous avons de tous côtés des chemins de fer, il n'y a presque plus de paysannes...

Et madame Repiqué passe Violette à l'inspection, et cette ins])ection est infiniment plus sévère que ^elle à laquelle se livre Florestan, lorsqu'il cherche les cheveux blancs à sa femme. Le résultat n'en est pas favorable à la jeune fille, justement parce que celie-ci est extrêmement jolie , et qu'on prévoit .([u'cUe allumera bien des passions, fera naître bien (les désirs ; mais comme la promesse était faite, il n'y avait pas moyen d'y manquer ; puis, enfin, pour faire ])riller ses corsets, pour doiuior de la vogue à son magasin, Violette était bien la personne qu'il lui fallait. Madame Repiiiué s'efforce donc de prendre un air aimable en répondant à la nouvelle venue :

— C'est très-bien mademoiselle, je suis t(^ulo

disposée à vous employer chez moi... Ma maison est tenue sur un excellent pied ; je pense que vous saurez vous y conformer. Je ne vous recommande pas la vertu, la sagesse, on m'a dit que vous aviez tout cela...

■ — Oh ! certainement, madame...

— Ce n'est pas ici que vous prendrez de mauvaises manières... surtout si vous êtes toujours attentive à votre travail, et ne bavardez pas sans cesse avec celles... qui chercheraient à vous déranger de votre ouvrage !

— Pan! attrape! c'est pour moi cela!... pense Babiole, qui, en examinant la nouvelle compagne qu'on leur donne, se dit encore : « Oh ! tu ne resteras pas longtemps ici, toi, ma chère amie, tu es wop jolie pour cela ! »

--Madame me logera aussi, à ce qu'on m'a dit? reprend Violelte, en posant son paquet sur un comptoir, tandis que les deux autres demoiselles du magasin la regardent en dessous, et font la grimace parce que sa gentillesse va encore faire ressorti^ leur laideur.

— Oui, mademoiselle, oui... je compte vous loger; cola vaut beaucoup mieux pour vous qui ne serez })as exposée à coucher dans quelque méchant hôtel garni, où les jeunes filles sont rarement en sûreté... Je pense que vous n'avez pas apporté de meubles avec vous ?

— Oh! non, madame, voiLà tout mon bagage...

LA DAMi: AUX Tl'.OIS COHSI-TS 71

— J'ai là-haul... une petite chambre; elle est fort petite, mais, pour coucher, c'est tout ce qu'il faut... Vous y serez à côté de deux de vos compagnes, mesdemoiselles Magloire et Ursule, qui logent dans une chambre sur le même carré... Quant à mademoiselle Babiole, elle ne loge pas ici... Je crois que cela lui convient mieux, et à moi aussi!...

— Oh 1 oui, madame ! s'écrie Babiole, je suis trèscontente d'avoir mon chez moi ! D'ailleurs, je ne suis pas dans un hôtel garni; j'ai ma chambre, je suis dans mco meubles !

— G ost bien, mademoiselle, on ne vous demande pas tout cel.^... S'il fallait savoir d'où vous viennent vos meubles... je crois que cela nous mènerait iom!...

— Pas plus loin que chez le tapissier, madame, qui me les a vendus payables par tempérament I

En ce moment Floresian, qui de sa caisse a entendu une voix étrangère, accourt dans le magasm, et, en apercevant Violette, ébloui par sa beauté, ne peut s'empêcher de demeurer comme saisi, on murmurant :

— Ali bigre ! la joho fille !

— Qu'est-ce ((u'il y a, monsieur? tpiCsi-ce 'prvous prend? dit Lucrèce en se tournant vers son mari. V(nis avez juré, je crois!... Quel est ce n«>uvt\iu genre?...

~ Ma chère amie, j'ai dit... a Ah bigre! « on el ^l, parce que je me suis fait mal en posant le pied ici. il

'■?. L\ D.VMi: AUX TROJS CORSETS

faut qu'il y ait un ciou dans le parquet... je crois même que j'ai déchiré ma bottine.

— Et que venez-vous faire ici ? On n'avait pas besoin de vous... je ne vous avais pas demandé.

— Je suis venu parce que j'ai entendu qu'il vous arrivait la personne que nous attendions... Il me semble que c'est bien le moins que je connaisse mon personnel !

— Vous êtes bien pressé!... Vous aviez bien le temps de voir mademoiselle...

— Et puis, tu as parlé de loger mademoiselle... Si tu veux, je vais la conduire à sa chambre, afin qu'elle puisse y déposer ses effets et se reposer si elle e.^* fatiguée.

— Non, monsieur, non, vous ne conduirez pas mademoiselle à sa chambre ; ce n'est pas vous que je chargerai de ce soin. Retournez donc à votre bureau; je vous ai déjà dit que votre place n'était pas ici, où je ne reçois en général que des femmes, et où vou»» gênez au lieu d'être utile !...

