LA FILLE MANNEQUIN
Violette n*a pas tardé à redescendre au magasin; elle est curieuse de savoir ce qu'on lui fera faire. Madame Repiqué la fait placer à la droite de la petite Babiole, qui, de cette façon, ne se trouve plus jtrès du vitrag-e, mais qui se recule sans moutrer de mauvaise humeur, et dit tout bas à sa nouvelle voisine :
— On a raison de vous mettre en vue... Au moins, on verra une jolie figure dans la bouti(iue, et, frauoliiMuent, ça manquait !
Violette ne répond rien, elle se contente de soulir.-; inaij; déjà elle trouve Babiole infiniment plus aimahh^ (fiie la grande Ursule, et se sent très-disposée à en faire son amie, bien qu'on lui ait dit (pio c'était
un mauvais sujet; mais cette qualification fait rarement du tort près des femmes.
Madame Repiqué donne à sa nouvelle apprentie des étoffes à coudre, puis des œillets à faire dans les corsets; elle veut juger ce dont elle est capable, et ne lui confie d'abord que des ouvrages de peu de valeur, ne se flattant pas de trouver bien fait ce qui sortira des mains d'une fille de la campagne, qu'elle ne compte faire servir chez elle que comme mannequin. Elle est donc fort surprise de voir que Violette coud très-bien, que ses œillets sont parfaitement bordés, et qu'enfin son ouvrage peut aller de pair avec ce que font ses meilleures ouvrières. Mais, comme c'est l'usage des patrons, elle se garde bien de complimenier Violette sur son travail, se borne à lui dire que ce n'est pas mal, et qu'avec ses leçons on fera d'elle quelque chose. Cette première journée s'écoule assez tristement : on se regarde, on s'examine. Quand monsieur et madame Repiqué (qui dînent toujours avant leurs ouvrières) sont à table. Babiole commence à causer avec sa nouvelle voisine, qui est bien aise de trouver quelqu'un avec qui parler.
Quand vient le tour de ces demoiselles d'aller se mettre à table, on leur laisse si peu de temps pour prendre leur repas qu'elles n'ont pas alors un moment pour causer.
Le soir, vers dix heures. Babiole salue et s'fen va.
— Vous ne couche^ donc pas ici? dit Violette.
LA DAME AUX TROIS COU SKIS si
— Non, j'ai mon chez moi, et j'aime mieux ça.
« Il est certain, se dit Violette, en montant à son cabinet à tabatière, que ce doit être bien plus agréable de coucher chez soi... dans une vraie chambre!... Enfin... tâchons de dormir bien vite... Pauvre Girofle! que doit-il dire en ce moment?... Il a bien du cliagrin sans doute... mais il se consolera... Et puis, Toinon et 'Marj oléine ne m'ont-elles pas assuré que j'étais trop jolie pour vivre dans un village? »
Violette se couche et s'endort vite parce qu'elle est fatiguée, qu'elle a vingt ans et qu'elle n'est point amoureuse.
Le lendemain, elle est la première au magasin, et trouve qu'on se lève bien tard à Paris.
("ette journée s*écoule comme la précédente : Violette coud, pique, borde des œillets, et quelques jours s'écoulent ainsi sans qu'on lui parle de faire le mannequin.
Florestan ne peut s'empêcher de venir rôder plus souvent dans le magasin depuis que la jolie villageoise a pris place à l'un des comptoirs. Il trouve sans cesse quelque prétexte pour avoir affaire dans la boutique : il y oublie son mouchoir, il y perd sa plume, il y laisse son canif, et, chaque fois, tout en faisant semblant de chercher ce qu'il dit avoir perdu, il lance à sa nouvelle demoiselle des regards qu'il veut rendre fascinants ; malheureusement, il y a toujours un de ses yeux qui regarde ailleurs que son collè.Li'ue, et comme M. Repiqué met dans tous les
deux la même expression, la même llamme, il s'ensuit qu'en ne voulant exprimer son admiration qu'à Violette, il en fait autant, soit à Ursule, soit à Babiole , et quelquefois même son autre regard va se perdre sur la bosse de mademoiselle Magloire. La jalouse Lucrèce remarque la conduite de son mari. Elle n'est pas dupe des prétextes qu'il prend pour venii' rôder près de la nouvelle apprentie ; déjà, plusieurs fois elle lui a dit :
— Mon Dieu! monsieur, vous avez donc bien peu <le soin maintenant que vous oubliez toutes vos affaires et venez les chercher ici?...
