SAINTE-AULAIRE
Le courrier qui avait porté la lettre à l'Ermitage, était revenu dire qu'il n'y avait pas de réponse parce que madame la Vicomtesse était sortie.
Mais, une heure après. Coco arrivait à Chantilly sur un poney gros comme un rat et velu comme un ours, qui ressemblait à un cochon d'Inde. Et il faisait délibérément prévenir la mar- ^ quise de Sainte-Aulaire que « Napoléon » était là, qui demandait à la voir.
Lorsque ^la vieille dame, un peu surprise de
cette communication inattendue — étant donné qu'elle ne pensait nullement au petit Ghalindrey — arriva dans la grande cour de Chantilly que Coco et son ours piquaient d'un point microscopique, le petit ôta son chapeau d'un grand geste et lui cria :
— Maman m'a dit de vous dire : « AU rightï... »
Et, sans plus attendre, il disparut dans un envolement de crins !
A la remarque de Fabbé Pélier : « — Un ange qui passe!... » — le Duc de Bourbon répondit :
— Dieu veuille que ce soit un Ange Gardien!...
De nouveau, son visage s'était assombri, M. de Choulot devina ce qui se passait dans son esprit, d'autant mieux que, lui non plus, n'était pas absolument tranquille.
Le Prince avait soixante-treize ans il est vrai, et le petit Duc d'Aumale — né en 1822 — n'en avait que sept. Mais le vieillard, bâti à chaux et à sable, pouvait durer encore vingt ans. D'autre
part, le Capitaine des Chasses connaissait l'amour véritablement indécent du Duc d'Orléans pour l'argent. Etre usufruitier de 80 millions environ, pendant les onze années qui restaient à courir jusqu'aux dix-huit ans du duc d'Aumale, c'était une aubaine qui valait bien quelques risques?...
Car la pensée de M. de Choulot ne s'arrêtait pas à d'autres considérations. Quelle que fût l'allure bourgeoisement honnête et rassurante qu'avait adoptée le Duc d'Orléans, pour donner confiance aux imbéciles, il ne roulait qu'une très restreinte catégorie d'individus. Les étiquettes diverses, qu'il s'était successivement appliquées, ne recouvraient qu'imparfaitement sa complète amoralité.
Une seule chose rassurait un peu M. de Choulot. En regardant le Duc de Bourbon — si beau d'allure et si apparemment solide encore — assis dans cette magnifique galerie de Chantilly et entouré d'officiers presque tous jeunes, vigoureux, dévoués, et prêts à donner leur vie pour leur Prince, il se disait que grandes devraient
être l'intelligence et l'audace de qui tenterait de supprimer le vieillard.
Or, l'élève chéri de madame de Genlis passait, à tort ou à raison, pour être plus astucieux qu'intelligent, et pour avoir « plus de toupet que de courage », ainsi que l'avait déclaré, au retour de l'Ile d'Elbe, le général Drouot.
Tandis que M. de Choulot songeait à toutes ces choses, les idées du vieux Prince avaient pris un autre cours. Et, en sortant de table, il donna au comte de La Villegonthier force explications à propos de la fête qui allait avoir lieu.
— Vous aussi, monsieur de Choulot, ça vous regarde de mettre en valeur Chantilly dont vous êtes gouverneur... Que tout soit bien en état, n'est-ce pas?... Je veux que cette fête, qui sera peut-être la dernière, soit très jolie, très brillante...
— Monseigneur!... — protesta madame de Sainte-Aulaire attristée — pourquoi dire de telles choses?...
— Je dis la même chose tous les ans. Madame!... — fit le Duc de Bourbon avec bonho-
mie — d'abord parce que je rabâche, ce qui est de mon âge, ensuite parce que, à cause de cet âge, la fête que je donne peut toujours être la dernière... Ah!... dites-moi, Ghoulot?... pour les programmes, comme je ne sais pas au juste ce qu'on jouera, vous vous entendrez avec madame de Feuchères...
Et, négligemment, il acheva :
— Elle revient demain ou après.. /Elle a choisi une pièce... il paraît que c'est une surprise...
Madame de Sainte-Aulaire dit d'une voix douce :
— L'an dernier, la Baronne a joué Valérie... il y a deux ans, c'était La petite Sœur!... Cette année, ça sera ^eiit-èive La Demoiselle à marier...
Le Duc de Bourbon ne vit pas Tironie. D'ailleurs il n'avait guère aperçu jusqu'ici le ridicule de l'Anglaise, qui jouait les petites filles de France avec son terrible accent et alors qu'elle pesait quatre-vingts kilos.
Il donna encore quelques instructions aux uns et aux autres et rappela une dernière fois au moment de sortir :
— N'oubliez pas, Ghalindrey, que je compte sur ma gentille petite amie à dîner demain soir?...
Il revint sur ses pas pour dire encore :
— Et n'oubliez pas non plus d'inviter le Duc d'Agay, que je serai charmé de revoir?...
L'abbé Pélier de La Croix déclara, en suivant le Prince des yeux :
— Ce n'est plus le même homme qu'il y a deux jours... lia vraiment un extraordinaire ressort!...
— Ah! le fait est... — grogna le général Lambot — qu'à Paris il nous a fait traverser des jours bien difficiles!...
— Les jours difficiles, mon Général... — observa Chalindrey à moitié riant, à moitié sérieux — c'est surtout lui qui les a traversés!...
Mais « Le Tampon » ne parut pas se ranger à cet avis. Il avait sur le cœur la façon dont le Prince lui avait parlé devant un subordonné, d'autant plus qu'il sentait que, pour celui-là comme pour les autres officiers, il n'était qu'un général de hasard.
Le général baron Lambot était né dans un des fiefs de Provence qui appartenaient aux Condé et
dans lesquels ils avaient, jusqu'à la Révolution, leur propre juridiction.
Le père du « Tampon » était juge du Comté de Carcès, dans le Var, à l'époque de la Terreur. La fonction qu'il tenait directement du prince de Condé lui ayant attiré les persécutions révolutionnaires, il fut obligé d'émigrer. Son fils qui avait dix-sept ans entra successivement au service de l'Angleterre et de la Suède. Rentré en France en 1814, il fut, avec beaucoup de difficultés et grâce seulement aux efforts du Duc de Bourbon, nommé lieutenant-colonel du régiment de Bourbon — 9^ de ligne. Péniblement il devint colonel, et il était maréchal de camp, mais en disponibilité et retiré depuis plusieurs années en Provence, lorsque le Prince le nomma secrétaire de ses commandements et premier aide de camp, en remplacement du baron de Saint- Jacques qui abandonnait la place, excédé des exigences et des tracasseries de madame de Feuchères.
Le nouveau Secrétaire des Commandements du Duc de Bourbon avait-il compris que les gens de
sa Maison dépendaient surtout de la terrible Anglaise?... Ses principes libéraux le portaient-ils vers celui qui semblait les incarner plutôt que vers les vrais princes de France?... Toujours estil que « Le Tampon » donnait, aux officiers de la Maison, l'impression d'être beaucoup plus attaché aux intérêts de madame de Feuchères et de ses protégés les Orléans, qu'au Duc de Bourbon luimême. Ce militaire de carton — comme l'appelait volontiers M. de Ghoulot — ne leur disait rien qui vaille, et nulle camaraderie n'existait entre eux et le premier aide de camp.
A l'affirmation de Chalindrey que c'était surtout le Duc de Bourbon qui venait de traverser des jours difficiles, il répondit avec aigreur :
— Il n'y a pour les princes rien de réellement difficile... puisqu'ils sont toujours, quoi que l'on fasse pour ou contre eux, les maîtres de la situation...
Cette réflexion, inconvenante et amère, était motivée par l'attitude du duc d'Orléans qui, depuis la signature du testament, n'avait pas donné signe de vie à son dévoué auxiliaire. Le général
Lambot commençait à soupçonner que l'Égalité en qui s'étaient jusqu'alors incarnés ses espoirs, n'était peut-être pas l'homme qu'il avait cru servir.
Il s'avisait, et non pas sans rancœur, que Charles X en faisant rendre aux Orléans — définitivement et avec la sanction des deux Chambres — les anciens apanages de leur Maison, avait du même coup nettoyé l'Egalité, deuxième du nom, du vernis révolutionnaire dont son père et sa gouvernante l'avaient jadis enduit.
Tandis que « Le Tampon » — qui n'était pas un méchant homme, mais seulement un homme parvenu sans mérite personnel à une situation trop élevée pour ses capacités — se demandait, perplexe, si son intérêt ne serait pas de revenir sincèrement à son véritable maître, à présent surtout qu'il ne pouvait plus rien contre lui, les Dames de la Maison du Duc de Bourbon se réjouissaient de causer avec Napoléonette.
La marquise de Sainte- Aulaire lui avait envoyé un mot lui recommandant de venir le lendemain
de bonne heure. On dînait à six heures et demie.
Le Prince paraissait à six heures au plus tôt, et l'on voulait avoir le temps de connaître par le menu les détails — sûrement intéressants — de la rentrée de « Sophie » à la Cour.
Dès l'arrivée de Napoléonette — toute rose et fraîche dans sa robe blanche — les Dames du château comprirent, à la gaieté qui émanait d'elle, qu'elles allaient certainement s'amuser.
— Je vois, ma petite amie... — s'écria madame de Sainte-Aulaire — que vous nous apportez du nanan?...
— Oui... J'ai passé une bonne soirée!... Hier, vous savez, j'étais pas très enchantée qu'on m'ait envoyée à Paris tout à coup, pan !... Mais à présent, ce que je regretterais de ne pas avoir vu ça !.. .
— Vite!... vite!... Dépêchons, ma petite?...
— Oui... faut que je vous raconte... Mais nous avons le temps!... Le Prince ne descendra que dans une heure, et elle, avant qu'elle ne soit habillée, il coulera de l'eau sous le pont!...
— Comment, il coulera de l'eau sous le pont?...
— fit madame de La Villegonthier — mais elle est à Paris, vous savez bien?...
— Mais pas du tout!... — affirma Napoléonette
— elle vient d'arriver en même temps que moi!... Par toutes les portes, les officiers de la Maison
entraient furtivement, curieux d'entendre, eux aussi, le récit de la soirée.
— D'abord... — expliqua madame de Chalindrey — elle avait dû faire avertir toute la ville qu'elle allait aux Tuileries, car les salons, si vides habituellement à cette époque-ci, étaient pleins à éclater. .. Oui ! ... ça nous étonne, nous autres, mais c'est extraordinaire à quel point madame de Feuchères excite la curiosité... J'ai causé avec des gens... mais je vous raconterai ça une autre fois!... Toujours est-il que, comme depuis cinq ans on n'avait pas eu l'occasion de contempler « Sophie », on s'était rué aux Tuileries pour la voir... Je veux dire que le fretin s'était rué, parce que les gens importants ne se doutaient même pas de cette rentrée au bercail... D'ailleurs, ils ont d'autres chats à fouetter... Ça ne va pas du tout, le ministère, vous savez?...
— Je ne sais rien... — dit madame de Sainte- Aulaire — mais c'était facile à prévoir... Monsieur de Polignac est impopulaire au premier chef...
Madame de Préjean rappela à la question intéressante :
— Et « Sophie »?
— Ah ! « Sophie » !... Elle est arrivée en robe abricot, avec des dentelles admirables!... des dentelles que nous ne connaissons pas !... et un diadème I... Et monsieur Corbière qui n'y voit goutte, et qui, même en y voyant, n'aurait peutêtre pas reconnu la femme mince d'il y a cinq ans, demandait, en clignant des yeux : « — Qu'est-ce que c'est donc que cette grosse dame saumon?...
— Et elle?... Quelle tête faisait-elle?...
— Elle?... Ben, elle s'avançait la tête haute et le double menton levé... car il n'y a pas à dire, elle l'a, le double menton!... Je ne l'avais jamais si bien vu qu'hier... Mais elle n'était pas en confiance... elle avait l'air de marcher sur des œufs... Elle est allée faire sa révérence à la Dauphine...
et puis elle a cherché Madame... A ce moment-là, j'étais à causer avec la Duchesse de Reggio... J'ai filé quand j'ai vu qu'elle piquait sur nous... Je ne voulais pas la saluer... Elle ne m'a pas aperçue d'ailleurs!... Alors elle est venue plonger devant la Duchesse et elle lui a demandé : « Où elle pouvait saluer Madame?... » Etla bonne Maréchale lui a répondu, avec la tête de porte de prison qu'elle sait prendre quand elle veut : « Que Madame était au spectacle... » Si vous aviez vu le nez de « Soif d'égards ))?...Ah! ce nez!... Et madame de Vatry riait... Et monsieur Guizot daignait sourire... Et, en attendant, « Sophie » était toujours debout!...
— Mais... — demanda madame de La Villegonthier — elle n'était pas arrivée toute seule aux Tuileries?...
— Oh! non!... les Egalité avaient bien fait les choses!... C'est monsieur de Broval, le secrétaire des commandements du Duc d'Orléans qui l'accompagnait... Seulement il n'avait pas prévu un pareil succès, le pauvre bonhomme !... Quand je dis, le pauvre bonhomme, c'est pas qu'il m'in-
téresse autrement puisqu'il est au service des Orléans... mais, tout de même, c'était beaucoup pour un homme seul!... Il avait peut-être déjà ac-' cepté à contre-cœur de faire ce qu'on lui demandait... Ça sortait de ses attributions!... Mais quand il a vu se former une haie sur son passage, ili a été abruti et, au premier tournant, il s'est défilé sans phrases !... Alors, là, « Sophie » a eu un beau moment... son seul beau moment de la: soirée, d'ailleurs!...
— Qu'est-ce qui est arrivé?...
— Quelque chose d'étourdissant... Le Duc de Chartres, qui est vraiment charmant...
— Gomment?... vraiment?...; — demanda madame de Sainte-Aulaire incrédule.
La vieille marquise sortait très peu. Jamais elle n'avait aperçu, même de loin, les enfants du Duc d'Orléans. Napoléonette aflîrma :
— Vrai de vrai!... et vous pensez s'il faut que <ja le soit pour que je l'avoue... le Duc de Chartres est très charmant, distingué, élégant, sympathique... Le Duc de Nemours est plus joli encore, seulement, lui, il a l'air un peu bêta...
— Dites vite ce qui est arrivé d'étourdissant?...
— Ah! Oui!... Ben, le Duc de Chartres était assis sur une espèce de petit canapé, à côté de la duchesse de Guiche avec laquelle il causait... A deux pas, il y avait Egalité debout, tout seul, adossé au mur... Il ressemblait à un gros oiseau cloué sur une porte et il regardait le salon... il avait l'air de s'embêter à mort!... lia aperçu « Sophie » qui promenait un œil d'angoisse aux alentours, parce qu'elle commençait à comprendre que ce qu'elle avait pris d'abord pour un succès tournait au scandale... Il a fait un mouvement... J'ai espéré qu'il allait lui offrir de l'abriter sous son aile... Mais non!... Après avoir réfléchi, il a seulement indiqué à son fils, du menton, en élevant un peu ses grosses bajoues au-dessus de son col, qu'il eût à offrir sa place à madame de Feuchères...
— Oh!...
— Oui... C'est énorme!... et ça a paru tel au Prince qui, dans le premier moment, ne devinait pas du tout ce qu'on attendait de lui... Il regardait à droite et à gauche... Alors le Duc
d'Orléans a recommencé à faire des signes et, cette fois, le Duc de Chartres s'est levé, a fait un joli salut flexible à « Sophie, » et lui a indiqué sa place sur le canapé... Elle s'y est écroulée d'un air béat en faisant gémir les ressorts, et il s'apprê- ■ tait à se retirer, mais alors...
Napoléonette s'arrêta en souriant.
— Alors quoi?... — questionna madame de Sainte-Aulaire impatiente.
— Fini, le beau moment!... La duchesse de Guiche s'est levée aussi et a dit au Prince, en s'éloignant avec lui... « Pensez-vous, Monseigneur, que nous allons trouver de la place ailleurs?... » Et « Soif d'égards » est restée seule , sur son canapé... Elle était d'un rouge!...
— Vous vous êtes amusée, hein, ma petite
amie?... — demanda madame de Sainte-Aulaire
que le fiasco de l'Anglaise enchantait — et je le ,
comprends de reste!... Je n'ai pas l'âme assez
chrétienne pour ne pas me réjouir, dans certaines
circonstances, du mal qui arrive à mon prochain...
— J'ai encore eu une autre occasion de m'amuser... et une belle!... Cette canaille de Bourmont
îtait là natarellement, frais émoulu de son mi- Inislère, et il causait avec l'amiral de Rigny... Le général Joncières, un bon type de grognard que j'ai connu jadis avec papa quand il n'était que capitaine, passait... L'amiral lui a tendu la main :
— (( Bonsoir, Joncières ! ... » — « Bonsoir, Monsieur le Ministre !... » — (( Veux-tu ne pas m'appeler monsieur le ministre, imbécile!... » — dit l'amiral gentil... Et puis comme ils étaient là tous les trois, lui, Bourmont, et le général, alors l'amiral dit... maladroitement, il faut bien en convenir : « — Vous vous connaissez, je pense?... » en se tournant vers les deux qui se regardaient comme des chiens de faïence... Le ministre de la Guerre était embêté... il aurait bien voulu être ailleurs!... Et le père Joncières était là, raide au piquet, qui ne desserrait pas les dents!... Bourmont finit par dire « — H y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus... je ne me rappelle plus au juste à quelle époque... » — Alors le général Joncières, qui était aux cuirassiers de Milhau, se détend comme un vieux ressort à boudin et dit...
