‹ La dame de St-LeuChapitre 7 sur 10 · PLUS DE CAPETS · texte numérisé non relu

PLUS DE CAPETS

» Vive LOUIS-PHILIPPE d'ORLÉANS! »

— C'est vraiment infâme!... Que va-t-il arriver, mon Dieul... Tout est à craindre avec ces

misérables!... — murmura le Duc de Bourbon désolé.

Et il sortit du salon, en disant .

— Je vous remercie, mon cher enfant... Je ne vous imposerai plus longtemps cette corvée de m'apporter des nouvelles, car nous touchons, si je ne me trompe, à une solution...

— Une corvée !... — s'écria le prince de Rohan dès que le vieux Prince fut parti — mais c'est mon seul bon moment!... Ce que j'aurais voulu pouvoir rester tout à l'heure à l'Hôtel de Ville!... On disait que les Égalité allaient y venir... Seulement j'avais promis de rentrer de bonne heure... et si je n'étais pas revenu, mon oncle aurait cru qu'on m'avait assassiné dans la rue... Mais nous allons avoir des nouvelles... J'ai rencontré madame de Ghalindrey qui flânait au milieu des bagarres... Elle est vraiment extraordinaire!... Tout l'amuse et elle n'a peur de rien !...

— Tout de même... — lit Ghalindrey ennuyé — je voudrais joliment qu'elle fût rentrée... il n'y a pas plus casse-cou qu'elle!... Elle a tellement insisté pour aller voir ce que sont devenus les

vieux Sérignan, que je ne pouvais pas m'opposer à son voyage... Et puis, au fond, je me dis toujours qu'elle en a vu bien d'autres... et qu'elle a traversé une mitraille plus redoutable que celle d'aujourd'hui...

— D'ailleurs, la voici!... — annonça le duc d'Agay qui entrait — c'est elle qui vient de m'amener... Elle est allée retirer elle-même à l'écurie une pierre du pied de sa petite jument... Elle ne m'a pas jugé capable de faire aussi bien qu'elle cette délicate opération... Ça ne m'a d'ailleurs pas surpris... Ses enfants et ses animaux, Napoléonette ne les confie à personne...

— Sauf à Boutard!... — dit Ghalindrey en riant.

— C'est vrai!... Elle a coutume de dire : « Boutard ou moi, c'est la même chose !... » ce qui provoque d'abord, quand on les regarde tous les deux, un peu d'étonnement...

Napoléonette arrivait, gaie comme une nichée de pinsons et s'efforçant vainement de prendre une figure de circonstance. *

Dès qu'elle eut constaté que le Prince n'était pas

dans le salon, elle s'écria, sans se soucier de la présence de madame de Feuchères, en s'adressant au prince de Rohan :

— Quel dommage que vous n'ayez pas pu rester!... Ce que vous vous seriez amusé!... Comme Egalité ne se décidait pas à venir, on a prétendu qu'il ne pouvait pas sortir du Palais-Royal. . . Alors j'y suis retournée, au Palais-Royal, et je suis arrivée juste au moment où il embrassait le

,, père Laffitte par la fenêtre...

Il — Gomment... par la fenêtre?... — demanda madame de Sainte-Aulaire, ahurie.

— Oui !... il l'avaiL traîné devant la fenêtre pour que la foule les vît de la cour... Elle hurlait, la foule : Vive le Duc d'Orléans/... Vive Laffitte/,.» Et ils étaient grotesques!... Mais ça n'était encore rien!... Quand ils sont descendus, on leur a crié : <( A r Hôtel de Ville/.., » Ils n'avaient, pas l'air très rassurés tous les deux... Le gros Egalité surtout regardait le peuple avec des yeux ronds... Ses paupières battaient... il avait l'air d'un hibou dans la lumière...

— Aôh/.., — commença « Sophie » cherchant

à arrêter le récit de madame de Chalindrey — Monseigneur le Diouc d'Orléans...

— Il s'éborgnait inutilement à chercher la troupe qui allait l'entourer et le protéger... — continua Napoléonette sans prendre garde à l'interruption de l'Anglaise — mais ni vu, ni connu ! . . . Les deux régiments qui avaient trahi la veille la Royauté étaient enfermés dans leurs casernes, afin qu'ils ne pussent pas trahir l'émeute à son tour... La seule compagnie de garde nationale rétablie n'était pas habillée... 11 ne restait, en fait de troupes, que les combattants de l'insurrection, mais ils étaient autour de monsieur de La Fayette à l'Hôtel de Ville... C'était cette insurrection armée qu'il fallait précisément aller reconnaître et | saluer... Et ils n'étaient pas à leur aise, allez, l'Égalité et le pèrcLaffitte !... Enfin, il a bien fallu] marcher... La foule les entourait... les poussait...! Alors, lui, il est monté à cheval, mais sans entrain...! En avant, il y avait un tambour qui ouvrait lal| marche. . . un seul tambour ! ... A côté d'Egalité, un ofiicier... un seul officier!... et quatre ou cinq gardes nationaux!... Et puis le père Laffitte en

chaise à porteurs, et, derrière la chaise à porteurs, quatre-vingts députés environ... C'était d'un miteux!... Ce brillant cortège était entouré d'une foule... si ça peut s'appeler une foule... qui criait : (( Vive la Charte/... » Dans ce semblant de foule, on racontait que le sympathique élu n'arriverait

1 pas vivant à l'Hôtel de Ville... Des exaltés embusqués, disait-on, au coin d'une des petites rues du quai de la Ferraille, devaient lui régler son

;, compte... Et vous pensez si j'attendais ça!...

1 — Aoh/.., — murmura madame de Feuchères effarée — Aoh/... quelle ahominaitchionn/...

— On a passé devant toutes les petites rues... Ah! ouiche!... pas plus d'exaltés que sur ma main!... On beuglait uniquement : « Vive la Chambre/.,. Vive la Liberté/... » Egalité continuait d'avancer... c'est-à-dire, c'était surtout son cheval qui suivait le tambour... Lui, il avait tout à fait cet air des enfants qui se font traîner, vous savez?... On sent que leur seule idée, c'est de

I s'asseoir par terre et de se mettre à pleurer...

II Ben, il était tout à fait comme ça... du moins, à

l'œil. . . Et la foule s'éclaircissait ! . . . Enfin, au milieu

des « Vive la Chambre!.., » on a distingué un malheureux : « Vive le Duc d Orléans!,.. » Alors Laffilte a sorti sa tête de la chaise à porteurs, et il a crié : « Ça ne va pas trop mal?... » (( — Mais oui... mais oui... » a dit Egalité... qui faisait des efforts pour se retourner sur ses gros ^ reins raides... Et il tâchait de sourire, mais le sourire c'est pas son affaire du tout!... Il sait pas sourire, mais il sait donner des poignées de main ! . . . Il en donnait à tous les émeutiers qu'il pouvait , toucher...

— Quel métier!... — murmura le prince de Rohan écœuré.

— Ça vous dégoûte, pas?... Les députés aussi, cales dégoûtait... Ce qu'ils avaient l'air vexés de voir ces caresses!... D'ailleurs, les caressés étaient plutôt ingrats, car la foule redevenait compacte, et hostile aussi... J'espérais qu'il n'arriverait pas jusqu'à l'Hôtel de Ville...

— Et il y est arrivé?... — demanda l'abbé Pélier de La Croix.

— Oui!... — fit Napoléonette avec regret — Et là il est descendu de cheval, pâle comme un

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pierrot... Ses favoris étaient défrisés par la chaleur, et les deux ravins qui relient son nez à son menton étaient encore plus creux... Oh! quanta ça, sans pafti pris, il était affreux!...

— Il Q^i piourtant un très bel homme !... — dit aigrement madame de Feuchères.

— Ben, c'était un affreux bel homme !... Enfin, bel homme ou pas, il est descendu, il s'est engouffré, poussé par la foule et sans pouvoir regarder en arrière, dans l'Hôtel de Ville... et j'ai eu le chagrin d'être séparée delui !... Non pas que je n'aurais pas pu entrer... on entrait làdedans comme au moulin... mais autant les bousculades et les bagarres en plein air, ça m'est égal, autant ça m'est horrible quand ça se passe entre des murs... Est-ce que Monseigneur sait déjà tout ça?...

— 11 ne sait que ce que je lui ai raconté... — dit le prince de Rohan — mais s'il ne vous questionne pas, ne lui dites rien... On s'aperçoit facilement que ces événements ne vous chagrinent pas outre mesure...

— Dame!...

— Oui!... oui!... Moi, je comprends très bien voire état d'esprit... mais cette façon de voir les choses choquerait Monseigneur, qui est un prince du sang et qui aime le Roi...

Le Duc de Bourbon ne reparut que pour se mettre à table. Il ne mangea presque pas et ne parla pas du tout. A la fin pourtant, il dit douloureusement :

— Et les pauvres petits enfants... qu'est-ce qu'ils vont devenir?...

— Le Roi va, naturellement, tenter de proclamer l'avènement du Duc de Bordeaux... — dit M. de Ghoulot — mais comme c'est le Duc d'Orléans qui serait appelé, par sa nomination de Lieutenant général du Royaume, à faire respecter les droits du nouveau roi, il est probable que...

— Ces pauvres petits !... — répéta pour la deuxième fois le Duc de Bourbon, désolé — ce sont eux qui m'intéressent!...

Madame de Feuchères enveloppa le vieux Prince d'un regard vraiment féroce, et répondit avec douceur :

— Aoh / Onil... Ces povres petits!... Ils sont tiout à fait intéressants !... tiout à fait !...

— Pour Dieu!... — souffla Napoléonette à Toreiile de l'abbé Pélier qui était son voisin de table — il faudrait empêcher qu'il ne répète ça tout le temps!... C'est très dangereux pour lui!...

— A qui le dites-vous!... — répondit l'Abbé.

Pendant deux jours le Duc de Bourbon n'envoya pas aux nouvelles et ne dit pas un seul mot des événements qui suivaient leur cours. Il paraissait les avoir oubliés. Il cherchait, d'ailleurs, à se distraire. Il avait demandé à Ghalindrey d'obtenir de Napoléonette qu'elle passât quelques jours à S^-Leu, et il avait prié lui-même le duc d'Agay d'y demeurer aussi. Visiblement il voulait, non seulement écarter les tristesses de la politique, mais s'isoler de madame de Feuchères surtout.

L'Anglaise commençait à ressentir quelque inquiétude. Il était impossible qu'elle n'aperçût pas le détachement absolu du vieux Prince, et le iBoin qu'il mettait à l'éviter. Elle se préoccupait aussi des sorties du Duc de Bourbon et de M. de

Choalot. Elle s'informait, questionnait les gens de la suite pour savoir ce qu'ils faisaient au cours de leurs longues promenades. Elle épiait Manoury, le valet de chambre du Prince, chaque fois qu'il sortait de chez son maître. Et Manoury s'apercevait qu'il était surveillé par la Baronne, et surtout par l'abbé Briant qui était presque toujours au château, mais se faisait tellement petit qu'on n'apercevait guère sa présence et que le vieux Prince ne la soupçonnait même pas.

Pendant le déjeuner du mardi> le Duc de Bourbon dit, tout à coup :

— On devrait avoir des nouvelles du Roi!... Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé malheur?... non plus qu'à ses petits-enfants!...

Et, après un silence, il ajouta encore :

— Pauvres petits!... Que Dieu les garde!... Où sont-ils, maintenant?...

C'était, depuis trois jours, la première allusion faite à la famille Royale. Personne ne parlait. Les officiers se demandaient s'ils devaient répondre à' cette vague question. Ils ne savaient rien, d'ailleurs, que par la rumeur publique, car le Duc de

Bourbon, depuis que les journaux reparaissaient normalement, les faisait mettre tous chez lui et ne les en laissait plus sortir.

Mais la marquise de Sainte-Àulaire qui, depuis cette même époque, dévorait tout ce qu'elle pouvait se procurer, et se faisait apporter de Paris par les messageries de véritables ballots de journaux, murmura timidement :

— Mais... il est à Rambouillet, le Roi !...

— Ah ! . . . — fit le vieux Prince — Est-ce sûr ?. . .

— Mais oui, Monseigneur... On annonçait même hier qu'il avait adressé aux Chambres son acte d'abdication... Il doit être dans les journaux d'aujourd'hui...

— J'ai hâte... — murmura le Duc de Bourbon d'un air infiniment las — que tout cela soit fini et que le Roi et ses petits-enfants soient n'importe où, mais en sûreté!...

— Aôhl... — fit aigrement madame de Feuchères — Votre Altesse Roâyale s'inquiète tioujiours des petits-enfants du Roâ et djaimais de ses enfants... il me semble piourtant que le Diouc et la Diouchesse d'Angoulême sont...

— Ils sont intéressants, certes... — répondit le vieux Prince — et je prends part à leur peine... mais ils ne sont pas menacés... ils ne gênent personne... tandis que le petit Duc de Bordeaux qui devient un obstacle, court des risques certainement... Et c'est lui qui m'intéresse surtout à présent...

Dès qu'il fut dans le salon, le Duc de Bourbon demanda les journaux. Et, au bout d'un instant il dit, un peu rassuré :

— Vous aviez raison, Madame de Sainte- Aulaire, voici l'acte d'abdication du Roi et du Dauphin... 11 est assez habile parce que, au lieu de s'adresser aux Chambres, il s'adresse à Monsieur d'Orléans et lui confie le soin de faire proclamer l'avènement de Henri cinq à la Couronne... Il lui remet la garde de son petit-fils et lui confère la régence... Il rend impossible toute tentative de...

Le Prince se tut et continua de parcourir des yeux l'acte d'abdication de Charles X et les commentaires dont l'accompagnaient les journaux.

Napoléonette, qui était allée chercher des fleurs dans le jardin avec madame de Belzunce, rentra.

Elle n'avait pas entendu la communication qui venait d'être faite. Elle aperçut seulement le Duc de Bourbon plongé dans sa lecture.

— Avez-vous remarqué... — demanda-t-elle tout bas à M. deChoulot — les yeux de « Sophie » pendant que Monseigneur parlait du petit Duc de Bordeaux?... Et puis... on dirait qu'elle a peur que cette préoccupation du Prince de savoir la famille Boyale en sûreté dans un endroit quelconque, ne cache une arrière-pensée de départ?...

