MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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LA
Nous descendîmes ainsi que nous étions montés, dans le même silence. Dans ce canal, étroit et sombre comme un souterrain, les eaux clapotaient contre une grande muraille noire percée d'une seule porte, avec deux sales poteaux de chaque côté. On se fût cru à mille lieues de cette brillante place Saint-Marc, si remplie de foule et de lumières, sans le bruit des instruments et des éclats de voix qui, de temps en temps, rompaient le silence de cette solitude.
La porte s'ouvrit après que Beppo y eut frappé d'une
certaine façon. Nous entrâmes dans un corridor où
une lampe fumeuse nous éclairait à peine. Il fallait
avoir seize ans; il fallait être Jeanne d'Albert, si bien n. 1
serrée et si bien gardée, depuis sa transformation apocryphe en comtesse de Verrue, pour s'être ainsi laissé conduire par un jeune prince dans un pareil bouge. Je ne conçois plus à présent comment j'y ai pu consentir.
Je tremblais bien un peu -, mais j'ai toujours été hardie. Je me remis promptement, et je suivis Son Altesse, qui marchait devant, en homme sur de sa route.
Je ne puis vous dire ce qu'était ce logis. L'humidité suintait de haut en bas ; les murailles étaient verdatres, et moussues ; on y marchait sur je ne sais quelles s terres grasses et glissantes. Je fus obligée de m'ap] i au bras que Son Altesse m'avait tendu.
Au bout de ce corridor se trouvait une autre porto à moitié à jour, taut la vétusté l'avait rongre. Cette porte tourna au bruit que nous fîmes, et un vieillard à barbe blanche, enveloppé d'une longue robe verte, parut devant nous. Il dit au prince quelques paroi, s dans une langue étrangère, et auxquelles celui-ci répondit en me montrant. Le vieillard éleva jusqu'à mon visage une lampe qu'il tenait à la main, e montra déconcerté à la vue de mon masque. Il se re-
tourna vers le prince tout en colère. Celui-ci s'humilia profondément, et je compris qu'il s'excusait. Le vieillard frappa du pied comme un homme qui ne veut pas entendre , et M. de Savoie se retourna de mon côté en hésitant. Cependant il me dit :
— Pardonnez-moi, madame, si je vous prie de vous démasquer; mais le docte personnage ahesoin de voir vos traits et de les connaître avant de vous laisser pénétrer chez lui.
Depuis un instant, depuis mon entrée dans cette maison lamentable, la peur m'avait saisie. La vue du grand vieillard ne fit que l'augmenter encore. Aussi exagérée dans ma terreur que je l'avais été dans ma confiance, j'en étais venue à craindre pour ma vie.
J'avais entendu parler des magiciens, qui, pour accomplir leurs charmes, ont besoin du sang d'une jeune femme; je me pris à trembler comme une feuille, et l'invitation de me démasquer ne me rassura point.
— Monsei..., balbutiai-je.
Le duc ne me laissa pas le temps d'achever le mot.
— Vous n'avez rien à redouter ici, madame; vous êtes sous la protection de mon honneur, et le la-
Moratoire de ce savant n'est hanté ni par le diable ni par les patriciens de Venise ; lorsque je m'y trouve surtout, vous pouvez vous démasquer.
J'hésitais encore ; mais, sur une nouvelle demande, je cédai. Le vieillard remonta sa lampe et m'examina longtemps, rougissante sous son regard ; puis il se mit à sourire, en disant en italien, sans doute par distraction :
— Bene!
Quel sourire que le sien! deux rangs de perles d'Opbir! et quelle ironie ! quel sarcasme! quelle suprême moquerie dans ses lèvres pincées et rouges comme du corail ! Je ne sais comment Victor-Amédée put s'y laisser prendre. A dater de ce momeut, je n'eus plus peur.
Nous entrâmes dans une chambre immense et délabrée, entourée des échantillons de tous les objets possibles, depuis les diamants jusqu'aux ordures. On y voyait des armes, des pierreries, des tableaux, des étoffes, des animaux empaillés, des statues, des bêtes vivantes, des faïences, des cristaux, des pièces d'argenterie, des chiffons, des médailles, de tout enfin. Il
s'y faisait des bruits incroyables, dans les coins où la lumière ne pénétrait pas; je ne sais quels êtres pouvaient y grouiller.
Nous nous avançâmes vers une table boiteuse, entourée de trois escabeaux luisants de vieillesse. Notre hôte y déposa sa lampe et nous fît signe de nous asseoir.
La conversation continua dans cette langue inconnue que j'ai dite. Le docteur parlait beaucoup. M. de Savoie écoutait, interrogeait, approuvait quelquefois. J'ai su depuis que c'était du grec. Le prince avait une grande facilité pour les langues, et les parlait presque toutes aussi bien que la sienne.
Mon tour vint : le sorcier prit ma main, l'ouvrit, un peu malgré moi, la regarda longtemps et sembla l'étudier avec attention. Il fît remarquer différents signes à son élève, dévoré d'impatience et de curiosité. Puis il alla chercher une manière de fouine morte dont il me fit toucher la tête. Il regarda ensuite dans son intérieur, consulta ses entrailles, son cœur, ses yeux, écrivit quelques lignes cabalistiques, et , se tournant vers M. de Savoie et lui montrant un écusson de France
pendu contre la muraille, il lui dit, cette fois, en boit français :
— Malgré tout, vous y reviendrez.
Le prince ne fit aucune réponse.
Nous restâmes plus de deux heures dans cette consultation, à laquelle je ne comprenais rien et dont je fus cependant le sujet et le but. Lorsqu'ils eurent épuisé la matière, nous nous levâmes, et le duc parla en langue vulgaire en s'adressanl à moi.
— Je n'oublierai jamais cet acte de complaisance et de bonté, madame, me dit-il ; je n'ai qu'une chose à attendre de vous : c'est un silence absolu sur ce qui vient de se passer. Vous avez rendu, sans vous en douter, un grand service à la Savoie.
— Jeune dame, ajouta le devin en français, souhaitez-vous savoir votre fortune?
— Oui, si elle doit être bonne.
— Bonne et mauvaise, comme tout en ce monde ; plutôt bonne que mauvaise : vous êtes née sous une étoile singulière , vous n'y pouvez échapper. Il vous faudra, malgré vous, devenir ce que vous n'auriez pas voulu être. Il vous faudra quitter qui vous aimerez, et
accepter une existence tout éloignée de celle que vous deviez mener. Je veux vous faire un présent, un présent inestimable, et tel que nul autre ne le pourrait offrir. Prenez ce paquet de poudre, et gardez-le plus précieusement que vos yeux ; car il y a là-dedans votre vie à vous, d'abord, et puis celle d'un enfant que vous sauverez du poison par lequel la famille entière périra. Cet enfant sera le plus cber, le plus nécessaire au monde entier, et, sans vous, il disparaîtrait comme tous les siens. Conservez bien, cette poudre, entendez-vous?
Je pris le petit sachet de papier avec une sorte de regret et de crainte; je le mis dans ma poche et je suivis M. de Savoie, qui m'entraînait en me répétant qu'il n'oublierait jamais le service immense que j'avais rendu à lui et à ses États.
J'étais tout ahurie, tout étonnée, je ne sus que répondre ; je serrai machinalement le divin antidote dans ma main, et nous regagnâmes le canal sans que j'eusse pu trouver une parole a. répondre à mon royal, conducteur.
Les abords de la maison du devin paraissaient déserts; tout sur l'eau était silencieux, la nuit
était profonde et rien ne se montrait autour de nous.
Toutefois, comme notre barque s'éloignait, j'entendis à notre droite une sorte de cri de rage étouffé, et à notre gauche un soupir, qui me firent frissonner et qui parurent contrarier le prince.
— Avons-nous été suivis? murmura le duc. Ah! bah! je ne puis être en ce point surveillé par la police de M. d'Avaux ou par celle de la soupçonneuse République. Et puis Venise est la ville des mystères et des drames nocturnes. Tout cela ne nous regarde sans doute pas.
Je sus plus tard qui avait poussé ce cri et ce soupir.
Deux hommes étaient là qui me suivaient comme leur ombre.
L'un pénétré d'un amour tendre, muet, discret, plein d'abnégation et de dévouement.
L'autre brûlant d'une passion orageuse qui s'irrite contre les obstacles, qui va où l'ardeur du sang le pousse, même à travers les crimes!
Oh! souvenirs émouvants! étrange contraste! ange et démon, que de consolations, que de déboires je vous dus!
Le prince me reconduisit jusque chez moi. Nous nous séparâmes à la porte. Je regagnai ma chambre et mon lit, où je ne dormis pas plus que la nuit précédente, tant je me sentais singulièrement émue de tout cela. C'était ma première aventure; elle était semée de nombreux incidents ; il faut bien payer son tribut.
J'eus depuis l'explication de ce qui s'était passé chez le devin. La voici :
Je devin était un de ces vieux juifs cosmopolites qui ont couru les quatre coins de l'univers. Je ne puis nier sa véritable science, et j'ai de bonnes raisons pour cela : tout ce qu'il a prédit est arrivé, sans compter que je lui dois la vie. Il avait annoncé à Victor-Amédée ses guerres, ses irrésolutions dans ses alliances, tous les événements de son règne enfin. Mais il le surprit bien davantage en lui disant :
— Il est des choses que je ne puis absolument distinguer, et qui se présentent confuses à mon esprit. .Nous pouvons les éclaircir si vous êtes de bonne foi avec moi. Une grande partie de ces faits se passeront sous l'influence d'une femme que vous devez aimer,
que vous aimez déjà. Sa main seule peut m'apporter la clef de ces mystères et me mettre à même de vous donner le conseil que vous sollicitez de moi. Faites que je la voie, que je lui parle, et je saurai, après, tout ce qu'il faudra savoir.
Le prince était encore assez jeune pour rougir. Il ne se rendait pas compte de ce sentiment qu'il eut plus tard pour moi ; mais, en sondant son cœur, il lui sembla que j'étais désignée, et, moitié curiosité politique, moitié désir d'amour, il s'en voulut assurer. Il me demanda donc de le suivre, ainsi que je l'ai raconté tout à l'heure. Le magicien lui assura que j'étais bien la personne supposée , qu'il m'aimait fort, que je l'aimerais aussi, que nous aurions ensemble des enfants, et que ce serait moi qui le quitterais.
Je m'étends beaucoup sur cette prédiction, parce qu'elle eut une vraie influence sur l'avenir qui m'attendait et que j'aurai à en parler plus d'une fois.
Le lendemain de cette excursion, Marion me remit, de la part de Son Altesse, une fort belle petite boîte en filigrane d'or, entourée de pierreries et doublée de cristal de roche. Elle était suspendue à un anneau et à
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une chaîne d'un métal perdu, brillant comme de l'acier poli. C'était un présent du juif pour y enfermer ma poudre et l'avoir toujours à mon cou. Ce bijou était d'une ancienneté sans date, et des plus rares qui se pussent voir.
Je l'ai encore ; il ne m'a point quittée depuis.
Quelques jours après son retour à Turin, Victor- Amédée eut la preuve de la perspicacité de M. d'Avaux. 11 sut qu'on avait épié ses actions, qu'on connaissait ses rapports avec le roi Guillaume d'Angleterre et avec l'électeur de Bavière également. Son ambassadeur à Venise lui fit part d'un de ses eut. étions avec M. d'Avaux, entretien dans lequel ce dernier lui avait rendu compte, jour par jour, de ses démarches, qu'il supposait si cachées , preuve que le seigneur Gonlarini était bien informé. L'ambassadeur ne lui dissimulait pas, en même temps, qu'on avait de profondes méfiances àla cour de Versailles et qu'il aurait beaucoup à faire pour les détruire. Il devait l'attendre à des demandes exa.aé-
rées et s'apprêter néanmoins à y satisfaire, s'il ne comptait pas rompre entièrement.
Ceci devenait grave.
Déjà, pour donner un gage de tranquillité àLouis XIV, le duc avait recommencé, contre les Vaudois ou Barbets, la guerre impolitique et impopulaire dont son père avait vu les abus ruineux. Ce prétexte, car c'en était un véritable, lui fournit le moyen de lever des troupes et d'armer des sujets, sans donner à son puissant voisin le sujet de se plaindre.
Il avait, depuis longtemps, en vue de lui reprendre Pignerol et Casai. 11 n'en cherchait que l'occasion, et s'efforçait de la faire naître sans avoir l'air de la chercher.
De son côté, Louis XIV, qui ne connaissait pas encore son jeune allié, croyait sa domination facile, et se contentait d'étendre sa griffe de lion vers les États qu'il protégeait, pour les saisir plus tard peut-être. Il croyait avoir affaire à un homme de vingt ans, sans expérience, sans talent. L'affaire de Venise lui donna à réfléchir ; il commença à examiner déplus près, et ses ambassadeurs reçurent des ordres se-
vères pour surveiller M. de Savoie et ses desseins.
Celui-ci ne s'endormait point, en sachant Casai, la plus forte position de l'Italie, entre les mains du roi de France, et sous le commandement de M. de Tressan, homme aussi brave qu'habile.
Casai avait été vendu au roi par le duc de Mantoue, prince fainéant et voluptueux. Il eût vendu de même le reste de ses États pour satisfaire à ses plaisirs et à ses maîtresses, lesquelles étaient de la pire façon et tout à fait indignes de lui.
Victor-Amédée eût bien voulu s'emparer de ce gâteau, mais les forces lui manquaient. Il n'était encore sûr de rien avec l'empereur et les confédérés, et il ne songeait à se déclarer qu'avec la certitude d'un appui et d'un secours efficace. Aussi se risqua-t-il à toutes choses avant de se brouiller, sans profit, avec l'oncle de la duchesse, qui pouvait si facilement l'anéantir.
Sa prudence éclatait déjà.
Le maréchal de Catinat commandait pour le roi en Dauphiné et dans les Gévennes. Il écrivit à M. de Savoie et lui témoigna le désir de le voir et de s'entendre avec lui sur bien des choses. « Non pas de
la part de son maître, lui disait-il, mais de la sienne propre, et dans la joie de connaître un prince de si belle espérance. »
M. de Savoie reçut cette lettre, la montra à madame sa mère, et lui demanda si elle ne serait pas bien aise de recevoir à Turin M. de Gatinat.
— Le ferez-vous donc venir?
— Peut-être, madame; mais le connaissez-vous?
— Je ne le connais pas. Lorsque j'étais à la cour de France, M. de Gatinat ne marquait point. C'était un petit gentilhomme parvenu par son mérite.
— Je souhaiterais beaucoup de petits gentilshommes semblables à mon service... S'il vient, du reste, sa visite sera singulière, car j'en attends une autre en même temps : celle de mon cousin Eugène, qui s'est couvert de gloire en Hongrie, et qui sera le premier héros de l'Europe, si Dieu le permet.
— Mon fils, prenez garde ! Il y a un proverbe de mon pays qui m'a toujours paru fort sage : « Oui trop embrasse, mal étreint. »
Le prince sourit, ce fut tout. M ne répondait point quand il ne lui convenait pas dele faire. Madame Royale
raconta devant moi ses inquiétudes à ma belle-mère ; je sus ainsi la chose d'origine, et je me réjouis fort de voir le maréchal et le prince Eugène, avec lequel j'avais fait connaissance à son dernier voyage, et qui me semblait un prince fort distingué. Quant au maréchal, il Die parlerait de la France, de mes parents, de la cour, de tout ce que j'avais aimé et que je regrettais encore.