— « Je ne me rappelle pas non plus à quelle
époque j'ai vu Monsieur pour la dernière fois... — et il fallait entendre Tintonation de « monsieur I » a
— mais je sais que nous devions nous voir le dix-huit juin dix-huit cent quinze... et que nous ne nous sommes pas rencontrés... » — Moi, j'avais envie de sauter de joie jusqu'au lustre!... Et la Duchesse de Reggio qui était ravie, elle aussi, m'a dit : « Ce que j'aurais voulu que le maréchal entendît ça!... Il aurait bu du lait!... »
Madame de Sainte- Aulaire dit en riant :
— Alors, ma petite amie, vous ne m'en voulez plus de vous avoir fait aller aux Tuileries?... Vous avez passé une bonne soirée?...
— Oh! Oui!... Ah!... j'oubliais de vous dire... Quand « Sophie » a été laissée en plan sur son canapé par la duchesse de Guiche... il y a quelqu'un qui est venu s'asseoir à côté d'elle... Vous ne devineriez jamais qui?...
— Le Duc d'Orléans peut-être bien?...
— Pas tout à fait... Sa sœur... son monstre de sœur!...
— Ah !.. , — fit le duc d'Agay qui entrait — vous êtes en train de parler des incidents d'hier?...
L'attitude des Orléans est généralement blâmée... Napoléonette n'avait pas revu son cousin depuis la veille. Elle demanda étonnée :
— Vous la connaissez, leur attitude?... Gomment ça?... Est-ce déjà par les journaux?...
— Non... C'est par la Duchesse de Reggio chez qui je suis allé tantôt!... Je viens d'arriver de Paris il y a une heure... juste à temps pour trouver le mot de Ghalindrey qui me disait de venir dîner au château... J'avais même peur d'être en retard...
— Monseigneur n'est pas encore descendu... Agay dit en riant :
— Madame de Feuchères doit être en train de lui raconter son triomphe des Tuileries... Je suppose qu'elle est revenue, car je viens d'apercevoir le sympathique abbé Briant!...
— Gomment!... — s'écria le comte de Ghoulot — il est ici malgré la défense de Monseigneur!..,
II allait se précipiter dehors, mais le Duc de Bourbon entrait précisément dans le salon. Et, tout de suite, il arrêta au passage son Gapitame des Ghasses pour lui donner des instructions quelconques. Le vieux Prince paraissait irrité et las.
Ses traits étaient tirés, son visage se marbrait de taches rouges.
— Pauv' bonhomme I . . . — fit Napoléonette api toyée — Dire qu'il ne peut même pas avoir la paix ! . . .
Elle s'en fut saluer le vieux Prince, qui se mit à causer avec elle amicalement. Et ils étaient en grande conversation lorsque le maître d'hôtel vint annoncer le dîner.
D'un coup d'œil rapide, le Duc de Bourbon fit le tour du Salon et constata l'absence de l'Anglaise. Alors il dit mécontent, la voix soudain durcie :
— Prévenez madame la Baronne deFeuchères ! ... Et il resta debout au milieu de la grande pièce ,
visiblement nerveux et piétinant sur place avec impatience.
A l'annonce du dîner, les conversations s'étaient arrêtées. L'attente au milieu de ce silence parut très longue et la gêne était grande lorsque, dans un extraordinaire bruissement d'étoffes, des pas précipités et lourds retentirent tout à coup. Le maître d'hôtel — qui attendait toujours au seuil
(le la porte — se jeta de côté pour laisser libre le passage, et madame de Feuchères entra en bombe. Elle était cramoisie, et on la devinait serrée à éclater dans une éblouissante robe.
— La Tarasque!... — murmura Napoléonette qui riait.
— Aoh! — criait l'Anglaise — je ne souis piourtant pas en retard!... il n'est pas six heuresdemie!...
Le Duc de Bourbon regarda sa montre, puis la haute pendule de la cheminée, et déclara d'un ton glacial :
— En effet... il est six heures quarante !... Puis, sans plus s'occuper de la grosse femme,
il passa.
Madame de Feuchères demeura un instant rouge et vaguement décontenancée. Mais, apercevant Bernard, elle s'élança vers lui :
— Votre bras, Diouc?,..
Et tandis qu'ils se dirigeaient vers la salle à manger, elle demanda :
— ^iiQz-vious hÎQV soâr aux Touilleries?,..
— Non!... — répondit le Duc en souriant — je
n'avais pas cet honneur... Je ne vais jamais aux Tuileries...
— Ao/i ! . ..piourquoi ?. . . Ce n'est pas très amiousant, je sais bien... mais c'est un assez djoli quioup d'œil!...
Elle parlait d'un air détaché, en femme qui n'a pas pu se dispenser d'une corvée mondaine et qui s'en est, somme toute, tirée sans trop d'ennui.
Agay expliqua :
— Ce n'est pas dans la crainte de ne pas m'amuser que je ne vais pas aux Tuileries... C'est parce que je suis un impérialiste impénitent...
Napoléonette, assise en face de lui entre M. de Ghoulot et l'abbé Pélier, le regardait en riant. \ Madame de Feuchères dit encore, et d'un air de plus en plus détaché :
— La Princesse d'Orléans est vraiment une femme tsioupérieure . . . Elle n'est peut-être pas précisément djolie...
Le comte de La Villegonthier, placé à la gauche de l'Anglaise, faillit pouffer à cette affirmation saugrenue. Et spontanément, il dit convaincu :
— Ah! non! elle n'est pas jolie!... Ah! Seigneur!...
La Baronne toisa, sans bienveillance, l'audacieux gentilhomme qui se permettait de répondre quand ce n'était pas à lui qu'elle parlait, et> affectant de se tourner vers Bernard :
— Qu'en i^ensez-vious, Diouc?...
— Je pense que la Princesse Adélaïde a cinquante et quelques années... et qu'il est rare qu'une femme soit bien jolie à cet âge... Mais, en ce qui la concerne spécialement, je ne peux avoir aucun avis précis... Je ne la connais pas!...
— Est-il piossible ? . . . Et môa qui croayais (\\iei vious aviez appartemou à la maison du Roâ Louis dix-houit?...
— Précisément, les Princes d'Orléans ne venaient pas, de mon temps, chez le Roi Louis dixhuit... du moins je ne les y ai jamais vus...
— La Princesse d'Orléans est une femme très intelligente!... — affirma péremptoirement madame de Feuchères.
— On le dit!... — fît Bernard en souriant.
— Moâ, je le dis en connaissance de cause!...
J'ai passé hier une partie de la soârée avec elle...
elle est intéressante tiout à fait... et très ériouditef
très lettrée...
— A propos de lettré... vious ne savez pas, Diouc ?... Je vious ai réservé un rôle dans la prochaine représentatchionn théâtrale du châiteau.,. un très djoli vole...
— Vous êtes mille fois gracieuse, Madame, mais je ne joue pas la comédie...
— Ce n'est pas la comédie, c'est...
— Je ne joue quoi que ce soit!... — affirma Bernard avec énergie.
L'Anglaise inclina la tète sur sa belle épaule blanche, et demanda, câline :
— Aohf... même avec moâ?,..
L'étrange petite lueur qui avait frappé Agay le
jour où M. de Feuchères l'avait présenté à sa jeune
femme, glissa entre les cils de « Sophie », tandis
qu'elle demandait encore, d'une voix infiniment
douce :
— Même si je vious en prie biauquioup?,,,
— Même dans ce cas!...
Le Duc de Bourbon les regardait. Il parut à Bernard que l'œil atone du vieillard devenait soudain malicieux. Et il pensa :
« Ma parole ! On dirait que ça l'amuse !... Nous sommes loin du dîner d'il y a cinq ans à la suite duquel Feuchères apprit la vérité!... Ce soirlà il était horriblement jaloux, le pauvre vieux Prince!... Aujourd'hui, il serait peut-être bien aise que « Sophie » le trompât tout à fait... Non seulement il ne l'aime plus, mais encore il voudrait, je crois, trouver l'occasion de se débarrasser d'elle... ))
Et il conclut, amusé :
(( Ça ne sera sûr pas moi, l'occasion!... »
— Je souis navrée !... — continuait madame de Feuchères — je comptais si bien sur vious, mon cher Dionc, que je n'ai pas du tiout sondgé où je piourrais trouver quelqu'un qui ait assez de talent, et qui soât siourtiout assez biau piour djouyer dignement Orosmaine . . ,
— Qu'est-ce que c'est qu'Orosmaine?... —
demanda Bernard qui ne devinait pas du tout
de quoi il était question.
L'Anglaise répondit :
— Aôhf... C'est le sioultan de Djeriousalem.., Et comme il la regardait effaré, elle dit encore :
— Aoh /... Ne connaissez-m'ow^ donc pas Zaïre?... C'est une traidgédie en tcinq aides de monsieur de Voltaire...
— Je sais... je sais!... — expliqua Bernard en riant — mais du diable si je me doutais que vous alliez jouer ça, par exemple?...
— Cela vious étonne?...
— Ah ! sapristi oui î . . .
— Piourquoâ?... c'est très djoli?.., Vious ne triouvez pas?... Est-il possible que vious ne triouvez pas que Zaïre c'est une très belle poésie?...
— Belle (( poésie » ?. . . Ah ! non, par exemple ! . . .
— Aôhf,..
— Les vers sont affreux... comme tous les vers de Voltaire, d'ailleurs!... Rien ne ressemble moins que lui à un poète,..
— Aoh/... Je souis d'un tiout anire avis!... Bernard s'inclina, respectueusement narquois,
et demanda :
— Et c'est VOUS Zaïre, naturellement?...
— Natioiirellement.., — affirma l'Anglaise — > <î'est un rôle très djioli!.., et qui me... comment dire?... qui me exalte biauquioup!,,. J'ai demandé à mademoâselle Dgeorge de me faire traivailler ce rôle... pairce que je vioiidraù que ce soât àe tioute biauté !..,
De l'autre côté de la table madame de Ghalindrey, les yeux pétillants de joie, écoutait ces projets.
Et après le dîner, pendant que le Duc de Bourbon faisait la courte partie de billard qui précédait son whist, et que madame de Feuchères disparaissait un instant selon sa coutume — les •dames de Chantilly prétendaient qu'elle portait du dessert à l'abbé Briant — Napoléonette s'en fut en gambadant presque, raconter à madame de Sainte-Aulaire que « Sophie » s'était découvert un talent nouveau.
— Oui, figurez-vous, Madame ! . . . Elle va djouyer Zaïre!... et elle traivaille le rôle avec mademoâselle Dgeorge... pairce que elle moulait que ça soye de tioiite biauté! ...
Et elle ajouta :
— Ben, vrai, ceux qui trouvent que c'est loin de venir de Paris à Chantilly, ne regretteront pas la course ce jour-là!... Ils seront dédommagés au centuple de leur fatigue et de leur perte de temps!...
— Il ne vient plus personne !... — répondit la vieille dame avec indifférence.
Napoléonette se mit à rire :
— Vous dites ça parce que monsieur de Lamartine, que vous aimez beaucoup, ne vient plus!... C'est vrai!... Depuis cinq ans, il n'a jamais reparu!... Ecoutez!... nous allons lui écrire une lettre anonyme, à monsieur de Lamartine, pour lui dire qu'il peut venir sans redouter d'entendre Le Laie I... pairce que, cette foâsj c'est Voltaire qu'on a Y intentchionn d'assassiner et non plus louil...
— Nous avons le temps de penser à monsieur de Lamartine et au reste... — dit madame de Sainte- Aulaire qui riait aussi — Monsieur de Choulot m'a dit queMonseigneur a décidé tout à l'heure de supprimer la fête du mois de septembre et de la réunir
à celle de la Saint-Hubert... Il veut se reposor jusque-là pour être d'aplomb pour les chasses...
— Oh!... — fît Napoléonette déçue — il va falloir attendre Zaïre pendant deux mois!... à présent que nous avons l'eau à la bouche, ça sera bien long!...
— Qu'est-ce qui sera bien long?... — demanda le prince de Rohan qui, pour trouver un peu de gaieté, était venu s'asseoir à côté des deux femmes.
— Le temps, jusqu'à la grande fête où Ton jouera Zaïre!... — expliqua Napoléonette.
— On doit jouer Zaïre?... Où ça?... Chez Madame?...
— Mais non ... ici !.. . C'est madame de Feuchères qui doit jouer...
Les sourcils du prince Louis remontèrent jusqu'au milieu de son front, et il demanda en faisant la grimace :
— Qu'est-ce que vous dites?...
— Je dis que...
— Ne répétez pas, j'ai bien entendu!... — cria
le prince, qui tapa sur sa cuisse dans un accès de
grosse gaieté — Non!... ce que ce sera drôle!...
354 LA DAME DE S*-LEll
Le prince Louis de Rohan-Guéménée — neveu préféré du vieux Prince — était, avec Napoléonette, la joie de la maison. Râblé, jovial, l'esprit vif, la repartie facile, un peu commun et pas toujours absolument correct, mais si alerte, si spontané, si débordant de vie qu'il imposait aux plus récalcitrants le charme de son intense gaieté, il trouvait le moyen de faire rire la Dauphine ellemême, et le Duc de Bourbon se passait difficilement de lui.
Le prince Louis détestait violemment l'Anglaise, mais il avait toujours su demeurer avec elle dans les termes d'une apparente cordialité. A la pensée qu'elle allait être grotesque — comme il en avait le ferme espoir — il se réjouissait bruyamment. Il demanda :
— Quand va-t-elle jouer ça?...
— A la Saint-Hubert, puisqu'il paraît que la fête de septembre est supprimée... Alors, vous êtes sûr d'être à Chantilly à ce moment-là...
— Oui!... D'ailleurs je serai toujours là maintenant...
Et comme madame de Ghalindrey le regardait,
contente de penser que l'on verrait plus souvent encore ce gai compagnon, il conclut :
— Dame!... puisque mon oncle a fait son testament, ma présence auprès de lui ne peut plus avoir rien de louche... Il me déplaisait fort d'avoir l'air d'être le monsieur qui guette l'héritage, et qui finira par se le faire donner à coups de complaisance ou de servilité... Il n'y a que pour mes créanciers qu'il m'est indifférent d'avoir cet air-là!... Au contraire, je ne suis même pas fâché de l'avoir, parce que, on n'a pas idée combien ça simplifie la vie, d'être l'héritier présomptif de quatre-vingts millions...
Madame de Sainte-Aulaire demanda timidement :
— Est-ce que Monseigneur vous a dit... vous a parlé de...
— Du testament?... Non, c'est moi qui lui en ai parlé... Je voyais bien qu'il avait quelque chose qui le gênait, le pauvre homme!... Il allait, il venait, il s'asseyait, il se relevait, il tournait autour de moi, et puis ça recommençait!... Il avait l'air d'un chat qui s'est brûlé le derrière dans la braise... vous savez...
Et comme Napoléonette riait :
— Oui... C'est pas une façon convenable de parler... surtout quand il s'agit d'un grand-oncle... et d'un grand-oncle qui s'appelle Gondé!... — expliqua le prince Louis — mais que voulez-vous , je ne peux pas être correct... Vous non plus d'ailleurs, Madame de Ghalindrey !... C'est plus fort que nous, n'est-ce pas?...
— Alors... — demanda de nouveau la vieille marquise qui suivait son idée — vous avez dit à Monseigneur que vous connaissiez l'existence du testament... Comment avez-vous osé attaquer cette question?...
— Attaquer cette question?... Oh! j'ai pas fait de phrases... Je voyais... comme je viens de vous l'expliquer... qu'il avait à me faire une petite révélation qui le gênait... Alors, j'ai été au-devant, voilà tout!...
— Mais... comment avez-vous fait?...
— J'ai dit : — « Ben, mon oncle, ça y est!... La dent est arrachée?... »
— Oh!... — murmura la vieille dame suffoquée — Oh!...
— Oui!... Il m'a appelé imbécile en haussant les épaules, et tout a été dit!... Fini!... En voilà pour la vie ! . . . Nous ne parlerons plus jamais de ça!... Et je pourrai être ici autant que je voudrai à cette heure!... et à Saint-Leu !... et surtout à Paris!... car je l'adore, Paris!... Et on n'imagine pas à quel point c'est commode... pour les facilités de la vie, toujours... d'habiter au Palais- Bourbon, ou d'en avoir l'air!... Ça vaut deux cent mille francs de rente, au bas mot!... Seulement, il y a une chose qui me tracasse au milieu de toute cette béatitude...