— Ma chère amie, tu sais que j'ai toujours été un peu distrait...
— Oui, oui! Oh! je sais fort bien pourquoi vous avez des distractions.
Cependant madame Repiqué ne veut pas déjà laisser voir à sa nouvelle demoiselle qu'elle est jalouse d'elle et craint que son volage époux ne lui fasse les yeux doux; c'est pourquoi elle prend des détours pour se faire comprendre de son mari. Mais, un matin, l'enflammé Florestan n'ayant plus trouvé de motif pour aller dans le magasin, où sa femme ne cesse de lui répéter qu'il n'a pas affaire, et ce monsieur, brûlant du désir de darder ses prunelles sur la charmante Violclte, il se décide à faire une action héroïque, une acîi n digne des anciens chevaliers, (|ui n'hésitaient jamais à verser leur sang pour la dame de leurs pensées, il se pique, ou plutôt il se coupe
bien légèrement le bout de l'index gauche avec son canif; quelfjues irouttes de sang paraissent. Alors M. Repiejué se précii)ite dans le magasin, en s'écrian d'un air effrayé :
— Je suis blessé!. . . Ah! sapristi... mon sang coule ! . . . Je crois que je vais me trouver mal !... Je ne puis pas voir mon sang!... C'est plus fort que moi. . . Celui d'un autre, ça ne me fait rien. . . mais, le mien ... ça me va au cœur !
Et Florestan se laisse aller sur une chaise qui est justement devant Tendroit du comptoir où se tient Violette. Tout le monde s'empresse autour de celui que l'on croit blessé. Sa femme accourt une dos premières, en disant :
— Voyons. . . qu'est-ce que c'est?. . . Blessé ! . . . Ah ! je respire à peine !. . . Mais. . . où donc cela?. . . Florestan, où donc?... Montrez-nous donc votre blessure!. . .
M. Repiqué avait enveloppé sa main gauclie avec san mouchoir ; il hésitait beaucoup à faire voir sa blessure, en murmurant toujours :
— Je ne puis pas voir mon sang!... C'est plus fort que moi ! . . .
Mais Lucrèce s'empare du bras , débarrasse la main du mouchoir qui l'entortillait, et sur lequel on aperçoit deux petites gouttelettes de sang ; quant à la blessure, elle était déjà fermée, le linge l'avait cicatrisée si bien, que madame regarde la main de tous côtés, et s'écrie :
— Mais, qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? Je ne vois rien du tout à votre main , pas la moindre petite égratignure ! C'est donc pour vous moquer de nous ou pour vous rendre intéressant que vous avez fait semblant d'être blessé?
— Gomment! fait semblant?... Du moment que mon sang a coulé, ce n'est pas pour rien... C'est mon doigt. . . mon index gauche qui est entamé. . .
— Ah ! c'est pour cette petite coupure ?... Je vous conseille de vous dire blessé, pour une coupure si légère, et qui est déjà fermée!...
— Vous croyez qu'elle est fermée?... Je ne crois pas, moi.
— Eh bien ! on va vous mettre un petit morceau de taffetas ciré dessus, et il n'y paraîtra plus.
— Ah ! oui, si mademoiselle veut avcir la bonté de m'arranger cela...
Et Florestan étend son bras sur le comptoir de Violette, en la regardant d'un œil languissant. Mais madame Repiqué a bien vite changé la position du bras, qu'elle tire brusquement à elle, en s'écriant :
— Et pourquoi vous adressez-vous à mademoiselle pour fermer cette coupure ? Est-ce que vous croyez , par hasard , qu'elle est arrivée de son village avec du taffetas d'Angleterre dans ses poches ?
— Ma bonne amie... je ne dis pas... mais il n'y aurait rien d'étonnant ! On se coupe à la campagne
aussi bien qu'à la ville, on se coupe même plus souvent, parce qu'on taille des arbustes, des branches des...
— Assez, monsieur!... Tenez, voilà votre énorme blessure fermée... Et comment voasêtes-vous coupé le doigt?
