‹ La dame de St-LeuChapitre 6 sur 10 · LEU · texte numérisé non relu

LEU

— J'ai aperçu votre petit Paul, ce matin!... Il est vraiment bien gentil... Nous verrons ce que l'on en pourra faire un jour?...

Après le déjeuner il rappela le Capitaine des Chasses, que tous accablaient de questions sur ce qu'il venait de voir.

— Mon cher Comte, je vais vous demander un service «qui ne sera pas sans danger... Je veux espérer, quoi qu'on dise, que le Roi ne va pas céder ainsi... Vous allez partir pour Saint-Cloud et me mettre à ses ordres... Comme prince du sang, mon devoir est d'être à côté de lui dans les instants de péril... Vous direz à Sa Majesté que je ne serai pas pour Elle un embarras, puisque, il y a trois jours... vous le savez, car c'est vous qui m'avez accompagné... je suis encore resté, malgré mes soixante-quatorze ans, treize heures à cheval... Passez par Enghien, Gennevilliers et Suresnes, c'est par là que vous irez le plus vite, et peut-être aussi le plus sûrement... Vous ne m'en voulez pas. Madame de Choulot, d'exposer toujours votre mari?...

— Non, Monseigneur... — répondit la jeune

femme sincère — je vous remercie de la confiance que vous avez en lui...

Le vieux Prince suivit des yeux le capitaine de de ses chasses qui sortait du salon et dit, en regardant affectueusement madame de Ghoulot :

— C'est égal!... Nous serons tous les deux bien contents quand il sera revenu, n'est-ce pas?...

M. de Ghoulot ne rapporta pas les ordres de Charles X. Il était arrivé à Saint-Cloud au milieu de l'affolement général. On ne savait pas ce qu'on allait faire. Les bonnes volontés étaient sans emploi.

Le Comte traversa Paris au retour et vit le pillage des Tuileries. En rentrant le soir à S*-Leu, il rendit compte au Prince de sa mission. Le Duc de Bourbon fut très peiné et froissé de ne pas recevoir d'ordres du Roi.

Pendant que le vieux Prince déplorait l'inaction où on le laissait, le Duc d'Orléans se tenait caché à Neuilly, attendant l'issue de la conspiration prudente et lente qui durait depuis quinze ans.

Deux jours plus tard, des bandes venues de Rouen pour prendre part à l'insurrection, traver-

sèrent Chantilly et s'y arrêtèrent. M. de Ghoulot craignant quelques dégâts au château — dont il était gouverneur — y était arrivé le matin. Plusieurs habitants de la commune vinrent le trouver pour lui conseiller de hisser un drapeau tricolore au-dessus de la porte. Mais il refusa.

A son tour, le maire de Chantilly insista en personne et demanda que, à défaut du drapeau arboré, on recouvrit du moins les armes du Duc de Bourbon d'une étoffe tricolore. Le Gouverneur refusa formellement, disant toutefois qu'il allait faire demander au Prince de décider des mesures à prendre. Le Duc de Bourbon répondit par un ordre écrit :

(( Comte de Choulot, je vous connais, je puis )) donc compte!^ sur vous pour T exécution de mes )) ordres : laissez piller, incendier le château de )) Chantilly, mais je ne pennettrai jam^ais qii on )) souille mes armes en les cachant. »

Lorsque le soir M. de Choulot rentra à S*-Leu,

madame de Feuchères connut seulement la

décision du Prince. Elle la critiqua avec âpreté.

— Aôhl... Monseigneur!... — dit-elle, de cet air supérieur qu'elle prenait volontiers — vious avez grand tort de souivre ainsi votre premier miouvement... Il sevdiitbiauquioiip plions tsaige de demander avis à Monseigneur le Diouc d'Orléans, qui est, louij de bon conseil...

— Madame !... — commença le Duc de Bourbon, qui s'était brusquement redressé — je ne comprends pas que vous osiez me dire de telles choses... à moi qui...

Mais soudain il s'arrêta et, se levant, sortit du salon où il ne revint pas de la soirée.

Le 31 juillet, le prince de Rohan retourna à Paris. Il était plus à même que les officiers de voir des gens mêlés au mouvement ou, du moins, exactement renseignés.

Il rentra chagrin de la situation qui s'aggravait de minute en minute, mais égayé de ce fait que, disait-il, le Duc d'Orléans était perdu depuis deux jours!...

Gomme son oncle, qui n'était pas d'humeur à

plaisanter, le priait sèchement de s'expliquer, il précisa :

— Parfaitement!... On a nommé une commission de douze membres, chargée d'aller lui offrir la Lieutenance Générale du Royaume...

— La Lieutenance Générale?... à Egalité?... — murmura le vieillard abasourdi — Est-ce possible ? . . .

— C'est comme ça!... Ils se sont présentés au Palais-Royal, convaincus que leur homme était là qui les attendait... Mais au Palais-Royal ils ont trouvé visage de bois... Ils sont alors allés à

I Neuilly... Non plus personne!... Ce brave caponne au dernier moment... C'est Mademoiselle Egalité qui les a reçus... Elle ignore positivement

ù où est son frère chéri... Mais elle a eu laplomb

de leur dire qu'elle supposait qu'il était au Palais- Royal...