— Quoi?... — demanda Napoléonette.
— Après m'avoir appelé en riant « imbécile )), mon oncle a dit :
— Dieu veuille que ce testament n'avance pas ma fin!... Et à plusieurs reprises, depuis ça, il m'a paru préoccupé...
— Il l'est toujours!... — affirma madame de Sainte-Aulaire — il pense continuellement à son fils... Il a toujours devant les yeux l'horrible mort du Duc d'Enghien, j'en suis sûre!...
— Moi aussi, pardi, j'ensuis sûr !...maisjecon-
nais aussi bien que vous la tête que je lui vois depuis ma naissance quand il pense à ça... C'est-à-dire la tête qu'il avait presque toujours jusqu'ici... tandis que la nouvelle tête que je remarque, c'est celle qu'il a quand il pense à sa mort à lui... une pauvre figure angoissée qui fait peine... Et je devine très bien que, chaque fois qu'il lit dans les journaux les nouvelles qui racontent des guetapens, ou des assassinats, ou enfin des horreurs quelconques, il pense : « Je serai peut-être comme ça dimanche!... »
— Mais c'est abominable!... — dit madame de Sainte-Aulaire désolée — ça ne va pas être une vie possible, s'il est malheureux comme ça tout le temps !...
— Moi, ça me chagrine très fort, parce que je l'aime beaucoup, quoi qu'il puisse penser...
— Pourquoi, quoi qu'il puisse penser?... Vous croyez que Monseigneur s'imagine que vous ne l'aimez pas?...
— Je crois qu'il s'est imaginé jusqu'à présent que je demeurais près de lui surtout par intérêt...
— Oh!.,.
LA DAME DE S-LEU 3o9
— Dame!... mettez-vous à sa place?...
— Il ne vous a pas dit qu'il est inquiet pour sa vie?...
— Il ne me Ta pas dit... et il ne me le dira pas... Il n'est pas en confiance, du moins jusqu'à nouvel ordre... Il y a toujours eu deux choses entre nous : son Anglaise et son argent!... Il n'en va plus rester qu'une, mais c'est encore trop!... Non, il ne m'a pas ouvert son cœur, le pauvre oncle!... mais il l'a ouvert à Ghoulot, qui est la personne qu'il aime le plus au monde certainement...
— Gomment?... — fit madame de Sainte-Aulaire étonnée — vous croyez qu'il aime mieux monsieur de Ghoulot que madame de Feuchères?...
— J'en suis sûr!... Entre les deux il n'hésiterait pas s'il lui fallait absolument choisir... Ghoulot est pour lui ce qu'était le Duc d'Engliien... un fils très tendre et un officier dévoué... Et c'est bigrement heureux qu'il soit là, car sans l'espèce d'autorité qu'il a sur mon pauvre oncle, Dieu sait où l'aurait conduit l'Anglaise...
— Oh!... — dit madame de Sainte-Aulaire, qui
gobait très fort son Prince — Monseigneur a le respect de lui-même, et la volonté qui lui permet de résister à...
— C'est pour ça... — fit le prince Louis en coupant la vieille dame avec désinvolture — qu'il a installé chez lui une gourgandine ramassée dans la boue, et qu'il y reçoit monsieur de Talleyrand qui a assassiné son fils... Vraiment, ma chère bonne Marquise, si je ne craignais de manquer au respect que je vous dois, je dirais que vous n'êtes pas sérieuse?... Mais, voyons!... c'est assez parlé comme ça de choses tristes!... Puisque vous m'avez appris la nouvelle extraordinaire de ZaïrCt je vais vous raconter aussi quelque chose pour vous amuser...
— On peut écouter?... — demanda madame de Préjean, qui rejoignait le groupe avec madame de Belzunce.
— Oui... tant qu'on voudra!... Savez-vous pourquoi (( Sophie » était en retard pour le dîner ce soir?...
— Non... pourquoi?...
— Eh ! bien, c'est parce qu'elle s'est disputée
violemment tout à l'heure avec mon oncle, à propos du préfet et de sa femme... Hier soir ils...
— Je sais!... — s'écria joyeusement Napoléonette — j'ai vu le coup !... Les Puymaigre ne savaient pas que (( Sophie » n'était plus en pénitence, et ils ont été abrutis de se trouver tout à coup nez à nez avec elle aux Tuileries!... Ils arrivaient par la porte à côté de laquelle elle était assise sur le petit canapé... C'est juste au moment où elle y était avec la princesse Adélaïde!... Alors, le préfet a hésité un instant... Oh! c'était imperceptible!... et il est allé faire un magnifique salut à « Sophie », tandis que madame de Puymaigre passait fière comme Artaban, sans avoir l'air de se douter que son mari s'était arrêté en route... Ce n'est qu'une fois arrivée dans l'autre salon qu'elle l'a attendu... C'était, d'ailleurs, parfaitement correct, puisqu'elle ne connaît pas « Sophie »...
— Oui... — dit le prince de Rohan — mais
« Sophie » veut à toute force la connaître... Elle
exige qu'elle vienne à Chantilly, sinon elle fera
siauter le préfet... C'est, du moins, ce qu'elle
hurlait dans les oreilles de mon oncle tout à l'heure... de telle façon que, comme j'avais ma fenêtre ouverte, et eux aussi, je ne perdais pas un mot de la scène... Alors il va falloir, sous peine de lâcher sa préfecture, que le comte de Puymaigre amène sa femme ici...
— Il ne l'y amènera pas ! . . . — déclara nettement Napoléonette.
— On ne sait pas!... — dit le Prince — De même que Paris valait bien une messe, Beauvais vaut Bien une visite, même à une... je ne veux pas dire quoi, par respect pour madame de Sainte-Aulaire...
— Merci pour les autres !... — fit Napoléonette en riant — mais je vous répète que madame de Puy maigre ne viendra pas... D'abord, parce que c'est une dame très bien qui ne veut pas venir chez (( Sophie », ensuite parce que, même si elle le voulait. Madame la Dauphine l'a défendu... Oh î je ne vous dis pas ça en l'air!... Je vous le dis, parce que je le sais par ma tante Sérignan... Elle était là le jour où Madame la Dauphine a dit au préfet : « Allez « là dedans » si
ça VOUS amuse, mais en garçon, mon cher Comte. . . N'y conduisez pas votre femme surtout!... »
— Bon!... Mais maintenant que la Dauphine a reçu (( Sophie », elle ne peut pas trouver mauvais que...
— C'est justement ce qui vous trompe ! . . . Elle a reçu (( Sophie » par ordre du Roi... Oh! ma tante m'a tout raconté!... Madame la Dauphine demandait que l'on mît au moins comme condition du retour de (( Sophie » aux Tuileries, son départ du Palais-Bourbon... Mais le Roi n'a pas voulu... Il a dit... comme autrefois Louis XVIII, quand Feuchères avait épousé « Sophie » et qu'on avait discuté si on la recevrait ou pas : — « Je ne veux pas faire ce chagrin à monsieur de Bourbon qui est déjà assez malheureux!... » — Alors, Madame la Dauphine a cédé, mais elle a beaucoup approuvé Madame dans sa résistance, et elle l'a poussée à aller au spectacle hier soir...
— Ce serait bien dommage de perdre monsieur dePuymaigre!... — dit madame de La Villegonthier — car il est très charmant ! . . .
— D'abord!... — approuva le prince Louis —
et puis aussi, c'est un homme énergique... et j'aime autant ça pour mon oncle... C'est Chantilly qu'il habite le plus souvent à présent, et, puisqu'il se croit menacé...
— Mais... — demanda impétueusement Napoléonette — est-il possible qu'il le soit?... Vous ne le croyez pas, vous. Prince?...
Le prince de Rohan-Guéménée secoua la tête, et répondit pour la seconde fois :
— Mon Dieu !... Je ne sais pas !... Est-ce qu'on peut jamais savoir?...
Quand, le soir de la fête, Napoléonelte arriva à Chantilly où elle dînait, son mari l'attendait à rentrée des salons avec Bernard d'Agay.
— Il ne faudra pas plaisanter à table... — dit Chalindrey — Monseigneur est d'une humeur de dogue...
— Qu'est-ce qu'elle lui a fait?... — demanda la jeune femme, qui savait qu'habituellement l'humeur du Prince dépendait des plus ou moins bons procédés de madame de Feuchères.
— Rien... du moins, rien que nous sachions... C'est justement ce que j'étais en train de dire quand vous êtes arrivée... D'ailleurs, elle n'a plus
du tout la même action sur lui... Je crois même, entre nous soit dit, qu'il en a par-dessus la tête...
— Je voudrais le croire aussi. .. — dit Agay — c'est-à-dire je voudrais croire à une rupture... mais elle me paraît impossible!... Le Prince est trop vieux... On ne change pas à son âge une aussi ancienne habitude...
— Surtout quand elle est mauvaise ! . . . — affirma Napoléonette en riant.
Elle se tourna vers le prince Louis de Rohan qui regardait en flânant les fleurs et les préparatifs de la fête, et demanda :
— Il paraît que Monseigneur est plutôt grinchu ce soir?... Vous ne savez pas ce qu'il a?...
— Il a qu'il vient d'apprendre une chose qui le contrarie vivement... et moi aussi!... Cette mâtine de femme en est arrivée à ses fins!... Elle a fait changer le préfet de l'Oise I...
— Oh ! . . . fit — Napoléonette désolée — les Puymaigre qui étaient si agréables... et avec lesquels on avait de si bonnes relations !...
— Oui!... Eh! bien, ils s'en vont à Mâcon, les Puymaigre!... Je vous avais dit il y a deux mois,
Madame de Ghalindrey, que je venais d'entendre une violente discussion entre mon oncle et elle... Elle hurlait en baragouinant, comme elle fait quand elle est impressionnée ou en colère, et qu'elle en oublie ce qu'elle sait de français, jusqu'au moment où elle se met à parler tout à fait anglais. . . Et le prince de Rohan — qui imitait merveilleusement (( Sophie » — se mit à crier du nez, et en bredouillant avec une inquiétante volubilité :
— (( Aohf... je vioiis dïs7noâ, que si la Comtesse de Pouymaigre ne vient pas tiout de soiiite.., vious entendez bien, tiout de souite me voàr... me voâr moâ, ici, au Tc/imteau.,. j'aurai le dépouille de son mairi... vious avez entendiou? ... Dont drive me to extremities ! . . .
— Ce que c'est bien ça!... Et le pauvre Monseigneur répondait probablement, comme je l'ai entendu à Saint-Leu, un soir où la porte du petit escalier dérobé était ouverte».. — expliqua Napoléonette qui se mit à parler, à son tour, l'anglais du Duc de Bourbon, en tapant par moment sur le haut de son bras pour imiter le bruit des gifles qu'elle avait entendues :
— Let me alone, will y ou P... (Ici gifle et regifle.) Oh!... 0\i\... you hurt me!..,
— Gomment... vraiment... — fit le prince de Rohan très ému — vous avez entendu ça?.,.
— Oui... et il n'y a pas très longtemps!... C'était au moment où il refusait de recevoir monsieur de Talleyrand...
— Mon pauvre oncle!... — murmura le prince
— j'ignorais ça!... Les gens de la maison devraient m'avertir... Gomment Manoury, qui est si dévoué, ûe me parle-t-il pas de ces horreurs?...
— Manoury ne peut pas entendre ce que j'ai entendu ce jour-là... Il est très loin de l'appartement du Prince, Manoury!... Il n'y a que les Dupré et Lachassine qui habitent autour de Monseigneur à Saint-Leu...
— Et ce Lecomte qu'il ne peut pas souffrir!...
— dit Ghalindrey.
— Et « Sophie » ! . . . n'oublions pas « Sophie » ! . . .
— conclut le prince Louis — Ah! ils l'ont bien embouteillé, le pauvre homme!... G'est égal!... Je ne le savais pas battu!... Il est encore plus bas que je ne croyais!...
— Mais... — demanda Napoléonette — comment madame de Feuchères a-t-elle pu faire changer le préfet?... Car il semble que le Roi doit, tout de même, accorder ça moins facilement qu'une entrée aux Tuileries?...
— Elle a fait espionner Puymaigre, par Briant, selon toutes vraisemblances... et elle a découvert que, au moment des élections, une circulaire confidentielle du ministre avait prescrit aux préfets d'exiger les votes et l'influence de leurs fonctionnaires pour assurer le succès... Monsieur de Puymaigre savait qu'il avait des fonctionnaires défavorablement disposés... Au lieu de les signaler, il écrivit à chacun des chefs de service des lettres très pressantes, dont l'expédition se fit dans son cabinet sous le timbre confidentiel... C'est une de ces lettres qui, depuis, a été volée et adressée traîtreusement au Constitutionnel et au Courrier Français... Tout à l'heure, le préfet a envoyé un courrier à mon oncle en s'excusant, non seulement de ne pas dîner ce soir, mais encore de ne pouvoir pas venir le saluer à Chantilly avant de partir... On l'expédie illico en
Saône-et-Loire... Alors, le Prince est exaspéré de perdre un préfet charmant, ami, et homme d'esprit... exaspéré surtout parce qu'il sait d'où vient le coup... Puymaigre le lui fait entendre vaguement et en y mettant des formes, mais sans que le doute soit possible toutefois...
— Gare!... — annonça tout à coup Napoléonette — Le v'ià!...
Le Duc de Bourbon entrait, appuyé sur sa canne. Il parlait d'un air mécontent au général Lambot. Ses traits étaient tirés, son pauvre visage tout pâle s'allongeait encore, exprimant une détresse infinie.
Le prince de Rohan dit, apitoyé :
— Regardez-moi cette tête!... Dire qu'il pourrait être si tranquille, pourtant!... Ça donne envie d'étrangler cette horrible femme !...
Et il acheva, en serrant ses poings lourds :
— Ça finira peut-être comme ça tôt ou tard!...
— Vaudrait mieux tôt!... — conseilla Napoléonette en riant.
Puis, regardant les invités que l'heure amenait presque tous ensemble, elle dit :
— Ça n'a jamais été aussi anglais que ce soir ! . . . C'est un véritable exode!...
A ce moment la voix du Duc de Bourbon s'éleva, dominant le brouhaha des entrées. Il achevait de donner ses ordres au général Lambot, qui l'écoutait, hargneux.
— Il est préférable que vous couchiez à Beauvais ... En n'y arrivant que demain matin vous pourriez manquer le départ du préfet qui a lieu de très bonne heure... Et, dites bien de ma part au comte de Puymaigre que si cela eût été possible, je serais allé lui dire moi-même mes amitiés et mon regret de le voir partir...
— « Le Tampon » a l'air embêté!... — fît Napoléonette en suivant des yeux l'aide de camp, qui s'en allait la tête rentrée dans les épaules et le dos arrondi.
Un instant après la sortie du baron Lambot, madame de Feuchères entrait en ouragan et, sans même saluer les Anglais inclinés devant sa gloire, courait au Duc de Bourbon.
— Aoh I Monseigneur!... Ce povre dgiiénérail me dit que vioiisT qhno'^qz en quiourse à Bavais,,,
1:^Q piourrait-\\ pas attendre à demain, afin d'assister à la représentatchionn de ce soâr... Le Prince eut un geste d'impatience :
— Oh!... je vous en prie, Madame, laissons cela!... Si j'envoie en course mon aide de camp, cela ne vous regarde pas le moins du monde... Je ne me mêle pas de vos comédies, ni de vos oripeaux, n'est-ce pas?... En ce cas, veuillez faire de même en ce qui concerne mes affaires...
Et, comme l'Anglaise demeurait un peu décontenancée de recevoir cette réponse inattendue, il acheva, narquois, en désignant d'un geste hautain les invités inclinés devant elle :
— Vous feriez mieux de dire bonjour à vos amis qui vous saluent... très bas?...
— Tiens !... — remarqua Napoléonette en montrant au duc d'Agay un monsieur qui entrait — v'ià Vitrolles !...
Bernard regarda le chef de la Terreur Blanche et dit, étonné :
— Tout seul?...
— Comment, toutseul?... — demanda Ghalindrey — voudrais-tu pas qu'il amenât ici Maubreuil?...
— Non!... mais quand il était venu jadis à Chantilly, c est parce qu'il y accompagnait monsieur de Tallcyrand...
— A propos!... Il y a longtemps qu'on ne l'a vu, monsieur de Talleyrand!... — observa la marquise de Sainte-Aulaire — Ce n'est pas que je m'en plaigne, au moins!... Je constate seulement qu'il ne vient plus guère ici!...
Ghalindrey expliqua :
— Dame!... il n'a plus rien à y manigancer, puisque, maintenant, le mal est fait!... Et je crois qu'il s'y déplaisait fort... Il n'a été jamais complètement à son aise en présence de Monseigneur...
— Bah!... Vous croyez qu'il est accessible au remords, le prince de Talleyrand?...
— Non!... pas accessible au remords, mais sensible à la gêne... Gomme tous les égoïstes, il est au supplice dès qu'il n'a pas ses grandes aises et qu'il cesse d'être le monsieur autour de qui tout gravite...
