‹ La dame aux trois corsetsChapitre 9 sur 15 · UN ORCHESTRE EN DESARROI · texte numérisé non relu

UN ORCHESTRE EN DESARROI

Trois samedis se sont suivis, qui ont été aussi bie^i employés. Seulement, maintenant Violette s'est fait acheter par Babiole un gentil costume de Golombine ; de cette façon elle peut s'habiller dans sa jietite chambre avant de se rendre chez son amie, et, après le souper, peut retourner chez elle sans avoir besoin d'aller chez Babiole reprendre ses vêtements ; ce qui, connue disait fort bien Gratinet, prenait Jjeaucoup de temps et les empêchait de rester à table aussi longtemps qu'ils l'auraient désiré.

Grisgris est toujours le cavalier de Violette : le futur millionnaire est plus tendre, plus amoureux que jamais; mais il a toujours oublié sa bourse, et Gratinet

ne peut jamais offrir aux dames que des bocks ou des cigares.

Les œillades fascinantes, les pressions de mains, les déclarations brûlantes de Grisgris commencent à amollir le cœur de Violette, qui cependant n'a pas «ncore accordé un tête-à-tête; mais le joli pierrot, qui n'a pas l'habitude de filer le parfait amour et qui ne veut point qu'un autre vienne lui souffler une aussi jolie conquête, a fait son jplôû ; et, un samedi, tout en se promenant dans le bal avec la charmante Colombine à son bras, il lui dit :

— Ma chère amie, est-ce que vous ne trouvez pas que c'est bien peu de ne se voir que tous les huit jours, quand on éprouve tant de plaisir à être ensemble ?

— Oh ! je suis de votre avis... et la semaine me semble bien longue ! Mais puisqu'il n'y a bal à l'Opéra que le samedi...

— Sans doute ; mais il n'y a pas pour danser que le bal de TOpéra: il y en a d'autres, et qui n'ont pas heu le samedi. Par exemple, le jeudi, à Montmartre, je connais un petit bal masqué ou paré si l'on veut ; c'est moins brillant qu*à l'Opéra, mais on s'y amuse souvent davantage... Voulez-vous y venir jeudi?

— Mais, avec plaisir !... Maintenant que le portier est dans mes intérêts, j'irais volontiers toutes les nuits au bal.

— Toutes les nuits, cela vous fatiguera/t ;..- deux fois la semaine, ce n'est pas trop...

— Alors, je vais prévenir BabiOle...

LA DAME AUX TROIS CORSETS IGl

■ Pourquoi faire ? et qu*avez-vous besoin de Babiole maintenant pour aller au bal? Quelle nécessité d*emraener toujours avec nous M. Gratinetet sa maîtresse, qui nous perdent tout le temps du bal et ne nous retrouvent que pour aller souper?... Ce Gratinet ne pense qu'à manger, et il ne sait pas boire !... Il n'a jamais d'argent... Moi, dans ce moment, je n'en ai pas non plus, c'est vrai; mais j'en aurai... je vais réunir des millions, avec des actionnaires... je ferai bâtir un théâtre... c'est la place que je cherche. ..Ah! c'est bien important ! Je balance entre la place Flaubert et la place du Cah'e...

— Ah! de grâce, parlons du bal de jeudi! Je ne comprends rien aux théâtres, moi.

— Vous avez raison ; revenons à mon projet... Je vous disais qu'il est inutile de nous empêtrer toujours de Babiole et de Gratinet. Qu'avez-vous besoin de donner à souper à ce monsieur et à cette dame?... Cela vous ruine... et, tous deux, nous nous amuserons bien mieux...

— Au fait, c'est vrai... je puis bien aller danser sans Babiole. Maintenant que j'ai mon costume, je descends tout habillée... vous m'attendez en bas avec une voiture... et vous me ramenez également à ma porte...

— C'est cela même. Ainsi, c'est convenu : pas un mot à Babiole !

— Pas un mot ! Et jeudi, à onze ht5ures et quart» vous m'attendrez avec une voiture?.,.

— - C'est arrêté. Tu es charmante !

— Ah ! vous me retutoyez ?

— Je redeviens Pierrot et toi Golombine. On va danser... vite en place !

Cette nuit se termine comme les autres. On a ramené Violette à sa porte, et elle monte à sa toute petite chambre en songeant déjà au plaisir qu'elle g-oûtera le jeudi; plaisir qui lui semble d'autant plus piquant que Babiole n'en saura rien ; et du moment que dans une action il faut mettre du mystère, une femme y prend bien plus d'agrément.

Ce jour, ou plutôt cette nuit tant souhaitée arrive à son tour ; car tout arrive, ici-bas, le plaisir comme la peine,- et souvent nous nous apercevons que ces journées tant désirées sont encore arrivées trop tôt, puisqu'elles devaient passer si vite ! car le souvenir ne vaut jamais l'espérance.