Et comme M. de Ghoulot ne répondait pas, elle demanda encore :

— Est-ce que vous ne le croyez pas, vous, Monsieur de Ghoulot, que Monseigneur songe à plier bagage?... Il ne vous a rien dit?...

— A moi, non... rien de précis!... Mais il a parlé à Manoury dans le sens que vous dites... ou, du moins, il a fait des allusions indirectes à un voyage possible... Et vous avez parfaitement raison, madame de Feuchères est inquiète... Elle a ce que vous appelez : l'air d'un blaireau qui va

recevoir un coup de fusil... Et ça se comprend,

car elle sait que l'intention formelle de Monseigneur était de donner la fortune des Condé au Duc de Bordeaux... C'est le refus de la Duchesse de Berry, qui redoutait d'attirer sur son fils le couteau des Egalité, qui Ta seul empêché de mettre à exécution son projet... Mais le refus de la Princesse était motivé de ce fait que, devant être roi, le petit prince n'avait besoin de rien... Aujourd'hui, c'est lui qui aura besoin de tout, au contraire... car, naturellement, la combinaison va tombera l'eau...

— Quelle combinaison?...

A ce moment, le Duc de Beurbon dit, en repliant le journal qu'il venait d'achever de lire :

— Monsieur d'Orléans a les mains liées à cette heure!...

Napoléonette qui arrangeait un bouquet, leva le nez, et dit l'air heureux :

— Ah !... On lui a mis les menottes !... Qu'estce qu'il a encore fait?...

— Nap!... — murmura Ghalindrey effaré — ne plaisantez pas ainsi, je vous en prie?... Vous allez froisser Monseigneur!...

— Que non î . . . — fit la jeune femme en secouant la tête — il voudrait bien que ça soit vrai, allez, Monseigneur!...

Le Duc de Bourbon, qui semblait sorti complètement de la torpeur où il était depuis plusieurs jours, appelait au même instant le prince de Rohan.

— Louis!... Voulez-vous aller tout de suite à Paris, mon enfant?... C'est aujourd'hui l'ouverture de la session... je n'y avais pas pensé... Il importe de savoir comment les choses auront marché... Ce serait long d'attendre les journaux de demain... Tâchez de voir monsieur de Gossé, ou monsieur de Chateaubriand, ou le Duc de Mortemart s'il n'est pas avec le Roi... Vous les questionnerez de ma part, si on ne vous laisse pas entrer au Palais-Bourbon...

— Comment... — fit le prince abasourdi — on pourrait ne pas me laisser entrer?...

— C'est fort possible !...

— Mais, j'ai le droit de...

— Vous en avez le droit, ça ne fait pas question... mais cela ne veut pas dire que l'on vous

permettra d'exercer ce droit... Allez vite avec Les Demoiselles Roses... et revenez dès que vous le pourrez, n'est-ce pas?...

Il semblait tout ragaillardi. M. de La Villegonthier le regarda d'un air chagrin et, lui si réservé de coutume, ne put s'empêcher de dire à l'abbé Pélier de La Croix, qui regardait aussi avec tristesse le Duc de Bourbon :

— Est-il vraiment possible que Monseigneur s'illusionne à ce point?...

— Les natures droites comme la sienne ont peine à voir la trahison... même dans les endroits qu'elle habite... — répondit l'Aumônier.

L'espoir du vieux Prince devait peu durer. Son neveu lui rapporta les plus détestables nouvelles.

Le Duc d'Orléans faisait marcher sur Rambouillet six mille gardes nationaux, renforcés de dix mille émeutiers armés des fusils et des munitions enlevés à la troupe pendant les trois journées. Il fallait « faire peur » au Roi afin de le décider à partir. Tel était, du moins, le rôle de la

garde nationale, dont M. de La Fayette avait confié le commandement au général Pajol.

— Quant aux émeutiers... — expliqua le prince Louis — ils n'ont pas, dit-on, d'instructions régulières... mais c'est à les lancer qu'Egalité a mis tous ses soins, et c'est sur leur intervention qu'il compte le plus, paraît-il...

— Quelle infamie!... — murmura le Duc de Bourbon — s'attaquer lâchement à un vieillard et à des petits enfants!...

La pensée des enfants le ramenant à ce qui l'intéressait le plus, il questionna :

— Et l'ouverture de la session?... Sait-on quelque chose?...

— J'y étais!... Ce qui s'est passé est inouï!... Vous avez lu ce matin dans les journaux l'acte d'abdication du Roi?...

— Eh bien?...

— Eh bien, le Duc d'Orléans, dans son discours, a dit simplement en faisant allusion à cet acte : « Aussitôt que les Chambres seront assem- )) blées, je ferai porter à leur connaissance V ahdi- )) cation de Sa Majesté le roi Charles X,

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» Par ce même acte, Son Altesse Royale Louis- » Antoine de France, Dauphin, renonce également )) à ses droits.

)) Cet acte a été remis entre mes mains, hier^ )) deux août, à onze heures du soir. J'en ai ordonne )) le dépôt dans les archives de la Chambre des )) Pairs et je l'ai fait insérer dans la partie offi- )) cielle du Moniteur... »

— Oh!... — fit le Duc de Bourbon — Oh!... il a osé supprimer ce qui concerne Tavènement d'Henri cinq et sa régence à lui, et la proclamation, et...

— Et tout ce qui lui rendait plus difficile la confiscation de la couronne à son profit... Parfaitement!... On n'a le véritable texte de l'abdication du Roi, que parce qu'il a été communiqué directement aux journaux... Hier soir, quand le général de Foissac-Latour qui l'apportait au Duc d'Orléans s'est présenté au Palais-Royal, on a refusé de le recevoir... Il a eu beau crier qu'il ne devait laisser son message qu'entre les mains du Lieutenant général, monsieur de Mortemart se l'est fait remettre et l'a donné à Égalité... qui s'est

obstiné à refuser quand même l'audience que le général lui demandait de la part du Roi...

— Est-ce possible?... Mais c'est un vol!... un vol!...

Le vieux Prince avait les yeux brillants et sa voix tremblait de colère. Et comme Napoléonette venait de parler bas au duc d'Agay, il demanda d'un ton moins amical et plus impérieux que de coutume :

— Qu'est-ce que vous dites, Madame de Ghalindrey?... Quoi?... Qu'est-ce que vous ne comprenez pas?...

— Que l'on s'étonne que les Egalité, qui sont des assassins, soient aussi des escarpes!... Qui peut le plus peut le moins!... — répondit Napoléonette d'une voix claire.

Le prince de Rohan appuya :

— Vous avez bien raison de dire : « Les Egalité »... Le pluriel est plus que jamais de mise cette fois, car les deux femmes ont été antipathiques et militantes, paraît-il... Monsieur de Chateaubriand a vu la Duchesse d'Orléans hier soir, et il a été écœuré de sa fausseté papelarde

et de ses hypocrites attaques contre sa nièce la Duchesse de Berry... Et le petit Thiers, qui est allé vendredi dernier à Neuilly, pour tâcher de retrouver son protégé et lui faire accepter la couronne, a été reçu par le gendarme Adélaïde... laquelle s'est engagée pour son frère avec une outrecuidance qui lui a paru excessive...

— Une outrecuidance qui paraît excessive à monsieur Thiers doit être une terrible outrecuidance!... — dit doucement le baron de Surval.

— Thiers était tout de même enchanté, parce que sa démarche avait réussi bien plus sûrement avec la sœur qu'avec le frère qui n'aime pas les responsabilités...

— Dame!... il est d'une famille où on aime mieux faire tomber la tête du voisin que risquer la sienne !... — dit Napoléonette.

— Pourtant... — affirma le prince Louis — Mademoiselle Egalité n'est pas poltronne... Quand Thiers est arrivé, introduit par Ary Scheffer chez les Princesses, il a expliqué qu'on voulait un souverain neuf, moderne, mais qu'il fallait refuser ou accepter sans barguigner, parce

que il n'y avait pas de temps à perdre... Et la princesse Adélaïde lui a répondu : « Si vous croyez que l'adhésion de notre famille peut être utile à la Révolution, nous la donnons volontiers... J'exige seulement que monsieur Laffitte ou le général Sébastiani vienne me chercher... »

— « L'adhésion à la Révolution ! . . . Nous la donnons volontiers!... » — répéta le Duc de Bourbon consterné — Mais c'est épouvantable... épouvantable en vérité!...

— Le petit Thiers n'a pas trouvé ça épouvantable du tout, vous pensez?... Mais il a jugé que le chef putatif de la famille ne devait pas bosser gros en face de cette redoutable sœur... — dit en riant le prince de Rohan — et il a fait connaître avec franchise sa pensée à ce pauvre Ary Scheffer, qui adore les petits Egalité auxquels il donne des 1 eçons de dessin, qui trouve tout bien, tout parfait à Neuilly, et qui était désolé de l'impression un peu... comment dire?... un peu virago, produite par la bonne tante de ses élèves... Thiers l'avait d'ailleurs bombardée de louanges, lui affirmant qu'elle venaitde placer la couronne dans sa famille. . .

— Aôh!.,, — déclara madame de Feuchères — je le disais bien que mademôaselle d'Orléans était une personne sioupérieure L , . je l'avais bien viou au quiours de notre conversatchionn des Touileries..,

— Maintenant... — interrompit le Duc de Bourbon — la Révolution est un fait accompli, et...

— Et qui a bien tiourné heureusement!...

— Bien tourné?... — balbutia le vieillard stupéfait.

— Aoh!.,. Certes!... Vious auriez jo/ow avôar la Répioublique ! . . .

— Je l'aurais aimé cent fois mieux!... — déclara nettement le Duc de Bourbon — la seule chose inacceptable est celle qui est!... Et maintenant que ce soit fini... qu'on ne parle plus devant moi de ces choses!... Je n'ai plus rien à apprendre... sauf l'arrivée de la famille Royale dans quelque endroit où elle soit en sécurité... De cela, je veux être informé le plus tôt possible...

Madame de Feuchères ouvrait la bouche pour quelque réflexion que le vieux Prince appré-

henda sans la connaître, car il lui dit, avec une vivacité presque brutale :

— Assez, Madame ! . . . Je ne veux plus qu'on me parle de rien !...

Et il sortit.

Le lendemain, le Duc de Bourbon s'enferma chez lui et écrivit [quelques lettres, après avoir conféré longtemps avec son valet de chambre Manoury.

Cet entretien parut inquiéter vivement Madame de Feuchères, qui s'en vint à plusieurs reprises pour parler au Prince pendant qu'il était enfermé. Gomme elle montait par le petit escalier dérobé, qui communiquait directement avec son appartement à elle et que le Duc de Bourbon avait lui-même fait construire, il s'avisa qu'il serait plus tranquille dans le salon pour causer. Les instructions qu'il donnait à Manoury étaient secrètes, car il s'agissait de préparer son départ.

Dès l'instant où il avait connu l'avènement au trône de ceux qu'il continuait à appeler : « Les Egalité de Neuilly », il s'était décidé à partir...

Il voulait sans tarder refaire son testament en faveur du fils dépossédé du Duc de Berry, et il n'osait pas le refaire en France. Maintenant que la justice dépendait de son neveu d'Orléans, ses jours ne seraient plus en sûreté si l'on devinait qu'il voulait changer quelque chose à ses dispositions. Et au moment d'appeler maître Robin à S*-Leu, il avait jugé tout à coup que ce serait une réelle imprudence.

Il avait alors résolu de partir au plus tôt, accompagné seulement de son premier valet de chambre Manoury et du comte de Ghoulot. Et il donnait ce matin-là ses instructions à Manoury, qui devait s'occuper de lui procurer un passeport sous un nom supposé et une voiture de voyage. Mais le Duc de Bourbon ne songeait nullement — comme le croyait madame de Feuchères — à rejoindre en Angleterre la famille Royale. C'était en Italie qu'il devait aller. M. de Ghoulot avait reçu l'ordre de savoir si le Pape donnerait volontiers asile au Prince dans ses Etats, et l'on pressentait que la réponse du Cardinal chargé des Affaires étrangères serait favorable.

- — Venez au salon, Manoury!... — dit le Duc qui, loreille tendue vers la porte, n'était plus depuis un instant attentif à ce qu'il disait — là, du moins, nous causerons sans pouvoir être entendus... D'ailleurs, j'attends la visite de la Vicomtesse de Ghalindrey qui m'a demandé de la recevoir ce matin...

Et il conclut, visiblement préoccupé :

— Cette demande m'inquiète même un peu... Peut-être Madame de Ghalindrey qui m'est, je

crois, assez attachée, a-t-elle découvert quelque

chose dont elle veut m'avertir... quelque danger, quelque... Ah! mon pauvre Manoury, je ne

crois pourtant pas être poltron, mais j'ai hâte

d'être parti!...

L'arrivée de Napoléonette toute souriante et fraîche comme une fleur, rassura un peu le vieillard. Avec une pareille figure, elle ne venait certainement pas lui parler de sombres choses. Il demanda en la faisant asseoir :

— Qu'est-ce qui me procure le plaisir de vous voir dans mon vieux coin?... Rien de fâcheux, j'espère?...

— Non, Monseigneur, rien du tout... C'est Jean qui devait venir parler, à Votre Altesse Royale, et non pas moi... 11 y a plusieurs jours déjà qu'il aurait dû le faire, mais ça l'ennuie tellement qu'il ne peut pas se décider... et le temps presse...

— Qu'est-ce donc?... — demanda le Duc de Bourbon qui se sentait redevenir inquiet — qu'y a-t-il encore?...

— Oh! rien... moins que rien!... Votre Altesse Royale s'en doute peut-être, d'ailleurs?... C'est que Jean va démissionner...

— Ah!... — fit le Prince surpris — Ah!... tant pis!...

Cette nouvelle qui l'eût désolé s'il fût resté en France — parce que Chalindrey était après M. de Choulot l'officier de sa Maison qu'il préférait — le laissait à peu près froid maintenant qu'il devait partir.

— Jean n'a pas besoin de sa carrière pour vivre. . . — continua la jeune femme — et il lui serait horrible, Monseigneur le comprendra, de jurer fidélité au Duc d'Orléans et d'être appelé au besoin à protéger sa personne... Donc, il quitte

Farmée... mais il ne quitte pas Votre Altesse Royale, si toutefois elle daigne le conserver?...

Elle s'arrêta un instant, regardant le vieux Prince et acheva :

— Si même Monseigneur avait besoin... hors de France... de mon mari, il pourrait être à ses ordres s'il le fallait... Moi, naturellement, je ne peux pas bouger à cause des Canards, mais Jean...