Sur ces entrefaites, un matin que je jouais avec mon petit Michon, il me demanda tout à coup si le comte et moi ferions bientôt à M. Petit la visite que nous lui avions promise.
— Pourquoi cela, petit Michon? Nous n'y avons plus pensé, je l'avoue.
— Parce que M. le curé veut vous préparer une collation friande et que j'en prendrai ma part.
— C'est donc toi qui es pressé?
— C'est moi, et puis c'est aussi cet abbé Alberoni, qui doit faire les chatteries et les bonnes choses. 11 vient chaque jour chez M. le curé et lui demande quand cela sera décidé, parce que c'est, dit-il, le chemin de la fortune qui s'ouvrira devant lui.
If, LA DAME DE VOLUPTE.
— Le chemin de la fortune s'ouvre donc par une porte de sucre et de biscuit? m'éeriai-je en riant.
— Je ne comprends rien à cet homme-là, madame; il fait des thèses et des discours auxquels on ne voit pas clair. C'est le fils d'un jardinier, assure-t-on, et il parle de devenir premier ministre. Un devin le lui a annoncé et il y croit.
— Compte-t-il donc être premier ministre de M. le duc de Savoie?
— Bah! c'est trop peu de chose ! Il sera, dit-il, premier ministre d'un grand royaume.
— Je ne soupçonne pas trop, alors, en quoi notre collation et notre présence peuvent le servir.
— Enfin, madame, il ne rêve qu'à cela. Il vit tout seul dans sa chapelle, et il invente des plats nouveaux tous les matins, afin d'en composer dont Vos Excellences soient satisfaites.
Je parlai, le soir môme, chez Son Altesse, de mon petit Michon, qui y était fort connu, ainsi que de l'abbé Alberoni et de ses friandises. Madame Royale était gourmande : depuis qu'elle ne s'occupait plus du gouvernement, elle avait de grandes séances avec ses
officiers et ses marmitons. Elle se mit à rire de cet abbé et de ses préparatifs de fourneaux.
Madame Royale était simple et fuyait souvent les exigences de son état pour vivre en particulière. Elle aimait fort les apartés avec ses favoris et ses favorites. Tant qu'elle fut régente, elle sacrifia ce goût. Mais, depuis son abdication , elle s'en dédommageait.
— L'abbé Petit n'a-t-il pas une maison des champs? demanda-t-elle à madame de Verrue.
— Oui, madame, il en a une charmante, où se trouvent quantité de tableaux et de curiosités. Elle est tout près de celle de mon fils.
— Eh bien, contessina, prévenez vutre Miction que, mardi prochain, nous irons tous nous promener de ce côté, que je me reposerai à sa villa, et que, s'il s'y trouve quelque collation préparée, je ne refuserai pas d'y faire honneur.
Je ne fus point surprise : madame Royale faisait souvent de ces promenades. Ma belle-mère et moi, nous en avions la jouissance, que la cour recherchait fort. Bien qu'elle n'eût plus de pouvoir établi, elle en avait encore un très-réel sur l'opinion de son auguste
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[Us. Il se faisait un devoir de lui être agréable, et lui refusait peu de choses en ce qui concernait les faveurs de cour. Quant au gouvernement, il écoutait ses conseils ; mais il se réservait d'en être le juge, et ne faisait que ce qu'il lui convenait de faire, sans jamais en rendre raison.
Le curé fut prévenu dès le lendemain, et, au jour désigné, il nous reçut avec sa bonté et sa modestie ordinaires. Alberoni se distin.ua. Nous De le vîmes qu'après la collation; au moment du fruit, il vint recevoir les compliments de Son Altesse et réchauffer ses espérances d'avenir. Madame Royale, instruite par moi, le fit causer. Elle se plut à l'interroger et à l'entendre. Il avait infiniment d'esprit, du plus fin et du plus bouffon ; en sondant son regard, on y trouvait une profondeur inattendue, que cette folle enveloppe cachait au vulgaire.
A l'âge que j'avais alors, je n'en vis pas davantage, je le pris pour un Pasquin. Plus tard, lorsqu'il se fit connaître et qu'il parvint à une autre situation, je me rappelai les particularités de cette première entrevue.
Madame Pioyale prit plaisir à lui faire raconter sa vie
et ses projets. Il lui dit tout net qu'il était iiis d'un jardinier de Parme, et qu'il avait désiré monter trèsiiaut, dès l'âge le plus tendre.
— J'ai pris le petit collet pour aborder où mon sarrau de toile ne m'aurait pas introduit, madame. Mon père et ma mère me traitaient de fou ; mais, si je n'étais l'abbé Alberoni ; si, au lieu de greffer des poires, je n'avais su inventer des sauces, je ne serais pas aujourd'hui aux pieds de Votre Altesse royale, à la remercier de ses bontés, à lui en demander la continuation et la suite. Voilà ce que c'est que l'habileté.
— Vous avez raison, l'abbé, tout cela est juste ; mais je voudrais savoir, pour vous bien servir, ce que vous comptez être un jour.
— Hélas! madame, premier ministre, rien que premier ministre, répliqua-t-il d'un air humble et soumis.
— De mon fils ?
— Oh! non, madame, d'un plus grand potentat. Soit l'Empereur, soit le roi de France, ou le roi d'Espagne, je ne sais pas.
— Ah! vous n'avez pas encore choisi ; je comprends. Mais ne trouvez-vous pas le saut bien grand, de votre
canonicat à une semblable position? N'y a-t-il point des échelons pour y arriver? et quel est celui que vous désirez choisir en ce moment?
— Ah.! madame, le plus difficile, car c'est le premier.
— Ne peut-on vous aider? Voyons, je vous promets de parler au duc.
— Au duc de Parme? demanda- t-il vivement.
— Ah! il s'agit du duc de Parme?... Je serai peutêtre moins puissante. Pourtant, je tâcherai.
La princesse riait fort en lui parlant , et le fin compère comprit qu'il pouvait oser.
— Le canonicat de Son Excellence est un bon petit poste, madame; on y gagne sa vie à ne rien faire, que dire quelques prières bien douces et bien faciles; on y chante vêpres, seul avec son clerc ; on y dit la messe devant trois vieilles femmes et leurs chiens de Bologne, et l'on s'en va tout doucement au paradis, escorté des regrets de ses voisins, à qui l'on donne un joli repas chaque semaine, sans se gêner. C'est un bénéfice enviable de toutes les façons, excepté...
— Excepté pour les premiers ministres en herbe, ]o le comprends. Ensuite ?
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— Ensuite, madame, puisque Votre Altesse daigne comprendre si "vite, elle comprendra bien aussi que je voudrais sortir de là.
— Parfaitement.
— J'ai deux ambitions, madame : celle d'être premier ministre, qui ne peut pas me manquer, et celle de me promener dans les rues de Parme dans le carrosse de monseigneur l'évêque : c'est par celle-ci qu'il faudrait commencer.
— Voulez-vous que je demande à monseigneur de Parme de vous promener en carrosse dans la ville de Parme à ses côtés? Je ne vous promets pas de l'obtenir; car il faut une raison à cette promenade.
— Aussi je la trouverai, si madame a l'extrême bonté de m'écouter jusqu'au bout. Il vaque un office de chapelain dans sa maison ; si je puis avoir cette place, le premier écbelon est francbi, et je tiens mon rôle de premier ministre.
— Si j'étais la duchesse de Parme, je vous la donnerais -, la duchesse de Savoie ne peut que vous promettre de la demander dès demain. Ainsi fait-elle. J'espère que monseigneur de Parme ne me refusera pas ,
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il a de l'esprit, il aimera un homme d'esprit, se présentant comme vous, j'en suis sûre. L'abbé, vous serai chapelain.
— Que Dieu vous entende et vous bénisse, madame !a duchesse! Vous aurez commencé mie belle fortune, et vous n'aurez pas à vous en repentir.
Il accompagnait ces paroles de mille grimaces et de mille singeries, dont la compagnie se pâmait, San Altesse plus que personne. Elle en raffola sur-le-champ, elle lui fit répéter ses folies, et rit aux larmes de la composition de sa maison et de son gouvernement quand il serait premier ministre. S'est-il souvenu de celte journée lorsqu'il l'est devenu tout de bon? J'ai souvent eu envie de le lui demander.
Madame Royale fit écrire à l'évëque de Parme ; il donna la place de chapelain à Alberoni et commença en effet son élévation.
Avant de partir, celui-ci vint saluer madame la duchesse, ma belle-mère et moi. Il nous envoya de Parme d'excellentes conserves, et cela jusqu'au jour où il quitta l'Italie. Je me suis toujours étonnée qu'il ait pu arriver à la grandeur, étant si reconnaissant, P'ordi-
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naire, la première condition, c'est d'être ingrat envers ceux qui vous ont servi.
J'ai maintenant, il me semble, bien parlé des affaires des autres. Il est temps de retourner aux miennes et de vous tenir au courant. J'ai vu tout ce que je viens de raconter. J'ai vu beaucoup d'autres choses -, mais, quant à ce que j'ai éprouvé, quant aux secrets de mon cœur, il m'est doux de les rappeler; il m'est doux de les tracer sur ce papier, confident innocent et fidèle, qui ne gronde pas, qui ne me fait aucun reproche, qui accueille tout de la même façon, et qui ne me trahira pas, de mon vivant, du moins. S'il me trahit après ma mort, je ne serai pas là pour le savoir, et je me soucie assez peu de la postérité: ie n'y crois point.
D'ailleurs, ces pages tomberont pcul-être entre les mains d'un bon cœur, d'un ebarmant esprit qui saura deviner pourquoi je les ai tracées, qui appréciera les sentiments et les idées de la pauvre créature dont les
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fautes n'ont jamais fait de mal qu'à elle-même. Cette idée m'est douce ; je voudrais connaître cet ami futur que le ciel me destine, je le bénis d'avance et je lui dis : Merci à vous qui apprendrez aux autres à me mieux connaître ; à vous qui direz aux siècles futurs que la darne de volupté ne fut ni ambitieuse ni avide de richesses; elle fut tendre, elle fut malheureuse, souvent, bien qu'on en ait pu peDser, et, si Dieu eût donné au comte de Verrue le même cœur qu'à elle, ils eussent offert un modèle et un exemple aux époux de ce monde ; je l'ai déjà répété, et je pourrai bien le répéter encore.
Je n'ai pas besoin de dire qu'après le séjour à la campagne, notre bonheur fut très-grand et très-complet. Madame de Verrue ferma les yeux, elle feignit de ne s'apercevoir de rien et n'entra plus ni chez son fils ni chez moi sans nous avoir fait prévenir.
L'abbé de la Scaglia était absent pour quelque mission : madame Royale lui en donnait souvent ; elle le tenait en grande estime, et le chargeait de beaucoup de secrets. Nous étions calmes et tranquilles, mon mari ci moi ; nous tâchions de ne point montrer notre ten-
dresse et d'être ensemble devant les autres comme auparavant. C'était le plus difficile.
Ma belle-mère voyait moins son fils ; elle affectait une froideur sévère, espérant le ramener ainsi et le conduire à l'amende honorable. Il commençait à trembler, en effet, loin de moi; mais, dès que je paraissais, dès que mon regard rencontrait le sien, il reprenait du courage et de l'espoir. Nous allions partout ensemble; nous retournions souvent à notre chère villa et à la chambre en point de Hongrie. Nous nous rappelions sans cesse ces premiers moments de bonheur, et nous en croyions la durée éternelle. Un événement très-naturel, qui d'ordinaire comble de joie les familles, et qui pour nous était la révélation publique de notre union renouvelée ou plutôt formée, vint redoubler nos embarras.
Il fallait l'avouer à madame de Verrue. Nous n'avions point dérobé ce pauvre petit; c'était l'enfant de notre amour ; nous étions heureux de l'avoir ; encore fallaitil qu'il fût reçu par son aïeule comme une bénédiction du bon Dieu qu'il était pour nous tous, et je ne savais trop si elle y consentirait.
Nous le cachâmes tant que cela fut possible. Une fille
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coupable d'une faute ne prend pas des précautions plus minutieuses. Ma souffrance me trahit. Madame de Verrue devina tout à ma pâleur, à mes incommodités continuelles. Chaque fois qu'elle me regardait, je rougissais. Mon mari rougissait davantage encore; il détournait la tête et levait le siège. Il craignait les explications. Je ne tardais pas à le suivre, j'en avais aussi grand'peur que lui.
Un jour, comme j'étais déjà détalée, madame de Verrue me rappela. Je n'osai pas aller plus loin ; je sentis qu'il fallait revenir et que le moment de la révélation arrivait. Ma belle-mêre me l'appela encore; je retournai vers elle. Son regard me toisa avec un éclair de haine, et sans préambule elle me dit :
— Vous êtes grosse, madame?
Je ne répondis point, tant la déclaration à brûlepourpoint me semblait brusque.
— Quand donc le comptez-vous avouer? quand donc comptez-vous en faire part à Leurs Altesses ? Est-ce que vous prétendez vous cacher, par hasard?...
— Madame...
— Tout ceci est trés-ridicule, je vous en avertis. Après
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vous être comportée avec mon fils d'une façon inqualifiable pour votre âge; après avoir mené une existence qu'une effrontée désavouerait certainement, ne voulez-vous point faire la prude et dissimuler ce qui s'en est suivi? Voilà une belle modestie, vraiment ! Comme si vous ne deviez pas être flore de donner un héritier à la maison de Verrue! A quoi seriez- vous bonne sans cela ?
Je me regimbai, lorsque je m'entendis injurier ainsi.
— Ne suis-je pas mariée, madame, s'il vous plaît"? En quoi ai-je manqué à la modestie ? En quoi ai-je montré des façons d'effrontée ? Si je donne un héritier à la maison de Verrue, il me semble que je suis de la maison d'Albert, et que...
— La maison d'Albert ! s'écria-t-elle, enchantée devoir trouvé un sujet véritable de m'humilier. Vraiment, la maison d'Albert ? Ah ! vous croyez que cela se ressemble ? Qu'est-ce donc que la maison d'Albert ? D'ailleurs, est-ce une maison, et, dans pareille classe, donne-t-on ce nom aux familles ? Votre grand-père était un fauconnier, ma belle demoiselle de Luynes ; votre aïeul était moins encore, apprenez-le, si vous
l'ignorez, et chacun sait ce qui a fait de ce fauconnier un duc, n'en pouvant faire un gentilhomme.
— Alors, madame, repris-je, toute pâle de colère, pourquoi la petite-fille de ce fauconnier a-t-elleété arrachée à son pays, à cet hôtel de Luynes où l'on vit si heureux, à cette famille que tant de respects entourent, pour venir souffrir auprès de vous? Pourquoi l'héritier de la maison de Verrue est-il devenu mon mari ? Ce n'est pas ma dot qui vous a tentée, je n'en ai point reçu. Ce n'est ni ma beauté, ni le charme de mon esprit : à treize ans, on n'a ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, vous ne me connaissiez pas. Qui donc vous a pu conduire à une alliance avec ce duc de Luynes, qui n'est pas gentilhomme et que vous méprisez tant ?
L'étonnement tua, chez madame^de Verrue, la colère. Dans le premier moment, elle me laissa dire, parce qu'elle ne comprenait point mon audace. Soumise jusqu'ici, je me relevais pour la première fois. J'étais la mère de l'aîné de sa maison en ce moment; j'étais la femme du comte de Verrue, et non une étrangère que l'on peut impunément offenser. Elle pressenti t un adversaire qu'elle aurait de la peine à vaincre, et dès lors
ma perte fut jurée, je n'en doute pas. Cependant, elle voulut combattre et ne pas me quitter sans avoir épuisé tout son fiel.
