OU<(M
— Ail ! mon fière... si ce n'était (|Utu'ela... je m'y berais soumis., je mo serais contenté de la voir tou-
LA DAr.lE AUX TROIS CORSETS
jours... comme son ami... Mais elle est partie !... Comprends-tu, Benoît? partie pour Paris... sans me prévenir... sans m'avertir... sans se dire : t II en mourra!... »
— Violette serait partie pour Paris?...
— Tiens, voilà ce qu'elle m'écrit... Lis sa lettre., lis-la tout liant pour que je l'entende encore... car j'ai peut-être mal lu, moi ! . . .
Benoît lit à haute voix l'écrit laissé par Violette.
— Elle s'ennuyait ici!... murmure Girofle. Je faisais cependant mon possible pour satisfaire à tous ses désirs... Elle me dit de l'oublier!... Ah ! je ne le pourrai jamais... Je ne suis pas comme elle... Quand j'aime c'est pour toujours!...
— Mon ami, je crois que cette jeune fille ne t'a jamais aimé !... Tout ce que tu faisais pour elle glissait sur son cœur sans le toucher... Que veux-tu? l'amour est un sentiment qu'on ne force point... H faut qu'il vienne tout seul.
— Aller à Paris !... Mais que compte-t-elle donc y faire, mon Dieu!
— Fortune... y briller! C'est là le rêve de toutes les jeunes filles.
— Mais... moi... que vais-je devenir maintenant?... J'étais habitué à lavoir tous les jours... Quand je travaillais loin d'elle, je me disais : « Ce soir, tu la verras, tu lui parleras... tu entendras sa douce voi.\... » Et ça me donnait du courage. A présent que ne je pourrai plus me dire cela, -je n'aurai plus de
LA DAME AUX i II OIS COUSKTS 97
coiirag"o à i-iou Ah! moQ frri-e Je suis bit.'n
malheureux!...
Benoît élait pres(|ue aussi mallieureux queGiroflé ; mais il l'était par le désespoir de son frère. Il embrasse celui-ci, lui presse les mains, en lui disant:
— Allons ! ne te laisse pas aller à la douleur, il faut être homme... il faut savoir supporter les chagrins...
— Je supporterais tout, excepté de ne i)lus voir
Violette !
— Il faut attendre !... Nous verrons... elle s'y ennuiera peut-être à Paris... et elle reviendra...
— Oh ! non ! elle ne reviendra pas!...
— Eh bien ! alors... ce n'est pas si loin Paris... et si tu t'ennuies ici à ton tour... dame !... pourquoi n'irions-nous pas aussi... à Paris?...
Girofle ne peut répondre, mais ilsc jriu- au cou de son frère, l'embrasse à plusieurs re})rises ; un éclair (le bonheur illumine son visage. Enfm. il a la force de parler et de s'écrier :
— Ah ! que tu es bon, Benoît, ((uc lu es bon î... Quoi ! tu consentirais à venir aussi à Pari^; avec moi ?... Car, moi, vois-tu, il faut bien (pie j'y aille, puisqu'elle y est!
— Eh! pourquoi pas?... D'ailleurs, je ne fais pas grand'chose de bon dans ce villa.uc... Mes élèves me payent mal, et le plus souvent ne me payent pas du tout. .\ Paris, où tout le monde veut être inslruit, je trouverai à utdiserle peu que je sais... Je donnerai
des leçons en ville... ou je tâcherai de trouver des écritures, des copies à faire...
— Oh ! oui, mon bon Benoît, tu trouveras beaucoup d'ouvrage, toi... Tu gagneras à Paris bien plus d'argent qu'ici !.. . Quanta moi... je ne trouverai peut-être pas de jardins à soigner... car on dit qu'il ne reste plus beaucoup de jardins dans Paris ; mais je ferai autre chose... je suis fort et j'ai de bons bras... je trouverai bien à m'occuper... Quand je devrais faire des commissions , porter des fardeaux; tu m'as dit, mon frère, qu'il n'y avait pas de sot métier !
— Et c'est la vérité ! Pourquoi craindrions-nous de déroger quand Saûl a gardé les troupeaux de son père; quand Jacob se fit serviteur chez Laban ; quand le spirituel Ésope, le philosophe phrygien, fut esclave à Samos ; enfin, quand le superbe Apollon, dieu du jour, des lettres, des arts et de la médecine, se fit berger chez Admets !...
Ah ! mon frère, que vous êtes savant !
— Non, mon ami... c'est la lecture qui nous apprend cela...
— Alors, c'est dit, Benoît, nous irons à Paris...
— Oui ; mais, auparavant, Violette nous charge de vendre sa maison....
Ah! c'est vrai... Pauvre maisonnette! où je
croyais passer mes jours avec elle.,, où j'ai été si heureux quand je la voyaisfaire ses fromages... C'est bien dommage de la vendre l
— Sans doute... Mais il i»araîl que Violelte n'y tient pas beaucoup !...
— Quelque jour peut-être elle se repentira de '.'nvoii* vendue... ça ne se vendra pas bien cher... le jardin est petit...
— Enfin, je vais voir, m'i.ifonner... savoir ce (pi'on en donne... Puisque Violette veut qu'on la vende, c'est que peut-être elle a besoin d'argent.
— Occupe-toi de cela bien vite, Benoît, afin que nous puissions partir pour Paris et aller retrouver Violette le plus tôt possible...
— Oui, mon ami. Mais, à propos, Violette ne t'a donné aucune adresse pour lui écrire... elle ne te dit pas dans sa lettre oii elle va lo^er... Comment donc ferons-nous pour la trouver, à Paris ?
— Dame!... nous la demanderons aux commissionnaires... aux facteurs de la petite poste ; on dit que ces gens-là savent les adresses de tous les habitants de Paris.
— L'adresse des personnes établies, des célébrités ! Mais Violette n'est rien de tout cela...
— Oh ! mon frère, elle est assez jolie pour être une célébrité ! Sois tranquille, nous la trouverons, quand je devrais entrer la demander dans toutes les maisons ! Est-ce que tu cr^is, d'ailleurs, (pie mon amour ne me guidera pas ? Ici, ([uand j'approchais de la demeure de Violette, aux champs, quand je l'apercevais de bien loin, mon ctrur battait avec une force... il me send)!ait qu'il allait nie (piitter pour alK-r à
lUO . LA DAME AUX TROIS CORSETS
elle !... Eh bien ! à Paris, ce sera de même, et quand je passerai dans la rue où demeure Violette, mon cœur m'avertira que c'est là que je dois la trouver. Benoît ne partage pas la confiance de son frère, mais il ne veut pas lui ôter son espérance. Cependant, il l'engage à s'informer le lendemain, près des voisins et des voisines, de toutes les circonstances qui ont précédé on accompagné le départ de la jeune fille, en disant avec raison :
— Cette détermination si prompte, si imprévue, ne saurait être l'effet d'un caprice... Pour partir ainsi, il faut que Violette y ait été poussée par le conseil de quelqu'un, et pour se rendre à Paris, où elle ne connaît personne, il faut bien qu'on lui ai dit chez qui elle doit s'adresser.
Le lendemain , en s'infonnant dans le village, le pauvre amoureux apprend que Violette a reçu depuis peu les visites de deux belles dames bien parées, et un vieux paysan, qui passe pour le plus fin matois du pays, ajoute :
— Ces soi-disant belles dames, je les ai ben reconnues, moi : fune, c'était Marjoleine (juia gardé les oies à Pierre Leblanc ; l'autre, c'était Toinon, qui a été servante à Compiègne... Oh! c'est qu'on ne me trompe pas, moi ! Aussi, en passant près de Marjoleine, je lui ai dit, comme dans le temps : « Bonjour, la fille aux oies ! Comme te v'ià fière ! » Alors, faut voir comme elle a filé ! Elle est devenue rouge comme nos cerises.
LA DARIK AUX TROIS COUSETS
— Plus de doutes ! dit Girolle, ce sont ces deux parvenues ({ui ont débauché Violette... qui lui auront, mis dans la tAte d'aller à Paris !... Mais tout ça ne mo diti)as où je la trouverai...
II interroge la petite voisine qui lui a remis la clef et la lettre ; mais l'enfant ne peut que lui répondre :
— Violette m'a dit : « Tu remettras ça à François Girofle dès (pie tu le verras... y> V'ià tout ! Elle ne m'a pas dit autre chose.
Girofle va faire part à son frère de ce qu'il a af)pris, et celui-ci murmure :
— Oui... ce sont ces deux lilles enriciiies qui lui auront donné de mauvais conseils... Tout ça ne nous met g-nère sur la voie pour retrouver Violette ; mais, enfin, en nous informant partout...