— On vous a donc dit que je veux quitter la France?... — demanda le Duc de Bourbon.

— On ne nous Fa pas dit, à nous spécialement... mais c'est un bruit qui court...

— Qui court à Saint-Leu ou partout?...

— Un peu partout, je crois. Monseigneur!...

— Ah!... Je serais curieux de savoir ce que l'on dit à ce propos?...

Et, à moitié souriant, à moitié fâché, le Prince questionna :

— Où vais-je?...

— On ne le dit pas, Monseigneur !... — répondit Napoléonette en riant — on dit seulement, sans rien préciser, que Votre Altesse Royale va rejoindre le Roi et les princes en exil...

— Et savez-vous qui fait courir ce bruit?...

— Je ne le sais vraiment pas, Monseigneur... C'est peut-être tout bonnement parce que ce départ semble naturel et logique... et... et...

— Et prudent?... C'est bien là ce que vous alliez dire, n'est-ce pas?...

— Oui, Monseigneur!...

— Alors, l'avis général est que je ne suis pas

en sûreté dans les Etats de Monsieur d'Orléans... car ce sont bien ses Etats aujourd'hui, n'est-ce pas?... J'ai défendu qu'on me dise un seul mot des événements, alors je n'ai rien appris depuis l'autre jour... Mais tout est fini, je suppose?...

— Oui, Monseigneur!... Nous sommes gouvernés par Louis-Philippe premier... roi, non pas de France, mais des Français!...

— Canaille!... — murmura le prince entre ses dents — Et, ça s'est fait sans le moindre accroc, naturellement?... Aucune voix ne s'est élevée pour le Roi?...

— Mais si. Monseigneur!... Quand est venue la discussion sur la déclaration de la vacance du

Trône qui consacrait la déchéance du Roi et de sa race, plusieurs l'ont repoussée...

— Savez-vous lesquels ?. . .

— Lesquels?... Mais d'abord Berryer... et puis Messieurs Arthur de la Bourdonnais, Hyde de Neuville, de Beaulieu, de Lézardières et de Cony...

— C'est tout?...

— Je le crois, Monseigneur!...

— Ça fait six honnêtes gens!... C'est magnifique, en vérité!... — murmura le vieux Prince avec amertume — Et, contre l'appel de Monsieur d'Orléans au Trône?... pas un?...

— Si!... un seul a pris la parole!... — dit Napoléonette en riant — et c'est monsieur de Chateaubriand... Ilaété vraiment très éloquent, paraîtil, très, très!...

— Alors... vous reconnaissez que vous vous êtes trompée?...

— Monseigneur, je n'ai jamais chiné le talent de monsieur de Chateaubriand!... C'est notre

Iplus grand écrivain et, depuis le neuf août, c'est aussi, dit-on, notre plus grand orateur...

— Mais, si vous reconnaissiez déjà son talent ^ vous attaquiez très fort son caractère?...

— Je l'attaque toujours!...

— Il vient pourtant de démontrer qu'il est iidèle au gouvernement tombé?...

— Ou qu'il n'a pas confiance en l'avenir du gouvernement nouveau... ou encore que, même s'il dure, il ne lui plairait pas de le représenter... Je ne vois pas bien le vicomte de Chateaubriand, avec son grand air et sa belle allure... car j'ai beau ne pas l'aimer, je reconnais que c'est tout de même un « Monsieur »... Je ne le vois pas ambassadeur d'Egalité I^M... Même si ça ne le dégoûtait pas, ça le gênerait!... Il ne serait pas a son aise... Il sentirait que ça détonne...

Depuis un instant le Duc de Bourbon semblait préoccupé. Il s'était levé et allait et venait doucement dans le salon, en évitant de poser à terre sa canne. Voyant que la jeune femme apercevait son agitation, il dit en baissant la voix :

— C'est que... il m'a semblé que l'on avait frôlé le bouton de la porte?...

De la main, il indiquait la porte qui donnait

directement sur la grande galerie qui traversait tout le premier étage du château.

Le salon du Prince avait deux portes. L'une ouvrait sur cette galerie, l'autre sur l'antichambre qui séparait le salon de la chambre à coucher.

Napoléonette tournait le dos à la porte de la galerie. Elle se leva pour venir rejoindre le vieillard qui écoutait, appuyé contre cette porte. Mais il l'arrêta d'un geste et, revenant vers elle, il l'entraîna à l'extrémité du salon et demanda :

— N'avez-vous rencontré personne en venant?...

— Je n'ai rencontré que la Baronne de Feuchères, Monseigneur!...

— Ah !... — fit le Duc de Bourbon mécontent. Puis, il questionna après un instant :

— Elle ne vous a rien dit?...

— Non, Monseigneur, mais comme elle me voyait m'arrêter à la porte et que Manoury ouvrait justement pour me faire entrer, c'est moi qui ai dit à madame de Feuchères que j'avais demandé une audience pour dire à

Votre Altesse Royale que Jean démissionnait, 1 parce qu'il n'osait pas le lui dire lui-même... !

— Et qu'est-ce qu'elle a répondu?...

— Elle a répondu : « AohI... Je regrette biauquioup cette detchisionn.,. plions que je ne pouis le dire...

Napoléonette s'arrêta brusquement, toute rouge et décontenancée. Elle était si fort accoutumée à imiter l'Anglaise chaque fois qu'elle avait à répéter quelqu'une de ses paroles, qu'elle s'était laissé emporter par la force de l'habitude, oubliant tout à fait qu'elle parlait au Duc de Bourbon.

Mais bien vite elle se rassura, car le vieux Prince, qui entendait pour la première fois cette imitation vraiment surprenante de vérité, souriait très amusé. A la fin, il dit avec bonhomie :

— Tous mes compliments. Madame de Ghalindrey!... Vous avez un joli talent... très joli!...

— Ah!... — fit la jeune femme — moi, c'est rien. Monseigneur!... Madame de Sainte-Aulaire « tient » madame de Feuchères bien mieux que moi parce que , elle , elle a habité

TAngleterre, alors elle a le vrai accent...

— Madame de Sainle-Aulaire aussi!... Voyezvous ça?... — dit le Prince, égayé à l'idée de la vieille Marquise gaminant avec les jeunes femmes de sa Maison sur le dos de l'arrogante Baronne — Je me demandais toujours comment on pouvait se distraire à Saint-Leu... Je n'avais pas imaginé cette distraction...

(( Nom d'un petit bonhomme !... — pensait Napoléonette — faut-il que « Sophie » ait perdu du terrain I... Si, il y a seulement un an, il avait découvert une chose pareille, ça en aurait fait des arias ! . . . »

Le Duc de Bourbon était retourné vers la porte de la galerie. Il revint sur ses pas, expliquant :

— Depuis quelques jours, je n'ai jamais l'impression d'être absolument seul!... C'est curieux !... A chaque instant je crois entendre frôler les fleurs de lis des portes... Hier, je me suis réveillé au milieu de la nuit en sursaut, avec cette sensation que quelqu'un m'avait regardé dormir...

Le vieillard semblait vraiment inquiet. Napoléonette voulut le rassurer :

— Hier... Ce n'est pas étonnant!... — dit-elle gaiement.

. — Parce que?...

— Parce que Votre Altesse Royale avait man^é trop de lièvre...

— Vous avez peut-être raison... — dit le Duc de Bourbon heureux de se raccrocher à cet espoir d'une digestion mauvaise. Mais, tout à coup, il murmura :

— Seulement... pour l'instant, je n'ai pas mangé trop de lièvre, n'est-ce pas?... Eh bien, je suis sûr, mais sûr que quelqu'un nous épie... de ce côté-ci...

De nouveau, il s'était levé et allait vers la porte aussi vite que le lui permettait sa jambe malade.

— Tiens!... — fit Napoléonette intriguée — moi, je jurerais que c'est de ce côté-là...

Elle avait trotté — silencieuse comme une souris — vers la porte qui donnait sur l'antichambre. Elle l'ouvrit brusquement et se trouva nez à nez avec le valet de chambre Lecomte qui, d'abord décontenancé, reprit vite son aplomb et dit, surpris de ne pas apercevoir le Prince dans le fau-

LA DAME DE s'-LEU 499

teuiJ. où il s'asseyait habituellement lorsqu'il recevait :

— Je venais prévenir Son Altesse Royale que Monsieur le comte de Ghoulot est de retour et demande à être reçu...

— A d'autres!... — fit à demi- voix la jeune femme qui toisa dédaigneusement le valet — Quand monsieur de Ghoulot veut voir Monseigneur, il ne se fait pas annoncer, il vient luimême... C'est pas à moi qu'il faut raconter ça!... Je suis de la Maison aussi, mon garçon !...

Ce (( mon garçon » cingla comme un coup de fouet le coiffeur de confiance de madame de Feuchères, celui que les domestiques de S'^-Leu appelaient « Monsieur Lecomte » gros comme lobras. Il fit un pas pour entrer, cherchant à apercevoir l'intérieur de la pièce, curieux de savoir où était son maître, mais madame de Chalindrey lui referma brutalement la porte au nez.

Quand elle se retourna, elle vit le Duc de Bourbon debout dans l'encadrement de l'autre porte grande ouverte. La tête levée, les narines battantes, il semblait aspirer quelque chose dans

500 LA DAME DE s'-LEU

l'air. Et, comme Napoléonette venait à lui, il l'attira par la main au dehors et demanda :

— Sentez-vous quelque chose?...

— Oui, Monseigneur!,..

— Quoi?... Dites... dites sans ambages, je vous prie?... Qu'est-ce que vous sentez?...

— Le parfum de madame de Feuchères... — dit la jeune femme qui reconnaissait, à n'en pas douter, le mélange violent d'ambre et de peau d'Espagne qui annonçait toujours d'avance que « Sophie » allait entrer ou qu'elle venait de sortir, et qui, lorsqu'elle était là, devenait parfois insupportable.

— Vous voyez ce que je vous disais !... — fît le vieillard très ému — je ne suis plus indépendant... Si cela continuait, je ne serais même bientôt plus libre...

Des larmes roulaient dans ses pauvres yeux rougis. Napoléonette troublée n'osait rien dire. Après un silence, il demanda :

— J'avais cru vous entendre parler à l'instant?. . . C'est Manoury qui était là?...

Napoléonette hésita. Elle savait qu'elle allait

inquiéter le vieux Prince en lui disant la vérité, et elle jugeait qu'il fallait pourtant le renseigner. Alors elle répondit :

— Non, Monseigneur, c'était Lecomte!.., Toutefois... — ajouta-t-elle en apercevant le visage bouleversé du Duc de Bourbon — il ne faut pas que Monseigneur s'inquiète...

Le vieillard secoua la tête.

— Ma pauvre petite!... — fit-il douloureusement— ceci ne m'inquiète pas plus que cela!... Mais, d'un côté le valet, de l'autre sa maîtresse... Vous voyez où j'ensuis?...

— Pourquoi Votre Altesse Royale ne congédie-

t-elle pas Lecomte, si elle n'est pas sûre de lui?...

— Parce que je crains de donner l'éveil... Ma seule chance de sortir indemne d'ici, c'est de ne pas avoir l'air de me croire menacé...

Et sans laisser à madame de Ghalindrey le temps de répondre, il reprit :

— Ils ne savent pas, ceux qui parlent de mon départ, que je ne pourrais peut-être pas sortir de S*-Leusans être... arrêté en route...

— Arrêté... — questionna Napoléonette — arrêté par qui?... Gomment?...

— Par qui?... Je ne le sais pas précisément... Comment?... J'aime mieux ne pas y penser !...

— Mais Votre Altesse Royale va et vient comme elle veut, pourtant!... Soit avec Jean, soit avec monsieur de Choulot, elle pourrait facilement partir au cours d'une promenade... Et, puisque Monseigneur daigne me parler de ces choses...

Machinalement, elle baissa la voix en louchant furtivement sur les deux portes, et acheva :

— Je vais dire à Votre Altesse Royale ce que Jean devait lui dire si l'occasion s'en présentait... C'est que Bernard d'Agay Fa chargé... si vraiment Monseigneur avait l'intention de quitter la France et voulait... voulait... dépister les curiosités...

— Ou les assassins?... Allez, allez. Madame de Ghalindrey, ce mot-là ne me surprend pas!... Depuis le trente juillet, je vis en tête à tête avec lui... Continuez donc?... Qu'est-ce que le Duc d'Agay a chargé Ghalindrey de me dire?...

— Qu'il offre à Votre Altesse Royale de

LA DAME DE s'-LEU o03

s'arrêter à la Tour de Tamerlan au cours d'une chasse... et de partir avec lui dans une de ses voitures, pour tel port ou telle frontière qu'Elle aurait choisi... On est habitué à voir rouler tout le temps les voitures d'Agay, et il a des chevaux qui, sans valoir tout à fait peut-être Les Demoiselles Roses, ne sont pas à mépriser...

— - Vous remercierez pour moi le Duc d'Agay en attendant que je le remercie moi-même... Cette bonne pensée qu'il a eue m'indique clairement que mes amis me sentent sérieusement menacé... Je ne refuse pas ce qu'il m'offre... je i ne l'accepte pas non plus... Je suis si vieux!... Changer d'habitudes est si dur à mon âge !...Mais vivre comme je vis depuis quinze jours est insupportable aussi...

— Evidemment... — commença étourdiment Napoléonette — il serait beaucoup plus simple de...

Comme elle s'arrêtait, le Prince demanda :

— De quoi faire?...

— Je... J'allais dire que si... comme on le suppose, c'est à cause de... de son testament que

504 LA DAME DE s'-LEU

Votre Altesse Royale se sent menacée... le plus simple serait de le refaire tout de suite et d'annoncer bien haut qu'il est refait !...

— Oui... mais j'ai besoin, pour rédiger ce nouveau testament, de l'aide d'un homme de loi...

— Pourquoi ne pas copier tout bonnement le premier en changeant simplement le nom de l'héritier?... — insinua Napoléonette, tenace et pratique...

— Parce que. . . — répondit nettement le Duc de Bourbon — j'ai de grands changements à faire à mon premier testament... Mes idées se sont consi^ dérablement modifiées sur... sur certains points...

(( Sophie ))!... — pensa la jeune femme ravie — c'est le legs de « Sophie » qu'il veut raboter aussi, probablement!... »

— La première fois... — continua le Duc de Bourbon — cet odieux testament à cause duquel on a commencé d'empoisonner ma vie, avait été écrit par...

