‹ La dame de St-LeuChapitre 3 sur 10 · SOPHIE · texte numérisé non relu

SOPHIE

— Eh ! bien?... — demanda FAbbé quand madame de Feuchères, lasse de tant d'application, releva enfin son visage écarlate — qu'est-ce que vous en dites?... Si « my dearest friend i> ne teste pas illico, c'est que, alors, vous n'avez plus aucun prestige...

La Baronne se levait, il la fit se rasseoir.

— Non... non !... ce n'est pas fini!... Il vous faut copier encore îine fois cette lettre... je veux

la porter à Neuilly... Cet excellent Egalité doit se faire une bile de tous les diables!...

L'abbé Briant se mit à rire. Madame de Feuchères glissa sur lui un regard furtif. Parfois, ce singulier prêtre lui faisait un peu peur. Il vit le regard et, sans deviner toutefois la pensée craintive de l'Anglaise, il crut devoir lui expliquer sa gaieté :

— C'est vrai!... Songez donc?... Hier soir à Neuilly ils attendaient, la gueule enfarinée, les bonnes nouvelles que devait apporter monsieur de Talleyrandl...

Il regardait la Baronne, qui s'était mise à recopier laborieusement sa lettre au Duc de Bourbon.

Et il remarqua, goguenard :

— C'est curieux ce que ça vous congestionne d'écrire, beile Dame!... Et dire que demain matin, il va falloir recommencer sur de nouveaux frais !...

— Demain matin?... Ptourquoa, demain matin?...

— Parce que, vraisemblablement, je ne serai pas revenu de Neuilly ce soir... Je n'ai pas des Demoiselles Roses à ma disposition, moi !... Mèm e que je vais vous prier de me donner de quo i prendre la poste... car, avec la diligence, ça n'e n finirait pas !. ..

— ■ .Je vais vious remettre le nécessaire, mon sieur l'Abbé!... — fit la ^Baronne qui se leva — mais piourquoâ faudra-t-il écrire encore demain?...

Il la regardait en souriant avec un bienveillant mépris. A. la fin, il dit, indulgent et paternel :

— Etes-vous pressée de quitter votre pensum, hein?... On dirait une petite fille qui saute, comme la pauvreté sur le monde, sur le premier prétexte venu, pour abandonner son

devoir!... C'est vrai!... Ça ne vous fait aucun plaisir de me donner de l'argent... car vous êtes plutôt (( regardante » comme disent les bonnes gens de Saint-Leu... Ça ne vous fait aucun plaisir, mais ça vous permet de quitter votre besogne un instant...

11 rit aux anges et acheva :

— Et quand on pense qu'il y a des gens qui vous prennent pour Machiavel en personne!!!... Ce qu'ils sont bien renseignés, hein, ceux-là!...

— Tout ça... — commença madame de Feuchères — ne me dit pas...

— Pourquoi il faudra recommencer demain ce congestionnant travail... Eh bien mais, parce que je suppose qu'ils vont écrire aussi, eux, là-bas?... C'est le dada de prédilection de Monsieur d'Orléans, écrire!... D'autre part, nul doute qu'il ne fasse passer par vous sa missive... et ce sera prudent... car, autrement, le vieux ne la décachetterait même pas...

— Oh!... Vous croyez?...

— J'en suis sûr... Pendant que vous achevez ça, moi, je vais m'introduire dans mes meilleurs

vêtements... On a beau se dire que pour Egalité il n'y a pas à se mettre en frais... au fond, c'est tout de même chez le duc d'Orléans qu'on va...

Madame de Feuchères passa une très angoissante journée, allant de son miroir devant lequel — si amoureuse qu'elle fût de sa personne — ■ elle faisait d'inquiétantes découvertes, au valet de chambre Lecomte — une créature à elle — qu'elle questionnait avec âpre té.

Lecomte affirmait que Monseigneur n'avait pas laissé de lettre — comme il avait coutume de faire — pour avertir Madame la Baronne lorsqu'il s'absentait. Et, avec Manoury, il avait emmené Leclerc, l'autre valet de chambre, alors que c'était lui, Lecomte, qui aurait dû partir. Et l'homme conclut :

— Sûr qu'il y a des choses dans l'air qu'on ne veut pas que Madame la Baronne sache!... Enfin!... Madame la Baronne n'oubliera pas que je lui suis tout dévoué?...

— Yesf... Yesl... — fit distraitement madame de Feuchères.

— Si jamais Madame la Baronne avait besoin de moi... — reprit le valet — elle pourrait m'employer sans scrupule... Elle sait ce que je lui ai promis quand elle m'a placé auprès de Monseigneur?...

11 vit que la physionomie de l'Anglaise exprimait la contrariété, mais il ne sembla pas y prendre garde, et continua insidieusement :

— Je souhaite de rendre à Madame la Baronne tous les services qu'elle voudra... mais après... — il appuya sur « après » — je lui demanderai la permission de reprendre mon ancien métier...

Elle dit, affectant de plaisanter :

— Vious diYez la nostaildgie de la rue de la Paix, mon pauvre Lecomte!...

— Ah ! oui ! ... Ah ! on peut le dire ! . . . — affirma l'ancien coiffeur avec conviction — et j'expliquais encore, pas plus tard qu'hier, à Briant...

Comme madame de Feuchères faisait un mouvement, il corrigea, contrit et goguenard à la fois :

— ...à monsieur l'abbé Briant... Ce n'est pas

ma faute si je n'ai pas pu, jusqu'à présent, faire mieux...

Et, brusquement, abandonnant les allusions vagues aux « services promis », il expliqua nettement :

— La corbeille ne contient jamais grand'chose... En été, il déchire ses papiers en petits, petits, petits morceaux... en hiver, il les brûle le plus souvent... Et puis, je ne peux pas toujours, sans éveiller l'attention, farfouiller dans la corbeille avant que Jérôme le frotteur, dont c'est le service, ne l'ait vidée... Je ne peux pas non plus emporter les papiers en tas... je n'aurais qu'à rencontrer quelqu'un dans l'antichambre ou dans l'escalier... On se demanderait à quel propos je fais un service d'appartement qui ne me regarde pas du tout... A la rigueur, je pourrais prendre des lettres, et c'est encore ce qu'il y aurait de plus simple, car il en laisse quelquefois sur son bureau... Je veux dire des lettres fermées... prêtes à partir... Il y a deux jours, il y en avait une pour Robin...

— Son notaire?...

— Lui-même... Mais, si je prenais une lettre, ça ferait une histoire énorme ! . . .

L'homme s'arrêta un instant et acheva en ricanant :

— Et j'ai comme une idée qu'on ne serait pas longtemps à découvrir le voleur. . . C'est curieux ! . . . ça crève les yeux que Monseigneur n'a aucune confiance en moi!... D'ailleurs, il n'a confiance que dans son Manoury et son Ghoulot!... Il aime bien aussi l'abbé Pélier et monsieur Bonnie, mais ça m'étonnerait beaucoup s'il leur racontait ses affaires...

— Aôhf... — fit madame de Feuchères contrariée — vious croâyez qu'il aime l'abbé Pélier?...