— Oui, mon frère ; oh ! sois sûr que nous la trouverons... Quand partons-nous ? Ce soir, n'est-ce pas?
— Ce soir, c'est impossible! Nous ne pouvons pas aller à Paris sans argent... on n'y vit pas gratis... Je suis allé à Gompiègne chez le notaire; je lui ai donné l>ouvoir })our vendre notre ri-nte...
— Ah! Henoît! lu te dépouilles pour moi.
— Allons donc!... Est-ce que cette rente n'était pas à nous deux ?... D'ailleurs, nous ne dépenserons pas tout notre argent, nous le ménagerons, nous lâcherons môme d'en gagner...
— Oui, oui, oh ! j.^ travaillerai, tu verras !
— Mais il est toujours plus sage d'avoir de quoi attendri» l(\s événeuKMits.
10t> LA DAMI-: AUX TROIS COU SIC TS
— Alors nous partirons demain?
— Oui... demain soir.
— Ah ! mon Dieu ! Et la maison de Violette qu'elle m'a chargée de vendre. . .
— Elle est vendue... Je me suis inforrué dans le pays de ce que cela valait. On m'a dit : « La chaumière et le jardin ne valent pas plus de mille francs. » Alors j'ai vendu à ce prix-là...
— Et tu auras l'argent demain?
— Oui, je l'aurai demain; tu pourras le remettre à Violette quand tu la trouveras !
— Oii! mon bon Benoît, que de tracas je te donne!...
— Bon ! bon ! il s'agit bien de cela... Fais toujours tes apprêts, tes paquets ; moi, je ferai porter l'orgue au chemin de fer... nous n'en avons plus besoin ici et je tâcherai de le revendre à Paris.
— Oui, tu as raison... Pourquoi le garderions-nous, puisqu'elle n'aimait plus à l'entendre... Je vendrai aussi mon piston, moi.
— Pourquoi donc cela? Tu en jouais déjà fort gentiment; on n'a jamais trop de talent, mon ami, et la musique est souvent un puissant auxihaire pour se faire bie:i venir... Au heu de cela, tâche au contraire de devenii" plus habile sur ton instrument ; et... que sait-on? Cela jjourra peut-être te servir un jour.
Le lendemain, Benoît avait son argent. Girofle avait fait les paquets, et les deux frères se rendaient au chemin de fer qui devait les mener aussi à Paris,
UNE AIGUILLE DANS UNE Tj, ,TTE DE FOIN.
En arrivant dans Paris, Girofle ouvre de grands veux et pousse de gros soupirs ; il ne cesse de s'écrier :
— Mon Dieu ! c'est bien plus grand que deux fois Compiègne!... Ça n'en finira donc pas, des rues et des boulevards ?
Benoît s'est fait indiquer un petit hôtel pas cher ; un auvergnat, qui se charge de porter l'orgue, le guide jusque dans le haut du faubourg Saint-Martin, où les hôtels ne ressemblent pas à celui du Louvre, rue Saint-Honoré; mais, comme dit Benoît, non licet uinnibus adiré Corinthuin !
Ku voyant arriver deux voyageurs mis fort modestement et apportant un orgue, l'hôte présume que ce sont dos nmsiciens ambulants, et leur donne la jtlus
104 LA DAMi: ATX TROIS CORSETS
vilaine chambre de sa maison. Mais, comme le prix de cette chambre est très-modique, les deux frères s'y trouvent bien; ils s'y installent, puis Benoît dit à son hôte :
— Monsieur, si vous connaissez des parents qui voudraient faire apprendre à leurs enfants l'écritare, le calcul, l'orthographe et un peu d'histoire, pensez à moi, je vous prie ; je doii..G des leçons à très-bon marché!
— Tiens 1 vous n'êtes donc pas des chanteurs des rues?
— Non» monsieur. Et pourquoi supposiez-vous que nous étions cela?
— Parce que vous avez un orgue... Que diable faites-vous d'un orgue, alors ?
— Nous l'avons apporté pour le vendre... Et si vous trouvez quelqu'un qui veuille l'acheter...
— Est-ce qu'on joue de l'orgue?... Ah! si c'était un piano ou un violon, à la bonne heure... ça se place... on trouve des amateurs... Il valait mieux apporter un piano, ma fdle veut l'apprendre.
— Monsieur, nous n'avons pas apporté un piano parce que nous n'avions qu'un orgue.
— Est-ce que vous comptez en jouer ici, de votre vilaine musique? C'est que je vous préviens que je ne vous logerais pas alors ; car vous feriez fuir tous mes locataires.
— Soyez tranquille, notre intention n'est nullement d'en jouer.
LA DAMl-: AUX TU OIS C 01; S HT S lu:;
— A la bonne heure ! Ah! vous donnez des leçons d'écriture ?... Vous feriez bien mieux de donner des leçons de piano, vous gagneriez davantage... vous auriez eu déjà ma (illo pour élève...
— Monsieur, je ne donne pas des leçons de piano, parce que je n'ai pas la moindre notion sur cet instrument.
— Ali ! je comprends... Mais, alors, pourquoi avezvous un orgue?...
Girofle, qui trouve leur hôte très-ennuyeux et trèsbête, l'interrompt en s'écriant :
— Monsieur, il ne s'agit pas de tout cela ! Nous sommes venus à Paris, mon frère et moi, pour y chercher une jeune fille qui vient de quitter le pays comme une bombe, au moment de m'épouser ; car j'étais comme son fiancé... Je lui avais donné une jolie montre... je ne savais que lui donner pour touclier sou cuMir... Enfin, Violette... elle se momme Violette Moutin... est partie, il y a trois jours, pour Paris. Où fautil aller i)Our la retrouver, monsieur ? Où se logent les jeunes filles de la campagne (juand elles arrivent à Piiris?
— D'abord, il faudrait me dire ce ({u'eUe sail lanv, votre jeune tiUe... Vient-elle à Paris pour domicr d.>5 leçons (le piano ?
— Oh! non, monsieur, Violette n'est pas du tout musicienne; elle ne sait que coudre et bro<ler...
— Tant pis ! 8i eUe avait su le piano, o i aurait pu. pMi* (r;iulr('s pi-dfcsscui's, avoir des renscii^MiMneiils...
— x^Ion Dieu ! monsieur, on ne s'occupe donc que de piano, à Paris?...
— Je ne dis pas cela. Enftn, votre jeune fille a décampé en emportant votre montre, à ce que je vois... elle vous a volé?...
— Volé! Violette une voleuse!... Tenez, monsieur, vous ne comprenez pas du tout ce qu'on vous dit ! Apprenez que Violette est une honnête fille, incapable de faire du tort à personne... Et la preuve, c'est qu'elle nous a chargés de vendre sa maison, et (luc c'est nous qui avons de l'argent à lui remettre... N'est-ce pas, mon frère?
— Certainement; j'ai là, dans ma poche, un billet de mille francs, c'est le prix de la vente de sa maison... Tiens, prends-le, François ; il vaut mieux que tu l'aies sur toi, pour le donner à Violette dès que tu la trouveras.
Girofle prend le billet de banque, le place avec soin dans un vieux porte-monnaie qui lui sert de portefeuille, et s'adresse de nouveau à leur hôte, qui a ôté sa cas({uette de dessus sa tête en voyant que ses nouveaux locataires possèdent des billets de banque.
— Voyons, monsieur, à présent que vous savez que Violette est une honnête fille, dites-moi oii je dois la chercher?
— Une honnête fille!... Ma foi ! monsieur, c'est fort embarrassant ; certainement il y en a dans tous les quartiers ; mais le difficile est de mettre la main dessus!
LA DAMK AUX TUOIS COUSKTS 107
— Je ne vous ai pas dit que je voulais mettre la in.iin sur VioloUe ; je veux seulement la trouver, alin desavoir si elle s'amuse à Paris comme c'était son envie...
— Ah ! c'est pour s'amuser (jue votre fiancée est venue à Paris ?... Alors, il faut la cherclier dans le quartier Bréda ; c'est ordinairement par là que se logent les demoiselles qui viennent à Paris pour se divertir.
— Le quartier Bréda?... J'y vais lout de suite !... Est-ce loin d'ici?
- Pas très-loin... Vous allez traverser plusieurs rues en face d'ici, et vous y arriverez.
— Oh! d'ailleurs, j'ai une bmi^ue, et il n'est pas défendu de demnnder son chemin... Toi, Benoît, tu chercheras aussi de ton côté, n'est-ce pas?