— Si je vous avais connue, madame, si j'avais prévu ce que la fille de treize ans deviendrait plus tard, vous ne seriez point ici, je vous le jure. Mais je crus cet abbé de Léon; confiante en son amitié, désirant surtout assurer le bonheur d'un fils que j'aime par-dessus tout, j'ai consenti à vous recevoir ici, en mendiante, vous venez de le dire, à vous tout donner, n'exigeant en échange que votre jeunesse, votre vertu, votre beauté pour l'héritier d'une des plus vieilles maisons de l'Italie, me disant, pour excuser la mésalliance, que le comte de Verrue était bien assez grand seigneur pour faire une grande dame sans le secours de sa noblesse à elle, et qu'il était plus noble de tout offrir sans rien recevoir. Puisque vous le demandez, voilà pourquoi je vous ai prise, madame, et pourquoi vous m'insultez aujourd'hui, en reconnaissance de mes bontés.
J'étais retombée sur mon siège, suffoquée par la rage, par l'impuissance, par toutes les passions contenues et dans l'impossibilité d'éclater.
Elle eût continué ainsi deux heures, que je n'aurais pas répondu davantage ; j'étouffais, je me sentis mourir. Elle n'eut aucune pitié de moi; se levant, au contraire, et enchantée de nïavoir réduite au silence, elle me fit une révérence ironique en me disant :
— Je vais" vous envoyer vos femmes pour délacer votre corps de jupe, madame, et je vous engage à n'en plus porter. Gela devient inutile, je sais tout.
Marion et Bahette, qu'elle fit mander en me quittant, accoururent, poussant des cris et des exclamations sans fin. Marion alla chercher, M. de Verrue dès que je fus reconduite à mon appartement, en lui annonçant que la méchante douairière nous allait tuer, mon enfant et moi, s'il n'y voulait mettre ordre.
M. de Verrue se lamenta fort ; mais il n'était point homme à mettre ordre à rien en face de sa mère. Il se trouva très-empêché entre nous deux. Je lui déclarai que je ne resterais pas une heure de plus en son palais, après le traitement que j'avais reçu; que j'allais écrire à ma famille, et prier mon père de me venir chercher.
— J'attendrai son arrivée en quelque couvent, ajoutai-je; il serait peu séant que j'habitasse cette maison
où madame votre mère m'a reçue par charité. Les iilles de auc et pair de France n'endurent point de pareils traitements.
— Et moi ! et moi ! que deviendrai-je? répétait-il en pleurant ; et mon fils?
— Vous, monsieur, vous aurez madame votre mère pour vous consoler. Quant à votre fils, soyez tranquille, je vous le renverrai dès que j'aurai pu m'en débarrasser.
Ma furie était semblable à la malédiction de l'Écriture, elle allait jusqu'à la troisième génération. M. de Verrue se jeta à mes genoux, il me supplia, il me demanda pardon, il pleura, il baisa mes mains, il parvint à toucher mon cœur qui l'aimait; je le baisai à mon tour, je mêlai mes larmes aux siennes, je lui pardonnai, je pardonnai à son fils ; mais, à l'endroit de la douairière, rien ne pouvait m'apaiser.
Il fallait lui signifier sur-le-champ qu'elle eût à chercher un autre logis, qu'elle nous laissât libres chez nous en ne nous embarrassant pas davantage de sa présence et de sa domination.
Mon mari serait plutôt mort que de faire une sem-
blable levée d'armes ; il se remit à pleurer de plus belle et- à me supplier sur tous les tons. Je ne me laissai point attendrir, et, tout en l'embrassant, je lui répétais :
— J'en suis aussi désolée que vous, ce n'est pas ma faute; il faut choisir entre nous deux; si elle reste, je sortirai.
Après cette scène, je m'endormis, fatiguée que j'étais. M. de Verrue ne se vit pas d'autre refuge que notre bon allié Petit; il n'espéra qu'en lui seul, et, dès que j'eus fermé les yeux, il courut chez lui, trouvant cette manière plus courte et plus sûre que de l'envoyer chercher. Le curé écouta tout, il se doutait de cette situation. Il connaissait depuis longtemps madame de Verrue; il m'avait devinée, il prévoyait cette zizanie et s'était préparé à la combattre.
— La personne à employer dans tout ceci, c'est madame Royale, dit-il. Elle seule aura le pouvoir et la volonté de dominer madame votre mère. Elle seule entrera dans les sentiments de madame votre femme, sa compatriote et la fille d'une maison qu'elle a toujours honorée de ses préférences. Allez près de la princesse, monsieur, ou, si vous ne vous en sentez pas le cou-
rage, j'irai pour vous, je vous l'offre de grand cœur. Mon mari accepta avec reconnaissance, avec bonheur ; il remit tous ses pouvoirs à l'excellent prêtre, qui, en le quittant, s'en alla droit au palais, avec sa simplicité habituelle, avec ses modestes habits et son placide visage, bien plus connu des malheureux que des riches. Aussitôt qu'elle sut qu'il était là, madame Royale donna ordre de l'introduire, elle qui refusait souvent les dames et les seigneurs les plus brillants.
M. Petit s'exprima, comme toujours, en fort bons termes. Il raconta à Son Altesse la révolution intestine arrivée chez nous, il lui exposa la position que me faisait madame de Verrue, et la supplia d'apaiser la tempête qui, sans elle, menaçait de tout bouleverser.
La duchesse connaissait ma belle-mère. Elle ne s'étonna point; elle promit à l'abbé Petit de s'intéressera sa demande , et, comme elle me supposait la plus facile à séduire, elle voulut commencer par moi.
Sans s'inquiéter des façons ni de l'étiquette; dont elle faisait bon marché depuis la fin de la régence, elle prit son écuyer, une demoiselle suivante, et vint chez moi tout de suite, en carrosse de ville.
Je ne l'attendais pas, ou le pense bien, je dormais encore.
Elle ne souffrit pas qu'on m'éveillât: et voulut, au contraire, m'éveiller elle-même. Jamais surprise n'égala la mienne, lorsque je la vis auprès de mon lit; j'en perdis la parole.
— C'est bien moi, dit-elle en riant ; ne soyez point si étonnée. Nous allons causer un peu ensemble, si vous voulez m'entendre, ou plutôt si vous le pouvez ; on dit que vous êtes malade; cela ne sera rien, je l'espère.
Elle ne souffrit poiut que je me levasse, et s'installa auprès de mon lit. Avec son charmant esprit et toute sa bonté, elle me fit raconter ma situation, nie? douleurs, mes colères, mes résolutions de quitter la maison de mon mari, si ma belle-mère persistait à y demeurer avec nous. Il ne me fallait point être priée pour jeté' tout mon feu.
—Vous connaissez ma mère, vous, madame, m'écriai-
je ; vous connaissez le duc de Luynes, et vous savez si
leur fille est venue en ce pays comme une mendiante?
La princesse m'écouta avec paUen.ce, sans m'.uter-
rompre. C'était le seul moyen d'obtenir sur moi quelque empire.
Lorsque j'eus terminé, elle reprit mon discours d'un bout à l'autre, et jeta bas mes raisons une à une. Elle me représenta mes torts, tout en ne cherchant point à excuser ceux de la comtesse; elle me parla de mon mari, de mon enfant, de ma renommée, de tout ce qui pouvait m'émouvoir.
J'y fus d'abord insensible; mais, comme elle insistait avec une véritable tendresse, je m'y laissai prendre, et m'attendris. Elle en profita pour m'arracher la promesse que je ne partirais point et que je ferais avec madame de Verrue comme s'il n'était rien advenu.
Je ne sais ce que madame Royale dit à madame de Verrue, mais elle la calma tout à fait. Depuis lors, nous n'avons plus eu aucune discussion; elle m'en a bien plus détestée pour cela, et elle s'est bornée à se veûger sourdement.
Elle agit avec une finesse et une adresse si supérieures en me cajolant et en cajolant son fils, qu'elle reprit en fort peu de temps tout son empire. Elle le retint sous sa loi, ainsi que disent les poètes: d'abord,
en flattant le sentiment qu'il me portait ; ensuite en l'inquiétant sur celui que je lui portais moi-même.
11 fut donc successivement, et suivant la volonté de sa mère, tendre, empressé, confiant et jaloux. Il fut mon amant d'abord, mon mari ensuite, mon ami jamais. Elle tua dans son cœur cet attachement qui survit à tout, en lui inspirant peu à peu des craintes sur mon caractère, en me peignant, — et cela avec des nuances et des précautions infinies, — en me peignant, dis-je, comme une étourdie, une folle, une visionnaire d'amour-propre, enragée de domination, n'aspirant qu'à l'humilier, à l'amoindrir, à faire tout ployer sous ma volonté.
Il en résulta qu'après les premiers moments passés, il n'eut plus d'amour, il n'eut plus rien du tout. Je lui devins, non pas odieuse, ce serait trop dire, cela aurait dépassé, sans l'atteindre, le but de la douairière, mais complètement indifférente. Il ne vit en moi qu'une femme portant son nom, tenant sa place à table et près des princes, assez belle et assez spirituelle pour ne pas blesser sa vanité de mari, mais incapable de rien autre chose, et un vé-
ritabie zéro pour la fortune et la gloire de sa maison.
Mes belles espérances s'envolèrent une à une; car, moi, je l'aimais toujours, mais je l'aurais aimé bien davantage encore sïl l'eût voulu, car il fut demeuré le seul amour de ma vie, en dépit des apparences, en dépit de mes fautes et de mes erreurs. Il aurait fallu rester forte ; bêlas ! je ne l'étais point.
Voilà ce que madame de Verrue a fait de nous deux, et les voies qu'elle a préparées à la séduction qui marchait vers moi. Ah! les belles-mères, Dieu vous en garde !
On le voit, M. de Verrue fut bien vite rentré sous la férule de madame sa mère. Malheureusement, mon enfant ne vint pas à terme. J'accouchai dans de grandes douleurs à cinq mois, sans imprudence, sans provocation, simplement, dit le médecin, parce que je n'eus pas la force de le porter davantage.
Ce fut un grand malheur, je le répète; si j'avais pu
avoir un fils, ma belle-mère eût perdu tout son pouvoir sur mon mari, j'étais puissante. Sans lui, je fus vaincue, l'habitude de l'esclavage l'emporta.
Je cherchais à m'en consoler par les distraction?. le hantais fort les bals et les fêtes; j'allais à tous les cercles, et je fis constamment la cour à Leurs Altesses pour fuir ma maison, où je ne trouvais que des ennuis. M. de Savoie commençait à me regarder de plus près encore. Il vint même deux ou trois fois me surprendre à la campagne, lorsque, par hasard, je m'y retirais pour prendre un peu de repos.
On en parla sourdement ; mais le soin que je mis à n'y point répondre fit tomber ces rumeurs dès l'abord.
Un jour que j'étais assise dans un salon où passait fort peu monde, je me jouais avec un petit singe qu'on avait donné à madame Royale et qui était le plus joli du monde; j'entendis auprès de moi le bruit que faisait le prince de Oarignan, lorsqu'il désirait qu'on le regardai.
Je me retournai aussitôt; il me fit signe de venir m'asseoir sur un canapé dans une manière de niche, avec des glaces, et, là, notre conversation muette commença.
Il s'agissait de son auguste cousin, et il voulait m'entre tenir de l'amour qu'on lui supposait pour moi, et, comme je m'écriai que cela n'était point vrai, il tapa du pied avec impatience. Il me répéta que cela était très-sûr et qu'il le savait bien.
— Non, monsieur, répétai-je à mon tour.
— Son Altesse vous aime , écrivit-il très-vite , je le .-ais;mais, si vous êtes sage, vous ne l'écouterez point, et vous lui montrerez que vous n'entendez point manquer à votre mari. Il faut, madame, rester dans l'ordre; sans quoi, on est toujours malheureux. C'est un homme voué aux réflexions forcées qui vous donrie ce conseil. Suivez-le.
— Monsieur, soyez tranquille, répondis-je ; je veux rester fidèle à M. de Verrue, non-seulement par devoir, mais encore par amitié.
— Alors tout est bien, et je suis tranquille, en effet.
— D'ailleurs, M. le duc de Savoie a une épouse aussi jeune et plus belle que moi; il doit l'aimer sans doute, et il l'aime; pourquoi aurai-je la hardiesse de croire qu'il puisse tourner les yeux de mon côté?
Le muet secoua la tète et traça dans son langage ex-
traordinaire et figuré deux ou trois lignes où il disait que les plus beaux fruits d'un arbre semblaient toujours être ceux que l'on ne pouvait pas atteindre.
Cet illustre muet me portait un intérêt véritable; plus tard, il me rappela ces avertissements; je mêles rappelais bien sans lui ; ils ne pouvaient plus servir à rien, hélas!
Victor- Amédée ne me dit pas un seul mot que je ne pusse entendre. Mais il prit l'habitude de partager mon jeu et de s'asseoir auprès de moi, de me faire demander de mes nouvelles par ses gentilshommes, lorsque je manquais un jour à me trouver au cercle de Leurs Altesses. Cela n'était guère marqué que pour moi et les courtisans au nez fin ; les autres y pouvaient voir un attrait d'esprit ou une envie d'être agréable à madame sa femme, qui me voulait traiter en amie et en compatriote. Je ne m'y trompais point, je m'écartai peu à peu.
Le prince me demanda tout haut à madame de Yerrf/e, qui ne manqua pas la belle occasion de noter mes caprices, mon humeur désagréable, et la peine qu'elleavait à vivre avec moi
Madame Royale n'était pas présente; sans quoi, elle n'eût pas osé parler ainsi devant elle, qui savait le fond des choses. Le duc n'essaya pas de me défendre; il avait trop de finesse déjà.
Le lendemain commençait la semaine sainte, époque à laquelle tout le monde s'enferme en des couvents, ou fait la retraite chez soi en passant la moitié de son temps dans les églises. Les offices et les vêpres durent fort tard. Chacun a une lanterne ou une chandelle allumée pour lire ses prières; mais, au moment de sortir, on les éteint toutes en même temps : il en résulte une obscurité et une infection incroyables.
De bonnes âmes restent à prier dans ces ténèbres, ou bien des âmes tendres en profitent pour se réunir et se faire, au pied des autels, des serments clandestins qui n'en sont pas mieux gardés pour cela. Le jeudi saint surtout, les chants se prolongent infiniment, et, là, on veille toute la nuit près du saint tombeau.
J'étais triste et je voulus aller prier à mon tour, accompagnée seulement de mes gens et de Marion, qui, pour ce jour-là, devint tout à fait demoiselle suivante, car je n'emmenai qu'elle. Nous allâmes dans une
chapelle appartenant à la maison de Verrue, où il n'y avait personne, à ce que nous croyions, du moins. Le confessionnal de ma belle-mère s'y trouvait; il était placé dans la partie la plus obscure. Elle ne supportait pas qu'on la vit agenouillée, même devant ! tcprésentant de Dieu.
J'allai me placer dans le fond et j;1 me mis à prier, Mariera un peu éloignée de moi. J'étais tout à côté du confessionnal, enfoncée dans mes patenôtres. J'entendis quelqu'un venir, mais je n'y pris pas garde, cl, sans retourner la tête, j'aperçus une robe noire semblable à celle d'un pèlerin ou d'un moine qui passait fort vite.
Il y en avait tant aux églises ce jour-là, que cela n'avait rien d'extraordinaire. Au bout d'un instant, une voix sembla sortir du confessionnal qui me fit peur, et j'allais crier, lorsque cette voix me dit :
— Ne craignez rien et écoutez-moi. Il s'agit de vos intérêts.