— Comment? Mais tout naturellement, en taillant une plume... mon canif a glissé...
— Votre plume?... Mais, depuis trois jours, vous avez jeté vos dernières plumes d'oie, en disant que vous ne vouliez plus, désormais, vous servir que de plumes de fer...
— C'est vrai... oui... en effet...
— Est-ce qu'on taille les plumes de fer?
— J'ai voulu essayer... mais, comme tu vois, ça ne m'a pas réussi !...
Lucrèce se tait; mais elle fait signe à son mari de la suivre dans l'arrière-boutique , ce qu'il ne fait qu'après avoir encore essayé de regarder Violette. Lorsqu'il est en tête-à-tète avec sa femme, celle-ci se pose devant lui comme si elle voulait lui marcher sur les pieds, et, d'un ton sévère, murmure :
— Est-ce que vous frovt'Z cpio je suis votre dupe monsieur ?
— Ma dupe? Comment, bobonne, je n'y su's pas du tout !...
— Monsieur Repiqué, ^avez-vous que vous êtes un profond scélérat?... que vous avez des ruses dignes d'un Cartouche, d'un M,i;iJ;iu?,..
86 LA DAME AUX TROIS COhSETS
— Moi? j'ai des ruses de voleur? Par exemple ! moi qui n'ai jamais dérobé une épingle à personne..,
— Oh! non, ce n'est pas d'une épingle que vous avez envie. Ah ! vous vous coupez le doigt afm d'avoir un motif pour venir dans le magasin et faire de l'œil à ma nouvelle?... Car ce n'est plus Babiole... c'est Violette maintenant qui vous séduit... Peste ! monsieur, vous en tenez donc terriblement pour cette jeune fille?... au point de vous blesser pour la voir?... Monstre ! Vous ne vous êtes jamais rien coupé pour moi !
— Quoi ! bobonne, tu peux supposer !... La jalousie t'égare ! Je te jure...
— Assez, monsieur ; écoutez bien ce que je vais vous dire : Cette Violette travaille bien, elle peut m'être très-utile, je ne vous le cache pas... mais si je remarque entre elle et vous la moindre connivence, la plus petite familiarité... je la mets à la porte sur-le-champ !...
— Mon Dieu ! tu te mets dans la tête des choses...
— Vous m'avez entendu?... Au reste, je crois cette jeune fille sage, et puis, elle a dit à Ursule que vous aviez l'air d'un singe. . . Gela m'a fait plaisir; je suis bien aise qu'elle ait cette opinion de vous !
— Ah ! elle a dit que j'avais l'air?...
— Oui, monsieur, oui!... A présent, allez vous couper le doigt pour elle!... Allez, beau singe... on se moquera de vous, et on aura bien raison !...
Floresian ne répond plus et il retourne à sa caisse, persuadé que sa femme lui ment, et que Violette n'a pas tenu le propos qu'on vient de lui rapporter.
Pendant que cette conversation avait lieu dans rairière-bouLique, les demoiselles chuchotaient dans le magasin ; Babiole disait tout bas à Violette :
— Je suis sûre que, dans ce moment, madame fait une scène à monsieur !
— Vous croyez ? Et c'est parce qu'il s'est coupé ?
— Laissez donc! Sa coupure, c'est une frime... pour venir près de nous... pour loucher à votre intention... Vous lui avez tourné la tète, à ce pauvre patron !...
— Vous croyez?
— G'est bien visible; ça fait que j'en suis un pou débarrassée... G'est une obhgation que je vous ai...
— 11 m'ennuie beaucoup en ne faisant que me regarder sans cesse... S'il savait comme je le trouve vilain !
— Madame le sait, et c'est ce qui fait qu'elle vous pardonne d'être jolie...
Dans le courant de la journée, meslames Boucherose et Trafalgar viennent dans le magasin de corsets, et voient avec joie que leur protégée y est installée.
— J'espère, madame Repicjué, que nous vous avons envoyé une belle fille ! dit la volumineuse Toinon, en prenant le menton à Violette, et que vous allez joliment pousser cette enfant-là?