— Oui, mon ami, sois tianquille, je m'informerai partout, et en même temps je tâcherai de trouver des élèves... car il faut songer à gngner sn vie. Mais, dès que la nuit viendra, tu reviendras ici, n'est-ce pas, mon ami? Je ne vi'u\ pas (jue tu coures le soir dans cette ville que tu ne connais pas... D'ailleurs, il faut dîner, et c'est hien le moins que n.iu< ti.^'i< '.<trouvions ensemble pour prendre ce repa.s
— Oui, mon frère, c'est convenu, à ce sot.
Les deux frères se séparent, (lirollé se diri^^e v. rs le quartier Bréda, où il se flatte de retrouver faeilenient Violette. Benoît marche an hasard d'un autre cùté. Ue temps à autre, il entre dans une maison, s'in-
iOS LA DAME AL^X TROIS CORSETS
cline bien humblement devant le portier, en disant :
— Pardon!... excusez si je vous dérange... Vous n'auriez pas, dans celte maison, une jeune fille récemment arrivée à Paris, et qui se nomme Violette Mou tin?
Benoît est tellement poli, il parle aux portiers d'un air si respectueux, que ceux-ci daignent lui réponcre :
— Non, non, nous n'avons pas ça... Qu'est-ce qu'elle fait, votre demoiselle?
— Mais elle trava. .e à l'aiguille... elle brode... elle festonne...
— Alors elle doit être dans une bouticjue... Cherchez chez une lingère !
— Vous avez raison, oui, en effet, je crois que je ferai mieux de la demander chez les lingèrcs... Pardon!... mais, par la même occasion, vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui voudrait prendre des leçons d'écriture, d'orthographe, et môme d'un peu de latin?... Je ne prendrai pas cher.
— Non, nous ne connaissons personne qui ait besoin de savoir tout ça... Il y a bien des enfants dans la maison, mais il vont en demi-pension !
— Du moment qu'ils vont en pension, mon ministère leur est inutile ; excusez-moi, monsieur le concierge... Je vous présente mes civilités.
Benoît s'éloigne ; mais, un peu plus loin, il roconi mence sa visite et sa demande chez un auh-e porlier, OLiiî n'est pas plus heureux. Quclipierois, après avoir
offert dv.' donner des leçons d'écriture, il ajoute encore : « J'ai un orgue à vendre, est-ce que vous n'air riez pas envie de l'acheter ? »
Mais alors, comme ce monsieur offre trop de choses, on commence à le trouver importun, et on le renvoie assez brusquement, en lui disant : « Laisseznous tranquilles !... Vous nous ennuyez, vous faites trop de choses!... On n'entre pas dans les maisons pour offrir des orgues... c'est suspect!... Ficheznous le camp bien vite ! »
Alors le pauvre Benoît s'éloigne tout penaud en se disant : « Je n'offrirai plus mon orgue... il pai'aît qu'on ne les aime plus à Paris. »
Suivant l'avis qu'un portier lui a donné, Benoît est aussi entré dans queltiues ijoutiques de lint^ère ; mais, ïà, il a été fort mal reçu. On lui a répondu à peine et d'un ton fort peu aimable, en lui intimant l'ordre de sortir sur-le-chaïup.
La nuit est venue. Le frère aîné est depuis longtemps de retour à leur modeste garni, où il attend son frère avec impatience ; il commence même à en être inquiet, lorsqu'enlin (îiroflé revient, pâle, défait, exténué de fatigue.
— Bon Dieu! dans quel état te voilà ! s'écrie Benoît.
— Ah! mon frère, j'ai tant marché, tant trotté depuis tantôt... et tout cela inutilement! J'ai visité tout ce qu'on appelle le quartier Bréda... Je suis entré (huis plus de cent maisons !... Au lieu de me répondre, la plupart du temps on me riait au nez... ou bim,
il y en a qui ont eu le front de me dire : « Violette... c'est son nom de guerre, sans doute, à votre jeune fille. Par (][ui est-elle entretenue? » Là-dessuâ, je me mettais en colère, et on me mettait à la porte. Une fois, cependant, dans une maison où le portier était une portière, elle me répond : oc Violette ! dame ! attendez donc ; nous avons une nouvelle locataire qui a trente-six noms : elle s'appelle Rose, Jacinte, Muguette ! elle pourrait bien s'appeler aussi Violette... Montez au quatrième, vous verrez si c'est la jeunesse que vous cherchez. » Moi, là-dessus, tu penses bien que je me dépêche de monter; je sonne à la porte qu'on m'a indiquée. Un monsieur à moustaches m'ouvre, me toise d'un air farouche, et me dit : « Qu'estce que vous demandez? » Je lui réponds bien poliment : « Monsieur, je demande la demoiselle qui loge ici depuis peu de jours, parce que je suis de sa connaissance. » Le monsieur fronce les sourcils, en murmurant : « Ah ! vous êtes de sa connaissance?... Ah ! elle connait déjà du monde à Paris ! ... Ah ! c'est comme ça qu'on se fiche de moi ! . . . Muguette ! holà ! Muguette ! avancez un peu ici ! »
« Alors je vois arriver une jeune fille assez jolie, mais qui avait l'air très-déluré ; elle me regarde et se met à rire en s'écriant : « Tiens, qu'est-ce qu'il veut ce dadais-là ?
a — Ce qu'il veut ? Mais vous voir assurément, puisque vous êtes sa connaissance.
«— Moi; je suis de sa connaissance! C'est pas
. 1-A DAME AUX TROIS CORSETS m
vrai ! Voilà la première fois (jue je vois ce jeune homme. »
« Là-dessus, le monsieur s'adresse à moi, toujour en roulant des yeux furibonds :
« - Ne venez-vous pas de me dire que mademoiselle était de votre connaissance? »
« Moi, qui avais bien vu que la Muguette n'était pas Violette, je répond naturellement:
« —Monsieur, je me suis trompé; je croyais connaître la personne qui logo ici; mais je ne la connais pas. . « Au lieu de se contenter de ma réponse, rhomme à moustaches jure, frappe du pied, et s'écrie :
<r - Ah! vous croyez que je donne là-dedans, et qu'on se moquera de moi comme d'un Cassandre?... Vous êtes un polisson, et mademoiselle une drôlessc' Tiens, Muguette, voilà pour toi... Et vous, voilà pour vous apprendre avenir la voir ! »
« En disant cela, ce monsieur donnait uu soufflet à la (lemoiselle, puis m'allono-eait, à moi, un grand coup de pied dans le derrière. Ensuite il m'a fermé la porte au nez. Je l'ai appelé canaillo à travers ]a perte, mais il ne m'a plus répondu. Quanti je suis descendu,' la portière m'a dit :
« — Avez-vous eu votre affaire? > « Mais je ne lui ai pas dit quelle affaire j'avais reçu*. Voilà le résultatde ma journée. Et toi, mon frère as- Lu appris quelque chose?
— Non, mon ami, rien ; mais, grâce au ciel, jo n'ai rien reçu.
li'z LA DAME AUX TROIS CORSETS
— Savoir que Violette est dans cette ville, et ne pas pouvoir la trouver!
— Console-toi, mon ami, demain nous serons peut-être plus heureux. En attendant, allons dîner. Tu dois avoir besoin de te restaurer?
— Non, je n'ai pas faim.
— Faim ou non, il faut se nourrir ; au métier que tu fais, on a besoin de reprendre des forces... Gomment chercheras-tu Violette quand tu ne pourras plus marcher?
— Tu as raison ; allons dîner.
L'hôte indique à ses locataires une entreprise de bouillon 011 l'on peut dîner à bon marché, pourvu qu'on ne demande ni plat truffé, ni charlotte russe. Les deux frères vont s'y installer ; Benoît fait honneur au repas, et trouve tout excellent. Girofle demande au garçon s'il a vu Violette, dont il s'empresse de lui faire le portrait, et le garçon, qui l'a écouté en pensant à autre chose, lui répond :
— Monsieur, vous trouverez ce que vous cherchez à la Belle Jardinière, dans un magasin de confection.
— En vérité? Et oii est-ce, la Belle Jardinière?
— Sur le quai aux Fleurs... Tout le monde vous indiquera cette maison-là.
En sortant de dîner, Girofle voudrait aller tout de suite à la Belle Jardinière, mais Benoît lui dit :
— Mon ami, il est plus de neuf heures ; car noire dîner peut passer pour un souper. Tu es harassé ''e
LA DA^li: AUX TROIS COKSKTS 113
falii^iie, moi-même je ne puis me tenir sur les jaiKbos, allons nous coucher, alin d'être demain en étal de recommencer nos courses.