— Je gêne... je gêne !... c'est ridicule ce que tu dis là !.. . Une autre fois, je ne viendrai pas quand on m'ap* pellera et qu'on aura besoin de moi !

M. Repiqué quitte le magasin en murmurant; madame n'y fait pas attention, et dit à la grande perche placée à son comptoir :

— Mademoiselle Ursule, conduisez mademoiselle Violette à la chambre qui est sur votre carré, à voire gauche.

LA DAMI-: AUX TROIS COUSKTS 73

— A la chainljre... quelle chambre? Je n'en connais pas là-haut, répond mademoiselle Ursule avec Tair de mauvaise humeur qui lui est habituel.

— Comment! vous ne connaissez pas la porte à côté de la vôtre?...

— Ah ! le cabinet alors?

— G*est une chambre, mademoiselle, puisqu'il y a une fenêtre...

— Oui... une fenêtre à tabatière... dans le toit!...

— A tabatière ou autrement, c'est toujours une fenêtre...

— Je croyais que madame ne mettait là que son linge sale?

— Vous ne savez dii'e (jue des bêtises, nind noiselle. La portière a du y niontcr tout ce qu'il faut pour coucher ma nouvelle appr^'utie ; faites donc ce que je vous dis, sans y ajouter vos réflexions dont nous n'avons pas besoin. Vous, mademoiselle, reprenez votre paquet, suivez ma seconde demoiselle... Rangez vos affaires dans votre chambre... reposezvous un peu, si vous êtes fatiguée, puis redescendez au magasin.

Violette fait un grand salut à madame Hcpique, dont le ton aigre et les regards sévères ne lui promettent pas u:ie position bien agréable. ?]lle suit mademoiselle Ursule (pii sort par le fond, traverse l'arriére-bouti(pie et ouvre une porte qui donne sur une cour assez belle, dans lacpielle on aperçoit deux e^taliei-- : un fort liU'^t% fort beau, pour les i»rinci| a ix

locataires, et un étroit et sombre, nommé l'escalier de service. C'est vers celui-là que se dirige la grande Ursule, en disant à Violette :

— A présent, il faut avoir de la respiration ! Six étages à monter, rien que ça!...

— Six étages !

— Et qui ne sont pas petits ; vous allez voir !

— Au village, les maisons les plus hautes n'ont que deux étages ! . . .

— Le village et Paris, ça ne se ressemble pas...

— Oh! je l'ai bien vu en cherchant cette rue... comme c'est grand !.,. Que de monde qui va et vient! les beUes boutiques... que de voitures qui se croisent!..,j'en étais tout étourdie. "..Ah! c'est bien beau!...

— Oin ; aussi tous les jours il arrive des accidents dans les rues... Les piétons sont écrasés par les voitures... ou bien bousculés par des filous... On se jette sur vous, on vous pince, on vous vole, vous n'y voyez que du feu . . .

— Ah I ce n'est pas là ce qu'on m'a dit de Paris... On m'en a fait un tableau charmant, à moi !...

— Ah ! dame ! ça dépend de la conduite qu'on veut y mener... Ouf! encore deux étages î

— EsC-ce que vous avez été pincée et volée, vous, mademoiselle?

— iNon, parce que je ne m'y expose point; pour toutl'or dumond'-, vous ne me feriez pas sortir seule le soir dans Paris... Enfin, nous y voilà!... Il n'y a plus d'étage au-dessus, sans cela on nous y aurait nichées.

LA DAME ALX TROIS COUSI-TS

Tenez, mademoiselle, voilà votre porte... la clef est après... ce qui prouve qu'on n'avait pas peur qu'on vînt voler ce qu'il y a là-dcdans... Vous allez voir voire belle chambre.

Violette ouvre la porte et voit un tout petit réduit carré. Un lit de sangle occupe le fond de la chambre, et, devant ce lit, il n'y a que juste la place d'une petite table et d'une chaise. Cette soi-disant pièce est éclairée par une fenêtre à tabatière donnant au-dessus du lit, et dont on soulève le châssis par une tringle qui pend contre l'unique matelas servant de couchette.

— Ah ! mon Dieu! que c'est petit. ..que c est vilain! s'écrie Violette en restant sur le seuil de la porte.

— Et madame ose appeler cela une chambre ! dit Ursule. Vous voyez bien que j'avais raison de dire que c'était un cabinet!

~ Moi (jui avais dans mon village tant d'air à respirer! tant de place pour aller et venir!...

— Alors, pourquoi l'avez-vous quitté, votre village? Violette ne trouve pas de réponse, ou ne veut pas

en faire. Elle se décide à entier dans la chambre, en disant :

— Après tout, je ne serai guère ici que pour coucher... il ne fciut donc pas me plaindre...