— Celui pour qui on fait étouffer tout le monde parce qu'il n'aime pas les courants d'air?...
— Oui... c'est bien ça!..
— Vitrolles a retrouvé un ami... — dit madame de Ghalindrey, en montrant un monsieur qui causait avec l'ancien colonel des Verdets.
— Tiens!... — fit observer madame de Sainte- Aulaire — je ne l'ai jamais vu, celui-là!... C'est une nouvelle figure!...
— Une sale tête!... — déclara Napoléonette, tandis que Bernard constatait en riant :
— On ne peut pas dire que vous y allez par quatre chemins toujours!... Ahî... voici monsieur de Ghoulot qui connaît peut-être ce nouveau venu?...
— Je ne le connais pas du tout!... — affirma le Capitaine des Chasses — avant aujourd'hui, je ne l'ai jamais vu... et Monseigneur est logé à la même enseigne que nous... Mais nous l'avons entendu annoncer tout à l'heure... il s'appelle monsieur de Lagny...
— Ah! c'est curieux!... — s'écria Bernard d'Agay, l'air amusé — Lagny, c'est l'individu à qui Vitrolles voulait faire donner mon titre par le Roi... dans le temps où j'étais mort!... Ah! par exemple!... Je ne suis pas fâché de le voir!...
— Lagny?... — répéta Napoléonette qui cherchait dans ses souvenirs — Lagny?... C'est singulier!... ça me rappelle quelque chose...
— A moi aussi... — • dit Chalindrey.
— Ben ... et à moi, donc ! . . . — afiirma Bernard en riant — être dépiauté de son vivant, c'est une situation plutôt désobligeante...
— Je sais!... — cria tout à coup Napoléonette ravie de pouvoir enfin préciser le souvenir qui la hantait vaguement depuis quelques minutes — Lagny, c'est un de ceux qui espionnaient aux Tuileries pour le compte de Monsieur du temps de Louis XVin... C'est même celui que, Boutard et moi, nous avons pincé dans l'escalier le soir du complot ridicule des Ultras qui voulaient enlever le Roi...
— Je croyais que celui dont vous parlez s'appelait Giacomi...
— De son nom de guerre... mais vous savez bien que monsieur Decazes avait fini par découvrir que c'était un gentilhomme dévoyé, bras droit de Vitrolles, qui s'appelait en réalité le comte... ou le baron de Lagny...
— Oui... maintenant, je me souviens !... — dit Bernard — et quand on m'a parlé de cet individu, à propos du vol de mon titre, ce nom ne m'a rien rappelé du tout...
— C'est que c'est tellement vieux, tout ça!... — lit Napoléonette en riant — Il y a treize ans!...
— Comment?... treize ans?... Déjà?...
— Dame... C'était en dix-huit cent seize... j'avais seize ans!,., j'en ai vingt-neuf!...
— C'est un bel âge !... — fit madame de Sainte- Aulaire avec admiration.
— Je ne trouve pas ça!... — affirma Napoléonette convaincue — Ça ne fait que cinq ans de moins que « Sophie », après tout!...
— Est-il possible, ma petite amie!... — murmura la marquise, stupéfaite — qu'il n'y ait que cinq ans de différence entre madame de Feuchères et vous?...
— Parfaitement!... Elle est un peu plus... plus rembourrée que moi... mais à part çal...
— Attention !... — fit Chalindrey — nous allons entendre décliner les noms et qualités de l'espion des Ultras.
L'Anglaise avait fait un signe à M. de Lagny, qui l'avait rejointe. Tous deux se trouvèrent devant le Duc de Bourbon sans qu'il eût la possibilité de les éviter. Alors elle dit, câline :
— Permettez-mo^, Monseigneur, de vious présenter notre Orosmaine.., Le Baron de Lagny... qui veut bien jouyer ce rôle écrasant que personne ne vzow/mV remplir...
D'un imperceptible signe de tête, le vieux Prince indiqua qu'il avait entendu. Puis, pirouettant sur lui-même, avec cette apparente souplesse qu'il conservait, malgré sa boiterie et ses infirmités, il appela M. de Ghoulot et s'éloigna en causant avec lui.
— Un peu sécot, le bon oncle!... — déclara le prince de Rohan.
Le dîner fut lugubre. Les habitués du château n'étaient invités ce jour-là que pour la soirée, et la table de soixante couverts était occupée par la maison du prince et quelques Anglais inconnus, d'une distinction relative — car les Anglais de l'ambassade ou de l'aristocratie n'avaient
jamais accepté de fréquenter madame de Feuchères.
Assise entre deux membres du Parlement^ qu'elle était néanmoins parvenue à décrocher, Dieu sait comment, la Baronne faisait de grands frais pour eux. Elle avait commencé par leur parler anglais, mais en voyant qu'ils affectaient — par déférence pour le Duc de Bourbon — de ne répondre qu'en français, elle se décida à s'exprimer en français à son tour. Et comme, à ce moment, la conversation roulait sur les mœurs de différents pays, elle décréta — parlant haut et péremptoire comme toujours — en s'adressant à ses voisins :
— Aôh!.., On voâthiQn que vious ne connaissez qu'imparfaitement la France et les Français... mais moâ qui les connais bien, je vious dis qu'il ne faut compter sur eux piour rien, dj aimais!,.. Les Français sont quelquefoâs brillants, mais c'est seulement h.\cï,siourfaice.,.pairce que si on graittecette siourfaice, on ne trouve que de l'ignorance et de la ledgerté... Et pour le sol et les animaux il en est de même... il n'y a ni de biaux four-
raiges, ni de hiaux tchevaux, ni des tchaisses telles que dans nos comtés de le Angleterre...
Le Duc de Bourbon donnait des signes visibles d'énervement. Mais madame de Feuchères ne les vit pas.
Triomphante, depuis la signature du testament et la soirée des Tuileries, elle négligeait le vieux Prince au point de ne plus apercevoir les sentiments qu'il osait manifester. Et, même les eûtelle aperçus, qu'elle n'y eût pas pris garde. Elle s'était si bien accoutumée à dominer le vieillard, par sa beauté d'abord, et ensuite par sa dureté et la force de l'habitude, que l'idée qu'il pût à un moment donné se passer d'elle ne lui venait même pas.
Pour elle, le Duc de Bourbon était un objet lui appartenant jusqu'au jour où, quand il disparaîtrait, son argent — ou du moins quinze millions de cet argent — lui appartiendraient à sa place. En attendant, elle se croyait sûre de son pouvoir.
Si habitués que fussent les gens de la Maison aux incartades de l'Anglaise, sa sortie contre la France et les Français les avait surpris.
Dans le silence, madame de Feuchères affirma encore :
— Les tchaisses surtiout n'existent pas en France, tcomparaitiveynent à nos tchaisses à nious. . . Pilous rien n'y existe I... C'est un i^a,ys piourri/,,,
Bernard d'Agay , qui regardait le Duc de Bourbon, s'avisa que, peut-être, il ne lui déplairait pas que l'on répondît à cette attaque étrange. Ce que le prince de Rohan ne pouvait pas faire, si son oncle ne protestait pas d'abord; ce que les officiers, ni le chapelain, ni le chirurgien du Prince ne pouvaient se permettre, pourquoi lui, indépendant, ne le ferait-il pas?...
— Ksss !... Ksss!... — fit doucement Napoléonette.
Il devina plutôt qu'il n'entendit, mais cet appel léger le décida. Et, relevant le nez, il riposta avec une dédaigneuse et narquoise nonchalance.
— Permettez-moi, Baronne, de prendre la défense d'un pauvre pays qui est le mien... et que vous molestez vraiment un peu bien fort... étant donné surtout que vous y avez, depuis pas mal d'années déjà, planté votre tente en toute sécu-
rite, et qu'il vous est aussi hospitalier que le pourrait être l'Ecosse elle-même... En ce qui concerne l'infériorité de nos chasses, Son Altesse Royale est, à tous les points de vue, beaucoup plus qualifiée que moi pour vous répondre... Toutefois, j'ai entendu vanter ces chasses par des souverains tout aussi étrangers que vous!... Quant à la France et aux Français, c'est un magnifique pays et un grand peuple... un pays où foisonnent, comme les fruits et les fleurs, les artistes et les héros... C'est ce pays, que vous qualifiez si aimablement de pourri, qui a fourni au monde le plus de grands hommes et, pardonnez-moi, Madame, mais je ne crains pas d'être démenti par des étrangers, puisque ce sont les étrangers eux-mêmes qui en ont décidé ainsi... le plus de jolies femmes aussi...
— Bravo et merci, monsieur le Duc!... — approuva l'abbé Pélier de la Croix.
Le visage de madame de Feuchères s'incendiait. Elle dit, et sa voix sifflait entre ses lèvres serrées :
— Aôh!.,, Sayez-vious bien, Diouc, que vious
vious trompez si vious croâyez faire votre quioiir à Monseigneur en parlant de (iQliQ faiçonn ? . . . Son Altesse Roâyale aime païr-dessious tioutle Angleterre et les Anglais, et...
— Madame, ne me faites pas parler faussement!... — s'écria violemment le Duc de Bourbon — la reconnaissance que je dois aux Anglais pour l'hospitalité qu'ils m'ont donnée, n'existe pas à côté de l'amour que j'ai pour mon pays, quelles qu'aient été et quelles que puissent être encore, ses fautes ! . . .
Le vieux Prince s'était redressé. Et avec son beau visage régulier, son cordon bleu, sa croix du Saint-Esprit et tous les ordres qui constellaient son habit des grands jours, il était vraiment superbe.
Le chevalier Bonnie, qui adorait son Prince, le montra à Napoléonette , en disant avec fierté :
— Regardez-le, Madame deChalindrey?... Pensez-vous qu'ils en ont beaucoup en Angleterre qui aient cette allure-là à soixante-treize ans?...
— Que non!... — fit la jeune femme amusée
— Et il y a bien d'autres choses encore qu'ils n'ont pas en Angleterre !...
— Je voâs — dit madame de Feuchères décontenancée — que je souis baitioue... Je ndl plions qu'à me retirer... et c'est ce que je fais tiout de souite /...
— Ainsi soit-ill... — murmura Napoléonette, tandis que monsieur de Ghoulot lui jetait un regard suppliant.
Par ces mots : « Je vais me retirer », l'Anglaise
— moins maîtresse de son langage quand elle était en colère — entendait dire tout bonnement : « Je vais me taire. » Elis ne bougea donc pas. Mais, se tournant vers son voisin de droite, elle lui dit à demi-voix, en jetant sur le Duc de Bourbon un regard méprisant :
™ His memory fails him ! . . . (La mémoire lui manque !)
Le vieux Prince entendit, en même temps qu'il remarquait la teinte violacée du visage et le tremblement des lèvres qui, chez madame de Feuchères, précédaient les accès de colère qu'il connaissait trop bien.
Alors il proposa, d'un ton qui équivalait à un ordre :
— Vous feriez, je crois, sagement, Madame, de demander Fautorisation de vous retirer avant la fin du dîner?... Il vous faut le temps de vous préparer pour le spectacle... et je veux que l'on commence très exactement à l'heure annoncée... Il y a des invités qui retournent à Paris après la fête... d'autres vont coucher à Senlis... Je tiens à ce qu'ils aient, pour cela, toutes les facilités possibles...
La Baronne hésita, se demandant s'il ne valait pas mieux tenir tête. Mais, finalement, elle se leva et sortit en disant :
— Je profite de Y autorisatchionn de Votre Altesse Roâyaile...
— Ouf!... — fit le prince de Rohan — en se tournant, pour la prendre à témoin, vers madame de La Villegonthier — on respire toujours mieux quand elle n'est pas là !...
— Vous savez!... — cria joyeusement Napoléonette qui vint, d'une glissade, tomber après le
dîner aux pieds de madame de Sainte-Aulaire — Il arrive!... 11 arrive derrière moi !...
— Qui?... — demanda la marquise, ahurie — qui est-ce qui arrive?...
— Monsieur de Lamartine!... Il a reçu ma lettre!...
— Quelle lettre?...
— La lettre anonyme, vous savez bien?... pour lui dire qu'on ne lui réciterait pas Le Laie ce soâr?.,. Aôh!,.,
— Gomment?... Vous lui avez écrit?...
Et, à moitié fâchée, à moitié amusée, la vieille femme acheva:
— Vous êtes vraiment trop gamine, ma petite enfant!... Si j'avais pu penser qu'en exprimant le regret que monsieur de Lamartine ne fût jamais revenu chez Monseigneur, j'allais provoquer une démarche aussi inconsidérée, je me fusse gardée d'exprimer ce regret...
— Pourquoi, vous vous en seriez gardée?...
D'abord, moi aussi, j'avais envie de le voir!... il
me va, à moi, monsieur de Lamartine!.., C'est
vrai !... Cet ambassadeur qui se bat, dans le jardin
même de son ambassade, avec un Italien de colonel qui se fâche parce qu'il a fait des vers pour dire que les révolutionnaires sont des cochons...
— Oh!... Oh!... — fit douloureusement la vieille Marquise qui détestait les gros mots — jamais monsieur de Lamartine n'a dit...
— Il ne l'a pas dit comme ça... jNon, sûr!... mais l'idée y est...
Terre où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeiix, Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux, Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre, Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre. Adieu ! Pleure ta chute en vantant tes héros Sur les bords où la gloire a ranimé leuys os ! Je vais chercher ailleurs, pardonne, ombre romaine! Des hommes, et non pas de la poussière humaine.
— Arrêtez-la !... — cria le duc d'Agay, — autrement elle va aller comme ça jusqu'à demain...
— Tiens!... — fit Napoléonette en riant — y a pas que « Sophie » qui sait des vers de monsieur de Lamartine !... C'est vrai qu'il me botte!... Il est pas veule ni empoté, au moins, celui-là!... 11 vient de refuser d'être ministre des Affaires étran-
gères, et je parierais, qu'au fond, son succès empêche monsieur de Chateaubriand de dormir?. . . M. de Lamartine entrait, alors elle conclut :
— Et, ce qui ne gâte rien, il est très distingué et très beau!... Il fait bien dans le paysage!...
M. de Lamartine qui n'avait pas encore quarante ans, était long, souple et flexible comme le roseau qu'il a chanté. Sans être précisément beau — comme l'affirfnait Napoléonette — il était tout à fait charmant et il avait, au suprême degré, cette distinction élégante, cette grâce harmonieuse que seule, a définies plus tard, l'expression : (( avoir de la branche » .
Il s'avançait dans le salon en causant avec le comte de Gossé-Brissac. Le prince de Rohan surprit un mot qui lui fit dire :
— Il parle de « Sophie »...
— Pour changer?... — acheva Napoléonette en riant.
— Alors, disait M. de Lamartine — nous allons avaler cinq actes de tragédie ?. . .
— Ah !... vous savez ce qu'on joue ?... — fit M. de Gossé — moi pas !... Habituellement, le pro-
gramme est joint à l'invitation... mais, cette fois, il paraît que c'est une surprise...
— On joue Zaïre /...
Le comte eut un sifflement d'admiration narquoise :
— Phuuu!... Rien que ça !... C'est madame de Feuchères qui va être Zaïre, naturellement!...
Et il ajouta, imitant l'accent de l'Anglaise :
— Ce sera quiourieux !..»
— Oh !... Monsieur de Cossé qui imite « Sophie » luiaussi!... — dit Napoléonette ravie — Ce qu'elle est populaire à rebrousse-poil, hein?...
— La façon dont j'ai connu le programme de la fête est drôle... — reprenait M. de Lamartine — Figurez-vous qu'il y a quatre ou cinq ans, étant chez des amis auprès de Senlis, j'ai été amené un soir chez le Duc de Bourbon... Et, très aimablement le Prince, pour m'accueillir, fît réciter des vers de moi par madame de Feuchères... laquelle me parut, je l'avoue, mieux faite pour l'amour que pour la poésie... Ces vers ânonnés avec cet incroyable accent m'avaient surpris un peu, mais j'espérais ne pas l'avoir trop laissé voir... Depuis
ce temps, je suis allé en Italie, adroite, à gauche, enfin je n'ai jamais pu me rendre aux invitations que le Duc de Bourbon a daigné m'envoyer... Et, ce soir je ne comptais pas non plus venir, quand j'ai reçu un petit billet drôle comme tout, sans signature, qui me disait de façon pittoresque de ne pas craindre d'assister à la fête de la Saint- Hubert, parce que, cette fois, ce ne serait pas moi mais Voltaire qu'on assassinerait dans la personne de Zaïre,.. Ça m'amuserait de savoir qui m'a écrit ça?... C'est une belle écriture, hardie, nullement déguisée, du papier chiffré...
— C'est sûrement la petite Chalindrey !... Jl n'y a qu'elle pour avoir une idée comme ça... pour la mettre à exécution, surtout !...
— Oh!... — murmura Napoléonette stupéfaite — j'aurais jamais cru que monsieur de Cossé me connaissait si bien que ça !...