— Mais, mon frère, si Violette est chez cette bello jardinière, nous le saurions tout do suite, et nous n'aurions plus besoin delà chercher demain...
— Mon ami, j'ai bien dans l'idée que ce garçon n'a pas compris ce que lu lui demandais... Tu verras cela demain... Allons nous coucher!
Le lendemain s'écoule comme la veille, si ce n'est qu'à la Belle Jardinière, Girofle, qui a voulu visiter tout le magasin, n'ose pas s'en aller sans acheter un paletot. Ce soir-là, il parcourt une partie du faubourg Sailli-Germain, oii il est fort mal reçu par les conoiergL'S auxquels il demande mademoiselle Violette.
De son côté, Benoît n'est pas plus heureux. Il ne trouve ni Violette, ni leçons à donner ; quant à son orgue, il n'ose plus le proposer, parce que cela lui allii-e toujours des désagréments.
Trois semaines se passent jjinsi en recherches infiuctueuses. Mais, au bout de ce temps, le chagrin et la fatigue ont tellement changé Girofle, que ce n'est plus que l'ombre de lui-même. En vain, chai]ue jour son frère le sup[)lio de prendre du repos, de suspendre ses recherches, de prendre soin de sa santé. — Non, non! réjKmd le j»aiivi'e amoureux, dont les yeux sont presijue toujours pleins de larmes. Non, je ne me reposerai pas que j(^ no l'aie retrouvée, que je
ne l'aie revue !.., Et, alors, toutes mes fatigues seront oubliées.
Mais la nature est plus forte que les volontés humaines; quand il lui convient de nous arrêter au milieu de nos entreprises, nous tenterions en vain de lui résister, et, un matin. Girofle essaye inutilement de se lever. Une fièvre violente le retient sur son lit; bientôt une fluxion de poitrine se déclare, et, en peu de temps, il est aux portes du tombeau. On doit concevoir quelle est la douleur, le désespoir de Benoît, menacé de perdre son frère, l'unique objet de ses affections; car, lorsqu'on n'est pas né pour inspirer de l'amour, le cœur se réfugie entièrement dans l'amitié.
Mais alors Benoît ne ménage plus rien ; les meilleurs médecins sont appelés, tous les médicaments ordonnés, tous les soins sont prodigués au jeune malade, et, enfin, après de longues veilles, après bien des nuits passées au chevet de son frère, le docteur prononce ces paroles divines : « Il est sauvé! »
Alors Benoît se jette au cou du docteur; il embrasse son hôte, il embrasse la servante de l'hôtel; il embrasserait volontiers les passants. Le bonheur rend expansif, et j'ai fort mauvaise opinion de ces gens qui renferment leur joie en eux-mêmes et veulent être heureux tout seuls. Le médecin a dit que la convalescence serait longue et nécessiterait toujours les plus grandes précautions, le régime le plus sévère ; mais ç^u'importe tout cela, du moment que la
LA DAME AUX TROIS CORSETS il;,
guéi'ison, la santé sont au bout. Benoît ne sera-t-il pas toujours là près de son frère, pour empêcher qu'il ne fasse quelque imprudence, pour ne lui laisser manger que ce qui doit lui faire du bien; si cela coûte beaucoup d'argent, tant pis ! Le petit capital de la rente vendue diminue tous les jours, mais qu'est-ce que l'argent auprès de la vie? Et tout l'or du Pérou nous rendrait-il jamais l'être que nous aimons ?
Lorsque Girofle a retrouvé assez de force pour causer un peu, il voit son frère près de lui, le regardant, souriant en épiant son moindre désir. Le pauvie Benoît est bien changé aussi, ses joues sont creuses, ses lèvres pâles; mais le bonheur brille tellement dans ses yeux que cela efface presque les traces de la fatigue.
Girofle tend la main à son frère, en murmurant :
— J'ai été bien malade?
— Oui, bien malade... mais tu es sauvé!
— Depuis combien de temps suis-je au lit?
— Depuis vingt-deux jours...
— Et pendant ce temp^ là, tu ne m'as pas quitté?
— Est-ce que tu m'aurais quitté, toi, si tu m'avais vu en danger?
— Mon bon Benoît! je te cause bien des peines, bien des ennuis !
— Tout cela n'est rien, pourvu que maintenant tu •^ois plus raisonnable et promettes de m'ècouter.
— Oui, mon frère, oui, je t'écouterai; car, vois-tu,
tout en étant malade, je t'entendais bien quelquefois gémir, pleurer, prier le ciel pour moi. Alors je me disais : « Gomme il m'aime, lui! Tandis que celle après qui je cours sans cesse m'a abandonné, sans s'inquiéter du mal qu'elle me faisait. » Et j'ai senti alors que j'avais tort d'espérer que jamais elle voudrait m'épouser. ..
— On ne sait pas, mon ami, on ne sait pas !... Les femmes elles-mêmes ne savent pas toujours ce qu'elles veulent...
— Vois-tu, Benoît, si ce n'était pas pour rendre à Violette l'argent que nous avons à elle, je ne la chercherais plus, et je te dirais : « Allons-nous-en, mon frère, retournons au village... »
— Avant toute chose, mon ami, il faut d'abord que tu retrouves tes forces, ta santé, et ce sera long, le médecin m'en a prévenu ; mais, qu'importe ! nous avons le temps de te soigner.
— Et de l'argent ? Je suis sûr que tu en dépenses beaucoup pour moi.
— Bon. bon, notre petit magot n'est pas encore épuisé...
— Et des élèves?...
— Je n'en ai pas encore, mais on m'en promet. Ne t*inquiète pas de tout cela, repose-toi, prends de bons consommés, et surtout ne te laisse plus aller au chagrin... Il faut être homme, vois-tu, suum calque trihuto! Ce qui veut dire que chacun a ses ennuis, et qu'il faut savoir les supporter.
LA DAME AUX THOIS COHSCTS 117
Quelques jours après, Benoît rentre tout joyeux, et dit à son frère :
— J'en ai un, mon ami, j*en ai enfin trouvé un... C'est toujours un commencement !
— Tu as trouvé un quoi, mon frère?
— Eh! mais, un élève pour l'écriture et Forthoi^Taphe. C'est un garçon épicier; il m'a dit : « J'irai chez vous à dix heures du soir , dès qu'on aura fermé la boutique. » Le pauvre garçon n'est pas riche; il m'a prévenu qu'il ne pourrait rne payer qu'en pruneaux et en mendiants. J'ai accepté cela... Les pruneaux sont très-bons pour des convalescents, et puis, eiilln, mieux vaut cela {{ue rien.
Le garçon épicier arrive, en effet, le soir prendre sa leçon. C'est un gros jeune homme de dix-sept ans qui ne veut pas comprendre que l'on ne prononce pas toujours comme on écrit, et qui, pour hre : Ces femmes sont bonnes quand elles dorment, prononce : « les femmaisses sont bonnaisses quand ellaisses dormant. »
Mais Benoît y met de la patience, de la persévérance, et Girofle, forcé de garder encore le lit ou do rester étendu dans un vieux fauteuil, que l'hôte assure avoir été une bergère, admire la longanimité de son frèrcy tout en donnant encore des soupirs au souvenir de celle qu'il ne veut plus chercher, à ce qu'il répète si souvent à Benoît, que celui-ci commence à ne pas y croire.
Un jour que Girofle s'était endornii après avoir pris
un excellent potage, lorsqu'il rouvre les yeux, il aperçoit au fond de la chambre son frère qui dînait en mangeant avec du pain des raisins secs et des pruneaux crus. Il regarde quelques instants pour s'assurer que Benoît fait vraiment un repas avec ces fruits secs, puis il s'écrie :
— Mon frère , que signifie cela?... Quoi !... c'est comme cela que tu dînes, toi ?
Benoît, qui croyait son frère bien endormi , est aussi embarrassé que s'il avait fait une faute ; il essaye de cacher son pain, tout en balbutiant :
— Mais non... je ne dîne pas !... Je goûtais à mes nendiants... Ils sont très-bons... je t'assure...
— Si, mon frère, c'est ton dîner que tu prenais... .1 y a longtemps que je te regarde... Tu mordais dans un gros morceau de pain....
— Eh bien ! après ? Si j'aime le pain avec les avelines, où est le mal?