— Le Duc d'Orléans et monsieur Dupin... — fit la jeune femme qui avait été au courant des racontars.

LA DAME DE s'-LEU 505

— A moi, on m'a dit qu'il était combiné par le général Lambot de concert avec monsiem- de Broval...

A ce moment, la porte qui donnait sur l'antichambre s'ouvrit sans bruit, et le valet de chambre Lecomte annonça :

— C'est monsieur de Broval qui demande à être reçu par Son Altesse Royale...

— Tiens ! . . . — murmura Napoléonette — quand on parle du loup...

Tandis que le vieux Prince disait avec humeur...

— Que le général Lambot le reçoive!...

— C'est justement le Général, qui m'envoie dire à Monseigneur que c'est à Son Altesse Royale elle-même que monsieur de Broval a reçu l'ordre de parler...

— Ordre du Roi!... — murmura Napoléonette — si bas que le vieux Prince ne l'entendit même pas.

— Vous direz... — commença le Duc de Bourbon — que je me repose... que vous n'avez pas pu me voir et que...

— On frappe, Monseigneur!... — interrompit madame de Ghalindrey en indiquant la porte de la galerie... — on frappe ici...

— Gomment, on frappe?...

Le Duc de Bourbon, qui avait repris sa canne maintenant qu'il ne craignait plus d'être entendu, alla ouvrir avec cette vivacité et cette jeunesse d'allure, qui résultaient de sa sveltesse et de la souplesse due à l'habitude du cheval.

Madame de Feuchères entra en bombe.

— Monseigneur!... — cria-t-elle — il faut absiolioument recevoir monsieur de...

Mais le Prince coupa brusquement la phrase, pour demander d'un air qui n'était pas encourageant :

— Qu'est-ce que ces façons-là?... Depuis quand trappe-t-on à la porte d'un salon?... Il est inouï de manquer à ce point de savoirvivre I...

Rien n'était plus pénible à « Sophie » que la constatation des fautes d'éducation dont elle n'avait jamais pu se corriger. Son amour-propre en souffrait terriblement. Cette fois, elle s'arrêta

décontenancée et devint violette. Mais elle se ressaisit pour demander :

— Monseigneur vioiidra bien recevoar Monsieur deBroval?...

P^ Et comme le Prince esquissait un geste de refus, elle insista :

— Je sioupplie Monseigneur de ne pas refiouse)\.. Monsieur de Broval veut loui dire des tchoses de Xo^plious grande importance...

A l'autre porte, où Lecomte immobile attendait une réponse, « Le Tampon » apparaissait demandant, l'air agité :

— Monseigneur... monsieur de Broval a l'ordre i de ne pas quitter Saint-Leu, sans avoir reçu de I Votre Altesse Royale les instructions qu'il est

chargé de lui demander?...

Le vieux Prince était retourné à son fauteuil:

— C'est bon!... — fit-il excédé — qu'on me laisse... et qu'on le fasse entrer...

— Aôhl.,. — demanda madame de Feuchères lorsqu'elle se trouva dans la galerie avec Napoléonnette — cette démitchionn du vicomte de

Tchalindrey a biauquioup impressionné Monseigneur, je créas P,,.

— Oh!.., pas du tout!... — répondit la jeune femme avec désinvolture — il s'y attendait!... Monseigneur sait bien qu'on ne reste pas, sans y être forcé, dans la dépendance d'un individu comme Louis-Philippe... Le Roi est le chef direct de l'armée... Si on était à son service on ne pourrait pas dire ce qu'on pense de lui... alors on étoufferait!...

— Aoh/... — dit la Baronne d'un ton attristé

— Je souis très tchagrine, piour mapaîrtj que le vicomte de Tchalindrey ne sôat plions auprès de Monseigneur...

— Faut pas vous faire de chagrin, Madame !...

— dit Napoléonette qui prit un air doux et bêta — De ce que mon mari donne sa démission, il ne s'ensuit pas qu'il quitte le service de Monseigneur juste au moment où Monseigneur a besoin, plus que jamais, du dévouement de ses serviteurs... Jean est, au contraire, très décidé à rester auprès de lui... sinon comme officier, du moins comme défenseur...

— Aok/.., — nasilla « Sophie » dont le visage s'était rembruni — je souù tiout à fait heureuse de cette detchisionn,.. mais piourquoi Monseigneur a-t-il plions que djaimais besoin de ses serviteurs?... Que vioulez-vioiis dire'!...

— Ce que j'ai dit... — répondit sèchement madame de Chalindrey — Ah !... voilà ce bon monsieur de Broval !...

L'ancien Secrétaire des Commandements du Duc d'Orléans montait, précédé de Lecomte, le grand escalier que la Baronne et Napoléonette commençaient à descendre. Il parut désagréablement surpris en apercevant la jeune femme, salua, hésita à parler, et dit enfin :

— Que je vous remercie de votre bienveillante intervention. Madame la Baronne... Sans vous, Monseigneur le Duc de Bourbon ne m'aurait peut-être pas reçu... et le Boi tenait beaucoup à

i ce que je lui rapporte des nouvelles de visu... Comme « Sophie », embarrassée et gênée elle aussi, ne répondait pas tout de suite, Napoléonette demanda de son même air gentiment bêta :

— Ah!... Il va bien, le Boi?... Il est arrivé à

bon port en Angleterre?... Ça y est?... C'est Monseigneur qui va être content de savoir ça!...

— Mais... — balbutia M. de Broval décontenancé — je parle du Roi Louis-Philippe...

— Oh! pardon!... — bafouilla la jeune femme d'un air co-nfus — je vous demande pardon!... Mais, vous savez, quand on n'a pas l'habitude...

(( Ce qu'elle est agaçante, cette petite-là!... » — pensa M. de Broval qui se remit en marche, tandis que madame de Feuchères, avec un de ces grands gestes qu'elle affectionnait, lui criait, semblant le bénir :

— Bonne tchance /. . .

— Mon cher enfant — disait une heure plus tard le Duc de Bourbon à M. de Ghoulot qu'il avait envoyé chercher — il faut nous hâter... le temps presse... Monsieur de Broval sort d'ici...

— Je sais!... Le général Lambot vient de me dire que Votre Altesse Royale, après avoir d'abord refusé de le recevoir, y avait ensuite consenti sur les instances de madame de Feuchères...

— C'est inexact... Madame de Feuchères a insisté, il est vrai... Mais si j'ai reçu l'envoyé de Monsieur d'Orléans, c'est uniquement parce qu'il m'a fait dire qu'il avait l'ordre de ne pas s'en aller sans m'avoir vu... J'ai jugé qu'il valait mieux en finir et, de fait, il est préférable que je l'aie reçu... Il venait m'offrir de la part de son maître... et secrètement, bien entendu... un passeport pour rejoindre le Roi en Angleterre, si, comme on l'affirmait, j'avais l'intention de le suivre en exil...

— Ah !... — fit M. de Ghoulot inquiet — il sait que...

— Tout le monde sait, paraît-il!... — fit le vieillard découragé — Louis-Philippe, donc, me propose de me seconder de tout son pouvoir dans mon projet de fuite, un peu dangereux si, dit-il, je l'accomplissais sans aide, étant donné l'animosité que déchaîne pour l'instant le seul nom de Bourbon...

— Comment... il a osé faire dire une telle chose à Votre Altesse Royale?...

— Parfaitement!... Ce voleur de couronne

m'offre un faux passeport et met à ma disposition une voiture de voyage qui m'attendrait près de Montmorency, dans le bois de Moisselles, d'oil l'on me conduirait à un port...

— Monseigneur aurait dû accepter?... — fit le Capitaine des Chasses inquiet.

— C'est ce que j'ai fait, mon ami... d'autant plus que une ou deux maladresses de monsieur de Broval m'ont indiqué que madame de Feuchères est de complicité dans cette nouvelle intrigue... J'ai donc accepté et, tandis que l'on nous attendra à Moisselles comptant que j'irai m'y faire assassiner comme un niais, nous serons à La Tour de Tamerlan, où le Duc d'Agay s'offre à me donner asile... Oui... C'est la petite de Ghalindrey qui m'a proposé de sa part tout à l'heure de me cacher chez lui tandis que l'on me chercherait au loin... Il offre aussi de nous emmener dans l'une de ses voitures, que l'on est habitué à voir sans cesse circuler dans le pays et qui ne sera pas remarquée autant qu'une voiture étrangère... Ah! encore autre chose I... Je voudrais bien partir tout de suite pour Chan-

tilly... Ici, je me sens mal à mon aise... Je suis tellement isolé dans cet appartement...

— Monseigneur, Chantilly est rempli d'ouvriers... Hier encore, j'y suis allé... Les travaux ne seront pas terminés avant la fin du mois... Pendant les journées de la révolution, on a chômé naturellement !... Le travail n'a repris que depuis deux jours... et encore imparfaitement repris...

— Je suis contrarié... très contrarié de ne pouvoir pas m'en aller d'ici... Vous n'imaginez pas, mon pauvre enfant, à quel point je m'y sens seul... Je suis très loin de Manoury... Le valet de chambre de service est de l'autre côté de la galerie... et, d'ailleurs, quand c'est ce Leconite, je ne me crois pas en sûreté...

— Congédiez-le, Monseigneur?...

— Vous n'y songez pas!... Ce serait donner réveil... On verrait que je me méfie...

— Que Votre Altesse Royale fasse coucher Manoury dans son antichambre ou dans son cabinet de toilette...

— J'y avais songé... mais c'est impossible!...

514 LA DAME DE s'-LEU

Je ne veux pas laisser du vieux Condé ce souvenir honteux qu'il se faisait garder la nuit parce qu'il avait peur...

— Monseigneur, dites que Votre Altesse Royale est malade...

— Hé, malheureusement, je ne me suis jamais mieux porté, mon pauvre Ghoulot!... Sauf mes jambes, qui sont en mauvais état depuis de longues années, je n'ai pas, à soixante-quatorze ans, la moindre infirmité... Vous verrez que je vivrai jusqu'à cent ans si...

Il s'arrêta un instant, puis conclut avec un sourire désolé :

— Si l'on n'y met bon ordre !...

— Alors, Monseigneur, si nous partions tout de suite... demain?...

— Et le passeport d'Egalité que j'ai accepté!... et de l'argent?... Quand je serai parti, monsieur de Surval administrera, touchera, vendra, et m'enverra régulièrement des fonds... mais pour partir, il faut de l'argent... Je ne sais comment faire pour réaliser une grosse somme sans attirer l'attention...

— Si Votre Altesse Royale veut que je me charge de ça ?.,.

— Eh bien, j'accepte... Vous me rendrez un réel service... L'important est qu'on ne se doute de rien ici, n'est-ce pas?... Nous [choisirons pour partir un jour de chasse, et nous suivrons la chasse au début... Dites-moi, quand allez-vous vous occuper d'avoir cet argent?...

— Aujourd'hui même. Monseigneur, je vais aller à Paris et voir ce que je peux faire...

— Bien!... Dans ce cas, allez donc voir au Palais-Bourbon si les émeutiers n'ont pas dégradé le jardin ouïes bâtiments?,.. Depuis ces affreux jours, nous sommes sans nouvelles...

M. de Ghoulot ne revint de Paris qu'au moment du dîner. Quand il entra dans le salon, le Prince désireux de masquer le vrai but de son voyage, l'interpella tout de suite, lui demandant s'il n'avait constaté aucun dégât au Palais-Bourbon.

— Aucun, Monseigneur !... D'ailleurs, les armes du fronton sont recouvertes de plâtre, et

les inscriptions au nom de Votre Altesse Royale sont effacées partout, sur les fourgons, sur...

— Gomment?... — interrompit le Prince stupéfait — qui a fait cela?... Qui a osé faire cette infamie?.,.

Comme le Capitaine des Chasses ne répondait pas, madame de Feuchères se décida à parler :

— Monseigneur, je vious sioupplie de ne pais vious fâicher.,, c'est môa^ l'autre djiour, qui ai donné des ordres ^/owr que...

— Vous avez donné des ordres?... Vous êtes donc allée à Paris?...

— Aâh! Monseigneur! il fallait que quelqu'un socquioupe de ce^tchoses.,. Volve Altesse Roât/ aie était si accaiblée par les événements politiques, que j'ai cru de tioute ioutilité de prendre des mesioures pour protéger le Palais menacé...

Et sans laisser au Duc de Bourbon le temps de répondre, l'Anglaise expliqua avec volubilité :

— On vôat bien que Monseigneur ignore tiout ce qui se passait pendant ces tjiournées,.. c'était vraiment effrayant à vôar.,, tioutes les enseignes royalistes étaient abattioues et les fleurs de lys

portées au rouisseau^ et la couronne royale pendioue aux cordons des réverbères... Alors j'ai bien vite quiouru faire djeter du plâitre sur nos airmes et notre couronne princière du Palais- Biourbonn...

— « Nos » armes et « notre » couronne ! . . . — répéta le vieillard abasourdi.

— Oui... — dit (( Sophie » qui n'aperçut pas la cause de son étonnement — et j'ai ordonné à mon neveu de Flassans de faire ôter tiout de souite les mots Diouc de Biourbonn de dessus nos fiourgons et autres grosses voatures... Et je veux vious dire, piousque audjiourd houi nious... parlons de ces tehoses, que vious feriez mieux...

I biauquioup mieux de prendre tiout de souite votre simple nom de Gondé, car le nom de Biourbonn nious ferait assommer par le peuple... Vious avez bien viou que, tiout de souite^ M. le Diouc d'Orléans a pris son nom de Valoas..,

— En vérité!... — murmura le vieux Prince sans prendre garde qu'il n'était pas seul — on n'est pas inconsciente à ce point !...

^ Mais « Sophie » était lancée :

518 LA DAME DE s'-LEU

— C'est comme piour les tchaisses — conlinua-t-elle avec la même animation, sans remarquer le mécontentement du duc de Bourbon — Monseigneur ferait bien de sioupprimer les équioupaiges qui ne loui servent plions à grand tchose... C'est la tchaisse qui a causé les malheurs an Rôa Tchairles dix!... et comme, depouis son renvôa. Votre Altesse Royale ne tchaisse plions»,,

— Pas plus queje ne joue au whist!.. . — murmura le prince en haussant les épaules — je n'aurai de plaisir à rien tant que je ne serai pas absolument rassuré sur le Roi et sa famille... Quant à ce qui est des équipages, je cède pour celui du sanglier... non pas à cause des arguments que vous venez de faire valoir, mais parce que monsieur de Surval me tourmente sans cesse... On l'accable de plaintes et de réclamations, en raison des dégâts occasionnés par les sangliers qui pullulent et finissent par tout dévaster... Pour l'équipage de cerf, jamais on n'y touchera de mon vivant... Les choses resteront en l'état... Dès que j'aurai des nouvelles, les chasses reprendront...