— Vous dites Chalindrey... — continuait Lamartine— Non, ça ne doit pas être ça!... parce que le papier est timbré d'un N...
— Et d'une couronne de vicomte?... C'est bien ça, au contraire !.. . — madame de Chalindrey s'ap-
pelle Napoléonelte... C'est la filleule de TEmpereur...
— La petite qui était aux Tuileries il y a dix ans... et que monsieur de Chateaubriand détestait. . .
— Décidément!... — s'écria Napoléonette — ma gloire, c'est d'avoir été détestée par monsieur de Chateaubriand!...
Le comte de Cossé-Brissac avait entendu, il se tourna vers Lamartine et proposa en souriant :
— Si vous voulez, je vais vous présenter à « La petite qui était aux Tuileries... » et qui vous a charitablement prévenu que ce n'est pas vous qu'on s'apprête à écorcher ce soir...
M. de Lamartine, après avoir salué Napoléonette, courut àMadamedeSainte-Aulaire.
— Quel bonheur devons revoir!... — disait-il, sincère, tandis que la marquise répliquait :
— C'est un bonheur que vous auriez pu avoir plus tôt?... mais que vous n'auriez pas eu du tout, convenez-en, si ma petite amie n'avait pas fait cette espièglerie de vous écrire...
— J'ai entendu parler souvent de vous, jadis.
Madame — commença Lamartine qui regardait l'amusante frimousse de Napoléonette — par monsieur, ou, plus exactement, par madame de Chateaubriand que l'agacement de son mari amusait fort, et qui...
Le comte de Gossé-Brissac coupa la phrase en disant :
— C'est vous, mon cher Monsieur de Lamartine, qui allez agacer madame de Ghalindrey... Oui, je ne me suis aperçu qu'elle était là tout à l'heure, que parce qu'elle a protesté... Oh! protesté gaiement et gentiment comme tout ce qu'elle fait... en constatant que sa gloire est, aux yeux des autres, d'avoir été détestée par monsieur de Chateaubriand, alors que, à ses yeux à elle, c'est d'avoir fait les campagnes de Prusse- et de Russie, d'être revenue de l'Ile d'Elbe avec Napoléon, et d'avoir été blessée à Waterloo... N'est-ce pas, madame de Chalindrey?...
— Oh!... — fit Napoléonette en riant — elle est si loin, ma gloire, qu'on ne l'aperçoit plus!...
Une cloche retentissait au dehors. Alors elle
proposa, en entraînant madame de Sainte- Aulaire :
— Allons vite applaudir « Sophie » !...
Le joli théâtre du château était, ce soir-là, merveilleusement fleuri. Le Duc de Bourbon adorait les fleurs et il cultivait dans les serres de Chantilly, et surtout de S^-Leu, des fleurs admirables. Ses fleurs, ses chasses, et les six mille francs que M. de Surval lui remettait en or le premier de chaque mois, pour les aumônes qu'il * distribuait lui-même dans la campagne au cours de ses promenades à cheval, étaient ses seules dépenses personnelles. Tout le reste de ses énormes revenus était absorbé par l'entretien de la Maison et des serviteurs, et les distributions dans les hôpitaux.
Le dernier Condé, que l'on s'est plu à considérer — d'après la direction donnée à l'histoire par le gouvernement de juillet — comme un égoïste et un inutile, fut, au contraire, le plus généreux des princes français. Jamais il n'autorisa ses intendants généraux, MM. de Gati-
gny et de Surval, à faire la moindre économie. On devait toujours dépenser la totalité du revenu. Le prince jugeait n'être que le dépositaire d'un argent qui devait contribuer au bien-être de ceux qui dépendaient de lui.
En entrant dans la salle de spectacle qu'il avait fait reconstruire et aménager avec infiniment de luxe et de goût, le visage morose du vieux Prince s'éclaira. Et ce fut en souriant qu'il s'assit et regarda ses invités, qui se plaçaient dans un tumulte joyeux.
Mais, quand il eut jeté les yeux sur le programme imprimé en lettres d'or sur un ruban de soie, posé sur chaque fauteuil, sa physionomie se rembrunit. Il se tourna versM. de La Villegonthier :
— Zaïre y tragédie en cinq actes î... Ça va être plus long que les représentations ordinaires!...
Et il ajouta une de ces « La Paliçades » dont il était coutumier et qui confirmaient cette idée — fausse d'ailleurs — qu'il était très bête :
— Et moins varié aussi...
>— Sûr!.,. — approuva en riant le prince Louis de Rohan.
Le rideau se levait dans un silence profond.
En scène était madame de Feuchères, en costume oriental écrasant de lourdeur et constellé de pierreries. Sa culotte de soie rouge était serrée au bas des jambes par des bracelets d'or incrustés de grosses pierres brillantes, qui attiraient l'œil sur des chevilles plates et des pieds très longs, chaussés de babouches qui brillaient aussi comme des soleils. Un caftan doublé de zibeline et ruisselant de broderies d'or,- s'ouvrait sur la culotte que l'on voyait seulement par devant. Sur la tête, qu'elle avait déjà trop grosse, l'Anglaise portait un haut bonnet de velours orange à côtes de melon, qui sortait d'un turban et que surmontait un énorme oiseau de paradis. Certes, la Baronne n'était jamais mince, mais, cette fois, son aspect vraiment monumental étonna désagréablement.
Raidie dans une pose assez gauche, elle écoutait parler sa confidente Fatimey une petite femme plutôt laide, mais fine, qui disait juste et que personne ne connaissait. Fatime portait avec aisance un costume analogue à celui de madame de Feuchères, mais d'une relative simplicité.
Lorsque la contidente eut fini de dire les quelques vers du début, l'Anglaise avança de deux pas, de telle sorte qu'elle fut bien en face de la loge du souffleur, et commença d'ànonner sur une haute et unique note, et en fixant de ses yeux angoissés le trou béant. Toutefois, lorsqu'elle en vint à dire :
Au Sérail des Sioudans dès l'enfance enfermée, Chaique djiour ma raison s'y vôal acquioutiumée. Le reste de la terre, anéanti piour môa, M'abandonne au Sioudan qui me tient sious sa lôa; Je ne connais que loui^ sa glôare^ sa, pouissance ; Vivre sious Monseigneur est ma seule espérance. Les reste est un vain isonge...
Elle enveloppa le Duc de Bourbon d'un regard si intensif que tous les spectateurs en furent I frappés.
I Le prince de Rohan, debout dans la loge de son oncle, riait de tous ses yeux et faisait des signes à Napoléonette qui, penchée vers madame de Sainte-Aulaire et Agay, expliquait tout bas :
— Mais si, je vous assure!... Elle change les vers pour les adapter plus complètement à sa
situation à elle... Elle vient de dire : — « Vivre! sous Monseigneur » alors qu'il y a dans le vrai texte : « Vivre sous Orosmane... » Je connais très bien Zaïre,,,
— Je crois que madame de Ghalindrey a raison... — dit la marquise, tandis qu'Agay protestait, incrédule — moi aussi je connais Zaïre.,.
— Regardez! — mais regardez donc!... Vous perdez le plus beau!... — fit Napoléonette qui s'amusait follement.
Du même ton de plus en plus monotone et nasillard, la Baronne déclamait en jetant, cette fois, un regard de hautain mépris sur la salle où il n'y avait, en plus des femmes d'officiers, que quelques rares Anglaises, fagotées et mûres pour la plupart :
— son siouperbe couraige
A mes faibles appas présente un piour hommaige : Pairmi lions ces objets à loui plaire empressés, J'ai fixé ses regairds à môa seule adressés
A ces mots : « Mes faibles appas », le prince Louis avait posé son front dans sa main qui cachait ainsi une partie de sa figure.
— Il s'installe pour dormir!... — dit madame de Belzunce en le montrant à sa mère et à madame de Chalindrey.
— Pas du tout!... — affirma Napoléonette — il pouffe!...
— C'est vrai... — fît Bernard d'Agay qui regardait le prince de Rohan — il pouffe... je vois remuer ses épaules!...
— Et moi!... — dit le chevalier Bonnie — je vois que Monseigneur n'est pas content!... Quand sa figure se marbre comme ça, c'est qu'il est en colère... Le voilà qui s'agite...
Et baissant la voix, il ajouta :
— Je crois que, depuis toutes ces histoires, madame de Feuchères a perdu une bonne partie de son influence sur Monseigneur... Je crois aussi que, si vaniteuse qu'elle soit et si sûre de son pouvoir qu'elle ait été, elle commence à se douter qu'elle est en baisse... Elle aura choisi Zaïre afin de témoigner publiquement qu'elle appartient toujours au Duc de Bourbon, et qu'elle l'adore... elle veut le compromettre une fois de plus, et se
l'attacher davantage encore... Mais elle a compté
sans son hôte... Monseigneur n'aime pas la carte forcée, et, tel que je le connais, il serait très capable de faire un éclat qui romprait tout...
— Que le bon Dieu vous entende!... — dit madame de Sainte-Aulaire avec conviction.
— Oh!... — supplia Fabbé Pélier de la Croix — ne mêlons pas le bon Dieu à ces histoires- ^ là!...
Madame de Feuchères s'était enfin décidée à faire un mouvement. Et ce mouvement — qui la présentait aux trois quarts de dos — avait fait courir dans le public le frémissement précurseur du rire. En effet, le caftan trop étroit et rendu rigide par la fourrure qui le doublait, s'était tendu de plaisante façon sur l'énorme croupe de « Sophie », dessinant avec une désolante sincérité son relief excessif.
— Mâtin!... — murmura Bernard étonné — je ne soupçonnais pas ces magnificences !...
Et, regardant le Duc de Bourbon qui, lui aussi, semblait surpris et surtout prodigieusement ennuyé, il acheva :
— Et le Prince qui n'ignorait rien doit avoir
oublié... car il paraît avoir fait une désagréable découverte...
— Je crois que c'est parce qu'on a souri qu'il est mécontent!... — dit Napoléonette — mais il l'est, ça ne fait pas question... Ah!... voici votre voleur, Bernard !...
Orosmane faisait son entrée. C'était un homme assez grand, bien proportionné et qui donnait surtout une extraordinaire impression de force, bien qu'il commençât visiblement à s'alourdir. Sa voix était belle et il savait dire les vers et marcher en scène. Enfm, il avait tout ce qui manquait à Zmre, et le contraste rendait l'Anglaise plus ridicule encore.
Elle demeurait plantée comme un piquet en face du beau Turc chamarré d'or qui lui faisait « l'aveu de sa flamme », mais elle ne paraissait pas l'écouter. Elle glissait vers la salle des yeux furtifs et vaguement inquiets.
Lorsqu'elle dut enfin répondre au long discours du Sultan, elle hésita de telle sorte qu'on entendit d'abord le souffleur. A la fin, elle répliqua avec une étonnante niaiserie, d'une voix qui montait
dans la tête, vibrant aigrement sur une seule note. Elle s'efforçait seulement d'entendre les vers qu'elle répétait, tant bien que mal, quand le souffleur les lui envoyait et sans se soucier aucunement du sens ni de la mesure.
Pourtant, vers la fin de sa réplique, elle se tourna vers le Duc de Bourbon et récita, en dardant sur lui des regards embrasés, mais qui par instant s'évadaient quand même désespérés vers le trou du souffleur :
et j'ai, par dessious vious
Ce plaisir si flatteur à ma tendresse extrême, De tenir tiout, Seigneur, du bienfaiteur que j'aime ; De vôar que ses bontés font tseules mes destins; D'être Vouvraige heureux de ses augioustes mains ; De révérer, d'aimer un héros que yaidmire. Oui, si pairmî les cœurs tsonmis à votre empire, Vos yeux ont discerné les tsfiommaiges du mien. Si votre auguiouste chôax
Comprenant l'intention évidente de madame de Feuchères d'adapter sa situation à celle de Zaïre, tous les spectateurs se tournèrent vers le Duc de Bourbon. Mais le Prince, qui venait de se lever, sortait furtivement de sa loge. Et comme l'acteur
qui jouait le rôle de Corasmin et devait répliquer restait muet, décontenancé par ce départ imprévu, le prince de Rohan annonça :
— Monseigneur qui est souffrant, se trouve extrêmement fatigué... Il désire que l'on ne s'inquiète pas du tout de son absence et que la fête continue et se prolonge comme s'il était là!... »
— Patatras!... — fit Napoléonette enchantée — voilà un effet sur lequel « Sophie » ne comptait certainement pas !...
Et la marquise de Sainte- Aulaire conclut :
— Le Prince vient de s'apercevoir qu'on le rendait ridicule... Peut-être finira-t-il par découvrir aussi qu'on l'a dupé?...
Quelques jours après la fête manquée, madame de Feuchères décida le Duc de Bourbon à s'installer à S^-Leu beaucoup plus tôt que les années précédentes. Et au printemps, au lieu d'aller comme de coutume à Chantilly, ce fut à S^-Leu que l'on revint.
Avant de quitter Chantilly, l'Anglaise avait fait emballer tous les bibelots et objets personnels qui ornaient le très bel appartement qu'elle occupait au château, et les avait fait expédier au Palais- Bourbon. Bien qu'elle eût choisi pour faire cette expédition une heure extrêmement matinale, de même qu'elle n'avait fait procéder à l'emballage
que par ses domestiques à elle — le ménage Dupré et la femme de chambre Lachassine — le petit monde de Chantilly avait eu connaissance de ce quasi-déménagement.
— Figurez-vous, ma petite amie — dit madame de Sainte-Aulaire àNapoléonette — que « Sophie » a fait envoyer à Paris tous les jolis bibelots qui étaient dans son appartement de Chantilly... Est-ce que vous le saviez?... Ça n'a pas l'air de vous étonner?...
— Je savais que des voitures de déménagement avaient apporté des choses dans son pavillon du Paftis-Bourbon, parce que j'étais allé chercher des livres restés à Paris et dont les enfants avaient besoin, et que j'étais précisément dans la cour quand les voitures y sont entrées à grand fracas... J'avais supposé, dans ce temps-là, que le Prince lui renouvelait son mobilier ou une partie de son mobilier du Palais...
— Eh! bien, pas du tout!... elle déménageait tout bonnement Chantilly... Qu'est-ce que vous en pensez, vous. Madame de Chalindrey, de ce
4t04 LA DAME DE S*-LEU
déménagement?... — demanda M. Ferdinand de La Villegonthier.
Il déjeunait ce jour-là à l'Ermitage ainsi que presque toute la Maison du Duc de Bourbon.
Madame de Feuchères avait forcé le vieux Prince à s'en aller rendre à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, une visite qu'il était venu lui faire à S*-Leu la semaine précédente. Cette fois, comme tant d'autres, Sophie Dawes espérait vaincre les résistances de ses compatriotes « de marque », et attirer le monde diplomatique aux fêtes dont elle faisait officiellement les honneurs.
Et le Duc de Bourbon, ayant commandé depuis deux jours le comte de La Villegonthier et le comte de Choulot pour l'accompagner à Paris, et annoncé qu'il déjeunerait à neuf heures et partirait ensuite, madame de Sainte-Aulaire avait écrit à Napoléonette pour la prévenir que « tous profiteraient de ce jour de liberté pour déjeuner chez elle ».
S*-Leu était beaucoup plus loin de l'Ermitage que Chantilly. Napoléonette y venait rare-
ment et elle manquait à la Maison du vieux Prince, dont elle était la plus grande distraction. Le prince Louis de Rohan était presque aussi gai qu'elle, mais vivant continuellement dans la société de son oncle, la tristesse ambiante l'envahissait parfois à tel point qu'il ne pouvait pas réagir.
— Ce que j'en pense?... — fit Napoléonette interrogativement.
— Oui... Ma mère, qui est très pessimiste, prétend que c'est tout bonnement que madame de Feuchères, qui a pris Chantilly en grippe, a imposé sa volonté de n'y pas revenir à Monseigneur qui ne l'habitera plus... tandis que le prince de Rohan, et mon père, et aussi quelques-unes de ces dames, plutôt optimistes, espèrent que Monseigneur a fait entrevoir à « Sophie » une prochaine séparation...
— Permettez, moucher Ferdinand... — observa le prince de Rohan — je n'ai pas, du départ de madame de Feuchères, un espoir aussi net que vous semblez l'indiquer... Mais il me semble apercevoir à des signes certains pour qui, comme
moi, connaît bien mon oncle, qu'il en a plus qu'assez de son Anglaise, qu'il en est excédé... je dirais presque qu'il en a peur...
— Manoury le dit tout à fait!... — murmura Chalindrey désolé — Oui... il m'a dit, il y a quelques jours encore... et je sais qu'il l'a dit également à Ghoulot... que madame de Feuchères maltraite parfois le Prince... Lui-même, d'ailleurs, s'en est déjà aperçu...
Du regard, il interrogeait madame de Ghoulot. La jeune femme affirma :
— C'est vrai!... mon mari l'a remarqué plusieurs fois depuis un soir où Monseigneur... à propos d'une souscription révolutionnaire à laquelle le Duc d'Orléans avait envoyé dix mille francs... a exprimé le regret d'avoir testé en faveur de « ces gens-là... » Vous souvenez- vous?...