— Etpuis, vous vous plaindriez que ce serait absolument la même chose!... Madame Repiqué n'écoule personne ici., c'est elle seule qui est maîtresse... Vous avez déjà pu voi> comment elle traite son mari...

Oh ! Diea ! si j'étais homme, ce n'est pas moi qui me laisserais traiter comme ça! C'est honteux... un homme réduit à l'état d'esclave!...

— Ah ! ce monsieur que j'ai vu... c*est le mari de madame?

— Sans doute, c'est M. Repiqué.

— Il est bien laid !

— Il n'est pas beau, c'est vrai ; ce qui ne l'empêche pas de faire le séducteur... et si on voulait l'écouter... mais on ne l'écoute pas !

— Je le crois sans peine... il a l'air d'un singe !...

— Il n'y a que la troisième du magasin... mademoiselle Babiole, qui ne craint pas de rire avec lui... de l'agacer, de lui faire de l'œil !

— Vraiment... vous croyez ? Cette jeune personne qui est genlille?...

— Gentille! Babiole ! Ah! par exemple... vous l'avez bien mal vue... une tête de faïence, de rat... des mains toujours rouges!... sentant l'échalotte quand elle arrive le matin!... Elle n'a rien pour elle!... Du reste, c'est un très-mauvais sujet... une coureuse... on en sait sur son compte!... Je suis bien persuadée que madame ne la gardora pas longtemps... elle a surpris ses manœuvre?, avec monsieur... Aussi elle n'est ici que pour faire les courses.

— Alors elle n'apprend pas l'état de corsetière ?

— Elle s'en fiche pas mal... elle a d'autres intentions... elle espère toujours faire une riche conquête! Et alors... adieu la boutique, elle filera bien vite!.,.

LA DAftU-: AUX TMOIS CORSKTS 77

Mais les l'iihes coin(uôtcs n'arriveront jamais... elli^ a trop mauvais ton pour ôtre lorgnée par un homme comme il faut! Quanta vous, mademoiselle, vous savez à quoi on vous destine?

— Mais je pense que Ton m'apprendra à travailler comme vous... à faire des corsets?

— Non, ce n'est pas pour cela que l'on vous a prise ici; votre affaire, à vous, sera de servir de mannequin!

— De mannequin! Qu'est-ce que cela veut dire?

— Cela veut dire que madame vous fera mettre les nouveaux corsets qu'elle invente : les uns pour engT.'iisser, les autres pour maigrir; avec les uns vous avez l'air d'avoir une gorge prépondérante, avec les autres vous êtes mince, svelte comme une petite fille du douze ans... On n'est pas du tout à son aise dans ces cursots-là! mais, vous comprenez, cela séduit les diiines qui veulent faire fine taille. On vous posera coiUi'e les vitres delà rue; vous serez obligée de vous leiiii' l)ien droite... d'abord le corset vous y forcera, et eela s'appelle servir de manneiiuin.

— Mais cela ne m'amusera pas du tout, cela... Ah ! c'est là ce qu'on veut faire de moi?...

— J'en suis sûre ; j'ai bien entendu ce que monsieur et madame disaient à votre sujet... D'al>ord moi j'*'; 'oute et j'entends tout ce qu'on dit!...

— .Mais les manneciuins, je croyais cpie c'était en paille?...

— CertaiiiiMueiit on en a souvent ainsi; mais les

mannequins nature, cela produit bien plus d'effet. Les pratiques entrent dans le magasin ; on vous fait marcher, aller, venir, vous pencher, vous courber devant elles; elles peuvent juger que le corset ne bouge pas, qu'il ne gêne pas les mouvements... et on les vend un prix exorbitant. Oh! les marchands savent bien ce qu'ils fontl... 11 faut que je redescende... je suis certaine qu'on va me gronder et dire que j'ai été bien longtemps !... Mais comme madame bougonne toujours, un peu plus, un peu moins,, cela m'es très-égal... Au revoir, mademoiselle Violette; vous pouvez vous carrer dans votre chambre... vous avez tout sous la main... Ah! diable.' on a mis sur votre table une cuvette et un pot à eau... et dessous une caisse pour vous servir d'armoire, de bahut! Quel luxe !... On voit bien que vous êtes recommandée par de grosses pratiques.

La grande Ursule est redescendue. Violette regarde autour d'elle, soupire et se dit : « Mannequin! ... je servirai de mannequin!... Toinon ne m'avait pas dit cela... Mais cette grande fille qui est si bavarde et qui n'a pas l'air bon, a peut-être voulu se moquer de moi... Après tout, mettre un corset qui vous avantage, qui fait qu'on admire votre taille, ou vos appas... ça ne peut pas être si désagréable... On me mettra tout près des vitres du côté de la rue... Tant mieux! je verrai le monde passer, ça m'amusera... on me regardera... on me trouvera jolie... Tiens, au fait, je ne serai pas fâchée de faire le mannequin! »

Page 1