— Aôh!.., — fit aigrement madame de Feu-

chères — prenez gairde, Monseigneur!... Il est très imprioudeyit de ne pas modifier vos habitioudeSj au môains pendant un temps!... vious piouvez être insioulté , , . pioursuivi . . , frappé...

Et comme le vieillard secouait la tête avec dédain, elle conclut d'un air inspiré :

— S'il vious arrive malheur, ce ne sera pas faute d'avoar été prévemou... Vious ne vioulez pas comprendre à quel point ce nom de Biourbonn est exécré?...

Le vieux prince regarda l'Anglaise. Dans ses yeux — si doux quand ils se posaient jadis sur elle — une petite flamme de colère s'alluma, et il dit d'une voix qui s'enrouait :

— En vérité, vous me surprenez beaucoup, Madame!... Les braves gens de Saint-Leu me saluent plus bas qu'autrefois!... Au dos de mes lettres et de mes dépêches, je lis des inscriptions : {( Vive le duc de Bourbon!... Il peut être tranquille, il ne lui sera point fait de mal... » Vous voyez que ça ne concorde guère avec vos affirmations !..,

Machinalement, en parlant, le Prince avait dé-

fait la bande du Moniteur et y jetait rapidement un coup d'œil :

— Ah !... — fit-il — il y a une ordonnance...

— Encore!... — murmura Napoléonette.

Mais le Duc, qui n'avait heureusement pas entendu, continua :

— Cette ordonnance prescrit le port de la cocarde tricolore...

Madame de Feuchères déclara :

— Il est tiout natiourel que Ton adopte les niouvelles quiouleurs. . .

— Je ne pense pas pourtant... — murmura le Duc de Bourbon avec amertume — qu'il me faille les adopter?...

— Piourquoi donc pas?... pouisque c'est dans Le Moniteur?...

— Gela a beau être dans Le Moniteur... ce n'est point à Monseigneur à donner l'exemple... — s'écria le baron de Préjean.

— Quel est votre avis. Messieurs?... — demanda le Duc de Bourbon, en interrogeant du regard ses officiers et les gens de sa Maison — dois-je, oui ou non, porter cette cocarde?...

— Jamais de la vie !... — affirma le prince de Rohan avec énergie, tandis que Chalindrey, M. de Beizunce et M. de Ghoulot affirmaient également :

— Non... Non !... cent fois non !...

— Oui!... — dit le général Lambot.

Le chevalier Bonnie et l'abbé Pélier de La Croix firent également « non » de la tête. Puis, l'aumônier expliqua sa réponse en disant :

— D'ailleurs, cette ordonnance ne regarde en rien Monseigneur !...

— Vraiment?... — fit « Le Tampon » qui toisa l'Abbé d'un air méprisant — Et pourquoi cela, je vous prie?...

— Parce que... — dit nettement le comte de Beizunce — cette mesure de la cocarde tricolore ne concerne que l'armée...

— Vous voyez, Général... — fît le vieux Prince en désignant du doigt M. de Beizunce — il dit que ça ne concerne que l'armée...

— Eh bien, il ne sait ce qu'il dit!... — déclara « Le Tampon » qui rageait visiblement.

Le jeune officier allait répondre avec violence, mais M. de Choulot s'interposant, dit, narquois :

522 LA DAME DE s'-LEU

— Je VOUS demande pardon, mon Général, mais je crois que c'est vous qui vous trompez dans l'interprétation des textes...

— Parbleu !... — appuya Ghalindrey.

Madame de Feuchères secoua avec découragement ses boucles blondes, et nasilla douloureusement :

— Aôh!.., Ce sont des fiousl... de véritaibles flous I...

Le comte de Choulot attendit d'abord un instant pour laisser au Duc de Bourbon le temps de protester s'il le voulait. Mais, voyant son silence, il dit d'un ton coupant :

— Permettez-moi, Madame, de vous faire observer que, sauf Son Altesse Royale, personne ici n'a qualité pour distribuer des blâmes aux officiers de sa Maison... Vous voudrez donc bien, dorénavant, vous abstenir de juger ostensiblement mes sentiments et mes actes, de même que les sentiments et les actes de mes camarades... s'ils veulent bien m'autoriser à parler aussi en leur nom?...

— Oui, certes!... — répondit M. de Belzunce

avec vivacité — tandis que Chalindrey approuvait en souriant et que M. de Préjean, affirmait :

— Merci d'avoir dit ce que nous pensons tous 1 Madame de Feuchères marcha menaçante, non

pas vers les jeunes officiers, mais sur le Duc de

il Bourbon qui paraissait désolé :

I — Aohf monseigneur!... — siffia-t-elle —

voâid monsieur de Te hioulot qui se permet de faire

la mauvaise tête... Déjà, l'autre djiour.,. pendant

(que vious ne mangiez pas à taible^ monsieur de

ïBelzunce s'est querellé avec moà... Je ne peux

plions vivre avec ces gens-là!... Je veux m'en

retioiirner à Pairis...

— Eh ! Madame, qu'est-ce qui vous en emi pêche !... — répondit le Duc de Bourbon qui pajraissait plutôt mécontent qu'affligé.

|i Puis, apparemment tranquille, il tourna le dos kii « Sophie » qui, furieuse, se leva et sortit du alon avec fracas.

Dans la journée, l'ambassadeur d'Angleterre nvoya au prince un courrier chargé de l'avertir iue la famille Royale était arrivée à bon port au

château de Lulworth. Alors, pour la première fois depuis la révolution, le vieillard se sentit disposé à reprendre ses habitudes anciennes.

Il fît seller un cheval et sortit accompagné de Ghalindrey, sans avoir revu madame de Feuchères.

— Cette histoire de la cocarde tricolore a été pénible... — dit-il tout à coup — heureusement, rintervention... absolument déplacée, je le reconnais... de madame de Feuchères, a empêché les choses de s'aggraver entre le Général et vous tous... Un conflit sérieux eût été infiniment regrettable...

— Evidemment, Monseigneur!... Mais le Général manque tellement de tact, et les événements lui fournissent si souvent à présent des occasions d'en manquer, que notre situation vis-à-vis de lui devient très difficile... Ghoulot s'en est tiré tout à l'heure en adressant à madame de Feuchères ce qu'il avait à dire au Général... Et pourtant, « Le Tampon » est si peu un chef, que Ghoulot aurait presque pu s'adresser directement à lui sans manquer à la discipline...

LA DAME DE s'-LEU 525

— Je préfère qu'il ne Fait pas fait... Si cet état de choses devait avoir encore quelque durée, je m'inquiéterais de le voir s'envenimer ainsi... Mais vous êtes au courant de mes projets... Votre femme m'a dit que tout le monde sait que je songe à partir... et le duc d'Agay m'offre chez lui un asile afin d'assurer... ma fuite... car je n'ai pas à me faire d'illusion!... C'est une véritable, une honteuse fuite !...

— Oh! Monseigneur!...

— Ne protestez pas, mon cher enfant!... Vous savez mieux que quiconque à quoi vous en tenir là-dessus... Cette pensée que l'on peut m'accuser de pusillanimité m'est douloureuse plus que je ne peux vous le faire entendre... et, d'autre part, j'ai la terreur de mourir d'une mort vilaine, d'un coup de fusil sournois et lâche comme Paul- Louis Courier, ou d'un poison malpropre qui me tordra pendant des heures... Je ne suis certes pas un héros!... Je suis même, comparativement aux géants qui m'ont précédé, un bien pauvre être, mais j'ai toujours été pourtant un homme brave et un brave homme qui voudrait finir en paix...

526 LA DAME DE s'-LEU

— Pourquoi parler de finir, Monseigneur?... C'est vivre en paix qu'il faut dire...

— Je n'en demande pas tant!... J'ai déjà vécu trop longtemps puisque j'assiste à ce que j'aurais tant voulu ne pas voir...

— Je comprends tout ce qu'a de douloureux pour Votre Altesse Royale l'avènement de Louis- Philippe, mais enfin, le plus dur est passé...

— Je ne crois pas!... — murmura le vieux Prince — Je suis convaincu, à tort ou à raison, que je ne suis pas au bout de mes peines... C'est pourquoi je veux m'évader, si je le puis... Pour des raisons d'ordre matériel, je suis obligé d'attendre quelques jours avant de partir... J'aurais voulu aller dès aujourd'hui m'installer à Chantilly où je suis beaucoup plus en sécurité qu'ici... Mais il paraît que le château est rempli d'ouvriers, de plâtres frais... etc. Il y en a pour huit jours encore, à ce que dit Choulot... Or, ici, sans parler des conditions bizarres de mon installation personnelle, le château n'est pas gardé...

— Pas gardé?...

— J'entends que l'on entre à Saint-Leu

comme au moulin... Le portier est une espèce d'idiot absolument dominé par sa femme dont il a une abominable peur, laquelle femme se ferait tuer pour madame de Feuchères : « La Dame de Saint-Leu » comme elle dit, mais qui ne se soucie nullement de moi...

— Monseigneur est-il sûr de ce renseignement inquiétant, qui ne lui a peut-être été donné que pour le tourmenter davantage?...

— Ce n'est pas un renseignement, mon ami... C'est moi-même qui ai découvert cet état d'esprit de mes portiers le jour de la publication des ordonnances... Vous ne vous souvenez pas?... Je me suis inquiété quand vous cherchiez, pour me

e donner, « Le Moniteur » qui était chez madame de Feuchères, de savoir comment il se faiîait qu'elle eût pris ce jour-là un journal qu'elle l'avait peut-être jamais ouvert... Elle nous iffirma alors avoir été prévenue des ordonlances la veille au soir par Monsieur d'Orléans ui dînait au château... Or, j'avais la certitude ue, à ce moment-là, il ne savait encore rien et u'il avait dû prévenir le matin la Baronne... Elle

m'a soutenu n'avoir reçu aucun message...

— Parfaitement!... Et Monseigneur m'a donné l'ordre de lui amener le portier sans le laisser communiquer en route avec qui que ce fût... Je me souviens que, précisément, sa femme voulait absolument l'accompagner...

— Eh bien, ce crétin qui ne voulait d'abord rien dire, a fini par m'avouer quand je l'ai averti que j'allais le renvoyer le jour même s'il ne disait pas la vérité, qu'un individu qui n'avait pas voulu aller jusqu'au château avec lui et était resté à attendre dans son pavillon, avait apporté, pour madame de Feuchères, une lettre de laquelle il avait l'ordre de se faire donner un reçu... Etait-ce clair?...

— Dame !...

— Eh bien, je voudrais aujourd'hui me débarrasser de ces gens au plus vite... Monsieur de Surval donnera une place de jardinier, ou même de garde à l'homme, c'est entendu... Mais je voudrais trouver, trouver immédiatement, quelque soldat de l'Empire, honnête et sûr, ne connaissant que sa consigne... et je pense, Ghalindrey,

que vous ou votre femme, vous pourriez peut-être me procurer ça?...

— Moi, Monseigneur, du jour où je suis resté au service delà Restauration, j'ai cessé d'avoir la confiance de mes anciens soldats... Napoléonette, elle, enfermée le lendemain de Waterloo aux Tuileries, a perdu de vue ses compagnons de l'armée... Mais notre ami Boutard va probablement connaître quelqu'un qui fera l'affaire... S'il plaît à Votre Altesse Royale de faire une longue promenade, nous pourrions aller jusqu'à l'Ermitage... Elle parlerait à Boutard qui est discret comme nous-mêmes, et moi je dirais bonjour aux Canards que je n'ai pas revus depuis la révolution...

— Allons!... — dit le Duc de Bourbon — je suis enchanté de faire une bonne promenade, Fair et le mouvement me font déjà du bien!...

Ils galopèrent un instant sans parler, puis, tout à coup, le vieux Prince demanda :

— Répondez-moi bien franchement, Ghalindrey?... Etes-vous sûr que ce Briant ne vient plus au château?... Je crois bien l'avoir aperçu?...

— Où ça, Monseigneur?...

530 LA DAME DE s'-LEU

— Où ça... mais, dans le village d'abord, ensuite dans le parc, et enfin, et ça c'est invraisemblable, dans mon petit escalier dérobé...

— Monseigneur se sera trompé... — balbutia Ghalindrey.

— Je le souhaite... — affirma le Duc de Bourbon convaincu — car cet individu m'inspire une répulsion que je ne peux pas surmonter, et même plus que de la répulsion, du malaise... Vous ne le trouvez pas impressionnant vous, cet homme-là?. . .

— Mon Dieu! non!... pas impressionnant, mais vilain... Oh! quant à ça, oui!...

— Qu'est-ce que c'est que cet individu inquiétant?... Au fond, nous ne savons ni qui il est, ni d'où il sort!... Qu'est-ce que vous savez de lui, vous, Ghalindrey ?. . .

— Moi?... En vérité, rien. Monseigneur!... Mais ma femme dit que c'est l'Ange Gardien de madame de Feuchères!... — répondit le jeune homme en riant.

Le lendemain matin, quand Manoury entra Ters neuf heures chez le Duc de Bourbon pour prendre ses ordres, le Prince dit en lui montrant :Son œil :

— En voilà une histoire !... Je me suis cogné l'œil hier soir!... Je ne vais pas pouvoir descendre !... Je me suis cogné dans une table...

— Oh!... — fit le valet de chambre interloqué — Monseigneur s'est cogné joliment fort!...

Le Duc avait, en effet, une forte contusion à l'œil gauche, avec de légères excoriations et, à l'angle de l'œil, une plaie de la conjonctive. Cette plaie saignait encore.

Et Manoury demeurait désolé devant la pauvre figure meurtrie de son maître, et gêné aussi, parce que quelques minutes plus tôt il avait entendu Leclerc, le valet de chambre de service, dire à Lecomte : « lis ont dû se battre cette nuit!... Ce qu'ils ont trafiqué là-dedans, c'est inimaginable!... Ça faisait un bruit!... » A la fin, voyant que le vieux Prince cherchait à lire sur sa physionomie quelle impression lui faisait l'accident, il se décida à dire :

— Monseigneur pourrait bien descendre à table tout de même?...