— Parfaitement ! . . . — dit Bernard d'Agay — j'y étais!... C'était à table, un soir où le Prince m'avait fait l'honneur de me garder à dîner... Je me souviens même de l'épouvantable regard que lui a lancé « Sophie »... Brrr!... J'ai senti un petit serpent froid me descendre dans le dos...
Madame de Choulot expliqua :
— Justement!... mon mari qui a vu ça aussi en a été très fâcheusement impressionné... et il m'a dit : « Que Monseigneur change son testament, s'il en a l'idée... Il eût été plus simple de ne pas le faire du tout, mais, tout de même, ça sera une vraie bénédiction!... Seulement, pour Dieu! qu'il n'en parle pas... Ces sales gens seraient très capables de le supprimer pour l'en empêcher... »
— Oh!... — murmura madame de Sainte- Aulaire terrifiée — il ne faut pas dire ça, même en l'air!...
— Mais mon mari ne le disait pas du tout en l'air... Il était au contraire tout à fait effaré... D'autant plus que, à Saint-Leu, il n'est pas gouverneur comme à Chantilly... Alors la police intérieure du château ne dépend pas de lui... Il paraît que l'abbé Briant y passe très souvent la nuit, ce que mon mari avait formellement interdit à Chantilly...
— Il est vraiment cauchemardant, cet abbé 1... — déclara Napoléonette — il a une façon de filer contre les murailles en vous regardant de côté...
— Et toujours il cherche à espionner, à se renseigner, à savoir les choses, même les plus insignifiantes — expliqua madame de Ghoulot — Quand il rencontre dans le parc mon petit garçon, il affecte toujours de jouer avec lui, de l'amuser... mais ce n'est, en réalité, que pour faire parler la nourrice, ou le petit qui l'appelle « l'Homme noir... » et qui en a peur!...
— Gomment?... — fit Napoléonette en riant — Paul a peur de quelque chose?... Je n'aurais jamais cru ça ?...
Madame de Ghoulot affirma :
— Moi non plus ! . . . pourtant c'est comme ça . . . Questionnez-le... vous verrez?...
Le petit Paul de Ghoulot jouait devant les fenêtres avec les Ganards et leur jeune abbé.
— Paul!... — appela le prince de Rohan — viens un peu ici, mon petit?...
Et comme le petit Ghoulot arrivait, rouge et ébouriffé, dans une tumultueuse bousculade avec les Ganards, le prince demanda :
— Tu n'es pas poltron, n'est-ce pas, Paul?...
— Non, bien sûr!... — fît l'enfant d'un air vexé.
— Tu n'as jamais peur de rien?... absolument de rien?...
— Jamais !...
Madame de Ghoulot intervint :
— Tues sûr, Paul?... — questionna-t-elle à son tour — cherche bien... et dis bien la vérité?...
— Ah !.. . Si !.. . — fit le petit tout rouge — de l'Homme noir que j'ai peur... mais seulement d'ça!...
Et il conclut, en levant ses beaux yeux sur le prince Louis :
— Faut pas Tdire à papa! ...
— Sois tranquille !... je ne le dirai pas... et je tâcherai de tout mon pouvoir de t'éviter cette peur-là!...
Déjà, plusieurs fois, le prince de Rohan avait eu la tentation de casser les reins de l'abbé à coups de botte, depuis surtout qu'il savait qu'il venait chez le Duc de Bourbon malgré lui. Il n'avait pas précisément peur de l'Homme noir, comme le petit Paul de Ghoulot, mais il ressentait à sa vue un très singulier malaise qu'il ne pouvait pas définir. Souvent il s'était raisonné, cherchant à se
démontrer à lui-même que cette sensation étrange et pénible était uniquement provoquée par l'aspect plutôt repoussant de l'individu. Et, toujours, il en arrivait à cette conclusion : « Je rencontre d'autres gens repoussants aussi et, quand ils sont passés, je ne continue pas à les voir... Je ne pense pas à eux sans cesse comme je fais quand il s'agit de cet abbé de malheur!... »
Le petit Paul et les Canards étaient toujours en demi-cercle, attendant qu'on les congédiât. Le prince de Rohan questionna encore, machinalement et sans y attacher d'importance :
— J'espère qu'il y a longtemps qu'il ne t'a pas fait peur, ce vilain Homme noir?...
Le petit Ghoulot regarda autour de lui, s'approcha tout près du prince Louis et répondit, de cet air mystérieux et profond des enfants qui « disent un secret » :
— Encore c'matin qu'y m'a fait peur!...
— Ce matin?... — interrogea impétueusement Chalindrey qui s'élança vers l'enfant — où ça?... — où as-tu vu cette vermine?...
— Voyons, Jean!... Vous lui faites peur, vous
aussi, en fonçant comme ça sui^ lui... — dit Napoléonette, ramenant le petit garçon qui s'était jeté en arrière.
— Oh! non!... — protesta fièrement le petit Paul — j'ai été saisi... mais j'ai pas eu peur... tandis que c'matin...
— Ce matin?... quoi?... Dis, mon bonhomme?... Dis, ne t'intimide pas?... — demanda doucement madame de Choulot — où tu l'as vu, dis?...
— J'ai vu qu'sa tête!... • — fit le petit Paul d'une voix assourdie — elle sortait par l'œil-debœuf...
— Quel œil-de-bœuf?... Voyons, ne fais pas la bête!..,
— L'œil-de-bœuf au-dessous d'Monseigneur!... Et comme sa mère ne paraissait pas comprendre,
il reprit, impatienté :
— L'œil qu'est sous la fenêtre d'Monseigneur... Y en a qu'un... alors, c'est clair !...
— C'est parfaitement clair, en effet!... — dit M. de La Villegonthier — Ça signifie que madame de Feuchères a logé l'Abbé à côté de ses «domestiques et de la femme de chambre de ma-
dame de Flassans, dans le petit entresol qui sépare son appartement à elle de celui de Monseigneur...
— Et ça, alors que mon oncle a défendu qu'il mette le pied au château !... C'est inouï!... — fit le prince de Rohan exaspéré — il n'est même plus le maître chez lui!...
Madame de Sainte-Aulaire observa avec douceur :
— Il y a douze ans que c'est comme ça!...
— Pas à ce point!... Et, le plus fort, c'est que, à l'instant où cette tyrannie augmente, la passion ridicule qui l'autorisait n'existe plus...
— Oh!... n'existe plus !... Est-ce qu'on sait?...
— Je suis convaincu... et Ghoulot est convaincu comme moi... — affirma le prince de Rohan — que Monseigneur est saturé de son Anglaise et qu'un incident quelconque qui l'en débarrasserait serait le bienvenu...
— On pourrait peut-être provoquer l'intervention du Roi?... — suggéra Napoléonette.
Le prince de Rohan répondit :
— J'y ai bien pensé... et j'y pense encore...
seulement, il a tellement d'autres chats à fouetter pour l'instant le Roi!...
— Possible!... mais il doit être d'une humeur charmante !... La prise d'Alger l'a ravi, paraît-il... d'autant plus qu'il s'y attendait moins...
— Pourquoi, « qu'il s'y attendait moins »?...
— Parce que cette combinaison Duperré-Bourmont, sortie du bizarre cerveau de Polignac, ne lui disait rien qui vaille... On pouvait redouter un conflit qui aurait tout perdu!... Mais, contre toutes prévisions, tout s'est passé à merveille... Duperré a oublié que Bourmont est un traître, Bourmont ne s'est pas souvenu que Duperré est un honnête homme... et ils ont uni leurs efforts avec un ensemble parfait!...
— Et l'amiral Duperré a eu d'autant plus de mérite — dit le prince de Rohan — qu'il n'ignorait pas qu'on se méfiait de lui... et que monsieur de Bourmont avait, dans sa poche, un ordre secret délibéré en conseil qui lui déférait, en cas de besoin, le commandement suprême des armées de
I terre et de mer, et lui permettait de mettre l'Amiral j dans cette même poche si tel était son bon plaisir. . .
— Enfin, ça y est !.. . Alger est prise ! . . . — dit Chalindrey — et tous les frais sont payés... Les armements avaient coûté une soixantaine de millions, dit-on?... et le Trésor des Deys a donné davantage...
— Le Te Deum de Notre-Dame a été un triomphe... — affirma Napoléonette — ma tante Sérignan y était, et j'ai reçu une lettre d'elle ce matin...
— Les journaux ne sont pas de son avis... du moins pas tous... — observa le prince Louis — Le Constitutionnel prétend que l'archevêque a proféré de dévotes et obscures exhortations au Roi... exhortations qui semblent des allusions à des mesures vexatoires dont il aurait reçu la confidence...
Boutard dit :
— D'autant plus qu'un journal... ce n'est pas Le Moniteur, mais c'est je ne sais plus quel journal ministériel... a publié une petite note pour annoncer que la loi qui a ramené les deux cent vingt et un serait changée avant trois mois, soit par une autre loi, soit au besoin par une ordon-
nance, car si la Chambre ne marchait pas, le Roi agirait...
— Il va y avoir da grabuge, je le parierais?...
— ditlejeune La Villegonthier — « Le Tampon » qui est au courant d'un tas de dessous que nous ignorons, nous autres, a l'air de marcher sur des œufs depuis quelques jours...
Et, se tournant vers Napoléonette, il acheva :
— Madame de Chalindrey me faisait remarquer l'autre soir la bizarrerie de son attitude... C'était le jour où monsieur de Vitrolles et monsieur de Sémonville ont dîné à Saint-Leu... Il écoutait, à droite, à gauche, avec des regards en coin...
— C'est vrai!... — dit Napoléonette en riant
— il avait l'air d'un blaireau qui va recevoir un coup de fusil...
— Qui donc?... — questionna madame de Belzunce — l'a placé auprès de Monseigneur, le baron Lambot?...
Le prince de Rohan affirma :
— Oh! quant à ça! personne!... C'est mon oncle tout seul qui l'a choisi, au moment où « Sophie » a tellement poussé Saint-Jacques à
bout, qu'il a voulu partir... Ça n'est d'ailleurs pas un méchant homme, je crois... mais c'est un homme qui aime la tranquillité, et que sa situation de « Tampon » affole...
— C'est surtout... — expliqua Napoléonette ~ un ami et serviteur de monsieur le Duc d'Orléans qui personnifie son idéal politique et moral...
— Oh!... — demanda le prince Louis inquiet
— vous croyez que « Le Tampon » ferait quelque chose contre mon oncle?...
— Oh! non!... — affirma vivement Napoléonette— pas contre...
Et après un instant elle conclut :
— Mais pas pour non plus !...
Le dimanche 23 juillet, il devait y avoir à dîner à S^-Leu l'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart; l'ambassadeur de Sardaigne; le ministre de Suède comte de Lœvenhelm, et beaucoup d'autres membres du corps diplomatique. Madame de Feuchères ayant introduit sur la liste
— que toujours on présentait une dernière fois au Duc de Bourbon avant de faire partir les invi-
talions — le nom du Duc d'Orléans, le vieux Prince le raya avec tant de violence qu'il fît un trou au papier. Et comme « Sophie » dans un ricanement s'étonnait de cette colère, il lui dit, devant le comte de Ghoulot et M. de Surval :
— Maintenant que l'on m'a forcé de donner mes biens à ces Egalité maudits, ils n'ont plus rien à tirer de moi et j'entends qu'ils me laissent tranquille!... Je ne veux plus qu'on me parle d'eux jamais !...
Madame de Feuchères allait répondre. Il crut qu'elle voulait insister. Alors, il coupa brusquement :
— Le moment est d'autant plus mal choisi pour inviter monsieur d'Orléans avec des personnages politiques et des diplomates étrangers, que les affaires de l'Etat semblent aller très mal, et que ce n'est pas à l'heure oh. la maison brûle qu'il y faut faire entrer l'ennemi...
— Monseigneur... — commença l'Anglaise — je ne sais comment vous dire... je...
— Eh bien, ne me dites pas, Madame I... — fît
le Duc de Bourbon d'un ton sec — et veuillez me laisser travailler...
La présence de M. de Ghoulot qu'elle exécrait et devant lequel elle était toujours mal à l'aise, empêcha madame de Feuchères d'insister et elle se retira comme elle en recevait l'ordre. Mais, un instant après, le général Lambot arriva. Le vieux Prince le vit entrer avec impatience et demanda, d'un air qui n'avait rien d'engageant :
— Qu'est-ce que vous voulez. Général?...
(( Le Tampon » semblait très embarrassé. Le Duc de Bourbon devina cet embarras et reprit presque désagréablement :
— Qu'est-ce qu'il y a, encore?...
— Il y a, Monseigneur, quelque chose de très ennuyeux... J'ose à peine le dire à Votre Altesse Royale... Madame la baronne de Feuchères vient à l'instant de m'avertir que Monseigneur a biffé de la liste d'invitations le nom de Monsieur le Duc d'Orléans qui figurait au dîner du vingtcinq...
— Oui... Après?...
— Monseigneur... comme jamais, habituelle-
ment, rien n'est changé aux listes et que la revision de Votre Altesse Royale n'a été jusqu'ici qu'une simple formalité... on n'attend pas toujours que cette revision soit faite pour... pour lancer les invitations...
— Dois-je comprendre que vous avez invité déjà le Duc d'Orléans?...
— Oui, Monseigneur!...
— J'aurais dû m'en douter ! . . .
— Monseigneur... — commença « Le Tampon » d'un air contrit — je suis très désolé de...
— C'est bien, Monsieur!... Vous pouvez vous retirer...
Dès que son aide de camp fut sorti, le Prince dit, préoccupé et chagrin :
— Il est certain que les affaires vont de mal en pis... Ce ministère Polignac est de plus en plus impopulaire... Le succès de nos troupes à Alger n'a rien modiiié...
— Monsieur de Sémonville disait hier que les journaux ont grossi beaucoup d'insignifiants incidents... — expliqua M. de Ghoulot, désireux de rassurer le vieillard — il disait aussi que...
i20 LA DAME DE S*-LEU
— Monsieur de Sémonville est un sot qui veut toujours paraître informé, alors qu'il ignore ce dont tout le monde parle... — déclara nettement le Duc de Bourbon — Oh!... Je sais qu'on le juge différemment dans le monde politique!... Mais on a tort!... Il est de l'école de monsieur de Talleyrand, donc il a cette sorte d'habileté qui consiste à faire répéter par les autres les éloges que l'on fait de soi-même... Mais c'est un pauvre sire et un maladroit... rien de plus!... Mangin, le préfet de police, est un imbécile aussi. Il croit tenir Paris, et il ne pourrait même pas assurer l'ordre sur un point déterminé de la ville si besoin en était... Or, les gens qui ont approché le Roi depuis quelques jours affirment qu'il s'apprête à faire fausse route... J'ai causé hier longuement avec monsieur de Gossé... Ce qu'il m'a rapporté n'est pas pour me donner confiance. . . D'autre part, monsieur de Vitrolles qui comprend la situation...
— Ah!... Vitrolles!... — interrompit malgré lui le comte de Ghoulot — en voilà un qui a fait du mal à ceux qu'il prétendait servir!...
Pendant les quelques jours qui précédèrent le dîner de S'-Leu, un bruit singulier se mit à courir avec persistance. Le Duc de Bourbon — disait-on — offrait un diner à son neveu d'Orléans.
Le vieux Prince, si ce bruit fût arrivé jusqu'à lui, n'eût certainement pas hésité à décommander le dîner sous quelque prétexte que ce fût. Mais il ne se douta de rien, et vit arriver la journée du 25 avec la seule inquiétude que lui causait la situation embarrassée du Roi.
Ce fut donc en toute liberté d'esprit qu'il accueillit ses hôtes. Faisant même contre fortune bon cœur, il reçut le Duc d'Orléans avec bienveillance.
La réunion était exceptionnellement brillante. Madame de Feuchères exultait. Nulle femme n'était venue, hors les habituelles ou accidentelles Anglaises. Mais sir Charles Stuart ambassadeur d'Angleterre était là, ainsi que l'ambassadeur de Sardaigne et le ministre de Suède.
Les invités se promenaient dans les merveilleux jardins de S*-Leu, lorsque le Duc d'Orléans
arriva, visiblement agité.
En sortant de Neuilly, il avait entendu dire — mais sans en avoir toutefois la nouvelle certaine^
— que le Conseil des ministres, qui avait eu lieu à Saint-Gloud le matin, venait seulement deprendre fin et avait été particulièrement orageux.
Bien vite il avait couru chez Vitrolles qu'il supposait renseigné, mais le Baron venait départir à l'instant pour S*-Leu.
Saluant rapidement le Duc de Bourbon, bousculant presque madame de Feuchères qui s'avançait la bouche en cœur à la rencontre de son protégé, il se précipita sur Vitrolles et, lui prenant le bras, l'entraîna dans une allée déserte :
— Vous étiez à Saint-Gloud?... — demanda-til angoissé — qu'est-ce que vous avez vu?... Qu'est-ce qu'on va faire?... Qu'est-ce que vous pensez de tout ça?...