— Le mal! c'est que tu me fais prendre à moi d'excellents bouillons, des potages délicieux... que, pour moi, tu dépenses beaucoup d'argent, et que tu te nourris Icrt mal!... Et je ne veux pas que cela soit ainsi, et désormais je ne prendrai plus de potage, si je ne t'en vois pas prendre en même temps que moi !...
— Mon ami, tu oublies que tu viens d'avoir une fluxion de poitrine, que tu as encore besoin de beaucoup de ménagements, et que, par conséquent, tu dois prendre une nourriture saine et fortifiante ..
^ LA DAME AUX JROIS COKSETS 119
— Et toi. tu veux donc tomber malade en ne vivant que de noisette.??...
— Je ne pas vis ({we de noisettes, monsieur, je me l'égale très-souvent... Hier encore , j'ai mangé pour deux sous de fromage d'Italie 1... C'est délicieux, cela ! ... Enfin, rappelle-toi que tu as promis maintenant de m'obéir... de laire toutes mes volontés... Et, ma volonté, c'est que tu retrouves ta santé, tes belles couleurs d'autrefois... Eh bien! qu'est-ce que c'est? Tu pleures, je crois!... Pourquoi pleures-tu?
— Farce que je ne sui> bon à rien ici... que je ne gagne pas d'argent... et que tu te prives de tout pour moi!
— Sapristi ! il ne manque plus que cela!... Tu vas te faire du chagrin... retomber malade, parce que tu m'as vu manger du pain avec des amandes !... Eh bien! puisque cela te contrarie, demain, j'achèterai une oie... je la mangerai à moi seul, s'il le faut, et nous verrons si tu dis encore que je ne me nourris pas.
Le^;d( ux frcrcs s'cnibra^scnt ; c'était toujours amsi que finissaient leurs quercUes. Cependant, la convalescence de Girolle était longue, et les élèves de Benoît se bornaient toujours au gargon épicier. Mais, un matin, le frère aîné, qui ordinairement était fort matinal, dort encore profondément , quand Girofle s'éveille. Le jeune homme se lève doucement et va s'assurer que son frère est endormi, puis, comme il entend leur hnte causer dans l'escalier, il va le trouver
et lui demande si son frère est sorti la veille, et s'il est rentré tard.
— Tard I répond l'hôte en riant, c'est-à-dire qu'il n'est rentré que ce matin au jour, lui et son orgue.
— Quoi ! il avait emporté son orgue ?
— Il le fallait bien, puisqu'il servait d'orchestre dans un bal... à la noce du boulanger voisin ; c'est moi qui lui ai procuré cette aubaine-là... Oh ! votre frères était très-content, il m'a bien remercié.
— Gomment ! mon frère a passé la nuit à jouer de l'orgue ?
— Eh ! oui, vraiment ! s'écrie Benoît qui vient de s*éveiller, et se lève tout joyeux. Oui, mon ami, je n'ai pas voulu l'apprendre cela hier au soir, et comme on n'avait besoin de moi qu'à dix heures, je ne suis parti que quand tu dormais. J'ai encore trouvé la noce à table ; on m'a forcé de boire, de manger... Oh ! ce sont de très-braves gens ; ensuite, je leur ai joué de l'orgue toute la nuit, et ils ont dansé, polké, galopé toute la nuit, ne s'interrompant que pour se rafraîchir, et voulant toujours que je boive avec eux. Enfin, ce matin, à cinq heures, on a été se coucher, et moi, j'a reçu dix francs pour ma peine... Dix francs ! c'est plus que je n'ai gagné depuis que nous sommes à Paris... Et ils m'ont dit qu'ils me procureraient souvent des occasions d'en gagner autant... A présent, je suis bien content de n'avoir pas vendu mon orgue, puisqu'il me fera gagner de l'argent ; car il paraît qu'à Paris on aime beaucoup la danse.
- Pauvre Benoît !... te voilà joueur d'orgue à présent?
— Eh bien ! pourquoi pas ? Faire danser ie monde, Çci n'a lien de désagréable, cela !
— Allons! puisqu'on aime la musique à Paris, je vais me remettre au piston.
ESPIEGLERIES DE M. REPIQUE.
Trois mois se sont écoulés depuis que Violette est dans le magasin de corsets de madame Repiqué, où elle sert de mannequin ; tantôt habillée avec ce qui amincit, tantôt portant le corset qui engraisse, la jeune fille fait avoir à sa patronne une vente et des commandes considérables. Mesdames deBoucherose et Trafalgar ont été des premières à venir l'admirer, et chacune lui dit à l'oreille : « Tu es en passe de faire fortune !... Mais surtout, point d'amourettes 1... 11 te faut un homme sérieux et milUonnaire ! »
— Et oii donc veulent-elles que j'aie des amourettes ou des millionnaires? dit Violette à Babiole, je ne sors du magasin que pour monter me coucher!... Gela commence à m'ennuyer beaucoup ! Je ne connais
encore dans cette ville que la maison et celles qui sont en face... J'étais venue à Paris pour m'amuser, et je ne m'amuse pas du tout. Est-ce que je passerai l'hiver comme cela?... Mademoiselle Babiole, vou.s vous amusez quelquefois, vous, à ce que vous me dites ; est-ce que je ne pourrais pas aller un peu avec \ous, dans les endroits où l'on danse, et où vous dites que l'on est si gai?
— Patience! j'y ai déjà songé, répond Babiole... mais il vous faudrait une autre toilette... un joli petit chapeau à la mode...
— En fait de chapeau, je n'ai que mes bonnets.
— Alors, il faut attendre le carnaval qui va bientôt venir... Vous serez censée déguisée en paysanne, et vous pourrez venir au bal.
— Mais, comment ferai-je pour sortir, si madame ne le veut pas?
— Il faudra bien vous garder de le lui dire. On ne va guère au bal qu'à minuit ; vous êtes toujours montée à votre chambre à onze heures, au bout d'un quart d'heure, vous en partez, vous descendez bien doucement , vous arrivez dans la cour , vous demandez le cordon au portier et vous filez... Je vous attends dans la rue, et vous venez vous habiller chez moi!
— Oh! ma petite Babiole... comme ce sera gentil! Mais pour rentrer?
— Même itinéraire. Les bourgeois ne se lèvent jamais avant huit heures- vous rouirez à cinq ou à six,
par la porte cochère, la cour, et vous grimpez là-haut avant que personne soit éveillé.
— Oui, mais, le soir, il faudra bien qu'il s'éveille pour m'ouvrir!... Et s'il allait dire que je sors après onze heures?...
— Ah ! le portier, on lui bouche l'œil avec une pièce de cent sous!... Les portiers, voyez-vous, Violette, avec de l'argent, on en fait tout ce qu'on veut!...
— Ah! oui; mais il faut de l'argent, et je n'en ai guère !
— Moi, c'est différent, je n'en ai pas du tout.
En attendant l'époque oii l'on espérait s'amuser, Violette était obligée d'entendre les soupirs de M. Repiqué, et les fragments de déclarationb qu'il lui adressait dès qu'il voyait sa femme occupée près d'une cUente.La johe fille recevait fort mal les doux propos de ce monsieur, mais cela ne le rebutait pas. Sa passion pour Violette était devenue si violente, que, parfois, elle lui faisait commettre des imprudences. Ainsi, profitant du sommeil de sa femme, qui aimait assez à se lever tard, plus d'une fois l'enfiammé Florestan s'était levé de très-grand matin, en ayant soin de ne point faire de bruit, et il était monté au cinquième étage : là, il braquait son œil sur la serrure du cabinet à tabatière ; mais il ne .pouvait rien voir, parce que Violette laissait toujours sa clef dans sa serrure. Alors .M. Repiqué toussait, frappait doucement, puis il collait sa bouche contre la porte, en disant à demivoix :
LA DAME AUX TROIS CORSETS i^.5
— Violette! belle Violette!... Ouvrez un seul instant... j'ai quelque chose de très-intéressant à vous communiquer.
Mais la jeune fille, qui entendait fort bien, n'avait garde d'ouvrir, et après avoir vainement supplié pour qu'on lui ouvrît la porte, le malheureux Florestan, qui n'osait frapper fort, de crainte d'être entendu par mesdemoiselles Ursule et Magloire, se dé'Mdait à redescendre à son entre-sol.
Mais, un matin, au moment oii il va descendre les dernières marches de l'étage supérieur au sien, la porte de son appartement s'ouvre brusquement, et madame Repiqué paraît sur le seuil, n'ayant pour tout vêtement que sa chemise et sa camisole de nuit. Lucrèce s'était éveillée plus tôt que de coutume; ne trouvant plus son mari auprès d'elle, d'horribles soupçons s'étaient emparés de son esprit; elle n'avait fait qu'un bond pour s'élancer dans sa chambre, courir ouvrir sa porte, et c'est avec une voix tonnante, des regards foudroyants, qu'elle dit à son mari :
— D'où venez-vous, monsieur?
