LOUIS-HENRI-JOSEPH DE BOURBON
Le jour même où fut signé le testament, le Duc d'Orléans, tenant sa promesse, écrivit à madame i de Feuchères qu'elle pouvait se présenter de nouveau aux Tuileries.
Dans la matinée du lendemain, le vieux Prince était parti pour Chantilly où il devait, comme chaque année au mois de septembre, donner une fête.
La Baronne triomphante avait averti « My dearest friend » qu'elle le rejoindrait dans trois jours seulement, parce qu'elle tenait à se présenter à la prochaine réception des Tuileries. Elle voulait aussi s'occuper des décors du théâtre de
Chantilly, et des costumes de la pièce qu'on allait y jouer prochainement. Cette représentation — avait-elle promis au Duc de Bourbon — serait une véritable surprise. Jamais encore la jolie petite salle n'aurait été à pareille fête.
Le Prince, depuis qu'il avait fait son testament, était à la fois soulagé et inquiet. A madame de Feuchères qui, la veille au soir, lui avait dit tendrement tout bas en quittant le salon — où elle avait repris enfin sa place : — « A tout à rheure, my dearest friend »?... » il n'avait rien répondu et il était resté chez lui. Et maintenant encore, en apprenant que la Baronne ne partait pas pour Chantilly en même temps que les autres personnes de sa Maison, non seulement il ne ressentaitaucun mécontentement, mais il lui semblait, au contraire, être délivré d'un poids gênant.
Très âgé, un peu cassé par les efforts et les chagrins que lui avaient causés ses luttes et sa défaite, il commençait à trouver pesant le joug de l'Anglaise, autoritaire et sèche, qui n'était même plus jolie et à laquelle l'attachaient seuls quelques vieux liens très usés.
11 s'était figuré que le Roi, et la Dauphine surtout, ne permettraient que madame de Feuchères rentrât aux Tuileries qu'à la condition qu'elle sortirait du Palais-Bourbon. Et il s'avouait qu'en apprenant qu'elle était reçue à la Cour sans conditions, il avait éprouvé une sorte de déception.
En se retrouvant dans son Chantilly qu'il adorait, au milieu des serviteurs fidèles desquels il se sentait aimé, le vieux Prince éprouva un sentiment de paix, ou du moins de détente, et il acheva la semaine dans une relative tranquillité.
Deux jours après le retour à Chantilly le Duc de Bourbon, à table, interpella Chalindrey :
— Pourquoi madame de Chalindrey n'est-elle pas venue encore au château?... — demanda-t-il, cordial et souriant — sa vue me réjouit infiniment et elle le sait bien... A Saint-Leu, je n'ose pas insister pour qu'elle vienne souvent, parce que il y a une petite distance à parcourir... Mais Chantilly est tellement près de l'Ermitage, que je ne crois pas être indiscret en la forçant à y venir...
Et, comme Chalindrey répondait qu'il dirait à
sa femme de venir (( ces jom's-ci », le vieillard corrigea :
— Non... pas ces jours-ci!... A mon âge, on déteste ces formules indécises... Ce soir... Diteslui que je compte sur elle ce soir à dîner?...
— Ce soir, ma femme ne pourra pas venir... — répondit le Colonel — parce qu'elle est à Paris jusqu'à demain...
— A Paris... — répéta le Duc de Bourbon étonné — à Paris par cette chaleur?... avec les Canards?...
— Non, Monseigneur... sans les Canards...
— Ah ! bah ! je croyais qu'elle ne les laissait jamais sans elle!...
— Elle les laisse quelquefois, pour un jour, avec notre vieil ami Boutard et leur précepteur... sans parler de leur oncle Agay, qui dînera ce soir à l'Ermitage pour les surveiller...
— Il va bien, le Duc d'Agay?... — demanda le Prince toujours aimable — dites-lui donc, à lui aussi, de ne pas oublier Chantilly qui ne l'oublie pas?...
Et, après un instant, il ajouta :
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— Demandez-lui de ma part de venir dîner demain avec madame de Chalindrey, voulezvous?... Car elle sera là demain soir, j'espère?... On ne séjourne pas à Paris par un pareil temps !...
Et, sans y attacher d'ailleurs la moindre importance — car il était à mille lieues de soupçonner pourquoi Napoléonette était à Paris — le Duc de Bourbon conclut :
— On n'y va même pas, à moins d'y être forcé...