Je me retournai pour tâcher de voir qui me parlait ainsi; mais tout était si sombre, que je ne distinguai rien. C'était effrayant.
— Vous êtes malheureuse, reprit-an; vous avez une méchante belle-mère.
Je ne répondis rien, je pensai que c'était là son confessionnal et qu'elle y pourrait bien être cachée, elle ou quelqu'un chargé de m'épier de sa part.
—Vous vous défiez de moi, vous avez tort : je suis un aaii. Si vous le voulez, le bonheur peut vous être rendu.
J'ouvris l'oreille un peu plus grande, mais je ne répondis toujours pas.
— Vous pouvez vous débarrasser de ce Verrue et trouver un meilleur sort , ajouta la voix mystérieuse.
— Oui-da! répliquai-je en colère et plus vivement que je n'aurais dû, je ne veux point me débarrasser de mon mari.
— Quoi! vous l'aimez?
— Je l'aime, certainement, je l'aime ; et qui est-ce qui en doute?
— Ainsi, vous ne permettriez pas qu'on vous aimât?
— Je donne toute permission de prendre de l'amour, à condition que je ne le devrai point rendre.
— Comment! si un galant, riche, puissant, jeune, amoureux, venait vers vous, vous le repousseriez?
— Je ne sais qui vous êtes ni pourquoi j'ai la faiblesse de vous répondre. Je devrais vous faire prendre par mes gens et mettre hors de cette chapelle, qui appartient à mon mari, et où vous n'avez pas le droit d'entrer.
— Soyez cruelle jusqu'au bout; faites-le, et vous vous eu repentirez après.
Cette assurance me donna à penser que cet inconnu pouvait bien être M. de Savoie lui-même, qui me voulait sonder, et qu'en le faisant mettre dehors, j'allais amener un événement qui me conduirait ensuite plus loin que je ne voudrais, et qu'il ne faudrait pour la fortune de ma maison. Je me décidai donc à lever le siège sans rien ajouter davantage.
L'homme du confessionnal s'en aperçut et s'empressa d'ajouter :
— De grâce ! restez encore, je n'ai pas tout dit.
— J'en ai assez, j'en ai trop entendu.
— Non, un instant, je vous en supplie! ne me laissez pas ainsi.
—Je ne parle pas à des inconnus, à des malfaiteurs, peut-être.
— Ah! madame, vous ferez mourir les gens ! mais nous nous retrouverons, malgré vous, et alors...
Je n'en voulus pas écouter davantage ; j'appelai Marion, je fis avertir ma livrée et je sortis.
Mon écuyer voulut aller tourner la clef et fermer la chapelle; c'était un hon moyen de vengeance, sans doute , mais ma gloire en pouvait souffrir; on me pouvait accuser del'aYoir caché là et d'en être la complice. Je fis signe de laisser la grille ouverte, en ajoutant qu'un pèlerin m'avait demandé la permission de prier le saint patron de Verrue, et que, d'ailleurs, le comte ou sa mère pouvait arriver également.
Je rentrai chez moi fort intriguée, l'esprit occupé, et me demandant quel était cet étranger et dans quel but il m'aurait interrogée, si ce n'était de la part de Son Altesse.
— Un autre n'oserait point, ajoutai-je. Il faut être tout-puissant pour s'attaquer à moi, qui ne cherche personne, et s'y attaquer de cette manière.
Je me trompais cependant, j'étais moins inatta quable nue je ne le pensais. J'en eus bientôt la preuve.
La semaine sainte tombait, cette année-là, à la fin d'avril; le printemps, à cette époque de l'année, est, eu Italie, dans toute sa beauté. Ce ne sont que fleurs de toute sorte, avec cette jeune verdure si fraîche qui apporte de bonnes senteurs et de douces pensées.
La veille de Pâques, j'étais restée presque, toute ta soirée à l'église, au milieu des chants, de l'encens, des prières ferventes. J'étais dolente et fatiguée. Je soupai seule chez moi, et, comme un clair de lune charmant faisait rire devant mes yeux les roses du parterre où M. de Verrue avait commencé de me trouver belle, je me laissai tenter, et m'y allai promener par les allées.
Je m'y promenai tant et si bien , que le jour arriva, ce jour de résurrection, salué dès l'aube par les cloches, par le canon, par les acclamations de la foule, déjà répandue dans toutes les rues.
Le peuple va se décarèmer dans les cabarets et chez les petits marchands qui bordent les maisons. Rien n'est plus gai que ce coup d'oeil. Beaucoup de dames et de seigneurs en jouissent, inconnus, caché* sous des mantes et de grands feutres espagnols. C'est
LA DAME DE VOLUPTE. Ci
une des récréations du bel air. L'envie m'en prit. J'appelai Marion, qui n'avait guère plus dormi que moi, et qui était en compagnie du petit Michon, lequel accourait pour me souhaiter le premier les bon- Uûs fêtes.
Je me fis babiller ainsi qu'il convenait pour cette escapade. Je pris, pour toute escorte, ma suivante et mon abbé poupin , et je me lançai parmi la canaille, enchantée de n'être pas reconnue et de pouvoir m'amuser, en vraie petite fille, de tout ce que j'allais voir.
Michon riait et sautait. On le connaissait partout, sa bonne figure réjouie prêtait à rire dès qu'elle paraissait. Je lui donnai quelque monnaie qu'il dépensa en saucissons et en lard salé de toutes les espèces. Je m'arrêtai avec lui auprès d'une boutique de pâtisseries, où il s'en trouvait d'excellentes, et j'en allais manger une, lorsque je vis un bras s'avancer de mon côté pour écarter une manière de bélître qui me gênait en passant. Je me retournai pour remercier mon libérateur, et, sous les grands bords d'un feutre noir, je vis briller les yeux du prince de Hesse, un de mes plus fidèles et de mes plus assidus courtisans. Il me
demanda de rester avec moi pour me préserver ; je ne le refusai point, et nous nous mîmes à marcher près l'un de l'autre, ayant Michon et ma suivante derrière nous.
Il commença à parler de lui d'abord, selon la coutume de tous les hommes, et de moi ensuite, et puis de tous les deux, c'est-à-dire qu'il me voulut faire entendre qu'il se mourait d'amour pour moi, qu'il n'avait jamais trouvé l'occasion de me l'apprendre, et qu'il prenait celle-ci aux cheveux dans la crainte de la laisser échapper et quelque singulier que je pusse trouver ce parti-là.
C'était un moment hors de saison, me semblait-il, à moi, Française, que la semaine sainte, pour me vouloir faire pécher; et cependant, en Italie, c'est un des plus opportuns, à cause de la facilité de se rencontrer à l'église sous des habits qui déguisent les gens. Mais, semaine sainte ou carnaval, n'étant pas disposée à accueillir la demande, je la trouvai fort mauvaise, et je rudoyai ce pauvre Hesse de la bonne façon. C'était une excellente créature, il ne m'en voulut point, se contenta de soupirer et de me répondre :
— Le moment n'est peut-être pas venu; je repasserai plus tard.
Il n'en continua pas moins, pendant toute la promenade, à soupirer très-haut, si bien que je le quittai et que je rentrai beaucoup plus tôt que je n'eusse souhaité de le faire. Ma fatigue était extrême, je me jetai sur mon lit pour me reposer jusqu'à l'heure de la messe, où je devais assister en grande pompe à la cathédrale avec toute la cour.
Je ne dormis pas. Ces deux hommes et leur parole dorée ne me sortaient pas de la mémoire. Peut-être ne faisaient-ils qu'un ; peut-être le prince était-il, en effet, le mystérieux inconnu de la chapelle. Pourtant, si c'était lui, quelle apparence qu'il ne m'en eût pas parlé? Et si ce n'était pas lui, qui ce pouvait-il être?
Je répondis mal à ces questions . Il faut bien l'avouer, je fus plus longtemps à ma toilette, je la soignai davantage. Je voulus être charmante et je me trouvai plus belle que je n'avais cru l'être jusque-là. Mon mari m'avait si vite délaissée, que j'en prenais défiance de moi-même.
Je partis avec lui et ma belle-mère. Nous nous ren-
dîmes au palais. Nous avions l'honneur de suivi- Leurs Altesses et nous devions les attendre selon leur bon plaisir.
Je ne paraissais plus à la cour, depuis plusieurs semaines. Lorsque M. de Savoie m'aperçut, je vis irès-bien une expression de joie sur son visage; je détournai le mien, car je rougissais.
Les cérémonies eurent lieu comme à l'accouluj Les princes avaient communié la veille, et presque tous les courtisans aussi. En ce pays, on communie plus facilement que chez nous; on ne se fait pas un scrupule de l'amour. Presque toutes les dames ont un galant pour le moins; les plus sévères s'en tiennent là, mais les autres ne s'en gênent guère, et on ne pense pas faire mal. Si les prêtres refusaient l'absolution de ce péché-là, les églises seraient vides.
On alla ensuite chez madame la duchesse, où était servie une magnifique collation, les dames à table. On n'est pas exigeant pour les rangs comme ici, et, heureusement, il n'y a point là de ducs et pairs qui fassent de la tyrannie comme les nôtres.
Victor-Amédée ne s'assit point ; il lit le tour de la
table, parlant à chaque dame. Quand ce fut à moi, il me demanda, avec une voix très-émue, si ma santé était meilleure et si je pourrais prendre ma part des fêtes qu'il comptait donner, et cela bientôt, entre-ci et la Pentecôte. 11 ajouta que, d'ailleurs, il lesremeLtrait si je n'étais pas assez bien, ne voulant absolumc it pas que j'y manquasse et qu'elles perdissent leur plus bel ornement.
Le duc, fort sur son épargne, n'avait pas coutume de prodiguer les fêtes ; il ne pouvait me dire plus clairement qu'il me les destinait. J'en demeurai songeuse le reste de la collation, malgré ce que je fis pour avoir mon air habituel, et j'en enrageais, M. de Savoie me regardant sans cesse et semblant jouir de cette préoccupation. Elle n'était pas ce qu'il croyait. Je cherchais simplement le moyen de me débarrasser de lui sans porter dommage à notre état à la cour. Je le connaissais bien; il avait de la rancune, comme tous les hommes de ce caractère-là.
Cette séance finit, à ma grande joie, par les vêpres, auxquelles il fallut aller. J'y réfléchis tout le temps, et, voyant ce bon M. Petit à l'autel, l'idée me vint de lui conter l'affaire, et cela incontinent. Je le fis donc
demander aussitôt après son office; je prétextai la fatigue pour ne pas aller au souper de Leurs Altesses, et je restai seule dans ma chambre, très-impatiente d'ouvrir mon cœur au digne abbé.
Il ne se fit pas attendre. Jamais aucune misère ne l'attendait, et, me trouvant pâle et triste, il m'en demanda promptement le sujet.
— Hélas! je suis tourmentée, mon bon père, et c'est là ce que j'ai voulu vous dire tout de suite.
— Parlez, madame ; ayez confiance, Dieu vous entend.
Je lui contai l'histoire, depuis le premier jour où je l'avais devinée, y compris le confessionnal et le prince de Hesse.
Il m'écouta sans m'interrompre ; ensuite, il me loua de mon honnêteté, de mes craintes, d'être venue à lui sur-le-champ, sans laisser le temps au mal de gagner du terrain.
— Il n'y a qu'une chose à faire en ce moment, car le plus dangereux de tout ceci, c'est l'amour de Son Altesse; qu'elle sache qu'elle perd son temps, elle cherchera ailleurs. Refusez les fêtes.
— Hélas ! je ne demande pas mieux; mais comment les refuser?
— Il n'est pas besoin de subterfuge; faites qu'il vous les offre de nouveau et dites non, hardiment.
— Et s'il s'en prend à moi, s'il s'en prend surtout à M. de Verrue, s'il ruine son crédit et son avenir?
— C'est difficile, je le sais ; si vous étiez plus âgée, il faudrait louvoyer peut-être ; mais une si jeune personne ne peut s'exposer au danger; soyez droite et franche.
— Ai-je le droit de perdre mon mari, sans qu'il en sache le motif?
— Prenez garde, madame, de marchander avec le devoir; c'est un péché que d'en supposer M. de Verrue capable.
— Je n'y songe même pas ; mais, s'il était instruit, il trouverait peut-être un moyen que nous ignorons.
Le curé secoua la tête.
— Temporiser, c'est tout perdre, madame. Songez à la qualité du galant, songez à son pouvoir, songez à son mérite.
5ï LA DAJIE DE VOLUPTE.
— J'aime mon mari, monsieur, répliquai-je amplement.
— C'est la meilleure raison, madame ; cependant l'absence ne nuit pas.
Nous causâmes longtemps, retournant la question de toutes les manières. La conclusion fut qu'il [allait ôter l'espoir au prince, et, si l'on me forçait d'assister à ces fêtes, tout avouer à ma belle-mère, ma meilleure défense, et ma meilleure barrière en ceci.
En conséquence, dès le lendemain, je pris ne grave et j'attendis M. de Savoie de pied ferme pour lui faire mon compliment de congé.
Il vint à moi dans un moment où je m'étais retiré près d'une fenêtre, et me demanda si j'étais remise d cette fatigue subite qui m'avait empêchée de reparaître la veille au souper»
— Non, monseigneur, au contraire, je suis plus fatiguée que jamais.
— 11 faut vous guérir pour les fêtes qui commenceront bientôt, madame.
— Je serai plus malade en ce temps-là, monseigoeui
— Qu'est-ce à dire, madame?
Je voyais dans ses yeux une ironie et une façon dOtre certain de son lait qui me révoltaient. Je lui répondis avec une hauteur suprême :
— Cela veut dire, monseigueur, que je n'aime pas les fêtes et que je ne compte pas y assister.
— Mais si on attend que votre santé vous le permette?
— Oui, monseigneur, même en ce cas-la, et surtout dans ce cas-là.
— C'est bien, madame, répliqua-t-il d'un ton piqué. Je crus en avoir assez dit, et, sans attendre qu'il me
congédiât, je fis une révérence des plus humbles, et je me retirai.
Cette énormité parlait plus haut que tout. 11 resta encore un instant près de la fenêtre pour se remettre. Il était fort en colère; il revint près des dames, et fit l'agréable tout en enrageant. Il en eut assez pour ce jour-là; il ne me parla plus, et resta plusieurs semaines à bouder.
Je n'avais pas confié mon secret à mon confesseur en titre, le père d'Aubenton. Je n'avais que de la répulsion pour ce jésuite, et ses airs de cafard n'étaient pas faits pour me séduire et m'engager à me dévoiler à lui.
Bien souvent il avait cherché à sonder tous les replis de mon âme. Mais il n'avait vu que ce que j'avais bien voulu laisser voir. Il avait eu des insinuations singu lières. Il voulait voir ce dont j'étais capable et dans quel sens on pouvait me diriger. Je ne sais pas s'il travaillait au profit de l'influence de la Compagnie ou bien au profit des amours de l'abbé de la Scaglia. Quoi qu'il en soit, il m'initia à des intrigues de cour que je ne connaissais pas encore, en me supposant capable d'y être mêlée et me demandant si je n'y participais pas. Il me parla aussi des passions secrètes qui s'allumaient entre divers membres d'une même famille.
— Frère et sœur, cousin et cousine, oncle et nièce, n'en sont pas exempts quelquefois, me dit-il.
Voyant que je demeurais stupéfaite et indignée de ces révélations, il n'alla pas plus loin. Mais il avait appuyé sur ces deux mots oncle et nièce.
