‹ La dame de comptoirChapitre 3 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

vriers au pas pressé , quelques voitures roulant avec vitesse, animaient seuls celte plage. L'obscurité ne permettait pas d'apercevoir les objets dans l'éloignement et il fallait se rapprocher bien près d'un passant, pour reconuaître son âge et distinguer les traits de son visage.

En face de la porte du Jardin , un jeune homme cheminait av^c lenteur, le corps penché, les bras ballants, la contenance indécise ; comme tous ceux qui n'ont rien à faire ou qui cherchent à résoudre ce qu'ils feront. Par fois il s'arrêtait , ramassait une pierre , ou tentait pour mieux dire , de l'arracher à la gelée qui commençait à sécher la boue (on était au mois de novembre); tantôt il se remettait à parcourir l'espace, niaisant, sifflant; enfin allait et venait sans but en apparence , ou du moins sans résolution fortement arrêtée.

A une assez longue distance, à l'angle du Boulevard et de la rue de Seine, accroupi au milieu et derrière des décombres provenant de

(îémolitions faites dans le dessein d'agrandir !e Jardin-des-Plantes , un second jeune garçon, un autre Gamin de Paris ^ dans toute la sévérité du costume, se tenait immobile ; et, qui eut pu le voir dans celte espèce de tannière , aurait visiblement reconnu qn'il était là, en attente de quelque appel et pour aider à quelque entreprise bardie.

Du côté opposé , sur le Boulevart qui va vers la Salpètrière , tapis aussi derrière deâ arbres ou collés contre des terres et des maisons; des hommes étaient gardant aussi un profond silence, et mettant tous leurs soins à n'être pointdépistéspar les éclaireurs en mission peutêtre de surveiller cette portion de Paris.

En quatrième situation , deux passants se donnant le bras, d'abord traversèrent le théâtre que je signale ; ils devaient être assurément acteurs principaux dans le drame commencé ailleurs et dont une ou plusieurs scènes seraient joués bientôt là où ils se trouvaient. Leurs re-

gards examinaient les environs, ils cheminaient à pas comptés, il s'arrêtaient par fois ; ils gesticulaient, parlaient avec volnbilité , mais à voix basse. Un bon observateur aurait dit que ce colloque animé qui semblait les occuper uniquement, n'était malgré la chaleur apparente ; qu'un prétexte propre à leur laisser voir ce qui aurait lieu non loin d'eux.

Parvenus au Boulevarl-Neuf, ils se séparèrent; l'un parut suivre sa route le long de la rivière, l'autre comme s'il n'eut fait que de l'accompagner, s'en retourna vers la ville et néanmoins avec la même lenteur. Il alla jusqu'à l'entrepôt et là descendit vers la Seine, et s'adossa contre la barrière ; que, dès la nuit venue on ne franchit point. 11 était même rapproché d'un poteau , et la couleur foncée de sa cape à l'espagnole le confondait avec son appui ; grâces à Tobscurité profonde et à la brume qui s'abaissait en répandant au loin une odeui fétide.

Le quart de cinq heures tinta aux diverses horloges des environs.... Alors on vit

(ceux qui étaient en embuscade), un homme venir rapidement du faubourg Saint-Jacques; il courait plutôt qu^il ne marchait et ses yeux examinaient à la fois et le pont et le Jardin-des- Plantes; à tel point, il tournait sa tête avec justesseverscesdeux points opposés. Cethonnne parvenu au milieu de l'espace qui sépare ces constructions s'arrêta, et voyant le Gamin de Paris qui continuait son manège, il cessa de regarder le pont nommé en souvenir d'une immense victoire et il se dirigea vers Ninet qui l'attendait.

— Est-ce toi, mon garçon? lui dit-il ; j'aime ton exactitude ; tiens', voici la somme que je t'ai promise; tu en auras le double encore, si maintenant tu exécutes aussi fidèlement ce que je vais te dire de faire , que tu l'as fais de ce que tu avais promis.

— Comptez sur moi; mais à quoi suis-je bon?