— Tout est fini!... — murmura le Duc de Bourbon — Quelle folie d'avoir entrepris une répression sans être sûr des troupes!... et sans

, même en avoir en quantité suffisante... Monsieur de Polignac est bien coupable!...

— A sa place, je me brûlerais la cervelle!... — observa avec sincérité le chevalier Bonnie.

— Monsieur Bonnie ! . . . — s'écria le vieux Prince qui se tourna courroucé vers son chirurgien — est-ce bien vous qui osez tenir un pareil langage ?. . . Un homme d'honneur ne se donne jamais la mort... C'est le fait d'un lâche!... Quel exemple!... Et je ne vous parle même pas en chrétien... L'abbé Pélier va vous dire que j'aurais pourtant dû commencer par là, car aux yeux de la religion, le plus énorme des crimes est le suicide... Et comment se présenter devant Dieu, quand on n'a pas eu le temps de se repentir!...

Le chevalier Bonnie allait répondre, mais il le coupa et, s'adressant à son neveu :

— Vous disiez, Louis, que Monsieur d'Orléans est perdu?...

— Pour l'instant, oui!... — répondit en riant le prince de Rohan — mais tout porte à croire qu'il se retrouvera...

Le Duc d'Orléans se retrouva, en effet, au Raincy où il était caché depuis trois jours!...

LA DAME DE s'^-LEU 461

Le prince de Rohan qui était retourné aux nouvelles le lendemain, rentra écœuré racontant que, s'étant décidé à sortir de sa cachette, Egalité était venu tenir au Duc de Mortemart représentant de Charles X, des propos mensongers et falots, dans lesquels il affirmait que : <( des bandes d'hommes armés étaient venues envahir Neuilly, et avaient déclaré à sa sœur et à sa femme qu'on allait les emmener prisonnières à Paris ainsi que les petits princes, et les garder comme otages jusqu'à ce qu'il eût reparu. Il n'était rentré à Neuilly que pour délivrer sa famille. C'est cette même « bande d'hommes armés » qui venait de l'amener « de force » à Paris. »

Croyant M. de Mortemart persuadé de la vérité des faits imaginaires qu'il venait de raconter, Egalité lui avait demandé, d'un air indifférent, si les pouvoirs qu'il tenait du Roi s'étendaient jusqu'à reconnaître le titre de Lieutenant général du Royaume que les députés venaient de lui déférer, uniquement, d'ailleurs, pour enlever à M. de La Fayette le moyen de proclamer la République

immédiatement.

Le Duc de Mortemart avait répondu qu'il ne disposait d'aucun pouvoir de ce genre et qu'il fallait s'adresser au Roi. Alors le Duc d'Orléans avait écrit à Charles X ce billet dont les copies couraient Paris, et que l'on commentait avec d'admiratifs regrets que « tant d'honnêteté » ralentît le dénouement de ces effarantes journées.

<( Monsieur de Mortemart dira à Votre Majesté comment Von rna amené ici par force ; f ignore jusqu'à quel point ces gens-là pourront user de violence à mon égard; mais si, dans cet affreux désordre, il arrivait qu on m'imposât un titre auquel je nai jamais aspiré, que Votre Majesté soit bien persuadée que je ne recevrai toute espèce de pouvoir que temporairement et dans \\ le seul intérêt de notre maison. J'en prends ici l'engagement formel envers Votre Majesté. » Ma famille partage mes sentiments à cet égard.

» Votre fidèle sujet,

» LOUIS-PHILIPPE d'oRLEANS.

» Palais-Royal, juillet, 1830. » '

— Quelle pitrerie!... — murmura le Duc de Bourbon, qui prit dédaigneusement du bout des doigts le petit papier sur lequel son neveu avait écrit au crayon les promesses du Duc d'Orléans — et quelle hypocrisie aussi!...

— Oui... — expliqua le prince Louis — car monsieur de Mortemart qui avait caché soigneusement le poulet dans les plis de sa cravate et était rentré au Luxembourg, d'où il s'apprêtait à partir pour Saint-Gloud afin de le porter au Roi, a vu arriver ventre à terre un envoyé d'Egalité qui venait lui demander de le rendre illico...

— Et après?... — questionna le vieux Prince écœuré.

— Tout ceci se passait ce matin!... Or, une heure environ avant mon départ de Paris, les

1 Egalité... je dis les Egalité, car les femmes en sont aussi, toute la famille met la main à la pâte... ont fait afficher ce placard que j'ai acheté à un colleur... Egalité s'y défend avec énergie d'être un Bourbon... Vous allez voir?...

Le prince de Rohan déplia une immense affiche et dit :

— Écoutez ça, Monseigneur?...

(( Citoyens!

» Louis-Philippe d Orléans , proclamé par la » Nation lieutenant général du royaume, nappar- )) tient pas, comme le Roi parjure, à la famille » des CAP ET S, mais bien à celle des VALOIS )) qui a régné longtemps sur la France. Il est » VALOIS.

)) Philippe d Orléans a combattu à Jemmapes, )) sous la bannière tricolore qu il s empresse dadop- )) ter aujourd'hui. Conpant en la dignité du » Peuple Français, il est resté dans son sein; son )) administration intérieure, son caractère et ses )) antécédents, T appellent à gouverner constitution- )) nellement notre belle patrie. Lui seul peut pré- )) venir la guerre civile ; lui seul donnera les garan- )) tics 7iécessaires au commerce et au monde entier.

Page 1