— Beaucoup... C'est fou de se figurer qu'on le lui fera renvoyer... Surtout pour mettre Briant, qu'il a en horreur, à sa place... — conclut le valet, sans ce soucier, cette fois, que sa familiarité pût paraître excessive.

La Baronne allait s'éloigner. Alors, il proposa :

— Si Madame la Baronne voulait profiter de ce que je n'ai rien à faire ces jours-ci... elle pourrait se faire faire un bon nettoyage de che-

veux?... Elle en a besoin, parce que ses cheveux se ternissent beaucoup?... Oh!... ils sont toujours magnifiques!... mais ils ne brillent plus comme dans le temps... ils n'ont plus leur air en satin... Ça ressemblait aux machins des vers à soie... A présent, c'est des cheveux comme les autres?...

Et, tandis que madame de Feuchères se désolait de l'enlaidissement de ses cheveux, il continua, sans se douter qu'il était féroce, et seulement parce qu'il s'inquiétait de voir vieillir cette belle cliente à laquelle il avait dû sa vogue et ses plus grands succès :

— C'est comme pour son teint!... Madame la Baronne devrait faire attention... Je suis sûr qu'elle oublie de s'enduire de ma pommade d'ananas?... Rien n'assouplit tant que ça la peau... et Madame la Baronne aurait besoin de l'assouplir... Elle a comme ça aux pommettes un tas de petits filets rouges qu'il ne faudrait pas laisser augmenter... parce que, alors, ça serait tout à fait la couperose...

— Oui!... Merci, Lecomte... Merci!... — murmura l'Anglaise qui s'en fut, pour la vingtième

fois depuis le matin, se regarder dans la glace.

Là, elle constata avec une surprenante lucidité qu'il ne restait plus guère que de fugitives traces de sa beauté. Son pouvoir allait décroître rapidement. Si elle n'obtenait rien à présent du vieux Prince, tout était définitivement perdu.

Et elle décida qu'elle partirait le lendemain — dès que l'abbé Briant serait de retour — afin d'aller une dernière fois supplier le Duc de Bourbon à Paris.

Le déjeuner fut lugubre pour elle. Quand le Prince était là, madame de Feuchères y tenait une place considérable. Elle était bien vraiment

— comme disaient les gens du pays : — « La clame de S^-Leii ».

Elle parlait beaucoup, et non sans agrément si l'on parvenait à oublier son accent, qui était vraiment affreux et aussi prononcé qu'à l'époque de son arrivée en France.

Dans ce temps déjà lointain, le Duc de Berry

— qui avait exploré joyeusement les bas-fonds de tous les pays où l'émigration le forçait à vivre

— avait expliqué que, si l'accent de madame de

Feuchères était, en français, étonnamment vilain, il était, en anglais, beaucoup plus vilain encore. Cette sorte d'accent nasillard et canaille, le prince l'avait bien souvent entendu dans les bouges qu'il fréquentait volontiers pendant son séjour en Angleterre.

C'était, d'ailleurs, à la laide vulgarité de cet accent, que Sophie Dawes avait dû le formidable échec de Covent-Garden.

Ce matin-là, madame de Feuchères demeura muette. Les hôtes de S^-Leu eurent — chacun avec son voisin de table — des entretiens discrets. A aucun moment la conversation ne fut générale.

La Baronne ne se sentait en confiance, ni avec les officiers de la maison du Prince, ni avec leurs femmes. Seul le général Lambot était en très bons termes avec elle, mais il avait accompagné le Duc de Bourbon à Paris.

Dans la journée, n'y tenant plus, elle se décida — après avoir beaucoup hésité — à aller à l'Ermitage.

Peut-être madame de Chalindrey, si bien renseignée la veille, saurait-elle quelque chose? Peut-

être même Ghalindrey serait-il là?... Depuis quelques heures, et parce que Lecomte avait parlé de maître Robin le notaire, elle s'imaginait que le Duc de Bourbon était allé à Paris pour faire en secret son testament, soit pour le Duc de Bordeaux — malgré le refus de la Duchesse de Berry — soit en faveur du prince Louis de Rohan, son préféré parmi ses héritiers naturels.

Dans son anxiété elle espérait, de sa visite aux Ghalindrey, un apaisement quelconque.

Mais la Baronne jouait décidément de malheur!

11 n'y avait à l'Ermitage que les Canards, qui se roulaient dans l'herbe sous la surveillance de Boutard et de leur abbé.

Ils vinrent dire gentiment bonjour à madame de Feuchères, afin d'admirer ses chevaux magnifiques et sa voiture joliment attelée. Et Coco — pour un instant très correct — raidi dans le salut militaire que lui avait enhn appris Boutard, répondit à la question de l'Anglaise que : « Papa et maman étaient sortis... »

Boutard, qui voulait voir de près « La Dame de S^-Leu », s'en vint à son tour expliquer que

le Colonel avait accompagné Monseigneur au Palais-Bourbon. Il allait ajouter que Napoléonetle était allée se promener à cheval, mais il s'arrêta, voulant donner au précepteur qui accourait un prétexte pour venir, lui aussi, regarder la Baronne.

Le jeune abbé, qui avait reconnu la livrée du ; Duc de Bourbon, arrivait ventre à terre, s'embarrassant dans les herbes, et butant dans sa hâte contre toutes les fourmilières et les mottes de terre de la prairie qui s'étendait à perte de vue devant le petit château.

— Va s' f... par terre!.. observa irrévérencieusement Loulou, tandis que Boutard consterné toussait pour couvrir la voix du petit.

Le filleul de Louis XVIII était certainement — au point de vue de l'étiquette — le plus indompté des Canards. Il avait, dans ses vêtements, sa tenue et son langage, un débraillé trop spontané pour être voulu, et contre lequel toutes les punitions se heurtaient sans succès.

— Savez-vous, monsieur l'Abbé, si madame de Chalindrey est rentrée?... — cria Boutard.

Le jeune prêtre, qu'un dernier bond venait de mettre enfin dans l'allée, s'était arrêté à quelques pas. La bouche en arc et les yeux ronds, il contemplait l'Anglaise avec stupeur. Gomment, cette grosse dame, c'était la célèbre amie du duc de Bourbon?... L'élève de ce sinistre abbé Briant qu'il apercevait filant de loin par les chemins, et dont le visage faux et le sourire aigu lui faisaient froid dans le dos.

Et il restait médusé, balbutiant :

— Mais, monsieur Boutard, je ne vous ai pas quitté... Si vous n'avez pas vu madame de Ghalindrey, je ne l'ai pas vue plus que vous...

— Maman est allée chercher l'oncle Bernard pour se promener à cheval... — expliqua un des Ganards avec ingénuité — tu sais bien qu'elle a dit qu'elle reviendrait que pour dîner, ami Boutard...

— Le petit a raison. Madame!... — Fit le grognard qui pensait qu'on avait maintenant assez vu l'Anglaise — j'avais oublié que madame de Ghalindrey est à la Tour de Tamerlan...]