— Oui, madame, oui certainement... si mademoiselle se conduit comme on doit le faire dans mon magasin... car la bonne tenue avant tout!... Voilà ce que j'exige, moi; je ne tiens pas tant à la beauté qu'à la sagesse 1
En disant cela, Lucrèce regarde son mari qui s'est empressé de quitter sa caisse pour venir saluer les deux importantes pratiques. Mais madame Trafalgar part d'un éclat de rire, provoqué par la phrase de madame Repiqué.
— Ah ! la sagesse !... je la trouve superbe, madame Repiqué, qui veut n'avoir dans son magasin que des vestales!...
— Madame, je n'ai pas dit positivement cela; mais...
— Mais laissez donc un peu la jeunesse jouir de son bel âge... et de ses agréments extérieurs ! Comme dit M. Bichetout : a Une johe femme qui ne se produit pas dans le monde, c'est un avare qui enfouit ses trésors !... »
— Ah ! ton Bichetout dit ça ! Il n'est donc pas si bête qu'il en a l'air, cet entrepreneur ?
— Bète! M. Bichetout!... L'homme de Paris qui connaît le mieux les cours de la Bourse ! qui prévoit huit jours d'avance la hausse ou la baisse 1... Mais quand il se donne un air bête, c'est encore une malice de sa part pour mettre les autres dedans!... C'est bon pour les Turcs , d'être bêtes ; ceux-là annent mieux la graisse que l'esprit ! Qu'on leur
donne de grosses formes... des pa(iuets, ça leur suffît; ils n'en demandent pas davantage !...
— Dites donc, Trafalgar, j'espère que ce n'est pas pour Sidi que vous dites cela?.'.. Ne vous avisez pas de jeter des pierres dans mon clos!... Je ne serais pas d'humeur à le souffrir, ma chère ; je suis très-douce , mais, quand on m'offense , je ne me connais plus !
— Pourquoi dites-vous que M. Bichetout a l'air bote ?
— Eh! mon Dieu! quand il l'aurait, le grand malheur!... Est-ce que tous les hommes ne sont pas bêtes, plus ou moins? et la preuve, c'est que nous leur faisons voir à tous des étoiles en plein midi!... Tiens, ça fuit rire M. Repiqué ce que je dis là!... Bonjour, bel liomme? Votre femme prétend que vous êtes un mauvais sujet!... Serait-ce vraiment possible?
Florestan salue ces dames en souriant et tache de se donner un air coquin, en répondant :
— Oh! madame! on en dit toujours plus qu'il n'y en a... Néanmoins, je ne cache pas mon penchant pour les dames : la beauté fut toujours l'objet de mon culte...
— Vous avez raison, c'est une jolie culture; et puis, vous avez un avantage, vous, c'est que vous pouvez lorgner deux femmes en même temps... Ah! ah! ah!...
Cette plaisanterie fait rire tout le monde, même M. Repiqué, qui roule alors ses yeux coinme s'il von-
iait séduire jusqu'au griffon de cette dame. Madame deBoucherose tend alors sa main à madame Trafalgar, en lui disant :
— Voyons! j'espère que nous ne sommes plus fâchée avec Mimi? Je suis vive... je casserais, je briserais tout quand je suis en colère, mais l'instant d'après je n'y pense plus... Monte dans mon équipage, je vais te promener au bois, et nous prendrons quelque chose au chalet... Ça y est-il?
— Ça y est ! Je n'ai pas plus de rancune qu'une Unotte. . . Adieu, Violette ! au revoir, ma belle ! ... Tu es fort jolie, mais tu n'es pas bien habillée... Madame Repiqué, cette jeune fille n'est pas bien corsée, vous ne devriez pas souffrir cela!
— Oh! soyez tranquille, madame; dès demain, mademoiselle va porter de mes corsets, et je vous réponds qu'elle ne sera plus reconnaissable pour la tournure !
— A la bonne heure!... Soignez-la, cette enfant... nous voulons toujours la protéger.
Les deux dames regagnent l'équipage qui est à la porte, et pendant que madame Repiqué reconduit ses deux pratiques jusqu'à la voiture, Florestan trouve le temps de se pencher sur le comptoir devant Violette et de lui dire tout bas :
— Vous êtes une perle!... Je vous adore!... Amour et mystère ! . . .