— Je n'ai été admis à savoir rien de précis — répondit aigrement l'ancien ami du comte d'Artois
— depuis que Monsieur est devenu Roi, je suis systématiquement écarté du gouvernement...
— Mais enfin... Vous avez bien vu quelque chose?...
— Quand je suis arrivé ce matin à Saint-Gloud, il y avait deux cents personnes dans la galerie de la Chapelle où il y en a d'habitude à peine une cinquantaine... On parlait presque haut et on s'occupait de tout autre chose que de la messe qui finissait... J'ai rejoint Montbel qui sortait de la chapelle, et nous sommes allés ensemble jusqu'à la salle du Conseil... Le Roi était retardé par les gens qui l'attendaient pour le saluer au passage... J'ai voulu démontrer à Montbel que le pouvoir l'illusionnait ainsi que ses collègues... et que la situation n'était plus la même qu'il y a quelques mois...
— Qu'est-ce qu'il a dit?...
— Rien... des paroles vagues... C'était la chiffe que vous savez... En arrivant dans le grand cabinet, j'ai aperçu monsieur de Peyronnet... Je lui ai montré la table où les ministres allaient s'asseoir et je lui ai dit : « Vous allez décider là, tout à l'heure, du sort de la monarchie!... On m'a plusieurs fois appelé au Conseil privé du Roi, sans que je l'aie demandé... aujourd'hui je le demande?... » Alors il m'a répondu en haussant
les épaules : « Vous savez, mieux que personne, que les discussions du Conseil privé n'ont jamais servi à rien... » Je n'avais qu'à m'en aller... C'est ce que j'ai fait... Et j'ai rejoint Sémonville qui m'avait affirmé hier soir que les ministres ne violeraient pas la Charte et que les Chambres se réuniraient le trois août... Je lui ai dit qu'il se trompait... Naturellement, il a protesté... Il m'a affirmé que le Conseil n'allait s'occuper que du discours de la Couronne... et nous en sommes restés là...
— Pourtant... — hasarda le Duc d'Orléans — le Grand Référendaire est sagace et se trompe rarement...
Le Baron de Vitrolles répondit paisiblement :
— Il ne s'est peut-être pas trompé... Je ne sais... non plus que personne, d'ailleurs... ce qui s'est passé au Conseil... Sauf les ministres, nul ne sait quoi que ce soit...
Le Duc d'Orléans était très agité. Est-ce que la révolution nouvelle, qu'il fomentait depuis si longtemps avec tant de prudence et de mesure, n'allait pas enfin s'accomplir? Est-ce que le vieux
Roi n'était pas, cette fois, « hors des gonds » comme il l'avait fermement espéré depuis quelques jours. Si non, la situation allait devenir très difficile à soutenir dans cet état de tension. Le rôle équivoque qu'il jouait, entre l'opposition qu'il flattait de toutes ces forces, et le vieux Charles X pour lequel il affectait un respect enthousiaste et obséquieux, était impossible à tenir indéfiniment.
De nouveau, il en revint à son idée fixe, et questionna l'ancien chef des Verdets avec âpreté :
— Mais enfin... qu'est-ce qu'ils veulent faire?... Que peuvent-ils sans la Chambre?...
— Rien à coup sûr, s'ils respectent la Charte?...
— répondit Vitrolles, bien décidé à mettre dans sa dépendance cet « Egalité » qu'il méprisait, mais dont il sentait l'arrivée prochaine au pouvoir.
Après le dîner on joua La Chatte métamorphosée en femme, un gai vaudeville de Scribe et Melesville. La chatte Minette — qui avait été au Gymnase la souple et délicieuse Jenny Vertpré
— fut à S*-Leu madame de Feuchères. L'Alle-
i2Q LA PAME DE S^-LEU
mand rêveur qui aiaie sa chatte, était le comte de Lœnwenhelm qui s'amusait follement de voir la grosse (( Sophie » hondir, manger de la crème, miauler et s'arrondir en houle parmi les coussins. Madame de Feuchères était franchement grotesque et les invités riaient de toutes leurs forces. Le Duc de Bourbon aperçut très bien l'effet produit, et ne parut point s'en inquiéter.
— Décidément!... — dit Napoléonette, à qui le prince de Rohan faisait remarquer l'attitude désinvolte et desintéressée de son oncle — « Sophie » est à présent très loin du cœur de Monseigneur !...
Entre les deux pièces, le Duc d'Orléans s'en vint relancer encore Vitrolles.
— Vous n'avez pas de nouvelles?...
— Mais non. Monseigneur !...
— Qu'est-ce qu'ils peuvent vouloir?... Que prélendent-ils faire?... Qu'est-ce que l'avenir nous réserve?...
— Monseigneur!... Vous le savez sûrement mieux que moi!...
— Gomment?... — fit le Duc d'Orléans vague-
ment inquiet de l'ambiguïté de la réponse — que voulez-vous dire?...
L'ancien chef des Verdets prit l'air le plus bête qu'il put, pour afiirmer :
— Mais rien, Monseigneur!... Qu'est-ce que je pourrais vouloir dire, sinon que je suis moins à même encore que vous de savoir à quoi m'en tenir!...
— Je ne sais pas ce qu'il y a, mais il y a sûrement quelque chose!... — disait Napoléonette à M. de Choulot — Le Duc d'Orléans ne tient pas en place.... il a l'air préoccupé et plus faux encore qu'à l'ordinaire!... Regardez-moi cette tête, avec ses favoris roulés et ses pochons sous les yeux?... Il ressemble à un gros domestique qui est chez mon oncle Sérignan... seulement, l'autre a une meilleure figure!...
Vers minuit, tandis que finissait le spectacle, un laquais s'approcha et parla au Duc d'Orléans qui sortit aussitôt avec lui. Napoléonette se tourna vers le prince de Rohan :
— Où va-t-il?... Si nous allions voir où il va?... — proposa-t-elle en riant.
El comme le prince hésitait, elle l'entraîna brusquement vers la porte par laquelle Egalité II venait de sortir.
Arrêté à deux pas de l'entrée encore éclairée par la lumière qui venait des salons, la lourde silhouette de Philippe d'Orléans se découpait dans la nuit. Il demanda à demi-voix :
— Où est monsieur de Broval?...
— Par ici, Monseigneur... — dit le laquais, qui fit quelques pas — il est resté auprès de la voiture qui l'a amené...
Ils tournèrent à droite, et le prince de Rohan s'apprêtait à les suivre, mais Napoléonette le retint :
— Coupons par la petite allée!... Nous arriverons derrière la voiture qui est sûrement au coin de l'avenue...
A l'instant oti ils s'engageaient dans l'allée, le laquais qui revenait seul les frôla sans les voir. Les lanternes d'une voiture brillaient sous les arbres.
— Vite!... Vite!... — dit Napoléonette, qui se mit à courir.
Presque tout de suite un murmure de voix l'arrêta.
— Halte !... — fît-elle, en riant — l'ennemi est par là!...
— Doucement, donc!... — murmura le prince de Rohanl... — Ce serait bien ennuyeux d'être pinces... Car c'est un drôle de métier que nous faisons là!...
— Pas du tout!... — répondit la jeune femme avec vivacité — s'il arrivait malheur à Monseigneur, vous regretteriez joliment de ne pas l'avoir fait, ce métier-là!... Et puis, taisons-nous, les v'ià!...
— Je répète à Votre Altesse Royale... — expliquait une voix assourdie — que je ne suis allé au Moniteur que parce que la princesse Adélaïde m'en a donné l'ordre formel...
— Il est regrettable... très regrettable!... — répétait le gros prince, un peu essoufflé parce qu'il était venu vite — que monsieur Sauvo vous ait vu...
— Monseigneur, il n'en pouvait pas être autrement, puisque c'est monsieur Sauvo que je suis allé demander d'abord...
— Alors?...
— Alors on m'a répondu que monsieur de Ghantelauze l'avait fait appeler et qu'il était au ministère de la Justice... J'ai attendu... j'ai attendu très longtemps!... Enfin, monsieur Sauvo a fini par revenir... Il paraissait bouleversé...
— Qu'est-ce que vous lui avez dit?...
— Exactement ce que m'avait prescrit de lui dire la Princesse... Que certains bruits inquiétants avaient circulé dans Neuilly après que les ministres avaient eu quitté Saint-Gloud... que Votre Altesse Royale dînait à Saint-Leu et que, en son absence, madame la Duchesse d'Orléans et la princesse Adélaïde un peu inquiètes, désiraient savoir si... si...
— Si quoi?...
— Si des troubles n'étaient pas à redouter?...
— C'est absurde!... absurde!... — grommela le Duc d'Orléans furieux — il ne fallait pas que mon nom pût être prononcé à propos des événements qui se préparent...
— Mais il ne l'a pas été. Monseigneur... Je n'ai parlé que...
— De ma sœur et de ma femme? c'est entendu... mais c'est exactement la même chose... Et puis?...
— Qu'est-ce que monsieur Sauvo vous a dit?.«.
— Rien, Monseigneur... absolument rien...
— Alors, c'est pour rien que je suis compromis?... Voilà ce qu'on peut appeler une démarche utile?... Il ne vous a même pas répondu?...
— Mais si, Monseigneur, il m'a répondu très poliment qu'il ne savait quoi que ce fût... mais qu'il ne voyait pas à quel propos des troubles seraient à prévoir...
— Il s'est moqué de vous!... C'est bien, ça!...
— Mais, Monseigneur...
— Et c'est... — continua le Duc d'Orléans d'une voix qui s'élevait malgré lui, tremblante de colère
— pour me dire que le rédacteur en chef du Moniteur s'est moqué de vous, que vous êtes venu me relancer ici et m'y compromettre aussi...
— Non!... — dit M. de Broval décontenancé
— non. Monseigneur!... Je suis venu, parce que en retournant au National, j'ai rencontré...
— Gomment, en retournant au National?.,, Vous y étiez donc allé déjà?...
— Oui, Monseigneur... J'avais voulu voir monsieur Thiers avant tout... selon l'ordre de la Princesse... pour lui demander conseil...
— Et monsieur Thiers vous avait conseillé cette énorme bêtise d'aller vous montrer dans les bureaux du Moniteur P. . .
— Non, Monseigneur... — balbutia le pauvre Broval absolument ahuri — monsieur Thiers n'était pas au journal lorsque je m'y suis présenté pour la première fois...
— Ah!... Cela m'étonnait aussi!... Mais vous disiez : « J'ai rencontré!... » Qui avez-vous rencontré?...
— Rencontré n'est peut-être pas le mot propre... croisé est plus exact...
Et, comme le Duc d'Orléans piétinait, prêt à s'emporter, le Secrétaire des Commandements bredouilla très vite, pressé d'en finir :
— J'ai croisé monsieur Alexandre de Laborde et monsieur Bertin de Vaux qui causaient avec animation... et monsieur de Laborde disait: « —
Des ordonnances n'abrogent pas les lois... Il faut aller consulter Dupin ce soir?... » Et monsieur Bertin de Vaux répondait : « — A cette heureci?... Il ne nous recevra pas... Et puis, il n'y a peut-être rien de vrai dans ces bruits... attendons toujours les journaux... » Alors Monseigneur, j'ai jugé que peut-être il était utile que Votre Altesse Royale fût renseignée...
— Renseignée sur quoi, Monsieur?... Voulezvous m'indiquer oii se trouve une parcelle de renseignement dans toutes ces pauvretés dont vous venez ici me rebattre les oreilles, au risque de me compromettre terriblement...
Pour la première fois, M. de Broval regimba :
— Monseigneur!... — dit-il nettement — pour faire un coup d'Etat... ou seulement pour profiter d'un coup d'Etat, il ne faut pas avoir une si grande peur de se compromettre... On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs...
— Vous pouvez retourner à Neuilly, Monsieur !... Vous direz que si je ne rentre pas cette nuit, c'est que j'aurai jugé préférable de de-
meurer au Palais-Royal... Mais je rentrerai probablement... C'est bien !... Allez !...
Le Duc d'Orléans pivota et s'éloigna hâtivement en roulant sur ses larges hanches.
— Quelle plaque, hein?... — fit Napoléonette, qui entendait ne parler que du physique du prince.
— Plaque ! . . . pas tant que ça !.. . — répondit le prince de Rohan qui parlait du moral seulement — C'est lui qui, pas à pas, embusqué, invisible, a su amener les choses au point voulu... car il n'y a plus à en douter, cette fois !,..
— De quoi n'y a-t-il plus à douter ?... — questionna Napoléonette — qu'est-ce que vous croyez qu'il va arriver?...
— Il va arriver qu'Egalité sera roi, parbleu!...
— Oh !... — fit-elle suffoquée... — Oh !... Vous croyez ça?...
— Je crois ça!... Il ne s'appellera peut-être pas le roi... du moins pour commencer... mais il sera roi tout de même !... — affirma le prince Louis convaincu — Et puis, courons !... Voilà les voitures qui commencent à rouler!... On part!...
Le Moniteur qui publiait les ordonnances parut plus tard que de coutume, et n'arriva à S^-Leu que lorsque le Duc de Bourbon était déjà sorti à cheval.
Mais, M. de La Villegonthier qui avait affaire à Senlis, revint effaré de ce qu'il y avait appris. Il se heurta en rentrant dans Napoléonette, qui avertie de bonne heure par Agay, arrivait de l'Ermitage pour voir Ghalindrey et lui apprendre la nouvelle s'il ne la connaissait pas encore.
C'était précisément Ghalindrey qui accompagnait Monseigneur dans sa promenade. Et la jeune
femme avait mis au courant M. de Ghoulot, et des ordonnances, et de ce qu'elle avait entendu la veille en suivant dans les bosquets le Duc d'Orléans.
— C'est donc pour ça... — disait le comte de Choulot — que le prince de Rohan a filé à Paris en sortant de table... Monseigneur, qui ne peut pas comprendre qu'on aille à Paris sans y être obligé, surtout lorsqu'il fait chaud, voulait absolument l'empêcher de partir...
— Ah! Mon Dieu!... Monseigneur!... — fit Napoléonette chagrine, en pensant à la désolation du vieux Prince — C'est vrai !... Il ne sait rien encore... Comment va-l-il prendre ça?...
— Tout porte à croire qu'il le prendra plutôt mal!... — dit madame de Sainte-Aulaire — il a déjà vu une révolution...
— Mais vous aussi. Madame... — dit Napoléonette — vous en avez déjà vu une... et ça n'a pas l'air de vous agiter beaucoup?...
— Moi, ma petite amie, je n'y suis pas personnellement mêlée, à la révolution... Si j'étais un prince du sang, je serais probablement moins
philosophe... D'ailleurs, il ne m'est pas encore démontré que ce soit la révolution... Le Roi a pu prendre des ordonnances nécessaires, sans que. . .
— Absolument nécessaires, étant donné la situation... — affirma nettement le comte de Ghoulot, qui n'était pas pour les demi-mesures.
— Possible!... — fit madame de Ghalindrey — qu'elles aient été nécessaires, et c'est pas moi qui vais blâmer le Roi d'avoir montré du caractère au moins une fois avant de mourir... mais Bernard d'Agay... quia beaucoup de nez et qui n'est pas un emballé, loin de là... dit qu'il est impossible, impossible absolument, que l'on ne se batte pas à Paris demain...
— C'est tout juste si on ne se battait pas tout à l'heure à Senlis... — dit M. de La Villegonthier — - Ces mesures provoquent une effervescence extraordinaire... et pourtant, il n'y a pas à Senlis de Presse locale... ou presque pas... Le retrait de sa liberté ne touche guère Le Petit Moniteur de roise qui est gouvernemental...
— V'ià, Monseigneur!... — annonça Napoléonette qui écoutait le pas des chevaux au loin sur
la route — Qu'est-ce qu'on fait?... Est-ce qu'on lui parle des ordonnances, ou pas?... Vaudrait peut-être mieux pas?... Jamais il ne regarde les journaux...
— Si... — dit M. de Ghoulot — il les regarde beaucoup plus souvent que vous ne le croyez... et s'il voit ça brusquement, ça va le bouleverser...
— On pourrait attendre le retour du prince de Rohan... — proposa la jeune femme — il aura vu l'état de Paris, il pourra dire si des troubles sont à craindre, car, au fond, nous ne savons rien de rien... C'est peut-être le calme plat?... Et puis, même si ce n'est pas le calme plat, qu'est-ce que ça fiche au Prince, après tout?...
— Comment... — fit M. de Choulot étonné — vous ne comprenez pas que la perspective de voir le Duc d'Orléans au pouvoir le...
— Mais, sapristi!... — s'écria Napoléonette agacée — pourquoi toujours parler du Duc d'Orléans?... Que les gens de Neuilly aient l'idée d'arriver au pouvoir, et soient même convaincus qu'ils y arriveront, ça se comprend de reste!... Mais nous autres, nous n'avons aucune raison
d'admettre ça!... Supposons qae l'on flanque le Roi à la porte...
— Oh!... — murmura madame de Sainte-Aulaire effarée — nous n'en sommes pas là!...