— Aoh!,,. je souis très contrariée de ne pas la

voâr... très!... — affirma la Baronne — vioudrez-vious le /omdire?... Au revodr. Messieurs!... Et s'adressant au valet de pied qui se tenait raide et correct à la portière, elle dit, préoccupée et fébrile :

— Rentrez au tchâiteau... et vite!...

Tandis que le jeune abbé qui n'était pas encore revenu de son ahurissement, balbutiait :

— Comment!... C'est ça, la Dame de Saint- Leu!...

En rentrant, madame de Feuchères trouva Tabbé Briant qui se promenait avec agitation devant le château. En l'apercevant, il fit les grands bras et cria, négligeant d'observer l'étiquette à laquelle l'Anglaise tenait si fort :

— Dépêchez-vous!... Nous n'avons que le temps !...

Et, comme elle faisait avec lenteur gémir le marchepied sous son poids, il la bouscula presque :

— Dépêchons, je vous dis !... Il va partir un courrier pour le Palais-Bourbon... Je lui ai donné

l'ordre d'attendre le billet que vous allez écrire au vie...

Il allait dire « au vieux », mais il s'arrêta devant le sourire narquois du cocher et du valet de pied, et ce fut d'un ton profondément respectueux qu'il acheva :

— ... A son Altesse Royale...

Madame de Feuchères regarda l'abbé Briant d'un air effaré :

— Vious avez donné un ordre?... — fit-elle stupéfaite — vious?.,.

Et comme le prêtre la poussait, pour lui faire traverser plus vite le grand vestibule, elle conclut :

™ F/ow5 en avez de Vaudâice?..,

— Oh!... — fit-il brutal — taisons-nous, s'il vous plaît!... Ce n'est pas le moment de jacasser pour rien I... Vous allez écrire ce billet, et lestement!... Et demain, faudra décamper dès l'aube... Nous nous réinstallons, nous aussi, au Palais- Bourbon...

— Aôh!.., — fit madame de Feuchères suffoquée — Aôh! mais...

— Oh ! . . . pas de « mais » ni de « Oh ! . . . » Ce n'est pas le moment de se consacrer à Fétonnement!... A Neuilly, nous avons décidé d'agir sans laisser au vieux le temps de souffler... C'est la seule façon d'en finir... Nous avons peur qu'il ne choisisse le Rohan...

Sauf dans ses instants de violence et lorsqu'une colère trop forte l'emportait, madame de Feuchères n'était jamais grossière. Elle avait, au contraire, le sentiment instinctif de la tenue et un certain tact qui remplaçait, à peu de chose près, l'éducation.

Les façons et le langage de son « professeur de langues » lui étaient odieux. Elle répondit, en évitant de regarder le prêtre, qui fouillait dans sa poche et en sortait successivement des mouchoirs et des objets divers dont la vue la dégoûtait :

— Diies-moa tsimplement ce que je doâs faire, monsieur l'Abbé?...

— Attendez d'abord que je vous lise la lettre du neveu à son bon oncle!... Je la cherche!... Ah!... la voici!...

Il tira de la profondeur de sa poche une lettre adressée au Duc de Bourbon, et la posa sur la table. Puis, il recommença ses fouilles en expliquant :

— C'est le brouillon que je cherche... Ça, c'est la lettre que vous allez envoyer au vieux...

— Ça?... — murmura madame de Feuchères, en prenant du bout des doigts la lettre souillée et froissée — ça n'est pas convenaible de remettre à Monseigneur cette lettre-ci... Elle est saîle..,

— Elle est sale... elle est sale!... Elle est comme elle est!... je n'ai pas des portefeuilles en cuir de Russie, moi!... Et vous pensez que c'est pas les gens de Neuilly qui allaient m'en offrir un...

Il avait enfin trouvé ce qu'il cherchait. Il déplia j un papier déchiré et annonça, en plaisantant avec lourdeur :

— Lettre de Son Altesse Royale Egalité, à Son Altesse Royale d'oncle, le Duc de Bourbon :

' (( Je ne puis, Monsieur, résister au désir de vous )) exprimer moi-même combien je suis touché de » la démarche si honorable pour elle, que madame

)) de Feuchères vient de faire envers vous, et dont )) elle a bien voulu ni instruire .

)) Il ne ni appartient pas j sans doute, dans une )) circonstance où il dépend de votre volonté de pro- )) curer un si grand avantage à Vun de mes enfants , )) de présumer ce qu'elle peut être, avant que vous )) me ïayez fait connaître; mais fai cru vous » devoir et devoir aussi à ce même sang qui coide )) dans nos veines, de vous témoigner combien je )) serais heureux de voir de nouveaux liens resser- )) rer ceux qui nous unissent déjà de tant de ma- )) nieres, et combien je rri enorgueillirais quun de )) mes enfants fût destiné à porter un nom qui est )) si précieux à toute notre famille, et auquel se )) rattachent tant de gloire et de souvenirs. »

— Suivent les protestations et formules de politesse, que nous passerons, si vous le voulez bien, parce qu'il y en a beaucoup... Et maintenant, le billet pour envoyer cette lettre... Ecoutez-moi ça?... J'improvise... Ecrivez?...

— No/,.. — fit madame de Feuchères qui, assise à son bureau, attendait — je ne peux pais écrire sious la dictée ! Vious savez bien, monsieur

l'Abbé, que il faut que je voâe l'orthographe de tchaïque mot...

L'abbé Briand haussa les épaules avec humeur et, rapidement, il écrivit au crayon sur son genou :

a. Je viens à rinstant, dearest, de recevoir la

y> lettre ci-Jointe de M. le Duc d'Orléans. Ce n'est

)) qu'en tremblant que Je vous l'envoie; cependant^

)) au fond, vous ne pouvez pas m'en vouloir. Je

)) vous assure que Je serais au désespoir si Je croyais

)) que ma démarche près de vous serait sans effet*

)) Pensez, dearest, que c'est pour votre Sophie que

)) vous le feriez, qui vous a toujours aimé tendre^

)) ment. » s

— Et maintenant. Belle Dame... — expliqua

l'Abbé — dès que vous aurez copié ça, vous y

joindrez, sous une même enveloppe, la lettre de

Neuilly... Après quoi, vous voudrez bien remettre

le tout vous-même au courrier du Palais-Bourbon

que j'ai fait attendre, parce que, si c'était moi, il

pourrait se méfier...

Pendant que madame de Feuchères copiait len-

tement le billet, l'Abbé qui tournaillait autour d'elle, conclut :

— Ah!.., à propos!... Pour faire attendre le courrier, tout à l'heure, il m'a fallu lui donner un écu...

En recevant la lettre de son neveu et le billet de madame de Fenchères, le Duc de Bourbon, habituellement si doux, eut un accès de colère dont la violence surprit fort les gens de sa Maison.

Et lorsque, dans la matinée, on lui apporta de la part de l'Anglaise — qu'il croyait à S*-Leu — un mot où elle le prévenait que : « elle l'attendait comme de coutume à déjeuner », sa colère s'exaspéra encore.

Il envoya le général Lambot dire à madame de Feuchères de venir lui parler « sur-le-champ ». Et lorsqu'elle se rendit à cet appel, empressée et

inquiète, les éclats de voix qui suivirent sor entrée, retentirent dans tout le palais.