— Tu vas monter sur le pont de fer; lu l'y

promèneras jiisques à cecjue tu voies venir une dame de taille médiocre et ayant un honnête embonpoint : elle tiendra un paquet ou un cibas d'une main et un mouchoir blanc de l'autre; lorsque tu seras persuadé que celle qui est devant toi est celle que je te désignes, tu iras à elle et en l'abordant, tu lui diras : Russie et elle te répondra : Couronne. Dès ce moment , bien assuré que tu ne te trompes point , tu n'ajouteras rien , et te retournant dans le dessein de la conduire où elle est attendue par son amant ; tu marcheras devant elle et cela jusqu'à ce que tu arrives à la rue où tantôt nous avons fait connaissance. Là et quand tu auras atteint la seconde maison, à l'extrémité opposée marquée du numéro cent neuf^ tu t'arrêteras; lu frapperas, et lorsqu'on aura ouvert tu entreras avec la dame ; car non-seulement il faut qu'on te paie ton nouvel ouvrage, mais encore on le réserve un ou deux verres d'eau-de-vie dont tu parleras à tes amis.

Pendant que ces instructions élaient données,

et lorsque selon toute apparence, l'inconnu tendait un autre piège à son jeune commissionnaire; l'air retentit à trois reprises du cri sinistre d'un des oiseaux de la nuit; non que ce fut le même qui appelât sa compagne; mais deux autres lui avaient répondu de lieux opposés.

— Au diable le présage , dit l'inconnu... on vient à nous... Oh! c'est une patrouille grise, comme on appelle en France celle que font les subalternes de la police; faisons semblant de passer : suis-moi.

— Allons droit à eux , dit spirituellement le gamin ; en agissant ainsi, il ne nous soupçonneront pas d'intentions suspectes.

— ïu as raison, drôle, repartit toujours l'inconnu, qui à cette heure cessait de parler à Ninet en homme bien élevé ; car il n'employait pas le vous qui manifeste celte différence... ayons l'nir de jaser.

— Soit, faisons leur la queue.

Ils firent plusieurs pas et atteignirent la patrouille composée de dix hommes avec un chef; celui-ci placé en tête frôla presque l'inconnu en passant proche de lui : mais dès qu'il l'eut dépassé, une évolution prompte, manœuvrée par ces hommes, eut lieu et son résultat fut de mettre les deux camarades en apparence, au centre d'un cercle qui se resserrant instantanément, enleva à ceux-là le pouvoir de la fui te et celui même de se défendre ; car par devant et par côtés on fondit sur eux instantanément et on les arrêta au nom terrible de la loi; ils furent garottés étroitement avec la même promptitude.

Une exclamation de colère et d'orgueil indigné 'partit d'abord de la poitrine de l'inconnu , puis se remettant de sa première surprise et tâchant de prendre une contenance lière, il dit :

— Où est le chef?

— C'est moi, répondit Alcimedon avec dureté.

— Eh bien! mon ami , je vous conseille de prendre garde à vous, si sur-le-champ la liberté ne m'est pas rendue ; je ne suis pas de votre gibier, et mon arrestation aurait de graves conséquences. Qu'on me délie et je vais vous donner la preuve que je suis son Altesse le comte MaximilienBriatenski, prince médiatiséd'Allemagne, sujet de sa Majesté... et lieutenant-général au service de

— Grand merci , excellence , répondit le chef feint de la fausse patrouille grise; grand merci , vousredirai-je, du soin que vous prenez de constater votre identité; je vois avec joie, par vos paroles, qu'en vous arrêtant avec votre complice je ne me suis pas trompé.

— Mon complice! vous rêvez , monsieur ; je sors de chez le docteur Esquirol, ici proche, rue liuffon ; étranger et ne parcourant Paris qu eu

voiture, j'en ignore la topographie pédestre ; le hasard m'a fait sortir plutôt que je ne voulais , et incertain de la route à suivre; je venais de prendre ce garçon pour guide. N'est ce pas, mon enfant , que je t'ai promis cinq francs si tu me ramenais à ma maison, rue de Cléry?

— Vous mentez, monsieur le grand personnage, repartit Ninel avec une rare insolence ; vous m'avez tout à l'heure proposé , non de vous montrer votre chemin, mais d'aller sur le pont d'Austerlitz, chercher une dame ragotle qui tiendrait un paquet ou un cabas à la main; je lui dirais Kussie^ elle me répondra couronne^ et alors je l'amènerais rue Descartes, au n" 409

— Coquin! s'écria le comte.