Il termina en me disant de tenir mon cœur contra toutes ces amours illicites.
Infamie !
Je sus plus tard qu'à l'issue de cette conversation, il eut un entretien avec labbô de la Scaglia.
Us en eurent une plus significative à l'époque où je suis de mes Mémoires.
Le d'Aubenton avait, malgré mon silence et ma réserve, éventé les amours du duc de Savoie, et on conçoit de quelle importance était pour lui et la Compagnie la découverte d'un pareil secret.
Désormais, je pouvais devenir un instrument de la puissance des jésuites.
Aussi le père d'Aubenton s'était constitué l'auxiliaire de M. de Savoie , et il prêchait mon cœur d'uD amour qui n'était pas tout à fait celui de Dieu.
L'abbé de la Scaglia, avec ses passions surannées, fut éconduit d'une belle façon. Le père confesseur prit un air indigné et lui fit honte de ses desseins. L'abbé comprit que le vent soufflait d'un autre côté, et il se promit bien de chercher à connaître à quelles influences étrangères obéissait le directeur de mes conférences, qu'il avait pourtant choisi lui-même, sur la foi du moine Luigi.
Fuis, après avoir longtemps songé :
— Je perds le poison de l'âme, se dit-il; mais j'ai au moins d'autres poisons terribles. Ah! père d'Aubenton,
vous prétendez diriger au profit seul de votre puissance le cœur de la contessina ; eh bien, avant que vous puissiez l'utiliser, je briserai, j'anéantirai l'instrument que vous espérez faire agir.
Je crois qu'à cette époque l'abbé de la Scaglia n'ignorait pas les secrètes aspirations de M. de Savoie. L'oncle de mon mari était un peu diplomate, et il avait vécu au milieu des intrigues. Il avait donc l'œil sûr et exercé.
Revenons maintenant à Victor-Amédée.
Un soir, madame de Pezzia, jouant avec lui fort familièrement, se mit à rire et lui demanda ce .qu'étaient devenues ces fameuses fêtes qu'il annonçait depuis si longtemps, et si l'on n'aurait jamais la joie d'y assister?
— Ceci n'est pas ma faute, madame ; la divinité à qui je les offre, les refuse.
— Monseigneur , elle les prendra bien lorsque vous les lui offrirez tout de bon. Ce sera le moyen de l'attendrir et de l'amener à vous écouter.
— Le croyez-vous, madame?
— En doutez-vous, monseigneur? Je vous supposais plus instruit en ce qui touche les dames. Elle refuse
pour se faire prier. Votre inhumaine n'est pas plus invincible que les autres.
Madame de Pezzia était une vieille femme de beaucoup d'esprit, en possession de son franc parler à la cour. Elle avait été fort galante et ne s'en cachait que tout juste ce qu'il fallait pour n'être point cynique. Elle racontait volontiers sa jeunesse et excusait celle des autres. Elle ne s'était point faite dévote de profession; seulement, elle priait Dieu, elle allait à l'église et disait que le Seigneur valait mieux que ses créatures et que cet amour-là était le seul qui n'eût point de lendemain pénible et d'abandon à déplorer. Le duc l'aimait et la mettait de ses parties.
J'entendis cette conversation en tremblant. Je me croyais délivrée, je ne l'étais point; j'allais recommencer les combats, et certainement ceux de l'intérieur s'ensuivraient. Je tâchai de ne pas m'en déconcerter. J'y réussis assez bien.
Quant à M. de Savoie, il ne me regarda point, il ne fit semblant de rien, et l'observateur ie plus attentif n'aurait pu penser qu'il ne songeait qu'à mci seule.
Deux jours après, nous fûmes prévenus, comme
toute la cour, que Son Altesse allait donner des fêtes splendides et qu'il fallait s'apprêter à y paraître et à y faire honneur.
La situation devenait critique. J'eus de nouveau recours à mon abbé. Nous tînmes un long chapitre dans lequel il fut décidé que je n'irais pas à ces bals, que je prendrais ma santé pour prétexte, que je tiendrais bon envers et contre tous.
Madame de Verrue ne manqua pas de me demander, dès le lendemain, quel habit j'allais préparer.
— Aucun, madame, répondis-je.
— Gomment, aucun? s'écria-t-elle. Vous voulez donc être autrement que les autres et faire honte à notre maison?
— Non, madame; mais je ne compte aller à aucun de ces bals.
— D'où vient cette fantaisie, madame, s'il vous plaît?
— Je suis malade depuis longtemps, les veilles me fatiguent et la chaleur des salles où l'on danse m'est fort nuisible.
— En vérité, je ne vous puis concevoir. Quoi! vous
vous donnez des façons de vous faire prier, et vous oubliez qu'une invitation de Son Altesse est un ordre! Je vous avertis que nous n'y consentirons point et qu'il yous faudra venir avec moi, sans tous ces grands airs de France, qui ne sont point de mise ici, entendez vous?
— Je vous demande pardon, madame, je n'irai point.
— Yous irez, vous dis-je !
— Je n'irai point, répétai-je avec tant de fermeté, qu'ils se regardèrent remplis d'étonnement.
Je ne les avais pas accoutumés à cette décision.
— Vous n'irez point et votre santé seule s'y oppose?
— Oui, madame.
— Vous n'avez pas d'autres raisons?
— Je n'en ai pas d'autres, et lors même que j'en aurais, je saurais les taire.
— Vous vous défiez de notre discrétion ?
— Non, madame, mais de votre bonne volonté pour moi.
Nous nous attaquâmes ainsi de propos aigres-doux pendant un instant-, mon mari ne disait mot, selon
son habitude. En pensait-il davantage? Je ne le crois pas; il s'était habitué à rester si bien neutre dans mes discussions avec sa mère, qu'il le devenait tout à fait. L'heure appelait la douairière au palais. Elle me lança en partant un trait de Parthe.
— Souvenez-vous, madame, que vous viendrez au bal de Leurs Altesses, parce que vous le devez et que je le veux.
Je ne répondis pas. A quoi bon?
M. de Verrue regarda partir sa mère, ensuife il se tourna nonchalamment de mon côté et dit :
— Tout de bon, ma chère comtesse, vous ne voulez pas aller au bal de la cour? Pourquoi cela? Quelle fantaisie! qui vous en empêche?
— Je vous l'ai dit, monsieur, e'e.-t ma santé.
— Vous êtes blanche et couleur de rose, madame; vous ne persuaderez à personne que vous êtes malade.
— Qu'importe qu'on ne le croie pas, si cela est?
— Pourtant, préparez votre toilette; ma mère saura bien vous y faire aller, dût-elle demander à Son Altesse des carabiniers de son régiment pour vous y conduire.
Et, tournant sur ses talons, selon une mode qu'avait donnée le prince de Hesse à tous les jeunes seigneurs du temps, il me laissa seule.
Je persistai à ne m'occuper de rien. Cependant tailleurs et brodeuses, joailliers et orfèvres, tout était en combustion-, on ne dormait nulle, part.
Nous étions au lundi ; la fête avait lieu le lundi suivant. J'avais vu dix dames dans la matinée; toutes venaient savoir des nouvelles de ma parure.
— J'ai un habit tout prêt, répondis-je. D'ailleurs, je me sens si malade, que je n'irai sans doute point. Je serai déjà forcée de manquer ce soir au cercle de madame Royale.
On me plaignait, on me faisait des compliments plus ou moins sincères. Chacun se répéta que j'étais malade, que je n'irais point à la cour , et cela tant et si bien, que ce fut la nouvelle du cercle, et que le duc l'entendit répéter comme les autres.
La marquise de Pezzia, qui observait tout, devina le l'ait et les conséquences. Elle tenait Victor-Amédée dans un coin et tâchait de lui arracher un aveu, le rôle de confidente lui plaisant par caractère ; et puis les
Italiennes accordent à l'amour tant de charmes, qu'après l'avoir perdu, elles ne songent qu'à le retrouver, pour le compte des autres.
Le prince ne dit rien, il souriait; elle n'en demandait pas davantage.
— Monseigneur, ajouta-t-elle, continuons notre conseil, s'il vous plaît. La dame qui refuse les fêtes pourrait bien persister malgré tout. Savez-vous ce qu'on fait alors?
— Non, madame, appreuez-le-moi, j'aime à m'instruire.
— Elle ne s'occupera d'aucuns préparatifs, elle se fera celer huit jours d'avance ; elle dira qu'elle est à ïa mort, jusqu'au moment de partir, où les sollicitations la pourraient vaincre -, mais point de joyaux, point d'habits, rien de prêt, il faut rester. Il est un moyen de parer à cela quand on est habile.
— Mais dites-le donc, marquise ! j'attends depuis deux heures.
— Eh bien, monseigneur, cela est facile : on a une sœur, une mère, une femme à laquelle on persuade que le bal ne peut avoir lieu sans cette belle, qu'il la faut faire venir, qu'il lui faut faire faire à son insu
LA DAME DE VOLUPTE. C?j
un bel habit bien étincelant, bien éclatant ; les faiseuses ont sa mesure, on le lui envoie de la part dp la princesse deux heures avant le bal. Dès lors point d'excuse possible, et, dût-on crever, il faut paraître.
— Le conseil est bon, marquise.
— Je n'en donne pas d'autres à monseigneur.
Il fut suivi de point en point. Madame la duchesse régente m'envoya, deux heures avant le bal, un de ses pages avec trois estafiers, portant une corbeille dans laquelle reposaient, sur un lit de ouate, une jupe, un corps de jupe, un bas de robe couleur bleu de ciel, avec une broderie de perles fines; les dentelles mêmes en étaient semées, ce qui formait la plus riche et la plus charmante nouveauté qu'on pût voir.
Ma belle-mère resta stupéfaite, en face d'un pareil présent ; puis elle me jeta avec sa voix criarde :
— J'espère que maintenant vous irez au bal, madame !
Je me trouvais indécise, contrariée ; je dirai plus, furieuse. J'étais forcée, j'étais vaincue. Mon mari me ii. i.
regardait en riant et soulevait, l'un après l'autre, les glands de perles qui garnissaient mon habit, et s'amusait à les faire jouer.
— C'est fort beau, madame, fort beau ! En vérité, madame la duchesse vous a traitée royalement; on voit que vous êtes une compatriote et une amie. Habillezvous promptement,vous arriverez après Leurs Altesses.
Je ne répondis point. Il n'y avait pas à reculer : il fallait obéir ou bien employer un moyen héroïque, tel que de me faire saigner, par exemple; sans cela, pas d'apparence de m'en dispenser. Je pris mon parti , et, me tournant vers M. de Verrue :
— Monsieur, lui dis-je, envoyez promptement quérir le médecin ; je suis fort malade, il faut me tirer du sang à l'instant même.
Le comte éclata de rire.
— Le médecin? vous saigner? A d'autres, à d'autres, ma belle comtesse ! Vous avez fait une gageure sans doute, et vous la voulez gagner. Je ne puis vous aider à cette folie.
— Eh ! monsieur, m'écriai-je impatientée, ce n'est pas moi qui perdrai, ce sera vous.
— Moi ! et comment puis-je perdre? Je n'y suis pas intéressé, je suppose.
Je levai les épaules et me tournai d'un autre côté sans*répondre.
— Ne baraguignons plus, madame, et finissons-en. Je vais appeler vos femmes.
— Gomme il vous plaira : elles m'aideront à me mettre au lit.
Nous discutâmes longtemps; je me défendais. Enfin, il m'arracha que j'avais un motif grave, et sur-lechamp il me demanda lequel. Je cherchai à reprendre mes paroles ; il n'était plus temps.
— Maintenant, madame, je ne vous quitte pas, je ne vous laisse pas que vous no m'ayez tout dit.
Ce fat une persécution complète.
La patience n'était point ma qualité. Je répliquai en colère :
— Eh bien, monsieur, puisque vous l'exigez, apprenez donc ce qui se passe. M. le duc de Savoie a daigné jeter les yeux sur moi; il me veut pour sa maîtresse, et ces fêtes où vous vous obstinez à me conduire sont les préliminaires de nos accords.
M. de Verrue eut un instant de saisissement dont il se remit très-vite. 11 n'en resta qu'une petite rougeur.
— Êtes-vous sûre de cela, madame ?
— Si je n'en étais pas sûre, vous le dirais-je, monsieur?
— Gela est d'une honnête femme, d'une très-honnête femme, madame, et, à votre âge, c'est faire preuve d'une raison peu commune, je vous en remercie.
— Mon Dieu! monsieur, c'est que je vous aime et que ma mère m'a enseigné à aimer aussi Je devoir que j'ai promis de remplir. Il ne faut ni me louer ni me remercier pour cela.
— Oui, c'est d'une honnête femme, reprit-il comme s'il ne m'eût point entendue, et d'une si honnête femme, qu'il n'y a rien à redouter et que l'on peut vous exposer au péril : vous n'y succomberez point. Préparez-vous et allons à ce bal.
Mon étonnement fut grand, je le laissai voir; il insista plus sérieusement, disant qu'il avait toute confiance, qu'il était sûr de moi, et que, par conséquent, il croirait me manquer de respect en ne me conduisant pas lui-même au-devant de ce danger qui n'en pouvait être un pour moi.
— Quoi! monsieur, vous savez tout et vous voulez...?
— Je veux vous prouver que vous méritez tous les éloges, que je vous remets le soiu de mon honneur et que vous êtes une des plus parfaites personnes du monde entier.
— Monsieur, je n'ai pas si bonne opinion de moi que vous-même, et je vous supplie de m'en dispenser.
— Madame, vous me désobligerez par votre obstination, et je compte que cela cessera tout à l'heure.
— Monsieur, vous y tenez donc absolument? C'est au moins singulier, convenez-en.
— Je tiens à ne pas me mettre en lutte ouverte avec mon souverain, madame, et il ne convient ni à mon honneur ni à ma fortune que vous manquiez rien en tout ceci. Vous irez.
— J'obéis donc, monsieur.
J'ai raconté cette scène en détail pour montrer comment j'ai été conduite, presque forcée, et comment j'en suis venue où l'on m'a envoyée malgré moi.
Je m'habillai selon l'ordre.
Je dois avouer que j'étais belle et que j'eus avec mon
miroir un petit colloque de quelques minutes, qui finit par un sourire et un compliment.
M. de Savoie, toujours maître de lui, me reçut comme les autres. A peine une légère rougeur me fitelle deviner son émotion. Il ne me dit rien de ma pagure, et il fut le seul. C'était pour que je le remarquasse et que je susse bien d'où elle arrivait.
Je fus très-maussade à cette fête. Je me retirai de bonne heure. Je fus menée par M. de Hesse, auquel je pensai ne pas rendre son menuet. Je refusai les courantes et les cotillons, ce qui étonna toute la cour, car j'y faisais fort bien, et l'on aimait à me voir. Enfin, je marquai, autant que je le pus, ma mauvaise humeur.
M. de Verrue revint avec moi et me blâma, doucement il est vrai, mais il me blâma. C'était, selon lui, donner trop d'importance à une chose qui n'en avait point; c'était laisser croire au prince que je le craignais, et il en pourrait abuser.
— Du reste, ajouta-t-il, j'en parlerai à ma mère.
— Au nom de Dieu ! monsieur, n'en faites rien , c'est là ce que je redoute, et voilà pourquoi je ne vous ai rien dit plus tôt. J'ai l'honneur de connaître
madame votre mère, elle tournera tout contre moi.