Chalindrey — que la marquise de Sainte-Aulaire regardait en souriant — avait rougi, et chacun des convives s'était mis à regarder attentivement le fond de son assiette. Il y eut un silence. Le Prince promena un œil surpris autour de la table, tandis que l'abbé Pélier de La Croix disait, pour détendre la situation :
— Un ange qui passe!...
La vérité c'est que tout le monde avait envie de rire, parce que Napoléonette avait été déléguée à Paris par la Maison du Prince, pour assister à .la rentrée de « Sophie » à la Cour.
En apprenant, par le Duc d'Orléans, qu'elle se-
rait dorénavant admise aux Tuileries, madame de Feuchères avait tenu à faire connaître autour d'elle ce succès qu'elle n'espérait presque plus.
Et l'abbé Briant qui écrivait aux Dupré, les domestiques restés à S^-Leu, pour leur transmettre les ordres de leur maîtresse, avait ajouté à sa lettre ce post-scriptum révélateur :
(( Vous veillerez à ce que l'appartement soit » mis en état le jour même de l'arrivée à Chantilly . » Madame la Baronne est obligée d'assister à la » prochaine réception des Tuileries, mais elle » rentrera au château dès le lendemain. »
Les Dupré s'étaient empressés de montrer la lettre aux autres domestiques, et toute la maison avait été informée aussitôt.
Alors, les femmes des officiers s'étaient avisées que la rentrée de « Sophie » serait amusante à voir. La Dauphine allait allonger le plus qu'elle le pourrait sa longue mine habituelle, et Dieu sait par quelle boutade s'en tirerait Madame, qui se souciait assez peu de la correction. Les dames
avaient décidé de tirer au sort pour savoir lesquelles iraient à la prochaine réception du Roi. Mais le comte de La Villegonthier, mis au courant de ce projet par sa femme qui le goûtait fort, s'y était opposé formellement.
Monseigneur remarquerait l'absence de ces dames, et s'étonnerait qu'elles ne fussent pas allées à Paris pendant qu'il y était lui-même, au lieu de choisir précisément l'instant de son retour pour s'absenter. Et cette absence coïncidant avec la date de la réception des Tuileries, le Prince en devinerait facilement le motif. Sans compter que les journaux à court d'informations — en cette saison surtout — publiaient parfois les noms des visiteurs des Tuileries. Jamais, en été, les femmes de la maison du Duc de Bourbon n'allaient chez le Roi. S'y montrer, dans cette circonstance, serait un manque de tact qui chagrinerait Monseigneur.
C'est alors que madame de Sainte-Aulaire avait pensé à Napoléonette.
— Pourquoi — avait-elle dit — n'enverrait-on I pas là-bas la petite Ghalindrey?... Elle n'habite
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pas au château, elle y vient relativement peu... Le Prince ne saura même pas qu'elle est allée aux Tuileries... Et, avec bonne humeur, elle nous racontera tout ce qu'elle aura vu et entendu...
La marquise de Sainte- Aulaire, mère de la comtesse de Belzunce, était là plus âgée des femmes de la Maison du Duc de Bourbon. C'était aussi celle que. Napoléonette préférait. Il s'était établi entre elles, malgré la différence d'âge, une sorte de gaie camaraderie, parce qu'elles avaient le même genre d'esprit, les mêmes antipathies et les mêmes affections.
La marquise écrivit à la jeune femme, dans la langue qu'elles adoptaient souvent lorsqu'il était question de l'Anglaise :
« Comme vous savez, ma petite, le testament est fait et déposé chez Robin. « Le Angleterre » triomphe sur toute la ligne et envahira les Touilleries demain sodr... La Villegonthier défend aux femmes des officiers de la Maison d'aller s'égayer à ce triomphe, et je suis forcée, d'ailleurs, de reconnaître qu'il a raison.
» Alors nous avons pensé que vious, ma petite amie, vious pourriez vious donner le plaisir de voir cela, et de nious le raconter ensuite comme vious savez raconter les tchoses... Vious ne pouvez pas être comprise dans ïinterditchionn, car si vious êtes femme d'officier, vious n'êtes pas, à proprement parler, de la Maison.
)) Un mot pour dire à votre vieille amie, si vious vioulez bien aller voâr « Sophie » , réintégrée par Egalité II, parader chez le Roâ?,..