Le jeudi, Violette a revêtu, à onze heures du soir, son joli costume de Golombine. Elle descend ensuite bien doucement, montre sa tête au. portier, qui murmure : « Compris ! » et tire le cordon. Grisgris est là, enveloppé dans un macferlane qui couvre une partie de son pierrot. Un fiacre est à deux pas ; on y monte et on part pour le bal de Montmartre. M. Grisgris veut prendre quelques baisers, ravir quelques faveurs; mais on le repousse en kii disant :

— De grâce!... vous allez me chiffonner!...

Et il n'y a rien de sage comme une femme ijui a peur d'être chiffonnée.

On arrive au petit bal de Montmartre qui est trèsmélangé, mais oii il y a foule. La danse y est animée, et l'on s'y permet un cancan beaucoup plus hardi qu'à l'Opéra. L'orchestre est assez bon ; on y distingue surtout un piston qui fait merveille et exécute des solos très-applaudis par les danseurs, qui crient au milieu du quadrille :

— Bravo, piston !

— Fameux le piston!

— Hurrah pour le piston ?

Le musicien qui joue de cet instrument n'est autre que le pauvre Girofle, qui, voulant, comme son frère, gagner de l'argent, a pris dans cet orchestre la ijlace qu'on lui a proposée et, depuis le commencement du carnaval, y tient l'emploi de piston solo, à la grande satisfaction des danseurs et du chef d'orchestre.

Violette, qui est folle de la danse et qui, grâce aux leçons de Grisgris, est devenue d'une jolie force sur le cancan, ne veut pas manquer un quadrille, une valse, ni une polka. Déjà plusieurs fois en dansant elle a passé sous les yeux de Girofle qui, tout occupé de bien souffler dans son instrument, fait peu attention à cette foule qui cependant l'applaudit souvent. Mais un quadrille nouveau commence, et il se trouve que Violette et son pierrot sont placés devant l'orchestre et justement du côté où est le piston.

La danse va son train ; mais la grosse caisse, qui est derrière Girofle, s'écrie tout à coup, en regardant Colombine :

— La jolie femme! Ah! bigre! voilà ce que j'appelle une jolie femme!... Regardez donc, piston, en face de nous, déguisée en colombine.

Girofle se contente de répondre :

— Ça m'est bien égal !

Et il s'apprête pour son solo ; mais la grosse caisse reprend :

— Regardez-la un peu... pour convenir que j'ai bon goût.

Girolle regarde ; il demeure tout saisi, tant il trouve que cette Colombine ressemble à Violette. Il oublie son solo ; le chef d'orchestre se tourne vers lui, en criant :

— A vous, piston... allez donc!... à vous!... Eh bien ! est-ce qu'il dort?

Et la grosse caisse pousse Girofle, en lui disant :

— Ah ! mais vous la regardez trop à présent ; vous en oubliez votre rentrée, camarade... Soufflez donc!

En ce moment Girofle vient de voir la joUe Colombine envoyer le bout de son pied dans le nez de son vis-à-vis. Ce geste le rend à lui-même ; il se dit : « Que je suis bête de croire que cela peut être Violette!... Est-ce qu'elle lèverait la jambe comme ça, elle qui est dans une maison si sévère, si bien tenue? »

Et il se remet à jouer de son instrument. Mais lorsque la figure est finie et que ce n'est plus au tour de Violette de danser, elle cause et rit avec Grisgris. Alors Girolle s'interrompt en murmurant :

— Mais, pourtant, on dirait bien que c'est elle !.. Ah! mon Dieu ! et comme elle sourit à ce pierrot l

Le chef d'orchestre est furieux ; il fait des yeux terribles à son musicien, en lui criant :

— Allez donc, sacrebleu ! Qu'est-ce que vous faites à présent?... Ce n'est pas ça!... Ah! le malheureux!... il est donc gris ?. . . Mais qu'il se taise alors. . . il déshonore mon orchestre î

En effet, Girofle jouait en dépit du bon sens et de roreille, ne sachant plus ce qu'il faisait, soufflant à tort et à travers, faisant des couacs, allant en trois temps quand la mesure était en quatre ; cela devient si fort que les danseurs se mettent à crier :

— Ohé! piston... tu te mets dedans, cher ami !

— Assez ! assez ! tu nous embrouilles ! Tu as un petit coup de trop ce soir, va te coucher !

Enfm le quadrille finit. Girofié n'attend pas que le chef d'orchestre vienne lui parler ; il a déjà quitté sa place ; il est dans le bal. Il pousse, il bouscule tout le monde ; il cherche la Golombine qui dansait devant lui. Enfin il l'aperçoit au bras de son pierrot. 11 court se placer devant elle ; il ne peut plus en douter, c'est Violette ; et il l'arrête, en lui disant :

— Est-ce bien possible?... C'est vous, mam'zelle Violette?... vous, en chienht?... vous, au bal?... vous qui dansez... la jambe en l'air?...