Quand la Baronne, découragée, s'en vini rendre compte à l'abbé Briant de la scène qui venait d'avoir lieu, il ne prit pas au sérieux l'emportement du Prince. Mieux que madame de Feuchères il comprenait le caractère de ce vieil homme auquel il n'avait jamais parlé. Il le devinait faible, violent, amoureux, égoïste, et jaloux par-dessus tout d'assurer autant que possible la paix de ses derniers jours.

— A moins qu'il n'ait fait son testament dans la journée d'hier, ce qui est peu probable... — expliqua l'Abbé — il n'y a pas lieu de voir les choses en noir... 11 a les Egalité en horreur, c'est entendu, et c'est d'ailleurs assez naturel... Il se souvient que le premier du nom a fait couper le cou d'un cousin qu'il aimait bien, paraît-il, et il est convaincu que, le cas échéant, celui de Neuilly agirait de même, sans s'embarrasser de scrupules gênants... Alors, dame! il ne s'habitue pas sans peine à cette idée de récompenser, dans la personne du dernier petit Egalité, les canail-

leries... ou du moins ce qu'il juge comme tel, des deux autres...

— Ne croyez-vwus pas... — demanda madame de Feuchères, encore haletante de la discussion qu'elle venait d'avoir — qu'il vaudrait mieux attendre un peu avant de remettre cette affaire en questchionn ?.,,

L'abbé Briant affirma, convaincu :

— Quand, dans une affaire, on a un adversaire de cet âge, il est imprudent d'attendre si peu que ce soit...

Et comme l'Anglaise ne semblait pas être de son avis, il conclut dans un ricanement grossier :

— 11 faut, au contraire, comme le conseille le ' proverbe, battre le vieux pendant qu'il est encore

chaud !...

I Force fut d'attendre pourtant. Le Duc de Bourbon, très souffrant, épuisé par toutes ces luttes, demeura trois jours sans sortir de son appartement et sans permettre qu'aucune lettre lui fût remise. Seuls, son chirurgien Bonnie — qui soignait chaque jour ses jambes malades —

et l'abbé Pélier de la Croix qu'il avait fait venir de S*-Leu, entrèrent chez lui. Et madame de Feuchères qui vint plusieurs fois prendre ellemême des nouvelles, put constater que les billets qu'elle avait écrits au Prince étaient demeurés sur un plateau dans l'antichambre, avec le courrier des derniers jours.

Cependant, à Neuilly, la famille d'Orléans s'inquiétait de voir traîner les choses. Et, un matin, la Baronne entra en coup de vent chez l'abbé Briant.

— Aôh! .., — clamait-elle triomphante — vioulez-mous vôar, monsieur l'Abbé, ce que madame la Diouchesse d'Orléans répond à ma lettre de l'autre djiour?...

L'Abbé, qui écrivait, rectifia, sans quitter son bureau :

— Vous pourriez dire à notre lettre?...

Puis, toujours sans se lever, il prit le papier et, les sourcils relevés d'étonnement, il lut :

« fai reçu, Madame, par M. le Prince de Tal- » leyrand, votre lettre du 6 de ce mois, et je veux » vous témoigner moi-même combien je suis tou^

» chée du désir que vous m exprimez si positive- )) ment de voir mon fils, le duc d Aumale, adopté )) par M. le Duc de Bourbon...

Gomme l'abbé cessait un instant de lire, madame de Feuchères demanda :

m — Eh bien, monsieur TAbbé, qu'est-ce que vious dites de cette lettre?...

— Je dis... que la Duchesse de Berry ne l'aurait pas écrite ! . . .

— Aôhl... — fit l'Anglaise vexée, — Madame la Diouchesse d'Orléans viaut bien la Diouchesse de Berry...

L'abbé répondit, narquois :

— Ça dépend du point de vue auquel on se place !...

j Puis, ayant achevé silencieusement sa lecture, il demanda :

— Comment va le vieux?...

— Tioujiours de même!... Monsieur de Surval crôat qu'il ne va pas aller à Tchantilly piour sa fête comme A' habitioude . . ,

— : Il ne veut toujours pas vous voir?...

— Ni môa ni personne... mais Leclerc m'a dit

qu'il s'est levé audjiourdhui pendant plusieurs heures... et que même il a écrit... Piourvu que ça ne soât pas un testament miaiwais...

Le Duc de Bourbon avait écrit, en effet, non pas son testament, mais une lettre.

Obsédé, écœuré, il avait voulu, avant de satisfaire la bande d'intrigants déchaînée à ses trousses, faire encore une tentative pour garder son indépendance. Et comme il était court de vues et ignorant des hommes et des choses, c'est à son neveu, le Duc d'Orléans lui-même, qu'il avait imaginé de s'adresser en dernier ressort. Dans cette journée du 20 août 1829, il lui écrivit naïvement :

« L'affaire qui nous occupe, Monsieur, entamée » à mon insu et un peu légèrement, par Madame )) de Feuchères, et dont elle s'est chargée de presser )) la conclusion auprès de moi, m'est infiniment )) pénible, vous avez déjà pu le remarquer ; outre )) les souvenirs déchirants quelle me retrace, et )) auxquels je ne puis habituer encore mes tristes » idées, je vous avoue que d'autres motifs ne me

» permettent point de m en occuper en ce mo- » ment. On me taxera, peut-être, de faiblesse à cet )) égard; mais cest sur vous que je compte pour )) excuser et faire excuser cette faiblesse, bien par- )) donnable à mon âge et dans ma triste position. )) Mon affection pour vous et les vôtres. Monsieur, )) vous est assez connue; elle doit donc vous garan- )) tir T intention dans laquelle je suis, et que je vous » manifeste ici, de vous en donner un témoignage )) public et certain.

)) Je viens aujourd hui en appeler à votre gêné- )) rosité, à votre amitié pour inoi, et à la délicaî tesse de vos sentiments, pour que je ne sois pas )) tourmenté et harcelé comme je le suis depuis )) quelque temps, pour terminer une affaire qui se )) rattache a d'autres arrangements, et que je )) ne veux bailleurs conclure qu'avec toute la » maturité et la réflexion dont elle est suscep- )) tible.

)) Je compte donc sur votre amitié pour moi, je

)) vous le répète, pour obtenir de Madame de Feu-

y> chères quelle me laisse tranquille sur ce point;

» de vous, il dépend d'éviter entre elle et moi une

» brouille, ou au moins un froid, qui ferait le mal- 3 heur du reste de mon existence. »

« Recevez, Monsieur, etc., etc.. »

Le Duc d'Orléans répondit illico à son oncle :

« Neuilly, 20 août 1829.

j> Je suis au désespoir. Monsieur, que les inten-

> tions pleines d'amitié et de bonté que vous avez

> bien voulu me manifester dans une conversation

> dont le souvenir m'est si cher, soient devenues 3 pour vous une cause de chagrins et de contras riétés.