— Gamin, reprit solennellement Alcimedon , bien t'en vaudra d'avoir dit vrai une fois dnns ta vie. Oui Monsieur, ce que cet enfant vient davouer est conforme mot à mot aux expressions d'une lettre adressée par vous, et que vous avez

écrite vous-même sans la signer, à la dame du cabinet de lecture de la Fleur d Amour , rue Bourbon-Villeneuve. La police a saisi cette pièce dans les mains de la femme, votre complice , et selon toute apparence, qui serait devenue votre victime ainsi que cet enfant, lorsqu'ils auraient été en votre pouvoir... vous voyez bien qu'en vous arrêtant je savais à qui je m'adressais; voici votre épitre :

Et à la lueur d'une lanterne intérieure, Alcimedon montre au ravisseur consterné le papier accusateur sans réplique.

Ici je m'aperçois qu'emporté par la vivacité de la narration; j'ai omis de dire au lecteur que

dès rinstant où le Comte et le gamin avaient été saisis et liés ; un carrosse s'était approché rapidement ; que, tout en parlant, on y avait fait monter les deux prisonniers ; que trois Espagnols, la dague au poing, avaient accompagné le peintre, et, par leur contenance menaçante, tenaient le Comte et son prétendu complice immobiles et circonspects. Cet éclaircissement donné, je continue le récit.

A la vue de ce qu'il avait mandé à Mélicerte, qu'il ne pouvait plus accuser que d'imprudence et non de trahison, grâce à l'adresse que le peintre avait employée en ce qu'il venait dédire ; le Comte, consterné, foudroyé même, comprit le péril de sa position. Résolu de tout tenter pour s'en affranchir :

' — Monsieur, dit-il au chef, vous et ces Mes-

sieurs avez sans cloute peu de fortune : j'offre deux cent mille francs à chacun, et à vous quatre cents : si cela ne suffit pas , j'augmenterai la somme.

Le Comte, en offrant une si belle part à des gens qu'il devait croire avides, ne pouvait soupçonner que ses paroles en français n'étaient comprises que du seul Alcimedon. Le duc de Salvatierra, par prudence et pour que tout en cette affaire demeurât secret, sans qu'il eût songé au cas de corruption ; avait désigné parmi ses domestiques fidèles, trois de ceux qui, nouvellement venus en France, en ignoraient complètement la langue. Ainsi les paroles du Comte n'étaient à leurs oreilles qu'un vain son ; quant au peintre, sa probité le mettait au-dessus de la corruption habilement présentée.

— Je ne vous ferai, Monsieur, répliqua-t-il, qu'une seule réponse : nous méprisons vos offres. Vous le voyez, nos agents n'ont pas même

sourcillé; ils sont honnêtes, malgré ou plutôt à cause des fonctions qu'ils remplissent. Taisezvous , ou sinon je vais vous faire bâillonner comme vous avez agi envers deux locataires de la maison que vous avez profanée. Tous vos crimes sont connus ; déjà le ministère a fait part aux deux ambassadeurs dont vous relevez, des mesures prises pour vous punir; et leurs Excellences, justement indignées contre vous, n'ont pas balancé à vous abandonner à la sévère impartialité de notre code, devant lequel il n'y a aucune exception au châtiment qui doit suivre le délit prouvé.

Le Comte, consterné, se tut; et Alcimedon profita de son silence pour faire détacher les cordes qui serraient un peu trop les pieds du , gamin, et les menottes qu'on lui avait imposées, afin de mieux efîrayer Tauteur de sa feinte infortune.

— Gamin, lui dit Alcimedon, tu serviras

de témoin ; mais tremble si tu te laisses fjagner par ce lâche; et si tu le rétractes, songe que nous avons tous reçu ici les aveux !

CfelLTAT'XillIX^lldflSI H^JI^XS-iriSOE!

L'aveu sauveur.

Les vertueux doivent rendre des ac— tions'^le grâces à Dieu chaque fois que la guerre éclate parmi les méchants, car ils sauront la rendre entre eux bien autrement sanglante que, s'ils n'avaient eu pour adversaires que les hommes bons.