Violette est un moment troublée en reconnaissant son liiU-le amoureux, mais elle ne tarde pas ù se remettre et répond •

— Eh bien ! oui, c'est moi... Qu'y a-t-il donc là de surprenant? Est-ce que vous avez cru que je n'étais venue à Paris que pour passer ma vie dans le magasin de madame Repiqué?... Je veux m'amuser et je m'amuse... Prétendriez-vous m'en empêcher?...

— Vous en empêcher! vous, ma princesse? s'écrie à son tour Grisgris en toisant Girofle d'un air dédaigneux. Je voudrais bien voir que ce particulier en eût seulement la fantaisie... Comment, mauvais piston! c'est toi qui te permets d'appeler chienlit une aussi jolie Golombine?... Mais si tu t'avises de répéter ce mot, je te fais avaler ton instrument!... je t'empale avec ton piston!...

— Pierrot, je ne vous parle pas... ce n'est pas à vous que j'ai affaire; mais n'ayez pas l'air de me menacer!... sans quoi je vous rosse, je vous aplatis... je vous casse comme une allumette!

Ep disant cela, Girofle a déjà saisi un bras de M. Grisgris, et il le serre avec tant de force que celui-ci devient violet tout en faisant de vains efforts pour se dégager. Alors, c'est Violette qui repousse celui qui fut son fiancé, en lui disant d'une voix irritée :

— Monsieur Girofle, je vous ordonne de lâcher monsieur!... Je vous défends de lui dire un mot, et désormais je ne vous connais plus ! je vous défends de me parler !

Le pauvre garçon pâlit, sa main a cessé de tenir le bras du pierrot ; il baisse les .yeux vers la terre, en murmurant :

— Gela suffit, mademoiselle, cela sufiit!... je vous obéirai.

Puis, fendant la foule (jui déjà se pressait autour de lui, il sort de la salle du bal encore plus rapidement qu'il n'y est entré ; mais il ne remonte pas à son orchestre; il part, le cœur brisé, bien résolu à ne plus faire danser dans aucun bal.

— Saprelotte ! quel bélître ! dit Grisgris en reprenant son arrogance qu'il avait entièrement perdue sous l'étreinte de Girofle. Il a bien fait de s'en aller, ce noasieur, sans quoi il y aurait eu du sang de répandu ! Et d'où connaissez-vous ce grossier personnage, petite?

— Du village... G'est un jeune homme qui voulait m'épouser.

— Gomme il est bien de son village !... Mais oubhons cet incident qui vous a tout émue... voici une valse, cela vous remettra.

Gependant la fuite du piston a désorganisé l'orchestre, qui se trouve privé de son plus bel ornement. Les danseurs s'en plaiL;nent ; mais il n'y a pas eu moyen de rattraper Girolle. Le bal j)erd de son animation, et sur les trois heures du matin, tout le monde s'en va. Il faut bien que Violette et son cavalier fassent comme les autres. On cherche une voi- \uv(\ il n'y en a }ias ; on est forcé de revenir à pied. Viol('ll(\ que sa rencontre au bal a un peu énnie, déclan.^ (|u'elle n'a pas envie de sou[)er. et son compagnon assure ipi'il n'y tient pas.

Tout le long du chemin, Grisgris est tour à tour tendre, passionné, pressant ; il emploie près de Violette tout ce vocabulaire galant si connu, mais auquel la jeune fille de Saint-Jean-aux-Bois n'était point accoutumée comme le sont les grisettes de Paris. On arrive devant la porte cochère qui va s'ou\Tir pour la jeunt. ouvrière.

— Il est de bien bonne heure, dit Grisgris ; je ne voudrais pas vous quitter encore. Permettez-moi de monter un moment avec vous...

— Oh! par exemple! y pensez-vous?... Et pour vous en aller?...

— Je m'en irai avant le jour... personne ne me verra !

— Non... ce serait mal... vous recevoir dans ma chambre... qui est si petite...

— Elle sera toujours assez grande pour nous deux, chère Violette !... Vous êtes votre maîtresse, et puis on ne le saura pas...

— Si vous me promettiez de ne rester qu'un moment...

— Oh ! je vous le promets !...

Le bouton de la porte est tiré; elle s'ouvre... Grisgris entre bien vite, de peur que Violette ne se ravise ; on passe devant le portier, qui ne se dérange pas de son lit et se borne à crier :

— C'est vous, mam'zelle Violette?

— Oui, monsieur Picard.

— Voulez-vous de la lumière ?

LA DAME AUX TROIS CORSETS io9

— Non, c'est inutile.

Et le pierrot suit la colombine. Quoiqu'on ne voie point clair, on arrive bientôt au cinquième étage, car l'Amour, qui est, dit-on, ay^»jgle, va très-rapidement à tâtons. Enfin, Violette ouvre sa porte, et l'heureux Grisgris pénètre dans sa chambre avec elle... Pauvre Girofle ! que tu as eu raison de ne plus les faire danser 1

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