» Je suis bien reconnaissant de ce que vous

> voulés bien me répéter à cet égard, dans la lettre D que je viens de recevoir de vous, et vous avés bieii iTraison de compter sur inoi pour faire en cela, 1 comme en tout : d'abord ce qui pourra mieux y> vous prouver la sincérité de mon attachement et » de mon affection pour vous personnellement. Je i> tiens infiniinent à ce que vos bonnes dispositions 'i à l'égard de mes enfants 7ie soient la cause d'au- D cun embarras pour vous, de quelque nature qu'il

fussent, et je tiens surtout à éviter tout ce qui pourrait renouveler vos trop justes douleurs, et blesser votre cœur, si cruellement déchiré. )) Je vais donc me rendre tout à l'heure chez Madame de Feucheres pour remplir vos intentions, en causant avec elle, et vous pouvés être sûr que tout en lui manifestant^ comme je le dois, combien nous sommes sensibles, moi et les miens, aux efforts quelle a faits près de vous pour obtenir ce témoignage public et certain de vos bontés, dont vous voulés bien m' assurer, je lui témoignerai aussi combien nous serions tous affligés de vous causer de nouveaux chagrins et de troubler la paix de votre intérieur. Votre lettre, Monsieur, m'impose le devoir de lui demander de ne plus vous presser et d' attendre ce qui vous sera dicté par votre cœur et par vos sentiments pour ceux qui sont issus de même sang que vous, et je le remplirai dans toute son étendue; trop heureux si vous pouviés y voir une nouvelle preuve de tous les sentiments que je vous porte, de ma confiance dans ceux que vous me témoignés, et de la constante, bien vive et

)) bie7i sincère amitié que je vous ai vouée pour la )) vie. ))

En recevant celle lellre, donl l'évidenle mauvaise foi le surprenait — quoi qu'il pûl savoir du caractère de son neveu — le Duc de Bourbon regretta terriblement la naïve démarche qu'il avait risquée malgré les respectueuses supplications du comte de Ghoulot qui, vainement, avait tenté de se mettre en travers.

Non seulement le vieux Prince était parfaitement sûr de n'avoir jamais, à aucun moment, manifesté au Duc d'Orléans les intentions auxquelles il faisait allusion, mais encore cette lettre où, entre les lignes, l'élève de madame de Genlis révélait en phrases colimaçonnées et incorrectes, la ferme volonté de se cramponner quand même à l'argent des Gondé, semblait promettre de nouvelles obsessions et de nombreux tracas.

Ces promesses se réalisèrent très vite. Le lendemain, à son réveil, on remettait au Duc de Bourbon un billet de madame de Feuchères. Le

LA DAMF DE s'-LEU 293

valet attendait une réponse que Madame la Baronne lui avait bien recommandé de rapporter. Dans ce mot, fébrilement zigzagué et que l'on devinait copié à la hâte, l'Anglaise — en dépit des engagements pris par le Duc d'Orléans — harcelait le vieux Prince plus que jamais :

(( Vous m avez reproché dune manière si dure )) la démarche que f ai faite auprès de Monsei- )) gneur le Duc d Orléans, que je crois à présent )) de mon devoir de vous dire que Monseigneur le )) Duc d Orléans doit venir chez moi ce matin pour )) vous voir avant son départ pour l'Angleterre,

)) Je vous en prie, ne me refusez pas de venir )) déjeuner avec moi comme à l'ordinaire. Cette )) visite vous sera beaucoup moins embarrassante )) de cette manière, et cela vous évitera une ré- )) ponse par écrit, ou rien de positif, et si vous )) ne venez pas, cela va faire un bien ^mauvais )) effet.

)) Si vous aimez mieux que je ne sois pas avec » vous, alors Monseigneur le Duc d'Orléans irait )) chez vous. ))

Le Duc de Bourbon fit dire au valet qu'il n'y avait pas de réponse. Puis il fît appeler le comte de Ghoulot :

— Mon cher Ghoulot... — expliqua-t-il — voulez-vous lire ce billet que je viens de recevoir de madame de Feuchères... Vous irez ensuite chez elle, et vous lui direz que je la prie formellement de me laisser tranquille et de ne plus me parler jamais... Vous entendez bien, jamais... des gens deNeuilly... Dites-lui bien que si elle enfreint mes ordres, alors je me verrai forcé de prendre un parti...

Le comte de Ghoulot était, depuis Tàge de vingt ans, attaché au Duc de Bourbon. Il avait avec lui son franc-parler. Il répondit joyeusement :

— Je crois deviner la menace que contient la fin de l'avertissement que Votre Altesse Royale me charge de donner à madame de Feuchères... Et je n'ai pas besoin de dire que cette menace me ravit... Si vous vouliez. Monseigneur, vous ressaisir enQn, vous rempliriez de joie ceux qui vous aiment et qui voudraient par-dessus tout vous savoir heureux... et respecté...

Le Duc de Bourbon esquissait un geste de mécontentement. Mais M. de Ghoulot continua posément sans se troubler :

— Seulement, cette partie du message dont Taccomplissement me rendrait si joyeux, il m'est impossible, formellement impossible, de la transmettre à madame de Feuchères... Songez, Monseigneur, quelle inconvenance je commettrais en humiliant une femme que je déteste... et réciproquement... mais qui, somme toute, à toujours été avec moi correcte autant qu'elle est susceptible de l'être... Et, aussi... comprenez-moi bien. Monseigneur?... je rendrais absolument impossible les petits moments d'accalmie que je parviens à vous procurer parfois, si je disais aujourd'hui à madame de Feuchères des paroles blessantes et inoubliables...

— Ces paroles sont miennes!... — affirma le Prince avec hauteur.

— Indubitablement, Monseigneur!... N'empêche qu'en m'en faisant l'écho... même l'écho par ordre... je me brûle... Je ne suis plus bon à rien... Oh!... Je vois bien ce que vous allez me

dire?... Mon rôle n'est guère de conciliation... La conciliation, c'est l'affaire du général Lambot!... Et voulant faire sourire le vieux Prince, il acheva :

— C'est pourquoi madame de Chalindrey l'appelle : (( Le Tampon... »

— Ah! — fit le Duc de Bourbon un instant distrait — « Le Tampon!... » C'est très juste!...

— Je vais. Monseigneur, dire à madame de Feuchères que vous ne voulez plus entendre parler du Duc d'Orléans, ni ce matin, ni jamais... et, pour ce qui est de ça. Votre Altesse Royale peut être tranquille!... Je transmettrai ses ordres avec toute l'énergie dont je suis capable!...

Ni ce jour-là, ni le lendemain, l'Anglaise ne vint, comme de coutume, prendre des nouvelles du Prince et demander à le voir. Vers le soir, le Duc de Bourbon commença à s'agiter et à tourner comme un ours en cage dans son appartement, malgré les remontrances de Bonnie, qui lui affirmait que, pour ses jambes, rien n'était plus mauvais que ce piétinement continuel.

Comme il regardait, immobile à la fenêtre, le va-et-vient des gens de service, il aperçut dans la cour l'abbé Briant qui se glissait le long des murailles. Cette vue provoqua chez le Prince un mouvement d'humeur et il fit appeler le général Lambot.