HECIEIL DE MAXIMES'

]\in€t, jouant en artiste consommé un rôle qui déjà lui avait rapporté ce qu'il appelait une somme ronde, et qui, dans sa judiciaire meilleure que son étourderie apparente, calculait celle bien supérieure que la suite lui appor-

lerait ; se mil à remercier le chef et à jurer ses grands dieux qu'il ne mentirait ni à M. le procureur du roi ni à monseigneur le président des as ises.

Le Comte lui lançait des regards furieux : chacun devinait son agitation et tout ce qu'il imaginait pour s'arrachera sa situation pénihie. Il voyait disparaître les rêves flatteurs d'un brillant avenir, et se voyait tomber dans un abime sans fond.

Toutàcoup, mû sans doute par une nouvelle idée, et se berçant de quelque vaine espérance, il releva sa lèle longtemps abaissée sur la poitrine, et demanda d'un ton plein d'anxiété où on le conduisait présentement.

— Mais à la préfecture de police, où d'abord on doit vous interroger; demain seulement et après avoir été mandé pardevant le juge instructeur, vous serez conduit à la Conciergerie.

Ces mots, qui auraient dû peser péniblement sur le Comte, produisirent un effet o[)posé ; ses yeux élincelèrent de joie, et une expression malicieuse de contentement se montra sur ses lèvres blêmes. Cette satisfaction secrète aurait peut-être diminué, si lui, à son tour, eut examiné la physionomie moqueuse d'Alcimedon.

Le brouillard s'était accru : les ténèbres étaient tellement épaisses que , malgré la clarté des réverbères, on ne voyait point à dix pas devant soi. Le Comte d'ailleurs, et comme il l'avait dit, ne connaissait guère l'intérieur de Paris. Aussi, pendant tout le temps que la voiture roula, les regards que parfois il lançait au travers les glaces haussées des portières, ne purent ni confirmer ni détruire la véracité de ce qu'on lui avait dit touchant le lieu de sa destination. Aussi continua-t-il à se tranquilliser, et même ce fut avec une sorte d'impatience fébrile qu'il attendit le moment de comparaître devant M. Mangin, alors préfet de police. Il en était connu ; il était

venu aux soirées de ce fonctionnaire : il se fliitlait d'obtenir sa mise en liberté, ou tout au moins une amélioration immense à sa situation d'un moment.

Un coup inattendu frappe et pèse avec plus de vivacité, et une douleur est bien autrement énergique, en un cœur non préparé à la catastrophe qui s'approche; que lorsque, instruit à l'avance du sort qui lui est réservé, ce même cœur a pu se préparer, par le temps et l'effet de la réflexion à sa prochaine infortune.

Ceci se développa singulièrement, et la commotion qu'éprouva le comte eut toute la rigueur de la surprise instantanée. Lorsque la voiture s'arrêta, il croyait, avons-nous dit, arriver à la préfecture de police. Aussi que dùt-il ressentir • lorsque deux hommes lui aidant à mettre pied a terre, il se trouva, non dans la cour de l'ancienne première présidence du Parlement de Paris, mais dans la rue Descartes, et en face de la porte du numéro 409. A cette vue fatale, il

lit un mouvement prodigieux, ses traits se contractèrent en prenant une expression horrible, et d'une voix étouffée il murmura ces mots :

— Tout est perdu !!!...

Déjà, et sous la conduite de don Thadéo, dix Espagnols bien armés, et autres que les dix qui escortaient le ravisseur, étaient venus frapper à cette porte au nom de la loi. Les domestiques du comte, au nombre de quatre, ayant pour les commander le méchant Gorkas ; avaient, eux aussi, commis trop de méfaits, de crimes même antérieurs, pour ne pas tenter de se soustraire à cette puissance austère qui tôt ou tard frappe Its coupables. Aussi, quoique surpris à Timproviste, ils avaient résisté d'abord dans l'intention de s'évader.

On s'était rué sur eux avec tant de promptitude dès l'ouverture du battant, que déjà deux, saisis et chargés de fers, étaient hors de combat. Les trois autres voulurent trop tard faire ce

quils auraient dû essayer avant tout, c'est-àdire prendre la fuite ; mais eux aussi étaient environnés, et leurs efforts et leurs tours de passepasse ne servirent qu'à irriter des vainqueurs peu cléments envers les vaincus, et peu s'en fallut que ceux-ci ne fussent égorgés. La présence seule du grand d'Espagne les arracha à ce châtiment, mérité d'ailleurs.