Il me promit presque de se taire; mais j'étais certaine qu'il ne le ferait point ; et je ne dormis pas, dans la prévision de ce qui arriverait et de ce qui ne manqua pas, en effet, d'arriver dès le lendemain.
Aussitôt que madame de Verrue fut revenue du palais, elle entra dans mon appartement, ce quelle avait recommencé à faire depuis que son lils n'y entrait plus.
BHe parut la tête haute, les yeux étincelants, pleins d'ironie et de cotte moquerie doucereuse qui cachait •;.- elle la rage et la furie.
— Qu'ai-je appris , madame? fit-elU\ Nous devons à des visions cornues votre belle maussaderie d'hier 1 Vous voilà convaincue que M. de Savoie, époux d'une princesse accomplie, n'a rien trouvé de plus glorieux que de soupirer pour vos charme? ! — C'est à vous qu'il offre ses fêtes! c'est vous qui changez ses goûts, ses habitudes, ses idées! Comment ne nous sommesnous pas doutés décela? Comment vous seule aveztous découvert ce grand événement? Je vous aime trop pour ne pas vous engager à perdre ces sottes
pensées, madame, et surtout à ne les laisser voir à personne. Non-seulement vous vous couvririez de ridicule, ce qui vous serait permis à la rigueur, mais vous apporteriez la honte sur votre nom, sur la maison de votre mari. Vous empêcheriez sa fortune et la nôtre, et c'est ce que je ne vous pardonnerais pas. Je vous engage donc à revenir au bon sens, à ce que vous devez, à ne point rechercher ces distinctions stupides, en vous rangeant aux obligations de votre état.
Je voulus répliquer, j'étais outrée. Elle ne m'en laissa pas le temps, et sortit.
Je dois ajouter que, si M. de Savoie eût été présent, s'il m'eût été possible, même en ce moment, de m'approcher de lui, j'eusse été capable de tout pour prouver que je n'avais point de visions cornues, et que ces visions-là pouvaient se montrer à d'autres yeux que les miens.
Heureusement, j'eus le temps de réfléchir, et je me promis, au contraire, de prouver par ma réserve et ma conduite, que, si je m'étais trompée, du moins ce n'était ni par prévention, ni par envie de mal faire, il >'en fallait.
M. de Verrue ne me parla point de cet incident; je retournai sans difficulté à trois fêtes données par Son Altesse, ec les choses se passèrent comme à la première.
Je commençai à penser que M. de Savoie portait ailleurs ses vœux, bien qu'il n'y parût point, ou que, du moins, il avait renoncé à me les adresser. On annonça une quatrième fête avec un carrousel, et beaucoup d'autres magnificences. Je m'y préparai sans crainte, et cependant elle devait être bien importante dans ma vie.
Cette fête nouvelle fut criée à grand renfort de trompettes et de hérauts dans les rues de Turin. Son Altesse ayant résolu de la faire sur le modèle des anciens champs clos du temps des chevaliers, on y devait jouter à armes courtoises, comme aux carrousels de Louis XIV en sa jeunesse, avec des quadrilles de différentes nations. Le duc, sans qu'on en devinât le motif, se voulut faire Bohémien. Ce fut donc à qui entrerait dans ce quadrille-là, qui devait être magnifique.
7i LA DAME DE VOLUPTE.
M. de Verrue fut désigné comme un des chefs par Victor- Amédée lui-même. Les dames avaient aussi l'ordre de choisir des habits de caractère ; on les avait engag 'es à se mettre plusieurs ensemble pour former des groupes de personnages d'histoire et de roman. La duchesse avait choisi le «ostume d'une des héroïnes de ce beau poème du Tasse, qui est un sujet tout à fait italien, et souhaita que j'en prisse un analogue. Ainsi ; ■' fît Clorinde, et voulut absolument que je représentasse Armide.
Lorsque M. de Savoie l'apprit, il demanda si le
paladin Renaud n'avait pas été un peu combattre le Turc en Bohême, à quoi madame dePezzia répondit que cela était certain. Excepté moi, personne ne remarqua cela. Mais je remarquais tout.
Cette Armide est une manière de magicienne, une païenne qui séduit les chrétiens et qui veut les faire damner, quoi qu'il en coûte. Elle a pour cela des philtres et des charmes ; elle est éternellement belle, éternellement jeune, et dispose des diables de ï'enfer. Pour ce personnage, il fallait une magnificence tout orientale. Ma belle-mère me prêta ses pierreries, on les
joignit aux miennes, à celles de deux vieilles tantes qui en avaient véritablement des trésors, de sorte que j'étincelais. Ma robe était une sultane en drap d'or et d'argent, brodée du haut en bas de roses en rubis avec des feuillages d'émeraudes. Cela pesait tant, que j'eusse souhaité trois personnes pour le soutenir. Je n'avais que mon petit Miclion, tondu, teint en noir, vêtu en Turc, c'est-à-dire avec des trousses, des colliers et une fraise comme dans les tableaux vénitiens. Toute la cour remarqua ses mollets. Le curieux est qu'il ne grandissait point et qu'il avait toujours l'air d'un enfant de sept ans, même lorsqu'il en avait douze. On saura plus tard pourquoi j'insiste là-dessus.
Ma robe était ouverte par en bas sur le côté, à la façon des chasseresses; elle laissait voir ma jambe bien tournée et mon pied chaussé d'un cothurne antique avec une infinité de pierreries brodées dessus. J'avais une jaquette en toile d'argent garnie de petits talismans en ces pierres bleues incrustées d'or qu'on appelle, je crois, des turquoises. Il y en a beaucoup dans ce pays-là. Ma coiffure était singulière. Mes cheveux, en boucles, tombaient sur mes épaules, à moitié
retenus dans un réseau de diamants ; j'avais un diadème des joyaux les plus rares, et une escarboucle digne d'une reine. Au milieu se trouvait un hibou, l'oiseau des sorcières, admirablement travaillé avec des pierres imitant les plumes et des yeux de rubis balais. Je l'ai encore. De ce diadème sortaient des plumes élevées pour montrer la sauvagerie de cette Armide; et tout le reste, mes oreilles, mes bras, mon cou, ruisselait de pierreries. Ma ceinture seule en était cousue. Lorsque je parus sur l'estrade, on m'applaudit. C'était, après celui de madame de Savoie, le plus beau et le plus seyant habit qu'il y eût dans la mascarade. Encore le mien était-il préférable, je Te crois. Les femmes en crevaient de dépit et de jalousie.
Le duc entra dans l'arène, à la tète de ses Bohèmes, sur un magnifique cheval blanc dont la housse et tous les harnais n'étaient qu'orfèvrerie et diamants. L'habit du prince ne se pouvait également regarder au soleil. Je compris le secret de son déguisement en voyant sur sa poitrine une boîte absolument semblable à celle que j'avais moi-même et que m'avait donnée le sorcier
de Venise; seulement, elle était un peu plus grande et portait pour devise :
Je préserve de tout.
Cette amulette était le plus bel ornement de ce costume, si riche pourtant. Chacun le remarqua et les courtisans y cherchèrent un mystère. Ils ont le nez si fin, qu'ils les savent flairer de loin. En passant devant nous, Yictor-Àmédée baissa sa lance et salua les princesses et les dames. Nous vîmes alors les lettres brodées sur sa bannière. Elles étaient de nature à donner de l'occupation aux sphinx de la cour.
A l'inconnue!
Puis une montre avec cette légende :
Tranquille au dehors, agitée au dedans.
Madame de Savoie se retourna de mon côté — j'étais debout auprès de son fauteuil — et me dit tout bas :
— Contessina, il faudra chercher cet inconnue ce soir et savoir à qui le duc me sacrifie.
L'accent qu'elle donna à ce mot me prouva que sa
rancune n'était pas grande. Quant à moi, je ne pouvais plus m'y tromper : l'amulette était la déclaration muette qu'il ne m'était pas permis d'ignorer et que je ne pouvais repousser davantage.
Ainsi cet étalage, cette magnificence, ce monde, cette fête splendide, si en dehors des goûts de M. de Savoie, tout était pour moi. J'étais l'héroïne, la reine de cette cour; un mot de moi, et tous se jetaient à mes pieds avec le souverain lui-même. J'eus un moment d'étourdissement; je fermai les yeux; il me sembla que j'allais tomber de bien haut. Pour la première fois, l'ambition, l'amour de la puissance s'éveillaient en moi, j'en ressentais une atteinte ignorée jusque-là, et mon regard suivit le prince, qui s'éloignait, avec un regret et une expression qu'il eût été fort heureux de saisir.
Le carrousel fut beau et dura longtemps. M. de Savoie fut vainqueur, ainsi que cela devait être ; les souverains ne cèdent aucune victoire. Le prince Eugène était en ce moment à Turin et commandait le groupe des Indiens. Il dut se soumettre au chef de sa maison comme les autres ; mais, après lui, il fut le mieux cou-
ronné. Victor-Amédée se servit lui-même pour arriver à ce qu'il avait résolu. Lorsqu'ils vinrent tous les deux à l'estrade des dames recevoir le prix de leur courage, M. de Savoie prit le prince Eugène par la main et dit à Clorinde :
— Belle guerrière ! voici un jeune étranger auquel je cède le bonheur insigne d'être couronné par vous, malgré le regret que j'en éprouve. Il vient de si loin et il en est si digne, que je n'oserais essayer de le lui ravir. Permettez donc qu'une de ces dames, dont les yeux brillent autour de vous, me remette cette écharpe, don si précieux à mon cœur et à mon souvenir.
La princesse lui répondit par un petit discours fort bien tourné, qu'elle termina en disant à Renaud qu'elle lui désignerait elle-même la belle dame à laquelle il devait s'adresser, afin de lui épargner l'embarras du eboix au milieu de tant de merveilles.
De toutes celles qui l'entouraient, j'étais, je n'en doute pas, la pluf. belle et la mieux parée ; elle me remit le gage de la victoire. Le prince avança la tête, s'agenouilla, je lui passai l'écbarpe par-dessus la cuirasse.
Il était baissé, on ne le pouvait voir. Il prit ma main,
qui tremblait un peu, et la baisa avec une ardeur qui ne pouvait rien laisser ignorer à la plus novice.
Je me retira vivement ; mon air sévère n'allait point à l'office qu'on me faisait remplir. Madame Royale, un peu malade, n'était point présente ; sans quoi, elle eût bien deviné tout.
On entra dans la salle du banquet. Sous prétexte qu'il était mon chevalier, le duc me voulut servir ; c'était dans l'ordre et selon les usages que nous cherchions à représenter. Nul ne le trouva extraordinaire ; mais quelques-uns déjà démêlèrent la vérité, et je me vis entourée plus que jamais. Si ma belle-mère n'eût eu ses plans, est-il vraisemblable qu'une femme aussi rompue aux intrigues de la cour eût hésité à comprendre ce qui devenait clair, étant prévenue comme elle l'était ? Quant à M. de Verrue, il n'en croyait que sa mère, et si, par hasard, un doute se présentait à son esprit, il avait tant de confiance en moi, son respect était tellement profond, qu'il n'aurait jamais songé à m'accuser ni à craindre.
Moi, j'étais flottante entre la colère et l'orgueil; pour la tendresse, elle était toute à mon mari.
LA DAME DE VOLUPTE. 8î
Cette journée me parut longue. Je souhaitais d'être chez moi, en liberté, à songer. M. de Savoie ne se permit ni un mot, ni un geste, ni un regard dont je pusse me plaindre ; mais ce furent des allusions répétées, des manières de me louer sans s'adresser à moi, et de façon à se faire comprendre de moi seule, qui en disaient plus que toutes choses. Il me mena deux fois pendant le bal, je ne lui rendis qu'un menuet, et je le priai, la seconde fois, de trouver bon que je n'eusse pas cet honneur, parce que le poids de ma robe me fatiguait extrêmement.
Il ne répondit rien.
A partir de ce jour, je fus en butte aux plaisanteries, aux railleries de madame de Verrue, qui ne m'en épargna aucune et qui m'accabla de quolibets. C'étaient de continuels lardons sur les orgueilleuses qui se croient adorées des plus illustres, dont la vanité est insatiable et qui se font tigresses alors qu'on ne songe point à les attaquer. Tout cela était dit certainement dans l'unique but de me pousser à bout. Elle voulait se défaire de moi à tout prix. La pauvre femme a été bien punie de cette visée si long-
temps chérie, par tout ce qui est arrivé dans sa maison, et qu'elle se serait épargné en me soutenant.
J'ai négligé de dire que, pendant ces années d'habitation conjugale avec M. de Verrue, j'étais accouchée presque coup sur coup de mes filles et de mon fils. C'est ici le seul lieu où je veuille parler des enfants nés de mon mariage , car c'est le côté pénible de mon cœur, le seul qui me soit un regret, presque un remords. Je les ai quittés avec douleur et je ne les ai plus revus. Mon fils mourut peu après son père, et mes filles, élevées au couvent, y demeurèrent.
Leur aïeule, par haine pour moi, je le crois, ne les put souffrir et les rendit malheureuses ; elles s'attachèrent à leurs béguines et ne les voulurent plus quitter. Ce fut entre nous une séparation complète.
Ces pauvres enfants ont contre moi des sentiments que je ne leur reproche pas : on ne leur a dit que ce qui pouvait me nuire. Cependant la dernière m'a écrit quelquefois, aux jours de devoir; je lui ai répondu fort amicalement; elle en a été touchée, et je ne doute pas que, si nous pouvions nous voir, nous ne finissions par nous aimer, elle du moins, car moi, je
l'aime fort. Nous n'en parlerons plus maintenant.
Deux ou trois mois se passèrent de la même façon. L'abbé delà Scaglia était revenu habiter le logis. Devant lui, madame de Verrue ne dit plus rien dont j'eusse à me plaindre. Elle me traita avec autant de froideur et de sécheresse, mais sans rien exprimer. Les fêtes cessèrent, non pas les occasions de voir M. de Savoie. Nouspassâmes même, par son ordre, plusieurs semaines avec lui et mesdames les duchesses à la maison de Rivoli. Il se montra fort attentif et fort aimable. Il avait infiniment d'esprit et du plus agréable, du plus varié. Il savait beaucoup de langues et avait lu tous les livres. Madame Royale était fière de ce fils, et avec raison.
— Et puis, me disait-elle souvent, sa grand'mère était la fille de Henri IV; madame, il est aussi près de lui que le roi votre sire. C'est ce qui me fait espérer qu'il lui ressemblera aussi.
Ce prince était, en effet, arrière-petit-fils de Henri IV
et tenait à la maison de France de plusieurs côtés;
bien qu'il affectât de n'y attacher aucune importance,
il en était au fond très-enchanté ; on lui entendait souvent répéter :
8i LA DAME DE VOLUPTE.
— Mon aïeul Henri IV disait ceci...
Ou bien :
— Comme a fait mon aïeul Henri IV.
Il ne pouvait choisir un meilleur modèle.
Je me croyais hors de danger, voyant ce long temps écoulé sans nouvelles tentatives, ou du moins j'espérais que le prince avait renoncé à une entreprise impossible, lorsqu'un soir que je me promenais en carrosse, seule, avec deux demoiselles italiennes, une d'elles, s'étant trouvée malade, me demanda la permission d'entrer dans une maison au bord du Pô, où elle avait sa sœur. Je demeurai seule avec l'autre, qui aussitôt sortit une lettre de sa poche et me la donna.
— Madame, me dit-elle, on m'a commandé de vous remettre ceci.
— Et qu donc, mademoiselle?
— Madame, lisez, je vous prie, et vous verrez bien.