— Ah çà! Général!... — demanda-t-il brusquement — cet individu est donc toujours ici?...

— Quel individu, Monseigneur?... — répondit le général — qui ne comprenait pas.

— Ce prêtre!... ou soi-disant tel... qui se faufile comme un malfaiteur et cherche à se dérober lorsqu'on le rencontre... et que, malgré ça, je trouve toujours devant moi?...

— Est-ce du professeur de langues de madame de Feuchères que Monseigneur veut parler?...

— C'est de lui-même!... Je ne veux plus. Général, apercevoir chez moi ce louche individu... J'éprouve en le voyant une impression pénible... Il m'inspire, à tort ou à raison, une répulsion extrême... Vous l'avertirez lui, ou, si vous le préférez, vous avertirez madame de Feuchères que...

— Mais, Monseigneur... — balbutia le général

Lambot affolé — je ne peux pas, moi, me permettre... Il serait bien préférable que Votre Altesse Royale fît elle-même cette observation à madame la Baronne...

— Soit!... — s'écria le Prince, qui sautait sur Toccasion offerte de revoir la femme dont l'absence l'inquiétait si fort — priez madame de Feuchères de venir tout de suite me parler...

Et il attendit, fébrile, se promenant dans la grande pièce et se regardant, navré, dans les glaces qui lui montraient son vieux visage défait et ravagé.

Un désir fou lui venait de revoir l'Anglaise.' Il comprenait, pourtant, quel jeu elle jouait avec lui pour l'amener à capituler. Mais à cette heure il se promettait encore de ne pas céder, et c'est d'un air sévère qu'il s'apprêtait à la recevoir.

Une nouvelle déception l'attendait. Celui que Napoléonette appelait « Le Tampon » revint, la mine contrite, lui annonçant que : « Madame la baronne de Feuchères était malade et que le docteur Marjolin lui avait défendu de se lever. »

Cette nouvelle — dont il ne soupçonna pas la

fausseté — désespéra le vieillard. Le Duc de Bourbon était la bonté même. La pensée que « Sophie » souffrait par sa faute, et que sa dureté des derniers jours était la seule cause de cette maladie, le rendit profondément malheureux. Il se fit aussitôt annoncer chez madame de Feuchères, mais, cette fois encore, il se heurta à un refus. Lachassine, la première femme de chambre, vint en personne expliquer que : « Madame la Baronne était sérieusement malade et que le docteur lui avait interdit, d'une façon formelle, la moindre fatigue et surtout la moindre contrariété . »

Alors le pauvre Prince désolé, écrivit à son amie un billet touchant de suppliante tendresse, dans lequel il étalait avec ingénuité l'ardent besoin qu'il avait d'elle et la détresse où le mettait son abandon. Il implorait la grâce d'entrevoir seulement le cher visage qu'il n'avait pas aperçu depuis tant de jours. Et il prévenait madame de Feuchères qu'il irait cette nuit chez elle comme de coutume, mais qu'il s'arrêterait au seuil de sa chambre. Il ne voulait que la regarder dormir...

Quand, vers minuit, le Duc de Bourbon voulut

ouvrir la porte qui faisait communiquer son appartement avec celui de madame de Feuchères, il la trouva fermée au verrou...

Le vieux Prince passa une abominable nuit. Quelques lueurs de lucidité traversèrent parfois son esprit fatigué. Sa clairvoyance n'allait pas, toutefois, jusqu'à soupçonner que la maladie de la Baronne fût simulée. Il persistait, au contraire, à la croire malade et malade par sa faute à lui uniquement. Mais il espérait que le zèle de Lachassine lui faisait interpréter dans un sens trop étroit l'ordonnance du Docteur, et que son dévouement fanatique à sa maîtresse l'avait poussée à supprimer le billet qu'elle était chargée de lui porter?... Alors le refus de le recevoir, le verrou mis — pour la première fois depuis douze ans — à la porte de communication, étaient peut-être du fait de la femme de chambre seulement?...

<( Le médecin vient deux fois par jour!... » — avait dit Lachassine — le matin et le soir. « Pendant toute la matinée, le Duc de Bourbon attendit,

le nez aplati contre les vitres, l'arrivée du Docteur Marjolin auquel il voulait parler après sa visite. Mais le Docteur ne vint pas !...

Enfin, vers onze heures, le Prince vit s'arrêter devant le palais une voiture à la livrée de M. de Talleyrand. Le vieux diplomate en sortit et, traversant la cour clopin-clopant, s'engouffra dans le pavillon de madame de Feuchères, tandis que la voiture repartait. Alors le Duc de Bourbon pensa, désolé :

« Il vient déjeuner chez elle!... Elle n'est pas malade!... elle ne l'a jamais été... C'est pour tramer des choses contre moi qu'ils se réunissent?... Probablement Egalité va arriver tout à l'heure, lui aussi?... »

L'annonce du déjeuner le força d'abandonner la fenêtre. Il s'assit à table et ne mangea pas.

— Votre Altesse Royale va tomber malade!... — observa le chevalier Bonnie — habituée comme Elle l'est à vivre au grand air, il lui est très malsain, et même dangereux de mener cette existence de séquestré...

— Séquestré!... Je ne le suis pas encore!... —

répondit le vieux Prince avec amertume — mais, qui sait... Peut-être que cela viendra?...

Puis, remarquant le froid qu'avaient jeté ces mots un peu énigmatiques, il reprit :

— Vous avez raison, Bonniel... l'air me fera peut-être du bien... Je ferai tantôt une promenade en voiture...

Quand le Duc de Bourbon avait quitté brusquement S^-Leu pour échapper aux obsessions de madame de Feuchères, il ne croyait être absent que deux ou trois jours et il avait jugé inutile de déplacer sa Maison. Seuls étaient au Palais-Bourbon ceux-là qui ne le quittaient jamais. Suivant l'association d'idées qu'avait amenées la pensée du plein air, c'est-à-dire de Chantilly, ou de S*-Leu, il acheva :

— D'ailleurs, nous allons j'espère bientôt partir...

Et promenant un regard d'ennui autour de la table où étaient assis le général Lambot, le baron de Surval, le comte de Ghoulot, l'abbé Pélier de la Croix, le chevalier Bonnie et Chalindrey, il conclut, en s'efforçant de sourire :

LA DAME DE s'-LEU 303

— Ici, il n'y a vraiment pas assez de dames!... L'abbé Pélier ouvrait la bouche, mais le Prince

ne lui laissa pas le temps de parler :

— Oh! vous, monsieur l'Abbé!... ça vous est bien égal, naturellement!...

— Mais pas du tout. Monseigneur ! . . . — protesta l'aumônier avec vivacité — je trouve, au contraire, que la présence de ces dames orne et égaie beaucoup les repas!... Je regrette infiniment mesdames de La Villegonthier, de Ghoulot, de Préjean, de Belzunce, de Sainte-Aulaire... et surtout, je l'avoue, madame de Ghalindrey, qui est si gaie et si drôle, enfin toutes...

Et entre ses dents, très bas, si bas que le Duc devina plutôt qu'il n'entendit, il acheva :

— Ou presque !...