Ainsi , déjà on était maître de la place sans que nul voisin dans le quartier s'en doutât. Déjà on s'était assuré par des perquisitions promptes que la maison, quoique vaste, n'avait d'autres habitants que le comte, sa victime et ses complices. Mais celle-là, mais la cause première de ce coup de main hardi n'avait pas été rencontrée encore dans aucune partie de ce vaste hfiliment. Don ïhadéo, malgré sa vive inquiétude de cette absence, s'était fait assez de violence pour suspendre provisoirement ses perquisitions jusqu'à la venue d'Alcimedou et des dix autres Espagnols chargés d'amener le cou- {)able principal.

Trois hommes, ai-jeclit, étaient dans le carrosse; deux montaient sur le derrière en manière de laquais, leur profession réelle; un accompagnait le cocher sur son siège ; les quatre autres, marchant isolément, parvinrent aussi à s'introduire dans le logis sans éveiller la curiosité ou la défiance des passants, en cette rue isolée et solitaire, quoique passablement peuplée.

Lorsque le dernier Espagnol lut entré, on ferma la porte, on la verrouilla intérieurement, et quatre des compatriotes du duc de Salvalierra formèrent le corps de réserve chargé de la garder et de veiller à ce qu'aucun habitant de la maison ne put s'échapper.

Les cinq domestiques du comte , dont trois étaient Allemands, un Français, et Gorkas, de nation et d'origine peut-être inconnue, car pouvait-on croire ce qu'il disait; furent, dis-je, ainsi que leur maître , amenés dans une salle basse, sorte de salon qu'un grand feu de chc'

minée échauffait, on les assit tous en cercle, et on commença à les interroger.

Jusqu'à ce moment, don Thadéo s'était dérobé aux regards du comte, grâce à sa cape et à son chapeau ; mais il avait trop d'impatience pour dissimuler longtemps, et déjà ii s'avançait vers le ravisseur pour s'en faire reconnaître, lorsque Alcimedon, devinant son dessein, le saisit par le milieu du corps comme il entrait dans la chambre, et, le repoussant dehors, lui dit :

— Par la têle de ma mère, voulez-vous tout gâter? Cet imbécile croit être au pouvoir de la police; peut-être, dans le but de s'échapper maintenant, consentira-t-il à nous abandonner mademoiselle Lander, et par conséquent à nous ■faire connaître où il la retient. Le fera-t-il? ramènerai-je à cette transaction s'il vous voit? La fureur du rival ne s'opposera-l-elle pas à tout accommodement? Tenez-vous donc à lécart dans votre intérêt, dans celui surtout de votre

amie. Faut-il, Excellence, que de nous deux ce soit moi qui instruise Taiitre maintenant?

Persuadé par la sagesse de ce langage , don Thadée renonça à son projet: il se contînt, ne se montra pas , et seulement se porta aussi près que possible, de manière à pouvoir ouïr et à ue pas être^ imprudent au milieu de la scène nouvelle que Tartiste allait jouer. Celui-ci, s'apprêtant à montrer Técharpe qui constituait son droit de fonctionnaire en cette circonstance. Il entra gravement et alla se placer au centre du double demi-cercle formé par le coupable et ses complices en avant, et par les prétendus agents armés de la police, qui se tenaient debout par derrière : dix avaient au poing une dague , et dix autres un pistolet.

Le comte, Gorkas, aveclui et ses quatre autres valets, examinèrent d'un œil attentif, et avec une contenance morne, ces préliminaires de leur premier interiogatoire ; mal instruits tous, même leur maître, des formes de la justice en

France, aucun , hors un peut-être, ne savait ce qui serait légal ou non. Ils attachaient plus j)articulièrement leurs regards sur celui qu'ils prenaient pour un commissaire de police. Celui-ci, certain de les avoir intimidés mieux en relardant de prendre la parole , se détermina enfin à faire ouïr sa voix.