Florestan, troublé, abasourdi par cette brusque apparition, laisse échapper le i)an de sa robe de chambre, ce qui permet de voir qu'il n'a pas même un caleçon, et balbutie en mâchant ses ])aroles :
— D'où je viens, bobonne ? Mais, mon Dieu!... c'est bien simple... et facile à deviner!... Je viens de cet en(lroi^... où l'on ne peut envoyer personne à sa place... lu y es, n'est-ce paa?
— Vous mentez, monsieur ! vous mentez comme un saltimbanque ! Les an^-laises sont en bas, dans la cour, et vous descendiez l'escalier!... Hein?... que direz-vous à cela?
— Je dirai... parbleu!... je dirai... que, tout en remontant, j'avais entendu du bruit chez les personnes qui habitent au premier... tu sais? chez M. Postulant^ l'homme d'affaires ; il m'avait semblé qu'on se disputait... Alors, par curiosité, j'étais monté tout doucement... pour entendre un peu... Tu sais que M. Postulant se querelle souvent avec sa femme?... Alors... ça m'aurait amusé de savoir pourquoi...
— Vous comprenez bien, monsieur, que je ne crois pas un mot de tout ce que vous me débitez là... Vous êtes un libertin, monsieur! vous êtes amoureux de Violette ! . . . Vous en êtes toqué, vous en devenez idiot!
— Ah ! par exemple, Lucrèce, ceci est trop fort !
— Non ! monsieur, cela saute aux yeux de tout le monde!... Vous avez été rôder près de sa chambre...
— Moi?... jamais!
— Taisez-vous, banquiste ! Si je savais qu'il y eût la moindre connivence entre vous et cette fille, je la mettrais à la porte sur--le-champ!... Mais j'aime à croire qu'elle ne vous écoute pas! Au reste... je vous surveillerai, monsieur, j'aurai l'œil sur vous... et, à la moindre certitude... tremblez!... Sortir presque avant le jour... et sans être vêtu!
— Gomment! est-ce que je n'ai pas une robe de chambre?
LA DAME AUX TROIS CORSETS l^J
— Vous appelez cela être vêtu, monsieur'.
— Il me semble que pour aller... où j'allais, on n'a pas besoin de mettre sa culotte?
— Assez!... Rentrez vous habiller... et ne répliquez pas!
Florestan est rentré chez lui, très-contrarié d'avoir été aperçu dans l'escalier par sa femme. Pendant quelques jours, il n'ose plus faire la moindre tentative pour se rapprocher de Violette ; il affecte même de ne point regarder de son côté, ce qui est fort agréable à la jeune fille, qui n'a pas manqué de dire à Babiole que le patron venait frapper au point du jour à sa porte, et lui parlait à travers la serrure en la suppliant de lui ouvrir. Et Babiole avait répondu :
— Que monsieur Repiqué prenne garde à lui!... Il se fera pincer par sa femme, et alors il y aura du grabuge.
Cependant le feu couvait sous la cendre. Après quinze jours d'une conduite exemplaire, le passionné Florestan pense que les soupçons de sa femme sont entièrement dissipés. Plusieurs fois, le matin, il s'est levé avant elle et s'est promené quelque temps dans sa chambre, en observant son épouse; celle-ci n'a pas ouvert les yeux, elle a continué à dormir, elle a même fait entendre un ronflement assez fort, et Florestan s'est dit :
— Je suis un poltron!... J'aurais pu dix fois monter et redescendre du cinquième, sans que Lucrèce s'en doutât!
i^2S L\ DAME AUX TROIS CORSETS
Un matin, notre amoureux, qui sait que sa femme s'est couchée passé minuit pour achever de préparer à ses ouvrières de la besogne pressée, ne doute pas qu'elle ne dorme plus tard qu'à l'ordinaire ; il se lève sans bruit, s'empare de sa robe de chambrC; et, après s'être assuré qu'il y a dans la poche un outil dont il compte se servir, il sort avec précaution, passe sa robe de chambre sur le carré, et grimpe à vol d'oiseau au cinquième étage.
Arrivé là, ce monsieur s'arrête devant la porte de Violette ; mais, cette fois, au lieu de frapper, il fouille à sa poche et en tire une grosse vrille : c'était l'outil dont il avait eu soin de se munir. Florestan s'était dit : « Puisqu'elle ne veut pas m'ouvrir, faisons un trou à sa porte ; son lit est justement placé en face, par ce moyen, au moins, je la verrai... dans le plus simple appareil... et quand elle se lèvera... grand Dieu! que de jolies choses ne verrai-je pas!... Quel tableau dans le genre Courhet!... C'est Cu^pidon lui-même qui m'a suggéré l'idée de cette vrille. 3>
Voilà donc M. Repiqué, qui, sa vrille en main, ne songe plus qu'à exécuter l'idée qui lui a été envoyée par Gupidon. Il cherche dans la porte l'endroit où il sera le plus commodément pour y appliquer son œil, puis il y met sa vrille, et le voilà qui tourne avec tant d*ardeur qu'en très-peu de temps il doit percer la porte. Mais, tout à coup, au plus fort de la besogne, il reçoit dans le bas des reins un coup ie pied si bien
lancé que sa tète va donner contre la porte, et que sa vrille lui échappe des mains.
On devine par qui ce coup dé pied était donné. Florestan le comprend si bien qu'il ne se retourne pas pour en voir l'auteur, et reste le nez collé contre la clôture qu'il voulait percer. Mais la voix de Lucrèce ne tarde pas à retentir, elle est formidable, en faisant entendre ces paroles :
— Canaille que vous êtes ! Ce n'était donc point assez de vouloir vous introduire chez cette jeune fille ! Ne pouvant y parvenir, vous cherchez à faire un trou à sa porte ! Votre œil impudique veut voir des choses qui vous sont interdites!... Mais savezvous bien, monsieur, que vous commettez là un attentat aux mœurs qui serait justiciable de la cour d'assises?... Je ne sais quoi me tient!,.. J'ai envie de vous livrer aux tribunaux!
Florestan, qui, tout en restant la rig:ure collée contre la porte, avait cherché ce (ju'il jiourrait dire pourjustifier l'action (|u'il était entrain de commettre, se risque à montrer son visage à sa femme, en balbutiant :
— En vérité, bobonne...
— Je vous défends de m'appeler bobonne!
— Eh bien! ma chère amie...
— Je ne suis plus votre chèrt* amie, je suis votre juge, mon.sieur !
— Eh bien! ma chère... mon juge!... Avant d'accuser les gens, il faudrait d'abord les entendie..
C'est un vieil axiome très-connu; on ne doit pas juger sans entendre, ça ne se fait nulle part dans les nations civilisées...
— Au fait, que pourriez-vous me dire, quand je vous surprends perçant avec une vrille la porte d'une jeune fille?...
— Je pourrais dire que mon motif était non-seulement excusable, mais encore que mon but- était louable... Oui, mon jugu; car j'avais des soupçons sur la conduite de mademoiselle Violette... Quelques mots que j'avais surpris entre elle et Babiole m'avaient fait supposer une intrigue... Enfin, j'avais dans l'idée que cette jeune... mannequin recevait la nuit un amoureux dans sa chambre... et je voulais m'assurer du fait; frapper n'aurait servi à rien, on ne m'aurait pas ouvert, c'est pourquoi je me suis dit : « Faisons un trou à la porte ; de cette manière s'il y a un homme dans la chambre, je le verrai bien!... >
— Non, non! n'espérez pas m'en imposer; ce n'est pas pour voir un homme que vous aviez pris cette vrille... Ah! vous êtes un grand scélérat ! Lovelace et Richelieu étaient des enfants près de vous!... Mais, écoutez bien ceci : si je vous surprends encore sur ce carré, ce n'est pas par l'escalier, c'est parilessiis la rampe que vous descendrez !... Allez! nonstre de duplicité!
Florestan ne souffle plus mot, et il descend presque ussi vite qu'il est monté.
LE BILLET DE MILLE FRAîVCS.
Par une belle journée d'hiver, Giioflé, qui avait trouvé plusieurs fois de l'emploi dans des orchestres de guinguettes, et qui uiaintonaut accompagnait assez bien, avec son piston, un quadrille ou une polka, se rendait chez un traiteur, où se faisaient souvent des noces d'ouvriers, parce qu'on lui avait assuré qu'il serait employé par le chef d'orchestre de l'endroit.