— Vous n'y pensez pas, Manoury!... De quoi aurais-je l'air avec cet œil!...

Le vieillard allait et venait dans sa chambre. Tout à coup, il porta vivement la main à sa hanche et dit :

— Je vois bien que vous ne croyez pas à cette histoire de table... La vérité, c'est que j'ai eu [f une violente discussion hier soir avec madame de Feuchères... En la reconduisant brusquement à la porte du petit escalier, le pied m'a manqué sur la première marche, j'ai glissé, je suis tombé

de tout mon long sur le côté gauche, et je me suis blessé à l'œil... Ce soir, à la lumière, ces dames n'y verront que du feu...

— Ce matin aussi, Monseigneur!... — ■ affirma le valet de chambre — ça ne se verra pas du tout... Monseigneur peut très bien aller à table si ça lui plaît...

— Non !... Bien que je ne sois pas très coquet, je ne veux pas me montrer dans cet état!... — répéta le Prince qui avait pris une glace et regardait attentivement les petites griffes qui sillonnaient sa paupière froissée — et puis, j'ai très mal aussi à la cuisse et à la hanche... il faudrait me frictionner avec des eaux spiritueuses... ou plutôt, non!... Priez monsieur Bonnie, s'il est au château, de venir avant l'heure habituelle?...

Le valet de chambre allait sortir. Le vieux Prince le rappela.

— Manoury ! . . . Vous saurez si madame de Feuchères déjeune à table et vous me le direz?... mais vous ne ferez semblant de rien...

Le valet de chambre sortit. Mais il rentra à

aussitôt une lettre à la main :

— Monseigneur... — dit-il avec un peu d'embarras — c'est une lettre... une lettre qui passait sous la porte du petit escalier...

— Donnez... — fit le Duc de Bourbon, qui se précipita sur la lettre — mais donnez donc ! . . .

Et il se mit à lire, l'air agité et les mains tremblantes, tandis que le valet de chambre sortait pour exécuter les ordres reçus.

Lorsqu'il revint dire au Prince que madame de Feuchères allait déjeuner dans son appartement et qu'elle partait ensuite pour Paris, le vieillard parut se calmer.

Peu après, le chevalier Bonnie arriva. Il lava la plaie de l'œil qui était assez profonde, et écouta avec une visible incrédulité les détails que le Prince lui donna sur sa prétendue chute. Mais, en apercevant la cuisse et la hanche contusionnées, il demeura très surpris. Une longue écorchure à la chute des reins l'étonna plus encore.

— Ah! çà!... Monseigneur !... — demanda-t-il intrigué — Votre Altesse Royale a donc dégrin-

golé tout un étage?... Elle a des marques et des coups partout?...

En apprenant que le Prince ne descendait pas pour le déjeuner, les gens de la Maison s'inquiétèrent. Mais bientôt, le chevalier Bonnie les rassura.

— Monseigneur — affirma-t-il — s'était embarrassé les jambes en marchant et avait glissé maladroitement... Sa tête avait porté et son œil gauche était rouge et tuméfié. C'était toutefois par pure coquetterie qu'il ne voulait pas déijeuner à table, attendu qu'il ne souffrait pas du tout.

Mais, quand le maître d'hôtel répondit à la comtesse de la Villegonthier qui lui disait de liprévenir madame de Feuchères : « Que Madame la Baronne, après avoir déjeuné chez elle, venait de partir pour Paris », tous comprirent que quelque brouille venait d'avoir lieu.

» Les Flassans ne déjeunaient pas, eux non plus. 3ans ces cas de bisbille et de zizanie, ils se senaient gênants et ils étaient gênés de ce fait. Visi-

blement, les officiers et leurs femmes se gardaient d'eux comme de l'ennemi.

Lorsque, vers le soir, le chevalier Bonnie s'en fut de nouveau panser l'œil du Prince, l'enflure avait diminué un peu. Et le chirurgien distingua mieux que le matin les griffes qui, maintenant, apparaissaient nettement être des coups d'ongle. La plaie sanguinolente de la conjonctive surtout, accusait formellement ce genre d'égratignure. Après avoir hésité un instant, il fit part au Duc de Bourbon de sa remarque :

— En vérité, Monseigneur, on croirait que vous avez reçu des coups d'ongle?...

— C'est probablement quelque écharde qui était dans le plancher... ou je ne sais quoi?... — répondit évasivement le vieux Prince.

Puis, si vite que Bonnie devina l'association d'idées qui le faisait parler, il questionna :

— Avez-vous vu madame de Feuchères?...

— Non, Monseigneur !... Elle est à Paris...

— Oui, je sais!... Eh bien, comme ce soir je jt ne dînerai pas à table, si elle ne vous parle pas de mon accident, ne lui dites rien?...

— Elle sait donc... — demanda le chirurgien, qui sauta sur cette occasion de faire préciser des choses qui lui semblaient très louches — que Monseigneur a eu un accident ?...

Le Duc de Bourbon demeura un instant perplexe, ennuyé de son étourderie, puis, prenant j son parti, il affirma :

I — Oui... elle le sait!..

I Le 22 août, madame de Feuchères revint de

[[ Paris dans la matinée. Elle fît demander au Duc

i de Bourbon de la recevoir tout de suite, et elle

eut avec lui un entretien qui dégénéra vite en

querelle, à en juger par le bruit qui venait de

Tappartement du Prince.

gv Le prince Louis de Rohan et les Ghalindrey, qui causaient dans le jardin avec l'aumônier et le chirurgien en attendant le déjeuner, furent frappés de ce bruit.

I — Allons ! bon!.,. — fît Napoléonette — v'ià •que ça commence ! ... Il n'y a pas longtemps qu'elle 3st revenue pourtant?... Vous allez voir que Monseigneur ne viendra encore pas déjeuner!...

Le Duc de Bourbon, qui ne s'était pas montré depuis son accident, avait fait dire de mettre son couvert.

— Si ça continue... — reprit madame de Gha- lindrey — j'ai bien envie de m'en retourner à la maison... Je ne suis ici que pour distraire Monseigneur, soi-disant... et je ne le vois pas!... Alors je me demande ce que je fiche àSaint-Leu?... Les Canards seront odieux quand je rentrerai... Boutard et l'Abbé les gâtent, et Bernard les pourrit. . . Je vais avoir une peine énorme à les remettre en main...

De véritables cris de rage partaient de la chambre du Duc de Bourbon, mais c'était la voix de Madame de Feuchères seulement qu'on entendait. Napoléonette fit taire les trois hommes et écouta attentivement, la tête penchée, cherchant à surprendre quelques mots.

— C ocair de tricolore \,.. Aôhl... — fit-elle en se redressant — C'est à propos de la cocarde qu'ils se disputent... Elle est allée aux ordres aux Tuileries naturellement!...

Et elle conclut, avec un apitoiement affectueux et comique :

LA DAME DE s'-LEU o39

— Pauv' Prince, va î...

— Est-ce que ça se voit encore beaucoup, son œil?... — demanda Ghalindrey au chirurgien.

— Non!... C'est fini à peu près... Seule, la grande griffe à l'angle de l'œil est encore visible, et c'est tout... pour ce qui se voit... car son pauvre corps est truffé, si l'on peut ainsi dire... Il m'est impossible d'expliquer ce qui est arrivé exactement !...

— (( Sophie » croit peut-être qu'il a refait un testament... — supposa Napoléonette — et elle aura voulu le lui prendre de force... Au fond, rien d'étonnant à ce qu'il en eût fait un autre sans crier garel... Souvent, elle le fait surveiller par le trou de la serrure par Lecomte et les Dupré , face qu'il paraît... La bonne du petit de Ghoulot

lit que Leclerc lui a raconté que, plusieurs fois, M les a surpris les uns ou les autres épiant Monseigneur pour voir s'il écrit quand il s'enferme!... >Ième, une fois, Leclerc a pincé l'abbé Briant...

— Mon Dieu!... — fit Ghalindrey effaré — [)Ourvu que Monseigneur ne trouve jamais, en fortant de chez lui, l'abbé Briant derrière sa

porte... Ça pourrait lui faire beaucoup de mal!... Oui... il a pour cet individu une répulsion qui va jusqu'au malaise... G'estlui-même qui me l'a dit... S'il le croyait ici

— Il y est!... — affirma l'abbé Pélier de La Croix — je l'ai rencontré ce matin, en sortant de chez un malade pour lequel on était venu me demander en remplacement du curé de Saint-Leu appelé à Paris pour affaires... Gomme je ne vais jamais par là, il ne s'attendait pas à m'y trouver... ni moi, ni personne du château... Il a paru très ennuyé au premier moment, car après...

— Est-ce qu'il vous a salué?.,. — questionna curieusement Napoléonette.

— S'il m'a salué ?..r Ah! plutôt deux fois qu'une!... Il m'a demandé des nouvelles de Monseigneur... et même des miennes!... Il m'a dit qu'il était venu au château pour apporter à Madame la Baronne des livres qu'elle avait commandés, mais qu'on lui avait dit qu'elle était à Paris...

— Et vous croyez qu'il y loge pour l'instant, au château?... — demanda Ghalindrey ennuyé.

LA DAME DE s'-LEU 541

— J'en suis sur !... — • affirma l'abbé Pélier — mais ce n'est pas tout... Jamais vous ne devineriez ce qu'il m'a encore demandé?...

— Des nouvelles de moi, peut-être?... — dit Napoléonette qui ne parlait pas à l'Abbé, avec lequel elle avait eu jadis une altercation.

— Il m'a demandé... — expliqua l'abbé Pélier de La Croix — si, le vingt-cinq, il pourrait être admis à souhaiter à Monseigneur sa fête?...

— Vous avez dit non, j'espère bien ?....

— Je ne pouvais pas me permettre de dire non!... J'ai dit que je ne savais pas si, étant donné les événements, on fêterait la Saint-Louis au château comme les autres années... Alors, il m'a dit qu'il allait adresser sa demande à madame de Feuchères ou au général Lambot...

— C'est ahurissant!... — murmura Napoléonette — Pourquoi cette idée de souhaiter la fête à Monseigneur lui vient-elle pour la première fois depuis six ans qu'il est ici?...

— Six ans, déjà?... — questionna Ghalindrey — êtes-vous sûre?...

— Parfaitement !... C'est quand Feuchères,

542 LA DAME DE s'-LEU

qui lui écrivait jusque-là ses lettres a été parti, qu'elle a pris l'Abbé comme secrétaire et professeur de langues.:.

— 11 me semble que le bruit s'est calmé làhaut?... — fit remarquer le chevalier Bonnie, qui regardait toujours les fenêtres du Duc de Bourbon.

— Et voici monsieur de Choulot !... On croirait qu'il vous fait signe de venir?... — dit Napoléonette à son mari.

Le comte de Choulot était à quelques pas. Il cria.

— Tout le monde chez monsieur de La Villegonthier!...

Puis il corrigea en riant, et en saluant de loin Napoléonette :

— Cet ordre ne concerne pas madame de Ghalindrey!...

Napoléonette comprit, en se mettant à table, pourquoi le Duc de Bourbon se disputait tout à l'heure avec madame de Feuchères et pourquoi « tout le monde » avait été appelé chez le comte

de La Villegonthier. Tous les officiers de la Maison, ainsi que l'aumônier, l'intendant général et le chirurgien du Prince, avaient à la boutonnière une petite cocarde ou un ruban tricolore.

Le Duc de Bourbon était là. Sur sa pauvre figure ravagée, les meurtrissures se devinaient encore un peu. La griffe à l'angle de l'œil se voyait très nettement.

Enorme dans une robe de brocart mauve, à volants de dentelle noire, « Sophie » écarlate, promenait autour de la table un regard triomphant.

— Peste!... quelle toilette!... — murmura le prince de Rohan, étonné d'apercevoir cette robe infiniment trop habillée pour le matin — Qu'estce qui va arriver. Seigneur...

— Louis-Philippe, peut-être?... — souffla Napoléonette en riant.

Après le déjeuner, madame de Feuchères marcha d'un air féroce sur le Duc de Bourbon qui, debout devant la cheminée, parlait au général ILambot.

— Aôh!,,. Monseigneur!... — gronda-t-elle

mécontente — comment est-il possible que Votre Altesse Roâyale sôat seule ici à n avôar pais de cocairde?,.. Il faut en mettre une tiout de souite..,

— C'est une pitié !... — murmura madame de Sainte-Aulaire — Monseigneur ne peut même pas prendre son café en paix!...

— Madame... — répondait à l'Anglaise le Prince qui semblait très énervé — j'expliquais précisément au Général, quand vous êtes venue nous déranger, que j'ai chargé mon valet de chambre de m'acheter une cocarde et que voici ce qu'il m'a rapporté...

Il sortait en parlant, de la poche de son gilet, une sorte de grand pompon de ruban tricolore, dont la vue fit rire tout le monde autour de lui.

— Vous voyez... — dit-il avec bonne humeur — l'effet produit par ce machin ridicule?... Je ne peux vraiment pas m'affubler de ça?...

— Monseigneur!... — fit « Le Tampon » empressé, j'ai précisément ici un morceau de ruban en trop... et si Votre Altesse Royale le permet, je vais lui attacher moi-même cette décoration?...

Il se haussait pour atteindre la boutonnière. Le

vieux Prince regarda de haut en bas les mains maladroites de son aide de camp, et constata d'un ton dédaigneux :

— Quelle singulière décoration!... et comme ce nom va mal à cette misérable chose que vous m'attachez là, Monsieur!...

— Regardez son pauvre œil!... comme on voit bien à quel point il est abîmé quand il baisse les paupières... — dit madame de Sainte-Aulaire avec chagrin — Qu'est-ce qui a bien pu lui arriver?...

Et, en soupirant, elle conclut :

— Nous ne le saurons jamais ! . . .

Le Duc de Bourbon se regardait dans la glace un peu verdie qui lui envoyait le reflet de sa haute silhouette. Et tout à coup, il déclara :

— Si l'on m'eût dit que je porterais un jour ce... cet insigne... on m'eût bien étonné!...

— C'est une honte!... — grogna le comte de Choulot entre ses dents.

Violemment, madame de Feuchères s'était levée du fauteuil sur lequel ses charmes déferlaient de toutes parts.