Puis, redoutant le retour de sa femme, ce monsieur court se cacher dans sa caisse. Quant à Violette, elle
JLADAIWE AUX TROIS COHSETS
est restée toute saisie, et regarde Babiole qui éclate de rire en lui disant :
— Je vous avais prévenue, la déclaration ne pouvait manquer ! Le patron prend feu comme une chimique! Mais, n'ayez pas peur, sa femme se chargera de le surveiller.
Le lendemain, madame Repiqué fait entrer sa nouvelle apprentie dans une petite pièce où les dames seules pénètient et y essayent des corsets. Là il faut que Violette mette un corset plastique d'une coupe nouvelle, et qui doit considérablement amincir la personne qui le portera. Le nouveau modèle est essayé, il va fort bien à la jeune fille, (jui paraît plus svelte,' dont la taille devient plus fine, plus élégante. Lucrèce admire son ouvrage, auquel elle ftiit cependant quelques pinces, ({uelques légers changements. Puis Violette, habillée avec le nouveau corset, retourne prendre sa place au magasin, où les trois autres ouvi'ières ne peuvent s'empêcher de pousser un cri d'admiration en voyant le chang-ement qui s'est opéré dans la taille, dans la tournure de leur nouvelle compagne, grâce au talent de madn-ie Repiqué et à la coupe heureuse de ce corset.
La jalouse Lucrèce elle-même est forcée d'admirer Violette, tout en se mirant dans son ouvrage, et de pr!is(M- que sa nouvelle apjTcntie fait parfaitement valoir sa marchandise.
Plusieurs dames qui, en passant dans la rue, ont remarqué Violette, entrent dans le magasin et veulent
({u'on leur fasse des corsets qui leur prennent aussi bien la taille; alors la jeune fille est appelée, il faut qu'elle passe avec les dames dans l'arrière-boutique, afin que l'on examine de près le corset magique, et que l'on prenne mesure dessus.
Plusieurs fois dans la journée, le joli mannequm est appelé par madame Repiqué, et souvent; à peine Violette est-elle retournée à sa place, qu'une nouvelle dame se précipite dans la boutique et demande à essayer le corset de la demoiselle qui est en montre.
Pendant plusieurs jours Violette porte le corset qui amincit, et les dames élégantes arrivent en foule chez madame Repiqué. Le magasin de la Poule blanche a la vogue, on ne parle que de ses corsets, siu^tout lorsque, après avoir, pendant huit jours, porté celui qui amincit, Violette en met un autre qui, tout en conservant à la taille de la grâce, donne une ampleur extrême à la gorge et simule des appas parfaitement imités avec du coton.
Alors les dames très-maigres veulent avoir ce dernier corset; ce n'est plus une simple vogue, c'est un engouement, un délire. Le magasin de la Poule blanche ne désemplit pas, et Violette passe presque tout son temps dans l'arrière-boutique, oii l'on examine attentivement son corset, tandis que madame Repiqué expHque la manière de s'en servir et de paraître avoir ce que l'on n'a pas.
— Savez-vous que c'est très-fatigant de faire le mannequin? dit un jour Violette à la petite Babiole.
LA DAME Alix TR01> COKSKTS 93
Aujourd'hui, j'ai été dérangée presque toute la journée... Ces dames m'examinent, me tournent, me retournent absolument comme si j'étais une poupée... Si je ne suis venue à Paris que pour servir à la toilette des autres, il me semble que j'aurais tout aussi bien fait de rester dans mon village !
— Oh! soyez tranquille, répond Babiole d'un air futé, votre sort changera!... Il n'y a pas que les dames qui s'occupent de vous!... Depuis que vous êtes si bien corsée, vous n'avez donc pas remarqué tous les beaux messieurs qui s'arrêtent dans la rue pour vous regarder?...
— Vraiment?... Vous croyez ([ue c'est pour moi qu'on s'arrête!... Moi, je pensais que c'était pour examiner les corsets.
— Les hommes se moquent pas mal des corsets!... Non, non, c'est vous qu'on lorgne, (pi'on admire... et si vous sortiez, je suis persuadée (pie, dans la rue, vous auriez déjà reçu au moins douze déclarations !
— Douze déclarations!... Tiens, ça m'amuserait. Mais je ne sors jauiais... Ah! Babiole, vous êtes bien plus heureuse... vous avez volie clinmbre... vous faites les courses, et vous no servez pas de manncquia!
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