En d'autres temps, un regard furieux eût châtié l'Abbé de son audace. Cette fois, l'œil du vieux Prince demeura atone et à demi fermé. Il commençait à comprendre que la haine de son entourage pour la divine Sophie était vaguement justifiée.

Pourquoi ces Français, dévoués pour la plupart

à sa personne, eussent-ils aimé la rapace étrangère qui le rendait si visiblement malheureux?...

Lorsque, vers deux heures, M. de Ghoulot vint demander au Duc de Bourbon à quel moment il devrait se tenir prêt à l'accompagner dans sa promenade, le Prince le remercia :

— Non!... ce ne sera pas vous, mon bon Ghoulot... Vous m'avez tenu compagnie fidèlement tous ces temps-ci et, de fait, en ces jours de détresse, j'aurais été incapable de supporter un autre que vous... Mais aujourd'hui, où j'essaie de me ressaisir un peu, j'en profite pour vous donner campo.,. Il en est temps!...

Et il ajouta, en riant :

— Vous direz au « Tampon » que je sortirai avec lui à quatre heures!...

M. de Ghoulot sortit et revint presque aussitôt.

— Le général n'est pas là. Monseigneur...

— Ah!... — fit le Duc de Bourbon mécontent — il sait pourtant bien que c'est le moment où j'ai souvent besoin de lui... Pourquoi diable estil sorti à cette heure?...

— Ordre du Roi, Monseigneur!...

— Qu'en savez-vous?...

— C'est une voiture de la Cour qui est venue prendre le Général...

— Bon!... très bien!... Alors c'est différent !... — fit le Prince avec amertume.

Et il ajouta, indifférent et las :

— Qu'est-ce que l'on peut bien lui vouloir aux Tuileries?...

— Mais... je ne m'en doute pas, Monseigneur!... Le Duc de Bourbon semblait épuisé. Il se redressa tout à coup pour demander, l'air inquiet :

— Ils veulent peut-être l'interroger sur l'état de mon esprit?... Qui sait si ces bandits ne songent pas à me faire interdire?...

Ses yeux exprimaient l'effroi, ses mains tremblaient. Le comte de Ghoulot affirma :

— Oh ! quant à ça !... il n'y a pas de danger , Monseigneur ! . . . Si Votre Altesse Royale était interdite, elle ne pourrait plus tester... et si elle ne pouvait plus tester, les princes de Rohan seraient alors les seuls héritiers... On ne pourrait rien contre eux...

— A moins que l'on ne produise après ma mort un faux testament daté d'avant le temps où l'on m'aurait fait interdire... ou peut-être même enfermer?...

— Monseigneur!... Je vous supplie de vous calmer?... — dit monsieur de Ghoulot désolé de voir l'agitation croissante du Prince — personne ne peut rien contre Votre Altesse Royale!...

— Mon pauvre enfant!... — murmura le vieillard — on voit bien que vous ne connaissez pas ces gens-là, et les bassesses, et les abominations dont ils sont capables?... Tenez!... dussiezvous accuser votre vieux Prince de lâcheté, je vais vous avouer ce que je n'ai jamais avoué à personne... Ce n'est pas tant parce que j'exècre ces reptiles d'Orléans que je ne veux pas faire un testament en leur faveur, que parce que je sens que, une fois ce testament fait, mes jours ne seront plus en sûreté...

— Monseigneur!... — balbutia M. de Gboulot très ému — ce que vous craignez est impossible...

Et comme le Prince haussait les épaules :

— J'entends matériellement... car j'ai du Duc d'Orléans la même opinion que peut en avoir Votre Altesse Royale... Mais avant de commettre un crime, on y regarde à deux fois!... Le Roi est là...

— Le Roi est bien vieux, aujourd'hui... et il a été bien faible toujours!...

Il s'arrêta un instant et acheva, dans un douloureux sourire :

— C'est un caractère dans mon genre, le Roi!... Un valet entra pour annoncer que le général

Lambot était de retour.

— Enfin î... — fît le Duc de Bourbon, soulagé. Et comme M. de Ghoulot se levait pour sortir,

il le fit se rasseoir :

— Non... non!... Je préfère que vous soyez là!...

Le général baron Lambot entra, un peu hésitant et tiquant visiblement sur le Capitaine des Chasses.

— Eh bien, Général!... — s'écria le vieux Prince avec une désinvolture qui était loin d'être sincère — vous arrivez des Tuileries... Alors je

vais peut-être savoir à quelle sauce je dois être mangé?...

— Mais... — balbutia le Général, très gêné.

— Parlez !... Je vous écoute?...

(( Le Tampon » ne paraissait pas être du tout à l'aise. Il roulait un œil éperdu dans la direction de M. de Ghoulot. Pour la seconde fois, le jeune homme se leva.

— Restez là, je vous prie!... — fit le Duc de Bourbon avec hauteur.

Il avait redressé son long corps et repris sa grande mine. Jamais, depuis qu'il le connaissait, le Général ne l'avait vu ainsi.

— Monsieur!... — dit-il d'un ton bref, et ce (( Monsieur » inaccoutumé surprit désagréablement l'aide de camp — tout à l'heure j'ai eu besoin de vous pour m'accompagner...

— Monseigneur, je...

D'un geste, le Prince arrêta l'explication que le Général s'apprêtait à lui donner.

— Inutile!... Donc, je vous ai fait demander, et j'ai appris qu'une voiture des Tuileries était venue vous prendre... Gomme je ne pense pas

que le Roi vous ait envoyé chercher uniquement pour vous faire faire une promenade, je veux savoir ce qu'il voulait?...

— ■ Monseigneur!... — balbutia le général Lambot, effaré — je ne sais pas si... Je... je préférerais...

— Monsieur, vous êtes à mon service... Et j'ai le droit de savoir ce que font, quand c'est moi qui suis en cause, les officiers de ma Maison... Je vous prie donc de me dire immédiatement, devant le comte de Ghoulot, pourquoi Sa Majesté vous a fait venir aux Tuileries?...

— Monseigneur... — expliqua rapidement « Le Tampon », qui vit qu'il était impossible de tergiverser davantage — le Roi m'a exprimé le désir qu'il avait que madame la Raronne de Feuchères, et moi, et toute la Maison et les amis de Votre Altesse, usassent de leur influence pour la porter à adopter un des fils de Monseigneur le Duc d'Orléans et à lui laisser sa fortune et son nom

— Est-ce tout. Monsieur?... — demanda le vieux Prince, relativement soulagé d'apprendre

qu'on en voulait seulement à son argent et non pas à sa liberté.

— Mais oui, Monseigneur... C'est tout!...

— Eh! bien... — fit le Duc de Bourbon, qui maintenant souhaitait avant tout d'en finir — vous direz au Roi, Monsieur, que ses désirs sont pour moi des ordres... et que je lui obéirai en ce qui concerne la question d'argent... Pour ce qui est du nom des Gondé, je suis seul juge de ce qu'il en faut faire, et j'ai résolu que personne ne le porterait plus... En cela, ma décision est immuable et rien au monde ne la peut modifier... Je ne comprends pas, d'ailleurs, que Sa Majesté ait pu songer à faire passer ce nom si pur dans la famille d'un assassin... Voilà qui est entendu!... Vous me soumettrez un projet de testament?... C'est bien!... Vous pouvez vous retirer, Monsieur, je n'ai plus rien à vous dire !...