— Non, évidemment... pas encore... Mais Bernard affirme que les députés, la Presse, enfin tout ce qui est touché par les ordonnances, va résister comme un seul homme... Le Roi luttera ou cédera... S'il lutte, on se battra... s'il cède, il abdiquera, et on aura le Duc de Bordeaux avec la duchesse de Berry régente, probablement?...
Le Duc de Bourbon entrait suivi de Ghalindrey. Il vit tout de suiie la gène que causait sa présence. Alors il dit d'une voix sans timbre, qui se perdit dans la sonorité de la grande pièce :
— Je vois que vous savez ce qui se passe?...
Puis il s'assit lourdement et demanda Le Moniteur, que M. de Ghoulot courut chercher parmi les journaux qui étaient encore dans le vestibule. Comme il tardait à revenir, le Prince s'impatienta et Ghalindrey s'en fut au-devant de l'ofhcier. Mais, un instant plus tard, les deux hommes rentraient dans le salon les mains vides.
— Il paraît que madame de Feuchères a pris Le Moniteur... — annonça M. de Ghoulot — je viens de l'envoyer demander chez elle...
— Madame de Feuchères?... — répéta le Duc de Bourbon mécontent — mais jamais elle ne lit Le Moniteur /...
Et, après un instant, il murmura perplexe :
— Elle savait donc quelque chose?...
L'Anglaise entrait. Elle avait à la main le
journal déplié et s'excusait avec cette volubilité qui, chez elle, indiquait la gêne :
— Je vious demande pardon. Monseigneur, à'avoâr ouvert le djiournal avant Votre Altesse Roâyale... Je croâyais pouvoâr le remettre avant que...
Le vieux Prince l'arrêta du geste.
— 11 importe peu, Madame... — dit-il sèchement — que vous ayez ouvert ce journal avant moi... mais je suis vraiment curieux de savoir pourquoi vous l'avez ouvert?...
Le visage de la Baronne s'alluma, tandis qu'elle hésitait troublée, cherchant une réponse.
— Vous saviez donc... — demanda encore le
vieux Prince — qu'il contenait des choses... intéressantes?... Vous le saviez, alors que moi je l'ignorais... Puis-je vous demander par qui vous êtes si bien renseignée?...
— Monseigneur, je...
— Avant de vous laisser vous enferrer, je préfère vous avertir que je m'en doute...
— Aôhf... Monseigneur!... — balbutia « Sophie », qui indiqua d'un regard désespéré que les gens de la Maison du prince étaient là.
— Veuillez répondre. Madame, je vous prie?... — ordonna le Duc de Bourbon — l'instant est trop grave pour que les cachotteries soient de mise... C'est Monsieur d'Orléans qui vous a prévenue, n'est-ce pas?...
— Monseigneur... — avoua madame de Feuchères, qui jugea que mieux valait dire une partie de la vérité — hier soâr, Monseigneur le Diouc d'Orléans m'a dit, il est vrai, que...
— Non. . . pas hier soir ! ... Si monsieur d'Orléans
avait su quelque chose hier soir, il eût été à Paris
et non pas à Saint-Leu... C'est ce matin que vous
avez été avertie?...
— Je djioure à Monseigneur que...
— Ne jurez pas, Madame, les faux serments portent malheur... Comte de Choulot, veuillez aller vous-même chercher le portier et ramenezle-moi sans le quitter un instant, s'il vous plaît...
— Pouis-']Q me retirer, Monseigneur?... — demanda l'Anglaise, qui tremblait de colère.
Le Duc de Bourbon la toisa avec dédain et répondit :
— Faites ce que bon vous semblera...
Puis il se mit à lire avec attention Le Moniteur. Son visage exprimait le mécontentement et le chagrin. Quand il eut fini de lire, il replia méthodiquement et soigneusement le journal et dit, en le posant à côté de lui sur une table :
— Dieu protège le Roi !...
Les journées de juillet furent terribles pour le vieux Prince. Non seulement il aimait en Charles X le compagnon de sa jeunesse et il souffrait de le voir menacé, mais encore il ne se sentait pas en sécurité lui-même. Chaque jour il envoyait à Paris son neveu de Rohan, M. de
Ghoulot, OU Ghalindrey, et les nouvelles qu'ils rapportaient le désolaient et l'indignaient tour à tour.
^ Gomme l'avait dit un jour Napoléonette à Bernard d'Agay — le Duc de Bourbon était loin d'être un aigle. Mais comparativement à Charles X il était presque intelligent. Il avait — sauf en ce qui concernait sa vie galante en général et son aventure avec madame de Feuchères en particulier — beaucoup de délicatesse et de bon sens. L'idée que !e Roi s'en était allé chasser à Rambouillet le 26 juillet, à l'heure même où paraissaient les ordonnances, en oubliant de remettre au Duc de Raguse les lettres de service qui lui en confiaient l'exécution, le révoltait. Et il était stupéfait aussi de voir une telle mission donnée à l'homme dont le ressentiment populaire avait transformé le nom en injure. Pas plus à Raguse qu'à Bourmont, il ne savait gré d'avoir trahi l'Empereur au profit des Bourbons. C'étaient des traîtres et voilà tout, c'està-dire ce qu'il y avait à ses yeux de plus vil et de plus lâche au monde.
Il trouvait aussi que le Roi aurait dû laisser à Saint-Gloud le Duc de Bordeaux et Mademoiselle, et revenir, lui, aux Tuileries où était sa place en ces jours troublés.
Le 28 juillet, le prince de Rohan envoyé à Paris dès le matin ne rentra que pendant le dîner. Le Duc de Bourbon lui fit dire de venir se mettre à table sans s'habiller. Il lui tardait d'avoir des nouvelles.
Elles étaient très mauvaises. C'était le gâchis complet. Le Roi avait donné l'ordre formel de réprimer par les armes l'insurrection. M. de Polignac était allé à Saint-Gloud, lui faire signer l'ordre qui mettait Paris en état de siège et concentrait tous les pouvoirs entre les mains du Duc de Raguse. On se déchargeait, en somme, assez lâchement sur le Maréchal des responsabilités . La soumission des habitants et le rétablissement de la tranquillité devenant alors son seul devoir, il avait jugé qu'on ne pouvait, de toute évidence, obtenir ce résultat d'une attitude défensive. On venait dans un quartier de désarmer les sapeurspompiers et, dans d'autres, les fusiliers séden-
taires. L'imprimerie Royale était envahie par les insurgés. Partout il y avait des barricades. Une caserne était aux mains du peuple. Les poudrières et la manutention étaient formellement menacées. Attendre l'attaque semblait — avec raison — absurde au Maréchal.
Et il avait essayé d'arrêter l'insurrection en marchant d'abord contre elle. Quatre colonnes avaient parcouru la ville avec ordre d'enlever les barricades, de dissiper les rassemblements, d'employer la cavalerie d'abord et l'infanterie ensuite, et de ne tirer qu'après avoir reçu le feu des insurgés.
Les quatre colonnes s'étaient mises en marche à midi. On s'était battu sur différents points de Paris, entre autres à l'Hôtel de Ville, à la porte Saint-Denis et au marché des Innocents. Le général de Quinsonnas était blessé ; le colonel de Pleineselves avait été tué. Mortellement atteint, son cheval tué, il s'était fait mettre sur un brancard et avait continué à commander le feu.
Le général La Fayette et M. Laffitte arrivés à Paris dans la nuit, s'étaient rendus à une réu-
446 LA DAME DE s'^-LEU
nion composée d'une trentaine de députés chez M. Audry de Puyraveau.
Seuls, Casimir Périer et le général Sébastian!, s'étaient nettement prononcés contre le mouvement révolutionnaire. M. Guizot avait naturellement crié très haut et montré une ardeur extrême, mais si grandes étaient sa franchise et sa netteté, que Ton n'avait pas pu discerner vers lequel des deux pouvoirs il se tournait.
Enfin, un conseil de guerre avait siégé aux Tuileries pour statuer immédiatement sur le sort des insurgés pris les armes à la main, et pour décider l'arrestation des hommes politiques signalés comme chefs probables du mouvement.
— Eh! Allons donc!... — s'écria Napoléonette ravie — tandis que son mari la regardait pour tâcher de la faire taire.
— On avait désigné... — reprit le prince Louis, qui cherchait quelque chose dans sa poche — sept agitateurs dont voici les noms, que j'ai écrits sur. ma carte de peur de les oublier... Le général La Fayette, le général Gérard... Messieurs Laffitte,
Mauguin, Eusèbe de Salverte, Audry de Puyra- ^eau et Marchais...
— Ah! — Marchais!... — fit M. de Ghoulot — c'est le président occulte, soi-disant le secrétaire de la société Aide-toi, le Ciel f aidera... C'est une bonne capture!...
— Il y en a un d'oublié, d'agitateur!... — murmura Napoléonette.
— Qui donc?... — demanda l'abbé Pélier de la Croix.
— Le Duc d'Orléans!... — souffla tout bas la jeune femme — tandis que Ghalindrey tournait
8 encore vers elle des yeux suppliants.
— Vous avez bien raison, Madame... — dit le prince de Rohan — mais que l'on ait oublié ou pas le... enfin celui que vous dites... c'est sans intérêt, car on n'a arrêté personne!...
— Aôhl... tant mieux — nasilla Madame de Feuchères — je ne sais rien quant à moa qui me répiougne comme ces arrestatchionns. . . C'est abominaible ?>Q\oninôa ! . . .
— Et puis?... — interrogea le Duc de Bourbon anxieusement tourné vers son neveu — qu'est-il
arrivé encore, et pourquoi ces arrestations n'ontelles pas été faites?...
— Parce que, pendant que le colonel de Foucault était, en compagnie d'un adjudant-major et d'un trompette, dans les bureaux du ministère de la^Justice pour y faire expédier autant d'extraits qu'il avait de gens à arrêter, Laffitte, Mauguin et le général Gérard arrivaient bien gentiment aux Tuileries, et faisaient prier le Duc de Raguse de venir conférer avec eux...
— Eh! bien?...
— Eh ! bien, vous comprenez, ça l'a ému cet homme!... — expliqua le prince Louis narquois — ces pauv's gens qu'on cherchait peut-être chez eux à l'heure actuelle pour leur mettre la main au collet!... Il a commencé par les enfermer tous les trois dans son cabinet pour qu'on ne puisse pas les trouver... Et il courait affolé dans les Tuileries, en criant à son aide de camp : — « Que l'on retire au colonel de Foucault l'ordre que je viens de lui donner... Envoyez immédiatement à sa recherche, un, deux, dix officiers... Allez-y, vous-même, s'il le faut!... mais rapportez-moi
mon ordre ! . . . » Il était fou ! . . . Naturellement le colonel de Foucault n'a rien voulu remettre à l'aide de camp... Il est arrivé aux Tuileries avec son petit papier dans sa poche, disant qu'il ne le rendrait qu'au Maréchal... Alors le Duc de Raguse s'est jeté sur le papier et l'a déchiré !...
— Et de deux?... — compta Napoléonette, d'une voix claire.
— Pourquoi, deux?... Qu'est-ce qu'elle compte?... — demanda madame de Sainte-Aulaire qui ne comprenait pas.
— Les trahisons du Duc de Raguse!... — dit Napoléonette en riant — C'était fatal I... et si le Roi n'était pas dans la situation oii il est...
Elle s'arrêta un instant et acheva tout bas, pour ne pas manquer de respect au vieux Prince :
— Je dirais que c'est bien fait!...
— Et le Roi?... — questionna le Duc de Bourbon — sait-on quelque chose de lui?...
— Le Roi est à Saint-Gloud, où on l'entretient sdans cette idée que tout marche pour le mieux... ^que le mouvement insurrectionnel a avorté et [que dans deux jours tout sera fmi... Et en ça,
d'ailleurs, on ne le trompe pas... — conclut le prince Louis — Dans deux jours, et même avants casera fini, en effet... Tout dépend de ce qu'on entend par « fini... »
— Gomment... — demanda le Duc de Bourbon désolé — les choses en sont là?...
— Absolument... Un médecin, le docteur Thibault, je crois, ami du général Gérard, avait chargé hier Vitrolles de faire auprès du Roi une démarche de conciliation... Le Général faisait dire au Roi par ce Thibault qu'il ne prendrait aucune part à une insurrection populaire...
— Ah! Bah!... — murmura Napoléonette narquoise.
— Mais qu'il n'hésiterait pas, dans un intérêt d'ordre public, à accepter le commandement des troupes qui refuseraient de soutenir les ordon-, nances...
— Encore un compère des Egalité, celui-là!..» — dit Napoléonette à son voisin le chevalier Bonnie.
Madame de Feuchères se tourna vers elle etj demanda, très rouge et l'air furibond :
— Aoh!.,. Avez-vious des renseignements personnels qui vious autorisent à avancer une telle tchose?...
— Personnels?... aucun... — répondit la jeune femme avec brusquerie — Je ne sais que ce que
, nous savons tous. . . J'entends, nous les Français ! . . . I C'est que monsieur Gérard a épousé mademoiselle de Valence, la petite-tille de la si respectable imadame de Genlis... et que sa bonne grand mère est toujours là!...
I — A cette proposition d'arrêter tout conflit sanglant... — continua le prince de Rohan — le Roi jî répondu à Vitrolles qu'il était dans son droit... ■^ueles ordonnances pouvaient ne pas être légales, nais que l'article quatorze les rendait constitusiionnelles, et qu'il avait, dans ses armes, la même -iionfiance que dans son droit... Il a appris, à /^itrolles l'arrestation des « Sept » qu'il croyait aite, et que Vitrolles ignorait, et il l'a congelé assez désagréablement en lui disant : « Je n'ai ucun conseil à recevoir... Je vous demande 3ulement un avis ; Croyez-vous qu'il convient lieux que je rentre dans Paris et que j'y reste?...
J'y suis tout disposé?... » VitroUes a répondu qu'il aurait dit oui avant de connaître l'existence du conseil de guerre qui siège aux Tuileries et l'arrestation des « Sept », dont Gérard, au nom duquel il était précisément venu parler au Roi!... Quand Vitrolles est rentré dans Paris, il n'a pas regretté d'avoir empêché le Roi d'y revenir... G( soir l'aspect de la ville est effroyable!... Une seule, des colonnes sorties à midi des Tuileries se maintenait encore sur la position assignée pai Marmont quand je suis parti, il y a deux heurei et demie à peu près...
— Et le Roi?... Que va-t-il faire, le Roi?... demanda le Duc de Bourbon — le sait-on?...
— Le bruit court qu'il abdiquera demain ains que le Dauphin en faveur du Duc de Bordeaux, € qu'ils partiront ensuite pour l'Angleterre...
— L'Angleterre, encore !... — murmura 1 vieux Prince désolé.
— L'Angleterre tioujiours!,.. — répéta madam de Feuchères d'un air triomphant.
— Demain... — commanda le Duc de Bourbo qui se leva brusquement de table — on ira ■*
Paris de grand matin... Vous, Ghoalot... ou vous encore, Louis... ou Ghalindrey... enfin quelqu'un...
Et comme le général Lambot s'avançait semblant s'offrir, le Prince lui dit simplement :
— Non!... pas vous!...
Le 29 juillet, le Duc de Bourbon erra pendant toute la matinée dans le château et les jardins.
Comme il rencontrait le petit de Ghoulot, auquel jamais il n'avait paru prendre garde, il lui parla et l'embrassa affectueusement.
A l'instant où l'on se mettait à table, M. de Ghoulot rentra de Paris et annonça que le désordre y était complet.
M. de Sémonville, grand référendaire, et M. d'Argout, étaient allés aux Tuileries sommer, au nom de la Ghambre des Pairs, le duc de Ragusede faire arrêter les ministres. La pensée que le corps politique dont ils faisaient partie allait disparaître, les jetait dans un complet affolement. |Le Duc de Raguse n'avait arrêté personne. Il avait vainement essayé de faire imprimer une
proclamation invitant « les bons citoyens à rentrer dans l'ordre ». Des so as-officiers avaient copié, tant bien que mal, cette proclamation que l'on affichait partout. Et les ministres inquiets venaient de filer sur Saint-Gloud.
— J'ai eu beaucoup de peine à sortir de Paris...
— expliqua le Capitaine des Chasses — les barrières sont gardées et mon uniforme a été vu d'un mauvais œil... On m'a interrogé... J'ai dit. Monseigneur, que je vous appartenais et que je rentrais à Saint-Leu... Alors, tout de suite, on m'a laissé passer...
— Et le Roi?... — demanda le vieux Prince
— et ses pauvres petits enfants... et Madame?...
— Le Roi résiste toujours... — dit-on — Peutêtre lui cache-t-onla vérité?... Les ministres vont bien être obligés de la lui dire... Il paraît que monsieur Odilon Barrot se flatte de le faire partir « en lui faisant peur »...
— Je doute que ce moyen soit bon!... — fit le Duc de Bourbon avec dédain.
Puis, au bout d'un instant, il dit à M. de Ghoulot :