546 LA DAxME DE S*-LEU

— Monseigneur!... — hurla-t-elle, si fort que tous sursautèrent au bruit de sa voix — vious voâyez bien qu'il est impiossible que moâ je vive avec ces gens-là!...

D'un grand geste théâtral et faux, elle désignait M. de Ghoulot qui souriait.

Le duc de Bourbon était tellement accoutumé aux façons de « Sophie », que lui seul n'avait pas été surpris. Mais en la voyant si grotesque, en comprenant qu'elle l'associait malgré lui au ridicule de sa fausse indignation, il s'emporta pour tout de bon et cria :

— Assez!... Taisez-vous, Madame, ou allezvous-en!...

Puis, comme elle ne bougeait pas et continuait à crier de plus belle contre les officiers de la Maison en général et monsieur de Ghoulot en particulier, le vieux Prince se leva et sortit, emmenant avec lui le Capitaine des Chasses, tandis que « Sophie » éplorée semblait prendre les personnes présentes à témoin de son malheureux sort.

— Pas content, « My dearest friend! ... » — dit

tout bas Napoléonette en se penchant vers madame de Sainte-Aulaire, — on croirait que Monseigneur songe vraiment à regimber?...

— Dieu vous entende, ma petite I... — murmura la vieille dame — Dieu fasse surtout qu'il ne lui arrive pas malheur ! . . .

Napoléonette demanda, en regardant madame de Feuchères qui semblait anéantie dans son fauteuil.

— Est-ce qu'elle voit que son règne est fini... ou croyez-vous qu'elle espère encore que ça se raccommodera?...

Gomme la marquise ne répondait pas, l'abbé Pélier affirma, désolé :

— Non!... Elle sait bien que ça ne se raccommodera plus et que, d'ailleurs, en tout état de cause, elle a plus à perdre qu'à gagner...

Il s'interrompit, pour écouter la cloche de la première grille qui sonnait éperdument. Le portier avertissait d'ordinaire par un seul coup que quelqu'un du château rentrait en voiture ; il sonnait deux coups pour une visite ordinaire, et trois pour ce que madame de Feuchères appelait ; « Les

548 LA DAME DE s'-LEU

visiteurs de distinction ». Cette fois, les coups se succédaient sans interruption.

En entendant le premier, « Sophie » soudain redressée, s'était lancée dehors comme un boulet, en bousculant des chaises et en trébuchant dans un coussin.

— Quelle drôle de sonnerie!... — fit Napoléonette en riant — on dirait le tocsin?...

— Monsieur de Belzunce qui s'était approché de la fenêtre, répondit, surpris :

— Ce n'est pas le tocsin!... C'est la Reine!...

— La Reine !... — balbutia madame de Sainte-Aulaire en ramassant précipitamment son tricot — Ah! mon Dieu!... en voilà bien d'une autre!...

— Vous agitez pas, Madame... — expliqua Napoléonette — voilà qu'on nous isole !...

Un valet venait en effet fermer les portes qui communiquaient avec le grand salon.

Napoléonette regardait la voiture qui, après avoir décrit un grand cercle, s'arrêtait devant le château. A côté du marchepied que rabattait le laquais, le duc de Bourbon venait de

LA DAME DE s'-LEU o49

s'avancer. Il offrit sa main à la Reine pour la faire descendre. Puis, suivi de ses officiers qui s'étaient massés sur le perron, le vieillard offrit le bras à sa nièce et la fit entrer dans le château.

— Pauv' Prince!... — murmura Napoléonette compatissante — Qu'est-ce qu'ils lui veulent encore?... C'est peut-être pour lui faire lâcher le nom de Gondé?...

— Si c'est pour ça, la Reine s'est inutilement dérangée — affirma madame de la Villegonthier — Monseigneur aurait eu de la répugnance à donner le nom à n'importe qui... mais à un Orléans, cette seule idée lui fait horreur, et il l'a répété assez souvent pour que tout le monde le sache... Il y a deux jours, encore, il demandait à mon mari : — « Vous ne croyez pas possible, n'est-ce pas, qu'ils parviennent après ma mort à voler aussi ce nom?... Informez-vous donc s'il n'est pas utile de prendre quelque mesure protectrice que j'ignore?... Peut-être dois-je défendre le nom de Condé dans l'avenir par une procédure, par des moyens judiciaires?... Enfin, renseignez-

vous, je vous prie?.

— Oui... — dit le chevalier Bonnie — c'est une pensée qui hante souvent Monseigneur!... S'il savait son nom à l'abri, il serait beaucoup plus tranquille

Dans le grand salon de S*-Leu, Marie-Amélie assise en face du duc de Bourbon, disait, rassurante et mielleuse :

— Je suis bien heureuse, mon bon Oncle, de vous trouver en bonne santé... Vous avez recommencé à chasser, j'espère?... Non... pas encore!... Pourquoi donc cela?... Il faut reprendre peu à peu toutes vos chères habitudes...

Elle déplia un objet emballé dans du papier de soie et dit :

— Mon mari m'a confié le soin très doux de vous remettre en son nom le grand cordon de la Légion d'honneur!...

— Madame... — balbutia le vieux Prince déconcerté de cet aplomb — je ne peux pas Taccepter... je...

Il était devenu très rouge. Marie- Amélie profita de sa gêne et, se levant, elle vint à lui :

LA DAME DE s'-LEU 551

— Restez assis, mon Oncle !... — insinua-t-elle en le forçant à se rasseoir sur le fauteuil qu'il faisait mine de quitter — et permettez que je vous décore moi-même...

Elle sortit de sa poche un petit ruban tricolore et, se penchant, Fattacha à la boutonnière du Duc de Bourbon en disant :

— Vous avez déjà une cocarde tricolore I... N'importe!... celle-ci vous portera bonheur!...

Et se relevant, elle conclut :

— Je pars très contente, mon bon Oncle, de vous avoir vu et de pouvoir dire au Roi que je vous ai trouvé plus jeune que jamais et entièrement rassuré...

— Entièrement!... — murmura ironiquement le vieux Prince — Vous direz à mon neveu, s'il vous plaît, Madame, que je le remercie des faveurs'dont il daigne me combler...

Quand, quelques instants après le départ de Marie- Amélie, le Duc d^) Bourbon se trouva seul avec M. de Ghoulot, il lui dit avec agitation :

— Elle est venue pour voir si j'étais encore au gîte?... Mon ami, je suis plus sûr que jamais que ces gens-là ont l'intention de me supprimer... J'ai beaucoup réfléchi à mon départ... Il y a deux combinaisons possibles... Nous allons tâcher de choisir ensemble la meilleure... Ou bien nous vêtirons mon vieux valet de chambre Louis, qui me ressemble terriblement, de mon habit de voyage et nous le ferons monter à ma place dans la voiture préparée pour moi par les soins de mon cher neveu, dans le bois de Moiselles, tandis que je monterai, moi, dans la voiture que Manoury fait attendre depuis huit jours à Villejuif, d'où nous partirons pour Rome... Ou bien je commanderai la chasse, je monterai à cheval comme de coutume, et j'irai me cacher à La Tour de Tamerlan... Quand, le soir, on constatera ma fuite, nous serons déjà loin... et, d'ailleurs, si nous n'étions pas partis, ce' n'est pas chez le Duc d'Agay que la police de Louis-Philippe aurait l'idée de me chercher...

— Je crois. Monseigneur, que cette dernière

LA DAME DE s'-LEU o53

combinaison est préférable!... — dit M. de Choulot.

— Moi aussi... Mais quelle est la raison de votre préférence?...

— Je crois que c'est plus sûr... Ça nous isole plus totalement de la combinaison du roi où la police qui aurait un rôle... peut-être ailleurs qu'à Moiselles... pourrait nous dépister avant que nous fussions sortis de France... Ensuite je pense au chagrin de Votre Altesse Royale si...

— Si quoi?... — questionna le vieux Prince qui voyait que M. de Choulot hésitait.

— Si le pauvre Louis était assassiné...

— Mon Dieu !... — murmura le Dac de Bourbon — Vous avez raison ! . . . Je ne pensais pas à ça !... Ah ! je suis dans une jolie situation, mon ami!... Il faut vraiment nous presser le plus possible... Avez-vous l'argent?...

— Oui, Monseigneur !...

— Combien?...

— Dix mille francs!...

— Dix mille francs!... — répéta le vieillard

054 LA DAME DE s'-LEU

abasourdi — Dix mille francs !... Mais vous êtes fou, mon pauvre enfant!...

— Madame de Feuclières me Ta déjà annoncé!... — répondit le Capitaine des Chasses en souriant.

— C'est dans un autre sens que je vous le dis!... mais qu'est-ce que vous voulez que nous fassions avec dix mille francs, alors que peutêtre, dès que j'aurai tourné les talons. Egalité me fera confisquer mes apanages avec autant de désinvolture que ce pauvre Roi Charles X lui avait fait rendre les siens!... Il nous faut une grosse, très grosse somme... Je vais m'entendre avec monsieur de Surval à ce sujet... Tenez-vous prêt à partir au premier jour...

— Je suis prêt, Monseigneur!...

— Bien ! . . . Maintenant, à propos de ce que vous me disiez tout à l'heure de madame de Feuchères, j'ai précisément à vous parler... Tantôt, après le départ de Madame d'Orléans, elle m'a fait une scène à votre propos, mon cher Choulot... Elle ne veut plus vous voir... plus du tout!... Alors, n'est-ce pas, retournez à Chantilly tout de suite... Manoury vous portera mes instructions...

Je vais d'ailleurs y aller moi-même... Je préfère passer là-bas les quelques jours qui précéderont mon départ... Quand peut-on revenir au château?...

— Le trente et un, Monseigneur, tout sera en état...

— Eh bien, le trente et un dans l'après-midi, on rentrera à Chantilly... Si, auparavant, j'avais pu réaliser la somme que je veux emporter, nous partirions tout de suite, et je vous avertirais également par Manoury... Maintenant, allez- vous-en vite!... Emmenez votre femme et votre petit garçon... Quand vous ne serez plus là, cela m'évitera bien des récriminations et des criailleries qui me cassent la tête... Oui... je sais... Je pourrais Téagir et vous me trouvez lâche, je le vois bien... Mais je suis si fatigué, mon pauvre enfant!... Et puis, il n'y en a plus pour longtemps !...

Le 25 août, jour de la Saint-Louis, les habints de S*-Leu vinrent offrir leurs vœux et eurs hommages au Duc de Bourbon, et le Prince es reçut avec sa bonne grâce accoutumée. Mais

la musique de la garde nationale de la commune ayant joué Fair : « OU peut-on être mieux quau sein de sa famille », il s'attrista soudain, supposant que c'était une façon de lui conseiller d'aller rejoindre Charles X et la famille royale à Lulworth.

Vraisemblablement, ces braves gens voulaient tout bonnement lui manifester leur contentement de le conserver — lui et ses gigantesques bienfaits — dans la commune, alors que le bruit de son départ avait couru.

Mais cette pensée que la population de S*-Leu lui était hostile, brisa le dernier lien qui l'attachait au sol français. Une seule chose jusqu'ici le faisait hésiter à partir : le regret d'abandonner le pauvres qui, depuis tant d'années déjà, s'étaien accoutumés à vivre de ses dons.^

En remontant chez lui après l'aubade qui l'avait si péniblement troublé, le duc de Bourbon appela Manoury et lui donna l'ordre de prévenir M. de Ghoulot pour le lendemain. Depuis le matin, le vieux Prince avait les quinze cent mille francs qu'il jugeait nécessaire d'emporter. Rien ne s'opposait plus à son départ immédiat.

LA DAME DE s'-LEU 557

Tandis qu'il donnait ses ordres à Manoary, le valet de chambre Lecomte vint annoncer que M. l'abbé Briant était là, qui demandait si Monseigneur daignait permettre qu'il entrât pour lui présenter ses hommages à l'occasion de la Saint- Louis.

— L'abbé Briant !... — fit le duc de Bourbon dont le visage s'altéra brusquement — qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ?...

Et comme Lecomte demeurait silencieux, attendant ses ordres, il répéta :

— Vous dites que monsieur Briant demande à être reçu?...

— Oui, Monseigneur !...

— Où est-il?...

— Dans l'antichambre... avec monsieur le général Lambot...

Le Prince semblait très troublé. Il s'était mis à marcher dans la pièce, comme il avait coutume de faire lorsqu'il était préoccupé ou mécontent. A la fin, il s'arrêta et dit :

— Faites entrer monsieur Briant... Mais dites au Général d'entrer avec lui...

Quand le professeur de langues de madame de Feuchères parut, le Duc de Bourbon le regarda âprement, avec une sorte d'effroi. Jamais il n'avait vu F Abbé d'aussi près. Et il sentait aug~ menter encore l'espèce de terreur irraisonnée que lui inspirait ce prêtre singulier.

— Monseigneur... — dit l'abbé Briant avec aplomb — si j'ai sollicité l'honneur d'être admis en la présence de Votre Altesse Royale, c'est que me trouvant par hasard à Saint-Leu le jour de sa fête, je n'aurais pas voulu repartir sans lui présenter mes vœux de santé et de bonheur...

— Je vous remercie, Monsieur!... — dit le vieux Prince.

11 s'efforçait d'être poli, mais son agitation était visible. Et, tout de suite il demanda, revenant k la seule idée qui le préoccupât pour l'instant :

— Alors, vous allez repartir?...

— Tout à l'heure. Monseigneur!...

— Ah!... — fit le Duc de Bourbon qui parut rasséréné tout à coup.

Et, après un instant il proposa, ce qu'il avait négligée de faire jusque là:

— Asseyez-vous donc !...

Mais comme le général Lambot, voyant son protégé installé, se disposait à sortir, il le rappela avec une sorte de brusquerie inquiète :

— Restez donc, Général ! . . . Vous partirez avec monsieur Briant...

Docilement « le Tampon » vint se rasseoir. Mais aussitôt l'Abbé se leva, protestant qu'il ne voulait pas abuser des précieux instants que daignait lui accorder Monseigneur. Et il s'en fut, suivi du général Lambot.

Aussitôt le Prince reprit avec Manoury l'entretien interrompu. Et il lui recommandait d'aller à Chantilly pour parler lui-même au comte de Ghoulot, lorsque le valet de chambre fit observer que le lendemain était le 26.