J'ouvris sans le moindre soupçon, la voie ne me paraissant pas suspecte. Je vis une page fort tendre et fort respectueuse, sans signature, il est vrai, et avec une écriture qui n'était pas tout à fait celle du prince. Cependant la lettre était conçue de façon à ne pouvoir
laisser de doute sur celui qui l'avait écrite. Il se plaignait de ce que je ne comprenais ni son silence ni s» retenue.
Les expressions étaient arrangées de telle sorte, qu'it était impossible d'y rien reprendre, ni de s'en offenser.
J'interrogeai sur-le-champ la demoiselle, qui s'appelait Julia Mascarone, et je lui demandai sévèrement) si elle connaissait le contenu de cette lettre; elle me répondit qu'elle n'en savait absolument rien.
— Alors, qui vous l'a remise?
— Une des filles de chambre de Son Altesse madame Royale, qui l'a trouvée, m'a-t-elle assuré, dans le cabinet de la princesse, la dernière fois que vous avez assisté à sa toilette; elle a pensé que vous l'aviez perdue et m'en a chargée.
— Pourquoi attendre d'être seule avec moi, en ce? cas? pourquoi ne me l'avoir pas donnée tout à l'heure?
Elle s'interloqua un peu de la question, et, pressés enfin, elle avoua que la fille de chambre, qui était son amie, le lui avait fait promettre ainsi. Quant à elle, elle n'en savait pas davantage.
— Eh bien, Mascarone, votre amie s'est jouée de
vous et vous a fait servir de courrier à une fort méchante plaisanterie. Si elle vous demande comment je l'ai reçue, ce qu'elle ne manquera pas de faire, vous aurez soin de lui dire que j'ai déchiré ce poulet, ainsi que je le fais, et que je vous ai commandé de ne jamais vous charger de semblables commissions, sous peine d'être chassée sur-le-champ.
On juge que cette affaire m'occupa fort. Le prince n'était pas homme à en rester à cette tentative manquée. Il allait certainement recommencer à me poursuivre, et, s'il se mettait dans l'esprit de me vouloir tourmenter, c'était bien facile.
Je n'eus pas plus tôt déchiré cette lettre, que je m'en repentis. C'était une preuve à montrer à ceux qui doutaient. J'en retrouvai un assez grand morceau dans le pli de ma mante, je le serrai soigneusement pour le cas où il me faudrait persuader les incrédules et me faire aider dans ma défense. En attendant, je me résolus au silence, c'était le parti le plus prudent.
Je ne me trompais point : les tentatives recommencèrent ; jusqu'à l'ambassade de France, qui, sans s'en douter, servit de boite aux lettres ! Le cardinal d'Estrécs
m'en envoya une, un matin, arrivant de Paris et qu'il croyait de mon père. C'était encore le prince qui choisissait ce biais. Ce furent des craintes do toutes les minutes. Je gardai ces lettres jusqu'à ce que je me visse assez obsédée pour en perdre le cc-urage et pour vouloir à tout prix sortir de là. Je ne dormis point de plusieurs nuits. Je savais quelles difficultés j'aurais à vaincre. Je savais quels ennemis j'aurais à combattre, et combien, au lieu de m'aidcr, on chercherait à me nuire et à me décourager. Il me fallait une résolution bien ferme; avant de la prendre, j'allai trouver chez lui, en secret, mon saint pasteur. Je lui montrai ces lettres. Je lui dis que j'étais décidée à la fuite, et que, le soir même, je découvrirais tout à mon mari, en lui demandant de m'emmener.
— C'est, me dit-il, le seul moyen. Si vous échouez, j'essayerai ensuite; et enfin, si nous échouons l'un et l'autre, il vous restera votre famille et la France. Ce sera le dernier parti.
Je rentrai plus vaillante; madame de Verrue était partie avec Son Altesse pour passer quelques semaines de retraite dans un couvent de Chambéry. Je ne la
craignais pas, le moment était favorable ; et, dès que nous eûmes dîné, avant l'heure où nous avions coutume de recevoir, je priai mon mari de venir avec moi dans mon cabinet des livres, où je désirais avoir avec lui un entretien sérieux.
M. de Verrue était trop bon gentilhomme pour ne pas remplir ses obligations envers une femme. Il s'inclina à ma demande, et marcha sur mes pas ; il en était visiblement contrarié, bien qu'il ne le dît pas; cela se devinait par ses gestes.
Dès que nous fûmes seuls, il m'avança un fauteuil , et s'assit à côté de moi. En voyant que je me taisais, il me dit avec beaucoup de politesse :
— Eh bien, madame, en quoi puis-je vous être agréable? J'attends que vous daigniez m'en instruire.
J'étais émue, on le comprend. Je me taisais encore; enfin, je compris qu'il fallait m'expliquer.
— Monsieur, dis-je, c'est que j'ai cru devoir vous montrer ceci.
Et, tirant toutes les lettres de ma poche, y compris le morceau de la première, je les lui remis entre les mains. Il les prit et commença de les lire les unes; après les autres.
— Qu'est cela, madame? demandait-il à chaque instant.
—Vous le voyez bien, monsieur : ce sont des lettres d'amour.
— Et de qui, s'il vous plaît?
— De Son Altesse monseigneur le duc de Savoie ;s votre épouse indigne, la comtesse de Verrue.
Il fît un mouvement de surprise et d'impatience.
— Encore! s'écria-t-il.
— Ce n'est pas ma faute ; et, si vous m'aviez écoutée, depuis longtemps il n'en serait plus question. On &> pour exemple madame de Saint-Sébastien.
— Et que prétendez-vous que j'y fasse, madame? Cette question m'exaspéra. Il était donc bien abruti
par son servage, que son honneur même, à défaut de son cœur, ne répondait pas à cette question ! Je me contins cependant.
— Je prétends que vous me permettiez de me retirer
à Venue, ou dans vos terres de Savoie, jusqu'à ce que Son Altesse veuille bien oublier l'attention dont elle a daigné m'honorer.
— Madame, c'est impossible; ma mère...
— Encore ! m'écriai-je à mon tour. Madame votre ■ a sa charge, elle s'en peut occuper, et nous laisser s de nos actions, monsieur. Écoutez, et sachez ma
pensée, car je n'y reviendrai plus ; c*est pour la dernière fois que je m'explique avec vous à ce sujet. Madame votre mère a sur vous les droits et l'empire que devait avoir la mère de vos enfants ; elle m'a pris votre cœur, votre tendresse, elle m'a pris jusqu'à vos
sées, et cependant, après m'avoir dépouillée ainsi, madame votre mère me hait, elle est jalouse de moi; l'ombre même de notre union, qu'elle a longtemps empêchée et qu'elle est parvenue à briser, cette ombre lui fait peur. C'est elle qui. vous rendant sourd à vos intérêts, à la voix de votre honneur même, vous a détourné d'entendre mes plaintes et mes supplications.
- à elle que je dois mon malheur, c'est à elle que vous devrez le vôtre, si vous persistez à l'écouter de
. .rence à moi.
— Madame !
— Il en est temps encore, exaucez ma prière, écrivez à madame de Verrue que vous lui abandonnez entièrement ce palais, jusqu'au moment où il vous conviendra d'y revenir, avec vos enfants et votre femme ; que vous quittez la cour ; que vous allez vivre pour vous pendant quelques années. Qu'avez- vous besoin de Son Altesse? Que vous font ses bienfaits et ses faveurs? En quoi pouvez-vous craindre sa puissance? Vous êtes riche, vous êtes grand seigneur -, dans vos terres, vous êtes tout-puissant aussi, vous avez des courtisans, au lieu d'être courtisan vous-même. Je vous aime d'une affection que rien ne saurait changer. Vos enfants s'élèvent, ils sont beaux, ils sont forts, intelligents, charmants enfin ; ils vous aimeront aussi et vous serez le maître à votre tour, et vous secouerez ce joug qui, depuis si longtemps vous pèse et vous humilie. Ah! monsieur, le bonheur est près de vous, vous n'avez qu'à étendre la main pour le saisir. Pourquoi le repousseriez- vous, au contraire?
Mon mari me regardait sans m'interrompre : mais je voyais ses yeux briller, mais je voyais des larmes
trembler à ses paupières : je crus avoir remporté la victoire et je m'approchai de lui. Il me laissa venir, il ne m'attira pas.
— Mon ami, mon cher comte, lui dis-je, écoutez ma voix ; sauvez votre honneur, sauvez votre bonheur et le nôtre, je vous le demande à genoux.
— Ah! relevez-vous, madame, s'écria-t-il, car j'avais fait le geste de m'agenouiller ; relevez-vous ; je ne souffrirai jamais que vous vous abaissiez, même devant moi.
— Je supplie pour tout ce qui m'est cher, je ne m'humilie point, mon ami ! trop heureuse si je parviens à vous persuader.
— Certes, vous dites vrai... Mais ma mère?
— Ah! que l'habitude de l'esclavage est difficile à perdre! A quel point un homme est amoindri devant une obéissance servile! Que je vous plains, si votre cœur n'est pas plus fort que vos craintes !
Il ne répondit rien. J'étais bien tentée de me retirer, d'abandonner une cause qui était la sienne et qu'il défendait si peu ; la colère me dominait.
— Ah! monsieur, m'écriai-je, prenez garde! madame de Montespan a commencé ainsi !
— Grâce à Dieu! vous n'êtes pas madame de Montespan, madame.
— Non, monsieur ; mais je suis une femme, et la patience humaine a ses bornes ; les forces s'usent dans la lutte.
— Non pas celles d'une honnête femme, luttant pour l'honneur de son mari et pour son devoir.
Cette belle phrase lui parut le superlatif de l'éloquence ; il se détourna ensuite comme pour me cacher ses larmes. Je ne me contentais guère de mots, en une circonstance aussi grave ; j'en voulais finir.
— Eh bien , monsieur, que décidez-vous? repris-je.
— Je vais écrire à ma mère, et je vous transmettrai sa réponse -, d'ici là, croyez-moi, ne changeons rien à nos habitudes et ne montrons rien de ce qui nous occupe, ne prêtons à rire à personne.
— C'est votre dernier mot, monsieur ?
— Absolument.
— Fort bien -, j'y renonce, et je sais ce qui me reste à essayer.
Je lui fis la même révérence qu'à la reine et je sortis
dans une indignation que je ne puis rendre et que l'on comprendra. J'écrivis en hâte à l'abbé Petit ; il vint à l'instant même.
Je lui contai tout; il alla reprendre M. de Verrue et ne fut pas plus heureux que moi.
— A la grâce de Dieu, madame ! me dit-il tout découragé; écrivez à votre famille.
Il m'est odieux d'avoir à rapporter ces combats, de montrer comment ma défaite a été marchandée, et comment on m'a jetée de force au péril où j'ai succombé. Je ne veux pas suivre jour par jour cette histoire pénible. Madame de Verrue persuada à son fils que les lettres n'étaient pas de Son Altesse. Elle alla jusqu'à insinuer que je fuyais un faux galant pour m'en ménager un véritable. Il ne le crut peut-être pas, mais il eut l'air de le croire, pour se préparer une excuse et un moyen.
Vaincue en Piémont, il me restait la France. Je priai
ma mère de me demander à mon mari pour quelques mois. Il va sans dire qu'on déclina cette invitation. J'étais réellement malade, car en même temps les persécutions continuaient, et du côté du prince, qui m'ob-
sédait, et du côté des autres, qui ne me laissaient plus un instant de repos.
Ma belle-mère avait éventé l'amour de M. de Darmstadt et l'affubla sur-le-champ du personnage d'amant préféré. Il fallut lui interdire l'entrée du logis, ce qui l'étonna fort, et ce qui réjouit M. de Savoie, lequel avait la bonté d'en être jaloux. Madame de Verrue avait l'air de travailler pour Son Altesse, et, qui sait? elle en était bien capable.
Mon médecin était un homme d'esprit : un jour, il vint chez moi, il m'échappa de lui dire que j'avais le mal du pays. Cette parole ne tomba pas à terre. Il avait deviné quelque chose de ce qui se passait sans en soupçonner la cause. Le lendemain, il m'ordonna les oiiux de Bourbon.
— Ah ! docteur, m'écriai-je, vous me sauvez la vie!
— Je le sais bien, madame, et c'est là mon métier. Je le fais toujours en conscience, Dieu merci '.
J'écrivis à mon père que j'étais condamnée à prendre les eaux, et je le suppliai de se trouver à Bourbon, où j'avais à l'entretenir de choses qui m'importaient le
plus sensiblement, puisqu'on ne me permettait pas d'aller jusqu'à Paris.
Cette lettre fut envoyé par Babette, pour plus de sûreté, et je ne doutai pas que le duc de Luynes ne se rendit à ma prière; Babette, à mon insu, y ajouta quelques mots des plus pressants. Ils étaient de nature à inquiéter beaucoup ma famille, et la bonne fille espéra que, de cette façon, on viendrait à mon appel.
Elle souffrait autant que moi ; je n'avais pu me cacher d'elle ni de Maiïon, et elles me plaignaient souvent ensemble.
Madame de Verrue n'osa pas m'empêcher d'aller à Bourbon -, elle en avait pourtant grande envie. Elle imagina seulement que son fils ne m'y pouvait conduire et qu'il n'était pas séant que j'y allasse seule avec mes gens.
Là-dessus, au moment où l'on s'y attendait le moins, l'abbé de la Scaglia s'offrit à m'accompagner.
— Je veux faire ce plaisir à ma chère nièce, dit-il.
Je me hâtai d'accepter ; le moyen m'était indifférent pourvu que j'arrivasse au but. Ma belle-mère en fut toute déconcertée.
LA DAME DE VOLUPTE. i)7
M. de Savoie pâlit en apprenant mon départ; M. de Darmstadt avait justement pris congé de lui la veille ; il se rendait en Espagne pour quelques mois. Le prince s'imagina que c'était concerté entre nous. Lorsque j'allai lui faire mes révérences d'adieu, ainsi qu'à mesdames les duchesses , je le trouvai triste et grave.
Il me demanda si je reviendrais bientôt, je répondis que je ne savais pas.
— Ah ! vous allez revoir notre belle France ; ne la regardez pas trop, vous qui l'avez presque oubliée, vous ne la pourriez plus quitter.
Cette exclamation, échappée à la jeune duchesse, déconcerta le sérieux du cercle.
On me trouvait pâle, défaite ; on comprenait que j'avais besoin d'être soignée ; on me plaignait, on me regrettait : tous souhaits de cour, auxquels on ne croit point lorsqu'on en connaît la portée et qui se distribuent en manière de jetons d'échange.
Madame de Verrue me fit rester la dernière, sous prétexte de me reconduire elle-même. Je vis le duc jusqu'à la fin; l'adieu se prolongea donc autant qu'il
put durer. Je ne fus pas touchée de sa mélancolie, ii était cependant bien respectueux.
Le lendemain, je montai en carrosse avec l'abbé de la Scaglia, Babette, Mascarone et mon écuyer. Marion et mes femmes suivaient dans une calèche au jdevail me servir au retour, après ma guérison.
Mon oncle fat aux petits soins pour moi pendant tout le voyage. J'eus une des plus sensibles joies de ma vie en tombant dans les bras de mon excellent père, à mon arrivée dans ce pays de Bourbon, où j'avais tant souhaité de me trouver transportée.
M. de la Scaglia ne me laissa pas seule avec mon père, pendant toute la première journée. Avait-il ses instructions? Agissait-il de lui-même ? Je crois que c'est l'un et l'autre ; il écoutait juste assez sa belle-sœur pour me tourmenter avec elle, chacun à un point de vue différent.