Quand (( Le Tampon » fut sorti un peu penaud, mais ravi quand même d'un succès qu'il était loin d'espérer aussi rapide, le Duc de Bourbon se tourna vers M. de Choulot :

— Vous me blâmez d'avoir cédé, n'est-ce pas,

mon ami?... Mais je suis tellement excédé de ces luttes continuelles, si vous saviez?... Peut-être obtiendrai-je ainsi un peu de tranquillité?... Peutêtre aussi est-ce un arrêt de mort que je signe?...

Il hésita un instant et reprit :

— Pourtant, vous aviez raison lorsque vous disiez tout à l'heure qu'un crime ne se commet pas ainsi en toute sécurité... surtout lorsque l'on en pourrait soupçonner celui qui en serait bénéficiaire... Et puis je suis bien vieux, et en somme, ils n'auront pas longtemps à patienter...

Le général Lambot s'était empressé de rédiger un projet de testament, mais au lieu de le soumettre au Duc de Bourbon comme il en avait reçu l'ordre, c'est à Neuilly qu'il l'avait envoyé d'abord. Avant que le vieux Prince n'eût pris connaissance de ses propres dispositions, le Duc d'Orléans commentait le testament, et, d'accord avec M. Dupin son fidèle et dévoué compère, le modifiait et en renvoyait la copie écrite de sa main qui fut retrouvée plus tard.

A quelques jours de là, le Duc de Bourbon

après avoir conféré longtemps avec l'intendant général de ses biens, le Baron de Surval, et son notaire maître Robin, puis avec madame de Feuchères, se décida enfin. 11 s'enferma chez lai et écrivit :

(( Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Je recommande "mon âme à Dieu.

)) Moi soussigné, Louis-Henri-Joseph de Bourbon, Duc de Bourbon, Prince de Condé, etc., je nomme et institue mon petit neveu et filleul j Henri-Eugène 'Philippe-Louis d Orléans, duc d' Aumale, mon légataire universel, voulant quà r époque de mon décès, il hérite de tous les biens et droits mobiliers et hnmobiliers de quelque nature quils soient, que je posséderai à cette époque, pour en jouir en toute propriété, sauf les legs que j'institue par ces présentes, ou que je pourrai instituer par la suite.

)) A défaut du Duc dAiftnale, désigné, je nomme et institue pour mon légataire universel y. le plus jeune des enfants mâles de mon neveuy. Louis-Ph ilipp e d' Orléans .

)) Je lègue à dame Sophie Dawes, baronne de )) Feuchères, une somme de deux m^illions, qui sera )) payée en espèces aussitôt après mon décès, quitte » de tous droits d enregistrement ou autres frais )) qui seront acquittés par ma succession. j^ )) Je lui lègue aussi en toute propriété :

» 1° Mon château et terre de Saint-Leu ;

» 2° Mon château et terre de Boissy, et toutes )) leurs dépendances ;

» 3° Ma forêt de Montmorency et toutes ses dé- )) peyidances ;

» 4° Mon domaine de Mort fontaine, tel qu'il se )) compose et que je V ai acheté de madame de Vil- )) leneuve, suivant les contracts des 21 et 22 juillet » 1827 et 2^ août 1829;

» 5*^ Le pavillon occupjé par elle et par ses gens )> au Palais-Bourbon, ainsi que ses dépenda^ices ;

)) 6° Le mobilier que com^prend ce pavillon,

)) ainsi que les chevaux et voitures affectes au ser-

)) vice de ladite daine baronne de Feuchères. Cette

)) dernière mesure est également applicable aux

)) officiers de ma maison meublés par moi. I^es

)) f7'ais d actes, de inutations, d enregistrement et

)) autres généralement quelconques nécessaires pour )) mettre ladite dame baronne de Feuchères en pos- )) session des legs ci-dessus, seront à la charge de » ma succession ; de telle sorte, quelle entre en )) jouissance desdits objets quittes et libres de tous y> frais pour elle.

)) Mon intentiojî est que mo?i château, d'Ecouen )) soit affecté à un établissement de bienfaisance en )) faveur des enfants, petits-enfants ou descendants )) des anciens officiers ou soldats de V ancienne ar- )) mée de Condé et de la Vendée. Je donne alors ce » château et le bois qui en dépend à ladite dame )) Baronne de Feuchères , en la chargeant de fonda )) r établissement dont il s agit ; voulant en cela Iw )) donner une nouvelle marque de mon attachement et » de confiance. T affecte au service des dépenses d^ )) cet établissement, une somme de cent mille francs, )) qui sera payée annuellement et à perpétuité par )) mon petit-neveu le duc d Aumale, ou par ses )) représentants. Je m'en l'apporte, au surplus, au:i )) soins de ma dite dame baronne de Feuchères, )) pour que mon intention soit remplie, ainsi qut » sur le mode d'après lequel cet établissement

» devra être formé, et aux autorisations quelle » aura à solliciter et à obtenir pour y parvenir.

)) Je donne et lègue à titre de pension, à chacun )) de mes gentilshommes, secrétaires de mes com- )) mandements, membres de mon conseil, officiers )) et employés ou serviteurs de ma maison, qui se )) trouveront à mon service à l'époque de mon décès y » en telle qualité que ce soit, savoir :

» ï^ A ceux qui auront dans ma maison plus de )) vingt ans de service, la totalité des appointe- )) ments ou gages dont ils jouiront;

)) 2^ A ceux qui auront plus de quinze ans de )) service, les trois quarts desdits appointements ou » gages :

)) 3° A ceux qui auront plus de dix ans de ser- » vice, la moitié desdits appointements ou gages ;

)) 4^ A ceux qui auront plus de cinq ans de ser- » vice, le quart desdits appointements ou gages;

)) 4^ A ceux qui auront moins de cinq ans de » service et plus de deux ans, une année de leurs )) appointements ou de leurs gages, à titre de gra~ )) tification, une fois payée.

)) Entendant qu'ils jouissent de ces pensions eu-

)) mulativement avec les traitements attachés aux )) fonctions qu'ils pourront remplir dans la maison )) de mon petit-neveu j le duc d Aumale.

)) Je recommande à mon petit-neveu le duc )) d Aumale, les officiers et serviteurs de ma mai- )) son, lui enjoignant de traiter avec bienveillance )) tous ceux qui m'ont servi avec zèle, et m ont )) donné des marques dun attachement particulier.

» Je prie le Roi d'agréer mon vif désir et 7na )) demande expresse, que ma dépouille mortelle )) soit déposée à Vincennes , auprès des restes de )) mon fils bien-aimé,

)) Je nomme, pour mon exécuteur testamentaire, )) M. le baron de Surval, et lui donne conformé- » ment à la loi la saisine pour T exécution du pré- )) sent testament.

» Fait à Paris, en notre Palais-Bourbon, le 30 du mois daoût 1829.

)) Signé :

Page 1