— Monsieur le comte, dit-il, vous avez enlevé, au mépris de la loi française et aussi de la naturelle , qui défend de faire tort à autrui , une jeune dame... ne niez pas, c'est inutile; la lettre écrite par vous, que j'ai en mon pouvoir, nous en donne la certitude. Tantôt , vous avez essayé de me corrompre par l'offre d'une somme considérahle, j'ai refusé ce marché infâme ; maintenant, je vais à mon tour vous en proposer un 3 moindre prix; auparavant, il faut que vos domestiques sachent que par cela seul qu'ils se sont rendus complices d'enlèvement nocturne ; et en s'introduisant dans une maison habitée, ils ont encouru la peine affreuse des galères à

perpétuité précédée de ceile de l'exposition et de la marque.

Gorkas et les quatre autres pâlirent et s'agitèrent sur leurs sièges, prêts à parler et, regardant le comte avec anxiété, Alcimedon, qui s'é taitarrêté à dessein, poursuivit :

— Un châtiment pareil vous est réservé

oui, Monsieur, et vous ne pourriez, ni lui échapper, ni y sonslraire ces malheureux , devenus , par leur obéissance à vos ordres, vos victimes aussi. Peut-être encore leur sort sera-t-il plus fatal, car s'il en est parmi eux que l'on découvre être chargé d'un autre crime; celui-là sera condamné au dernier supplice et mis à mort sans grâce ni rémission.

Ici Gorkas pâlit terriblement , et sa bouche grimaça d'une manière horrible.

— Voilà donc ce qui vous attend : si vous persistez a vous maintenir coupables, tandis que

je vous offre à tous la liberté sur-le-champ et l'annulation de la procédure, si vous me remettez immédiatement la personne que vous retenez ici en charte privée. J'ai dit. Je vous donne cinq minutes pour vous déterminer, ce délai expiré, je requiers des ouvriers en tout genre, maçons, serruriers, charpentiers, ouvreurs de terre, et on démolira pièce à pièce la maison pour en extraire la victime.

En achevant, il tira une montre de sa poche et dit en la regardant :

— Vous tous qui m'entendez, les cinq minutes commencent.

Le comte vivement agité gardait un profond silence. 11 tenait opiniâtrement la tète baissée vers le plancher sans la tourner, ni à droite, ni à gauche , et ceci dans la crainte de regarder ses satellites, et d'être contraint d'exaucer leurs regards suppliants. Eux au contraire portaient uniquement et sans relâche leurs yeux sur lui.

Un trouble légitime les consumait, et néanmoins ils n'osaient pas trahir leur maitre.

— Une minute s'est écoulée , dit Alcimedon. Nul ne parla.

— La deuxième est passée.

On se tut encore.

— Nous commençons la quatrième.

Le silence ne fût pas rompu ; néanmoins on pouvait deviner la vivacité de la lutte entre la soumission passive et le prix de sa propre conservation.

— Vous avez atteint la dernière minute. Qu'on amène ces gens.

— Monsieur le comte , s'écria Gorkas monté à un élat d'exaspération impossible à concevoir

pour qui ne Ta pas vu en ce moment ; iMonsieur le comte, répliqua-t-il encore, au nom de Dieu ayez pitié de mes camarades, vou» savez ce qu'on leur destine... N'aurez-vous pas pitié de qui plus qu'eux... Ah ! la mort!... la mort, qu'elle est affreuse quand on la mérite... Sauvez-nous... sauvez-moi, monstre, qui veut nous voir pour... Eh bien ! mes camarades , car c'est à vous que je m'adresse, puisque celui-là nous abandonne, que choisissez-vous?

— La liberté ! dirent-ils tous, mais d'une voix si frêle qu'à peine on put les entendre.

Deux cris partirent instantanément : l'un de joie, celui de Gorkas ; l'autre de rage, et poussé par le comte qui, ajoutant, leur dit :

— Taisez-vous, misérables, sachez souffrir; serai-je mieux partagé que vous tous?

— Oui, tu le seras, répondit impétueusement Gorkas , oui , lu seras mieux partagé , ou

du moins tu te flattes de l'être... Égoïste, tu connais ma vio, tu sais ce que j'ai fuit pour toi, ce que j'allais encore faire, et tu n'éprouves aucune pitié? parce que tu es grand seigneur, tu te flattes de te soustraire au coup qui nous frappera... Tremble donc!!! Mon garçon... ajouta cet homme en s'adressant à Ninet Clalier ; apprends que si tu avais conduit ici la femme que tu devais y introduire, on vous aurait fait à tous les deux passer soudainement le goût du pain , comme Ton dit en France.

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