— Monseigneur a donné rendez-vous à monsieur le Comte de Cossé-Brissac pour affaire de service demain à trois heures !... — expliqua-t-il — Monseigneur m'a fait inscrire le rendez- vous... Faut-il laisser venir monsieur le Comte ou le décommander?...

— Laissez-le venir... Et prévenez le comte de

Choulot pour le vingt-sept seulement... J'avais oublié que monsieur de Cossé dût venir... mais je tiens à le voir parce qu'il s'agit précisément de régler la situation de quelques personnes qui ont été du service, et que je ne peux plus m'en occuper moi-même avec le gouvernement nouveau. . . Il s'agit de gens intéressants que je ne veux pas laisser dans l'embarras... Que nous partions un jour plus tôt ou un jour plus tard, ça ne change pas grand'chose à l'affaire... D'ailleurs, après-demain est jour de chasse, et je peux sortir de bonne heure à cheval sans éveiller l'attention...

Le 26 août, M. de Cossé vint à trois heures à St-Leu.

Le Duc de Bourbon lui parla tout d'abord de Charles X, et l'invita à passer quelques jours au château. Mais M. de Cossé, obligé de rentrer le soir à Paris, accepta seulement de dîner à S*-Leu. Le Prince causa avec lui des affaires de service qu'il l'envoya régler ensuite définitivement avec le général Lambot.

Une demi-heuDe avant le dîner, le Duc de Bour-

bon vint chez son aide de camp signer les pièces préparées.

En sortant de table, il se fît lire un article de journal et causa avec M. de Gossé jusqu'à son départ. A neuf heures et demie, lorsqu'il partit, le vieillard le reconduisit jusqu'au vestibule, et il revint ensuite faire son whist. Depuis qu'il savait Charles X hors de danger, il avait repris toutes ses anciennes habitudes.

Vers minuit, en quittant le jeu, il parcourut le salon du regard et demanda :

— Je ne vois pas madame de Ghalindrey ?... Elle n'est pas souffrante?...

— Non, Monseigneur... — expliqua Ghalindrey — ma femme est allée voir les enfants qu'elle n'avait pas vus depuis un mois...

— Un mois!... Il y a déjà un mois que la révolution s'est accomplie î... — murmura le Prince.

Il sembla compter dans sa mémoire, et acheva :

— Et il y aura demain vingt jours que monsieur d'Orléans est roi I... Gomme le temps passe !...

Puis, changeant de ton, il conclut :

— Je suis tout de même plus content qu'à la f fin dejuillet, quandje tremblais pour mon pauvre cousin... Je ne me porte pas mal et j'ai fait ma petite partie... Je dois quinze fiches à ce coquin de Rohan!... Ça ne va pas m'empêcher de dormir!...

(( Ce pauv' Monseigneur n'a pas pour deux sous d'astuce ! . . . » — avait coutume de dire Napoléonette. Et rien n'était plus vrai !... La franchise du vieux Prince, son caractère tout d'une pièce, et l'indépendance dans laquelle il avait toujours vécu, le rendaient incapable de dissimulation.

Ce soir, pour la première fois de sa vie, il cherchait à jouer un rôle. La médiocrité de son intelligence le lui fit jouer très mal. On voyait que sa désinvolture était affectée. Visiblement, il venait de réciter des choses « à côté ». On sentait qu'il voulait donner le change.

Tout le temps qu'il avait parlé, madame de Feuchères l'écoutait avec, dans les yeux, la petite lueur qai donnait à son regard clair une si surprenante férocité.

Elle s'était levée en même temps que le Prince,

LA DAME DE S-LEU o63

Elle semblait agitée, fébrile, pressée de s'échapper du salon.

Au moment de sortir, le Duc de Bourbon revint sur ses pas et donna à Chalindrey, pour la chasse du lendemain, des ordres plus détaillés qu'à l'ordinaire. Et tandis qu'il parlait l'Anglaise, discrète et silencieuse, se faufilait dehors.

Au moment de s'en aller, définitivement cette fois, le Prince fit de la tête un nouveau salut qu'il accompagna de son habituel :

— Bonsoir, mes enfants !...

Mais n'apercevant plus la Baronne à la place où

I venait de la voir à l'instant, il demanda avec me sorte d'inquiétude :

— Où donc est passée madame de Feuchères ?. . .

— Elle vient de se retirer, Monseigneur !... — répondit madame de La Villegonthier.

— Ah!... — dit le Duc de Bourbon qui sem- )lait un peu troublé.

Et il sortit accompagné de M. de Belzunce.

— Il tient encore à « Sophie »... — observa ihalindrey qui avait remarqué la maladresse du iieillard.

C'était lui qui avait été chargé d'avertir Bernard d'Agay de se tenir prêt à recevoir le Duc de Bourbon dans la matinée du lendemain. Alors il voulait, lui aussi, faire prendre lechange. Mais madame de Sainte-Aulaire, que son dévouement rendait perspicace, ne donna pas dans le panneau.

— Il ne tient plus à « Sophie ». mais il en a peur!... — déclara- t-elle nettement — Et tenez, si vous voulez que je vous dise, il songe à s'exiler de nouveau, Monseigneur, je le parierais?...

Comme elle s'arrêtait, regardant autour d'elle avant de continuer, madame de Belzunce dit en riant :

— Vous pouvez parler. Maman!... « Le Tampon » est à Paris et les Flassans ne sont pas là!...

— Eh! bien... — acheva la vieille marquise — il est évident que depuis le nouveau règne Monseigneur ne se croit plus en sûreté... d'autant plus qu'il a fait cette bêtise d'annoncer nettement sa volonté de refaire son testament pour les enfants du Duc de Berry...

Le chevalier Bonnie dit :

— Monseigneur a bien raison!... C'est ce qu'il peut faire de mieux!...

— C'est très bien de le faire... — déclara sans se gêner madame de Sainte-Aulaire — mais c'est absurde de l'avoir dit!...

Le lendemain matin, le docteur Bonnie et le valet de chambre Lecomte frappaient à coups pressés à la porte de l'appartement du comte de la Villegonthier.

Effarée du bruit, madame de la Villegonthier vint elle-même voir ce qui se passait. En apercevant le chirurgien et le valet de chambre du Prince, elle comprit qu'un malheur était arrivé.

— Nous avons beau frapper chez Monseigneur, il n'ouvre pas... — expliqua le valet qui semblait très agité — et nous venons chercher Monsieur le Comte... parce que nous ne pouvons rien faire sans ses ordres...

LA DAME DE s'-LEU 567

— Il est impossible — déclara madame de la Villegonthier — que vous attendiez mon mari pour agir... Il est parti depuis six heures du matin... Le curé de Saint-Leu a été insulté par un colporteur... et comme, étant donné l'état des esprits, la chose peut prendre des proportions inquiétantes, je ne sais pas du tout quand monsieur de La Villegonthier rentrera...

Le chevalier Bonnie partait en courant, mais Lecomte le retint par le bras :

— Il vaudrait mieux attendre monsieur de La Villegonthier... — insinua-t-il, oubliant tout à coup de jouer l'agitation — ce serait plus sage...

— Vous êtes fou!... — répondit Bonnie, qui secoua la main agrippée à sa manche et s'en fut rapidement, suivi de madame de La Villegonthier.

Des domestiques accouraient. C'est alors que la Comtesse prononça, pour la première fois, les paroles qu'elle répéta au moment de l'enquête et qui exprimaient sa conviction. Se penchant vers le chirurgien, elle lui demanda, en désignant Lecomte :

— Est-ce lui qui était de service cette nuit?... Et sur sa réponse affirmative, elle conclut nettement :

— Alors ils l'ont assassiné!...

— Dieu veuille que vous vous trompiez, Madame!... — dit M. Bonnie qui avait, lui aussi, la certitude d'un malheur.

Quand ils arrivèrent à la porte de la chambre du Duc de Bourbon, madame de Feuchères était là avec Manoury et un valet nommé Dubois. A ppuyée contre la porte qu'elle masquait de son corps, elle disait :

— Ouvrez, Monseigneur!... Monseigneur!...

C'est moa, Monseigneur!...

Gomme rien ne bougeait, elle se tourna vers les hommes et, toujours sans quitter la porte, ordonna ;

— Allez tchercher une maisse de fer !.. . Déjà Dubois rapportait une sorte de maillet.

— Enfoncez la porte!... — commanda de nouveau madame de Feuchères.

Elle ne s'effaça que juste à l'instant où Manoury, qui avait pris le maillet, frappait à tour

de bras. Au premier coup, un panneau céda. Le chevalier Bonnie s'élança dans la chambre, suivi de Manoury.

Le lit était vide, découvert et affaissé. Au milieu de l'âtre brûlait une bougie prête à s'éteindre. Dans la demi-obscurité, on distinguait le Duc de Bourbon debout devant une fenêtre, la joue appuyée contre le volet comme s'il écoutait quelque chose au dehors.

Le chirurgien s'élança vers le Prince et s'écria, en touchant son corps raidi :

— Il est mort depuis plusieurs heures!...

Manoury avait ouvert les volets de l'autre fenêtre. Le soleil entrait violemment. Alors on vit que le Duc de Bourbon était attaché par un mouchoir à l'espagnolette de la fenêtre. Sa tête retombait sur sa poitrine et ses pieds traînaient sur le tapis.

— Oh!... — murmura le valet de chambre en sanglotant — les misérables!... ils l'ont pendu!... La porte qu'on nous a fait défoncer n'était sûrement pas fermée!...

La porte était maintenant grande ouverte. M. de

570 LA DAME DE s'-LEU

Ghoulot et tous les officiers en tenue de chasse, accouraient suivis des gens de la Maison.

Napoléonette montait le grand escalier à fond de train. Elle cria à madame de la Villegonthier qu'elle apercevait dans la galerie, écroulée sur une banquette :

— Il est mort, n'est-ce pas?...

-T- Oui... — répondit la Comtesse — mais comment êtes-vous ici?... Vous avez donc su que...

— Non... je n'ai rien su... — balbutia la jeune femme qui ne voulait pas, sans y être autorisée, parler du départ projeté — mais quand j'ai vu que la chasse ne sortait pas, j'ai pensé qu'il était arrivé quelque chose à Monseigneur...

La vérité c'est que venue dans le bois en voiture, pour le cas où elle pourrait être utile et conduire le prince à La Tour de Tamerlan, elle avait trouvé les piqueurs qui attendaient en vain au rendez-vous. L'exactitude du Duc de Bourbon était si grande que tous s'inquiétaient, le croyant malade. En arrivant à S^-Leu, Napoléonette avait rencontré monsieur de La Villegonthier qui s'était attardé pour

l'affaire du curé. Et lui aussi avait été très surpris d'apprendre, par elle, que Monseigneur n'était pas sorti encore.

— Où est-il donc, mon mari?... — demanda la Comtesse — comment n'arrive-t-il pas?...

— Il est monté par l'escalier dérobé... — expliqua madame de Ghalindrey — il doit être dans la chambre de Monseigneur!...

— Je ne me sens pas le courage d'y entrer!... Voyez-y donc, si ça ne vous fait pas peur?...

— Ça me fait beaucoup de peine... mais ça ne me fait pas peur du tout!... — dit Napoléonette qui entra dans l'appartement.

Au bout d'un instant, elle revint les larmes aux yeux.

— Monsieur de La Villegonthier est là, Madame. . . La Comtesse avait avancé de quelques pas. Elle

était maintenant devant l'entrée du salon du Duc de Bourbon.

Etalée sur un canapé à côté de la porte ouverte, on apercevait « Sophie ». Sa nièce, madame de Flassans et la femme de chambre Lachassine lui tenaient les mains.

— Pas curieuse, madame la baronne de Feuchères!... — dit Napoléonette agressive.

— Vous avez vu Monseigneur?... — demanda craintivement madame de La Villegonthier.

— Oui... mais c'est extraordinaire!... J'ai vu une fois un bonhomme qui s'était pendu... un aide jardinier de Chantilly... Sa femme est venue me chercher pour l'aider à le dépendre... Eh bien, il était rouge, violet, affreux ! ... sa langue sortait gonflée, affreuse aussi... Et Monseigneur a sa figure de tous les jours... peut-être il est un peu plus jaune, mais guère..*

Le comte de La Villegonthier faisait évacuer la chambre du Prince. Le maire de S*-Leu arrivait, accompagné de M. Vincent Saint-Hilaire conseiller municipal, et d'un chirurgien, le docteur Letellier, pour constater le décès.

— Aoh/II Monsieur de La Villegonthier!... Quel désespoâr que Monseigneur se soât souicidé ainsi!... — nasilla madame de Feuchères qui n'était pas le moins du monde émue.

— Madame !... — répondit avec violence le premier gentilhomme du Duc de Bourbon —

comment osez-vous prétendre que Monseigneur se soit suicidé... lui à qui le suicide faisait horreur, et qui nous le disait il y a peu de jours encore!...

L'abbé Pélier de La Croix, qui rentrait de dire sa messe, pleurait de tout son cœur. Il aimait son vieux Prince, et l'idée de cette abominable mort, sans secours religieux ni matériels, raffolait.

Manoury sortait de la chambre du Duc de Bourbon . Il s'approcha de M . de La Villegonthier :

— Je veux avertir Monsieur le Comte... — dit-il à demi-voix — que l'abbé Briant est là qui farfouille dans le bureau et les papiers de Monseigneur...

M. de La Villegonthier se précipita dans la chambre. Un instant plus tard l'abbé Briant en sortait, causant avec Lecomte.

— Oui... — disait-il très haut — depuis tous ces événements, le vieux battait la breloque!... Aujourd'hui, il s'est suicidé... C'était fatal!...

Madame de Chalindrey voulait s'élancer sur l'Abbé.

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— Laissez donc !.. . — dit madame de Sainte- Aulaire — c'est à la Justice à s'occuper de ces gens-là!...

— La Justice!... — gronda Napoléonette exaspérée — la Justice de Louis-Philippe!... Oh! la la!...

Puis l'idée lui vint d'une dernière gaminerie. Elle se tourna vers la vieille marquise et lui cria à tue-tête, l'air radieux et le ton convaincu :

— Quel bonheur que le nouveau testament ait été déposé chez le notaire!... Au moins les assassins n'ont pas pu le voler!...

L'abbé Briant demeura bouche bée, livide et comme médusé, tandis que, du salon, Lachassine appelait au secours et demandait des sels pour madame la baronne de Feuchères. La Dame de S*-Leu venait de s'évanouir...

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