Le jeune homme suivait la rue de Rivoli, il y avait passé, déjà bien souvent, sans se douter que Violette V demeurât; mais on ne peut pas, en marchant, s'arictcr devant toutes les maisons, regarder dans toutes les boutiques, car, aloï*s, une journée suffirait à peine pour examiner toute n\v- rue Ce jour-là, le hasard
veut qu'il lève les yeux en passant devant le magasin de la Poule blanche; ses regards se portent sur les corsets étalés dans les montres, puis, un peu plus loin, il aperçoit une belle jeune fille assise et se tenant bien droite dans un comptoir. Cette jeune fi,'ie était Violette, qui, ce jour-là, portait un corset qui lui faisait une superbe poitrine. iTiroflé regarde quelques instants cette belle personne. D'abord, il ne soupçonne pas qu'il a devant les yeux celle qu'il a cherchée dans tout Paris ; cette gorge prépondérante le déroute, car c'était justement cela qui faisait défaut chez mademoiselle Moutin. Puis, le bonnet que porte maintenant celle qui sert de mannequin n'a plus la même forme que ceux qu'elle portait au village.
Cependant, plus il la regarde, plus il se dit : « Ce sont ses traits, ses yeux, son air... Mais comment se fait -il qu'il lui soit venu en six mois des appas comme à une nourrice ? »
Tout à coup Violette parle et rit avec Babiole. Alors le pauvre garçon sent ses doutes se dissiper, il reconnaît le sourire de celle qu'il adore, il ne peut plus s'y tromper, et, se jetant sur la porte, qu'il ouvre i3rusquement, il se précipite dans le magasin, et court au comptoir en s'écriant :
— Mam'zelle Violette ! Est-ce bien possible que ce soit vous ?
Les compagnes de Violette sont toutes saisies, madame Repiqué a eu un moment d'effroi, en voyant un homme tomber comme une bombe dans sa bou-
L A DAME AUX TROIS CQI'.SKTS 133 .
tique. Celle qui est cause de cet incident conserve seule son air tranquille, et se borne à sourire, en répondant :
— Tiens ! c'est Girofle !...
— Oui, mam'zelle, c'est moi qui vous cherche dans Paris depuis six mois. . . et qui avais de la peine à vous reconnaître... Ah! Dieu! comme vous êtes engraissée! Il paraît que l'air do Paris vous a fait du bien!
Les ouvrières se mettent à rire ; mais madame Repiqué, qui trouve déjà que la présence de cet intrus, qui n'a rien d'un gandin, peut faire mauvais effet dans sa boutique, s'écrie, en s'adressant à Violette :
— Quel est ce garçon? que vient-il faire ici? que veut-il? Répondez, mademoiselle?... Il n'est pas dans Tusage de ce magasin que mes ouvrières y reçoivent des visites... Gela ne me convient pas!
— Mon Dieu ! madame, ce garçon, c'est François Girofle, un jeune homme de mon pays... et que j'ai été sur le point d'épouser... Je ne lui avais pas dit de venir, moi, et je le croyais toujours dans mon village...
— Non, mam'zelle, je ne pouvais pas y rester, dans- ce village, quand vous n'y étiez plus!... Je m'y ennuyais trop!... Gertaincment, vous ne m'avez pas dit de venir, et, la preuve, c'est que vous ne m'aviez pus donné votre adresse... et que, moi et mon fi'ère Benoît, noufi vous avons cherchée partout depuis six mois! C'est par hasard qu'en passant tout à l'iieure devant votn^ b^nitiiiue, je me suis arrêté pour regarder
VOS marcliandises auxquelles je ne comprends pas grand'chose; mais comme j'ai besoin d'une paire de bretelles, il m'avait semblé que c'en était, et j'allais vous en marchander...
— C'est bien! c'est bien, monsieur! reprend madame Repiqué d'un air protecteur. Eu voilà assez, vos explications sont suffisantes... Et comme nous ne vendons pas de bretelles, vous pourrez vous dispenser de revenir tomber ici comme un aérolithe. Je vous répète que mes demoiselles ne reçoivent pas de visites dans mon magasin... Vous comprenez, j'espère?
— Oui, madame ! pardon ! je ne savais pas qu'à Paris il était défendu de recevoir ses amis du village, et surtout celui avec qui on était fiancée... Mais puisque cela n'est pas permis... je n'entrerai plus dans votre bazar...
— C'est bien! bonjour, monsieur!...
— Ah! permettez, madame, avant de m'en aller, il faut pourtant que je m'acquitte d'une commission, que je remette à mademoiselle Violette l'argent que j'ai pour elle... Mam'zello, mon frère Benoît a vendu votre petite maisonnette, ainsi que vous le désh'iez, et je vous en apporte le prix, que j'avais toujours sur moi, pour le cas oix je vous rencontrerais... C'est mille francs...
— Mille francs! Tant que cela. Girofle!...
— Mais, main'zollo, ce n'est pas trop, et j'aurais voulu vous en remettre davantage... Tenez, voilà le
billet de banque... Oh ! j'avais si peur d'être volù, qu'à chaque instant je me tâtais pour sentir si j'avais toujours mon portefeuille!
En voyant Girofle tirer de sa poche le billet de banque qu'il donne à Violette, les ouvrières ouvrent de grands yeux, et madame Repiqué elle-même perd un peu de son air arrogant. La jolie fille a pris les mille francs, elle fourre le billet dans son corset, en disant :
— Merci, Girofle! je suis bien fâchée de toute la peine que vous avez prise pour me remettre cela!...
— La peine !... Ah ! je n'aurais rien eu à vous remettre que je vous aurais cherchée tout de même... Je voulais vous voir... savoir si vous étiez contente., heureuse!...
— Oui, Girofle ; merci, adieu!..
— Enfin, à présent, je sais oii vous êtes... et si on ne peut pas entrer ici... on peut vous voir de la rue, c'est toujours quelque chose...
— Adieu, Girofle !...
— Adieu, mam'zelle !... C'est égal, je vois avec plaisir que vous vous portez bitn... Madame et la compagnie, je vous salue !
Le pauvre garçon regarde encore Violette; il semble attendre d'elle un doux sourire ; mais la jeune lille n'est occupée que du billet de mille francs qui est dans son corset. Girofle pousse un gros soupir el sort du magasm.
— Il a l'air fort honnête, ce garçon ! dit madame Repiqué, lorsque Girofle ust parti.
— Oh 1 oui, madame c'est un bien brave et honnôte jeune homme !
— Et pourquoi ne l'avez-vous pas épousé, puisque c'était convenu entre vous ?
— Madame... je ne me souciais pas de me marier... Et puis, je m'ennuyais au village !
— Ah ! c'est différent ; mais, en économisant votre argent... en vous mettant bien au fait du commerce, il est probable que vous vous établirez plus tard à Paris avec ce garçon, qui, sans doute, a aussi des économies?
Violette ne répond rien ; mais Babiole murmure à son oreille :
— Mille francs ! Il y a joliment de quoi boucher l'œil au portier !
Florestan n'a pas osé venir dans le magasin tant que Girofle y était, de peur d'être renvoyé à sa caisse par sa femme ; mais il a écouté aux portes. Il n'a pas bien entendu ce qu'on disait, il est très-intrigué, et dès qu'il en trouve l'occasion, il vient dans la boutiue, fait des yeux furibonds à Violette qui n'y prend as gai'de, et, au bout d'un moment, feignant un air : différent, dit à sa femme :
— J'pi entendu tout à l'heure une voix d'homme par ici... Est-ce un nouveau client, bobonne, est-ce une commande importante qu'on est venu te faire?
*— Non, monsieur, ce n'est rien de tout cela... mais
un jeune homme qui voulait parler à mademoiselle Violette, et qui avait quelque chose à lui remettre.
— Un jeune homme...
Et, se penchant vers sa femme, M. Repiqué lui dit à l'oreille :
— Tu vois que mes soupçons étaient fondés, et que j'avais raison de faire un trou à la porte...
— Taisez-vous, ne vous mêlez pas de tout ceci ! Je n'ai pas besoin de vous pour veiller sur mes ouvrières !
— Mais, cependant, douce amie...
— Allez à votre caisse !
Girofle s'était éloigné content d'avoir enfin retrouvé cette jeune fille qu'il adorait, et cependant le cœur gros pour la manière froide dont il en avait été reçu. Son premier soin est d'aller rejoindre son frère, auquel il crie du plus loin qu'il l'aperçoit :
— Je l'ai vue, Benoît ! je sais où elle est !... je lui ai parlé !
— En vérité! Tu as trouvé Violette?...
— Oui, je lui ai parlé, te dis-je!... Elle est dans une belle boutique, dans cette rue si longue qu'on appelle la rue de Rivon...Je passais devant chez elle... Je suis sûr que j'y avais passé déjà très-souvent... Mais on ne peut pas deviner... Aujourd'hui ! ma bonne étoile m'a fait jeter les yeux dans ce magasin... Oh! un beau magasin ! où Ton vend... je ne sais pas quoi, mais ce doit être des objets de toilette pour femmes... Là, j'ai vu... Je ne pouvais pas croire
que c'était elle, tant elle est engraissée... Elle a pris du corps... de l'estomac... Elle a l'air d'une nourrice...
— Pas possible !
— Cependant, à force de la regarder, je me disais: « Mais il me semble bien que c'est elle ! » Tout à coup, elle a parlé, elle a souri à une de ses camarades, oh ! alors je ne pouvais plus douter ! Je suis entré dans la boutique, oii il n'y a que des femmes...
— Une lingère, sans doute ?
— Oui, ce doit être ça,.. J'ai dit bonjour à Violette... Je lui ai témoigné combien j'étais content de la retrouver...
— Et, de son côté, a-t-elle eu l'air satisfait de te voir ?
— Dame!... oui... un peu... pas trop. Je lui ai donné le prix de sa maison, elle a trouvé que c'était beaucoup... Elle m*a bien remercié... et puis...
— Elle t'a engagé à l'aller voir quelquefois ?
— Oh 1 non, au contraire ; la maîtresse du magasin... qui n'a pas l'air aimable, m'a dit : a Monsieur, mes demoiselles ne doivent recevoir aucune visite ici... Ça ferait mauvais effet dans mon magasin... » Et, là-dessus, elle m'a montré la porte...
— Mon ami, cela prouve que Violette est dans une maison fort bien tenue, oii l'on est très-sévère sur la conduite des jeunes personnes que l'on emploie. Ceci te garantit la vertu de Violette !
— Oui, tu as raison, Benoît ; en effet, si on ne laisse
entrer aucun homme dans cette boutique, on ne fera pas la cour à Violette... Elle sera toujours sage... et, à Paris, on dit que c'est si difficile!... Mais j'étais bien sûr que ma fiancée ne se conduisait pas mal...
— Tu la regardes donc encore comme ta fiancée ?
— Pourquoi pas? Tant qu'aucun autre homme ne lui parlera, il me semble que je peux toujours espérer. C'est égal, si je ne peux pas aller lui parler, je puis aller lavoir, à travers les vitres du magasin, et c'est ce dont je ne me priverai pas. Benoît, veux-tu y venir avec moi, dès ce soir?
— Non, mon ami, je ne suis point amoureux de Violette, moi, et j'ai des exemples à faire pour mon élève l'épicier. Mais, toi-même, ne dois-tu pas, ce soir, aller répéter des quadrilles sur ton piston ?
— Oui ; mais j'ai le temps ! On répète tard, et, auparavant, je puis bien aller donner un petit coup d'œil à Violette.
Le soir, Girofle ne manque pas, en effet, de se ren • dre rue de Rivoli, et de s'arrêter devant le magasin de la Poule blanche; mais il est bien désappointé e»i trouvant toutes les vitres doublées d'épais rideaux ; impossible de rien apercevoir dans l'intérieur de 1e boutique. Le jsoir, madame Repicpié jugeait inutile délaisser les passants plonger leurs regards sur ses ouvrières.
Après s'être promené pendant trois quarts d'heure devant le magasin de corsets, le pauvre Girofle se décide à s'en aller, en se disant :
— Il paraît que cette clame ne laisse pas voir ses ouvrières le soir... Allons! ce sera pour demain; mais, demain, je serai par ici de bonne heure.
Le lendemain, à dix heures du matin, Girofle était planté comme un piquet devant une porte cochère qui séparait deux boutiques de la maison en face de la Poule blanche. Mademoiselle Babiole qui, sans en avoir l'air, voit tout ce qui se passe dans la rue, ne tarde pas à dire tout bas à Violette :
— Votre amoureux... le jeune homme qui est venu hier, est en face dans la rue !... il y a déjà longtemps qu'il est là ; il ne bouge pas plus qu'une borne... Il attend sans doute que vous le regardiez...
— Eh bien ! il attendra longtemps... Si je le regardais, il croirait que je suis contente qu'il soit là, il y viendrait tous les jours, et cela m'ennuie.
Bientôt, Violette étant appelée par sa patronne pour passer dans l'arrière-boutique, elle quitte sa place et disparaît aux yeux de Girofle, qui s'éloigne tout triste en se disant :
— Elle ne m'a pas aperçu !... Elle ne se doute pas que j'étais là, sans quoi elle m'aurait fait un petit signe d'amitié.
Pendant plusieurs jours, Girofle revient vers le midi se placer au même endroit, en face des corsets. Cette persistance à se tenir devant la porte cochère commence à paraître singuhère au portier de la maison, qui, un matin, s'approche du jeune homme et lui dit:
LA DAME AUX TROIS CORSETS lil
— Qu'est-ce que vous attendez donc ici ?
— Moi, je n'attends personne.
— Alors, qu'est-ce que vous venez faire tous les matins à cette place... où vous bouchez ma .uorte cochère ?
— Je bouche votre porte coclière... à moi seul? Je ne suis pas assez gros pour ça !
— Enfm, vous gênez la circulation... D'ailleurs, ce n'est pas naturel ; voilà imit jours que vous venez vous flanquer à cette place oi^ vous restez fort longtemps... Vous êtes donc un mouchard ?
— Non, monsieur, je suis tout simplement un amoureux qui cherche à voir un peu l'objet de son amour, qui est employé là... dans cette boutiaue ea face...
— Dans les corsets?... Ah! c'est différent... il fallait donc le dire tout de suite 1 Mais vous perdez votre temps ; les demoiselles de madame Repiqué ne s'occuperont pas de vous ! Vous n'avez pas une mise assez chiquée pour ça !
Et le portier rentre dans sa mais -n, en haussant les épaules et murmurant
— Ça veut faire des conquêtes ! . . . et ça porte une casquette î... et un paletot qui a l'air d'une veste !... En voilà un qui est bien de son village !
Cependant Girofle ayant été un jour sans se rendre devant le magasin de corsets, quand il s'y place le surlendemain, il aptTcoit Violette habillée avec le corset qui aniiiicil la taille et la rend exIriMuenicnt lluelle.
— Ah ! mon Dieu ! comme elle est maigre ! se dit Girofle qui ne peut en croire ses yeux. Quel changement dans toute sa personne depuis deux jours !... Oh! bien sûr, elle a été malade... Ma foi, tant pis! on me grondera si on veut, mais il faut que j'en aie le cœur net.
Et, courant ouvrir la porte du magasin, le pauvre garçony entrepresque aussi brusquement que la })remièrefois, et s'adresse à Violette d'une voix émue :
— Pardon, mam'zelle, si je vous dérange... ! Mais je vous vois si changée depuis avant hier... ça m'a inquiété... Vous avez donc été malade, que vous êtes maigrie comme ça en si peu de temps?...
Toutes les ouvrières partent d'un éclat de rire, Violette seule montre de l'humeur, et répond assez sèchement :
— Non, je n'ai pas été malade... Mais puisque vous voilà, monsieur Girofle, je suis bien aise de vous dire, devant madame, que je ne vous ai point autorisé à venir tous les jours vous planter comme vous le faites devant ce magasin pour nous regarder; que cela m'est très-désagréable, au contraire, et que je vous prie de ne plus continuer à agir ainsi!
— Vous entendez, jeune homme ? s'écrie à son tour madame Repiqué. Votre conduite compromet ma maison... Et, si vous ne cessez pas de vous placer tous les jours en sentinelle devant mon magasin, je m'en plaindrai au commissaire, qui saura bien vous faire déguer^if.
LA DAMK AIX TROIS COHSKTS 143
— Pardon!... c'est dilTérent, nialanio! Du moiuent .jue cela contrarie tout lu monde... ([iie c'est surtout désagréable à mam'zelly Violette... je ne viendrai plus!... Oh ! soyez tranquille, on ne nie verra plus !
Et Girolle s'en va en essuyant les larmes qui obscurcissent ses yeux, et en se disant :
— C'est beau d'être s:i^>j ; mais ne pas même vouloir qu'on la regarde !... Ah.' c'est par trop de sévérité.
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