Mon père était impatient de m'interroger, et moi plus impatiente encore de lui ouvrir mon cœur ; aussi, lors-
qu'enfin je fus rentrée chez moi, je lui envoyai Babette, pour le prier de venir dans ma chambre, malgré l'heure avancée, afin que nous pussions causer en liberté.
C'était un fort homme de bien que mon père, un homme d'une vertu rigide, chacun le savait, et ma famille entière professait des mœurs et des principes aussi sévères qu'irréprochables. Cependant, M. de Luynes était aussi bon, aussi indulgent, aussi juste que pieux.
Ma mère n'avait pas le même cœur; elle était sèche et prude, j'étais bien plus sûre de m'entendre avec mon père. Il ne manqua pas d'accourir aussitôt qu'on l'eut appelé, et, s'asseyant vite auprès de mon lit, il me demanda incontinent de quoi il s'agissait.
— Monsieur, m'écriai-je, je suis perdue, si vous ne parvenez à me secourir !
— Perdue?... Ma fille, n'avez-vous point un bon mari que vous aimez, un état magnifique, au-dessus des espérances du bien que nous pouvions vous donner? N'avez-vous pas des enfants bien venus, bien portants, Dieu merci ?
— Oui, mon père, oui, tout cela est vrai ; pourtant, écoutez-moi, et vous verrez.
Je lui racontai de point en point ce qui s'était passé depuis mon mariage, ce que j'avais souffert, les humiliations et les mauvais traitements que j'avais endurés. Je lui peignis les hauteurs de madame de Verrue, les insultes dont elle m'avait abreuvée , et j'en vins ensuite à l'amour du prince, à ce que j'avais fait pour le fuir, à ses poursuites réitérées, à l'incroyable aveuglement de mon mari et de sa mère, qui m'avait forcée de recourir à lui pour me protéger.
M. de Luynes m'interrompit, en me félicitant de ma prudence ; il m'embrassa et s'exclama sur ma position difficile et sur ce qu'il ne voyait d'autre moyen d'en sortir que de le suivre à Paris, où M. de Verrue me viendrait rejoindre.
C'était la chose la plus naturelle du monde; mon mari ne connaissait la France et la cour que pour les avoir vues quinze jours, au moment de notre mariage.
La paix en Savoie ne l'appelait point au régiment qu'il commandait : il pouvait, il devait venir ; cependant, j'assurai à mon père qu'il ne viendrait point.
— Sa mère ne lui laissera jamais quitter sa férule, elle craindrait qu'il ne se révoltât ; et puis, si j'ose vous le dire, je ne sais si elle serait bien fâchée que je succombasse-, elle voudrait me trouver un tort, elle me hait.
— Pas à ce point-là! car ce serait se haïr elle-même, apporter le déshonneur dans sa maison , il est impossible que vous ne vous trompiez pas, ma fille.
Je n'insistai point, c'était mon idée, et la suite a montré combien elle était juste, hélas! Mais mon père n'était pas homme à supposer un pareil calcul. Nous causâmes ainsi plus de deux heures. Je ne lui cachai rien de ce que j'éprouvais, de ma tendresse si mal récompensée par mon mari. lime plaignit fort; pourtant, il bénit le ciel qui me donnait cette défense. Sa conclusion fut qu'il parlerait à l'abbé de Verrue, très-sûr de trouver en lui un aide et un approbateur.
— C'est un vieillard important et rompu dans les affaires ; il a passé par des emplois considérables ; il a été ambassadeur, ministre d'État ; il doit voir les faits tels qu'ils sont, et trembler du péril qui nous menace tous.
— Je n'ai pas grande foi en ses reliques, mon père. Il me quitta, malheureux et désolé ; il était si bon,
mon père ! Il tint sa promesse et entra chez l'abbé de la Scaglia aussitôt qu'il le put avec décence. Il lui raconta tout au long ce qui se passait, sur quoi l'abbé se récria fort, et dit qu'il ne se doutait point de ceci, qu'il n'en avait jamais entendu parler, et que sa belle-sœur et son neveu lui paraissaient du dernier coupable en agissant de la sorte.
— Laisser une jeune femme exposée aux séductions d'un prince tel que celui-là, auquel il ne manque rien pour plaire d'abord, et qui a, de plus, une ténacité de vues que rien ne déconcerte! Je ne comprends pas... Heureusement, me voilà prévenu et j'y saurai mettre ordre.
— Le meilleur ordre à y mettre est l'absence. M. de Savoie, ne voyant plus ma fille, l'oubliera ou se prendra ailleurs ; cela ne peut manquer. J'emmènerai madame de Verrue à Paris; son mari la rejoindra incontinent ; ils y passeront une année ou deux, et, à leur retour, il ne sera plus question de rien.
Ils discutèrent longtemps : mon père, avec la droiture et la loyauté du plus honnête homme du monde; l'abbé, avec sa finesse et sa perspicacité italienne, jointes à une perversité profonde et à une méchanceté calculée. Ils se firent l'un à l'autre des concessions que M. de Luynes eût observées, tandis que M. de la Scaglia ne cherchait qu'à gagner du temps. On convint qu'il annoncerait à madame de Verrue notre projet de pousser jusqu'à Paris, et que mon mari en serait prévenu par moi. S'ils y consentaient, tout était pour le mieux; s'ils s'y refusaient, nous partirions pour Turin, et l'influence de l'abbé, jointe à mes prières, obtiendrait très-certainement ce que nous désirions.
HL de Luynes crut à ce leurre; je ne m'y laissai point prendre ; je connaissais trop l'abbé, et je commençais à me défier de cet oncle, si facile à tout accepter et si prodigue de belles paroles. Je tâchai pourtant de me tranquilliser, de reprendre la confiance et Pespoir, de jouir en paix de la présence de mon père
104 L.-v DAME DE VOLUPTE.
et de quelques autres personnes de ma famille, qui m'étaient venues voir.
On me trouva fort belle; ma réputation alla jusqu'à la cour de France, où le roi eut la bonté de dire à mon frère, le duc de Cbevreuse, qu'il eût désiré me voir. Je le désirais bien plus que lui encore, mais le moyen !
Six semaines passèrent comme un songe. Les lettres s'échangèrent avec Turin assez vivement. Mon père avait écrit lui-même, aQn de ne pas essuyer un refus, qui ne lui manqua pas néanmoins ; tout déguisé qu'il était, il s'y laissa prendre.
On le priait de me venir reconduire, au lieu de m'emmener; mon mari ne pouvait quitter la cour de Savoie, sous aucun prétexte, et sa tendresse s'alarmait à la seule pensée d'une absence déjà si longue. Il ne pouvait vivre plus longtemps loin de moi ; mais, si M. de Luynes voulait venir, s'il était assez bon pour accepter l'invitation offerte, on pourrait s'entendre et préparer l'avenu'.
A force de répéter la même chose à ce bon et noble vieillard, on le lui persuada. Il ne pouvait me suivre ;
mais il promit de me rejoindre avant qu'un mois se fût écoulé.
Je secouais la tète, et je ne croyais point ; mon père me blâmait, il m'accusait tout de bon, et je fus réduite m silence. Le moment de la séparation approchait ; ce fut pénible de m'arraeher des bras de M. de Luynes, rai s'attendrissait à mes sanglots.
— Ah! mon père, lui dis-je, je ne vous reverrai amais !
Il partit avec le duc de Chevreuse, avec mes sœurs, rai étaient venues aussi; ils comptaient tous que îous passerions l'hiver ensemble; mais, moi, j'étais sûre que nous étions séparés pour bien longtemps, et e destin s'est chargé de réaliser ma croyance
Le soir même de leur départ, je demandai à l'abbô ii nous n'allions point nous en aller aussi ; il me ré- )ondit que rien ne pressait, que nous avions encore raelques jours favorables pour les eaux et qu'il en 'allait profiter. Gomme j'insistais, il changea de ma 1ère, et s'enquit de mon goût pour les voyages, pour es beaux endroits. Il me proposa de nous en aller par e pays, lentement, pour voir et pour bayer. Je ne de-
mandais pas mieux, moi qui ne cherchais qu'à ne point retourner en Savoie, qu'à rester le plus longtemps possible en France, et loin de mes persécuteurs. Et puis j'espérais donner à mon mari quelque inquiétude et l'obliger à me rappeler -J'aurais risqué le duc si j'avais •ompté sur M. de Verrue.
Notre voyage se passa à merveille, pendant deux ou trois jours. Ainsi qu'il n'avait cessé de le faire depuis notre départ de Turin, mon oncle me combla de tous les soins, de toutes les attentions imaginables. On eût dit un amant près de sa maîtresse, plutôt qu'un vieil abbé près de la femme de son neveu.
A Lyon, où nous séjournâmes une semaine entière, il me fit quantité de présents en pierreries, en étoffes magnifiques, en meubles même, qu'il envoya à Turin par le chemin le plus court. lime donna, entre autres, la plus belle montre que l'on eût faite depuis qu'on fait des montres, avec des émaux, des aciers fins, des turquoises et des diamants en quantité. C'était une fort magnifique pièce, que j'ai encore, qu'on admire toujours, que ma fille voudrait bien tenir, mais qu'elle
LA DAME DE VOLUPTE loV
n'aura qu'après ma mort ; je compte la lui faire attendre le plus longtemps possible.
Il m'avait semblé plusieurs fois que les yeux dV ,1'abbé prenaient, en me regardant, des flammes junéviles" qui n'étaient ni de son état, ni de son âge. Pourtant je ne voulus pas y croire moi-même, et je chassai ces soupçons jusqu'au moment où ils se changèrent en certitude, par un rapport que me fit Marion, dans l'indignation de son âme.
La veille de notre départ de Lyon, M. de la Scaglia lui proposa une grosse somme pour l'introduire, la nuit, dans ma chambre ; elle devait ensuite faire le guet afin qu'on ne le troublât point et qu'il eût tout le temps de me persuader ou de me vaincre. Elle l'avait hautement refusé, le menaçant de me prévenir, à quoi il lui fut répondu que, si elle avait cette insolence, elle ne resterait pas deux heures à mon service; il la chasserait.
Je tombai de mon haut à ce discours. Qui eût soupçonné l'amour dans ce vieux prêtre, si froid en apparence, si faiûle, si dénué de charmes? Comment espérait-il le faire accepter? Gomment pouvait-il croire qu'après avoir résisté a M. de Savoie, i'écouteraie-
un homme qui ne pouvait me plaire d'aucune façon?
Je fus pourtant désespérée de cette entrave nouvelle, et je compris pourquoi il avait fait de si beaux discours à mon père, afin de ne me point laisser partir. Il me voulait garder, le loup, le renard qu'il était, espérant que je me jetterais dans ses bras pour me sauver des autres.
— Il ne savait guère à qui il s'adressait.
Après un peu de réflexion, je me résolus à ne point savoir ce que je savais, à ne rien changer à mes manières, et à me jeter plutôt dans un couvent, si, à Turin, les persécutions recommençaient, et si je me trouvais en butte à un nouvel ennemi. L'essentiel était d'arriver. Je contrefis la malade, et je refusai de continuer plus loin le voyage.
L'abbé de la Scaglia s'en montra fort contrarié ; il fit venir [trois médecins qui, semblables à ceux de Molière, ordonnèrent chacun un remède différent. Ils ne s'accordèrent que sur une chose: si je ne voulais pas absolument demeurer à Lyon, afin de recevoir leurs bons soins, ce qui serait néanmoins le plus sage, il fallait me hâter de retourner chez moi, de me reposer et de vivre dans un parfait repos.
LA DAME DE VOLUPTE. 'r9
— Ce qu'il faut à madame la comtesse, dit le Purgon de la bande, c'est un bon bateau pour descendre le Rhône, et ensuite un vaisseau qui la conduise à Gênes, sans qu'elle ait besoin de se fatiguer. Voilà mon avis.
Je l'aurais battu. On juge si l'a moureux hiton accepta vite cette manière d'aller, qui nous laissait tête à tête pendant la journée, et qui nous rapprochait forcément pendant la nuit !
J'eus beau dire, beau me plaindre, beau me faire ordonner par les acolytes de prendre un autre chemin, il n'en voulut pas démordre ; on planta notre carrosse dans un bateau, celui de mes femmes dans un second, et nous voilà tous les deux seuls en cette grande caisse, où il ne voulut point souffrir que Marion ni Babette demeurassent avec nous durant le jour.
Dès le premier moment, aussitôt que nous fûmes assis et installés et que le bateau fut en marche, il commença par me lancer quelques mots, espérant que je les allais comprendre; je fis la sourde oreille; ce qui le força à s'expliquer plus clairement. Il ne chercha point à me persuader que je le devais aimer pour mon plaisir, mais bien pour le sien et dans mon intérêt,
me faisant un tableau épouvantable du sort qui m'attendait, si je refusais de l'entendre, et me promettant, au contraire, tout ce qui me pouvait agréer, si je L'écoutais.
— Vous haïssez M. de Savoie, me dit-il, vous désirez retourner en France, vous serez servie selon vos vœux. Je vous promets de vous emmener, et incontinent même, si vous voulez, nous rebrousserons chemin jusqu'à Paris, et, de là, je me charge de morigéner ma belle-sœur et mon neveu, de telle sorte qu'ils ne songent plus à vous tourmenter.
— Vous le pouvez donc?
— Si je le peux ! Vous avez apparemment oublié que je suis respecté, honoré, craint au palais de Verrue ; qu'il m'est resté de beaux biens que votre mari et sa mère s'estimeraient fort heureux d'avoir. En faisant sonner haut l'honneur, ils seront forcés de m'entendre ; ils se feraient assommer en me résistant.
— Eu bien, monsieur, puisque vous pouvez tout, pourquoi avoir refusé mon père?
Il fut un instant déconcerté. La question était directe. Il se remit bien vite.
— Est-ce que je pouvais consentir à vous perdre'
Est-ce que je pouvais vous laisser sans moi, si loin? Vous ne connaissez donc pas l'amour, vous qui prétendez cependant aimer votre nigaud de mari, qui n'a seulement pas l'esprit de le voir et de vous le rendre? Je le laissai dire, je lui laissai défiler ses promesses, ses menaces, sans être plus pénétrée des unes que des autres ; lorsqu'il eut tout raconté, je m'enfonçai dans le carrosse, je fermai les yeux, et, me tournant un peu de son côté :
— Bonsoir, monsieur! je vais dormir, répliquai-je.
— Comment, dormir! c'est là le cas que vous faites de mes paroles?
— Monsieur, le sommeil fait oublier, et tout ce que je puis faire pour vous en ce moment, c'est d'oublier ce que je viens d'entendre. Autrement, il me faudrait vous répondre d'une autre façon, et c'est ce que le respect dû à votre âge, à votre qualité, à votre état, m'interdit de faire. Pourtant, ne recommencez plus, car ma patience ne saurait supporter deux fois un pareil discours.
Jamais je ne vis furie pareille à la sienne. Il devint rouge, à faire croire qu'il aurait une apoplexie; ses
yeux s'animèrent de façon à me tuer, s'ils en eussent eu le pouvoir. 11 commença à me menacer de nouveau, avec une véhémence tout italienne ; puis, se radoucissant tout à coup, il se jeta à mes pieds, pleura, sanglota, m'assura qu'il mourrait de chagrin si je le repoussais, me demanda pardon d'avoir osé se servir de termes qu'il regrettait, m'assura qu'il était mou esclave, et que la moindre de mes volontés serait pour lui une loi suprême. 11 fit ensuite toutes les extravagances qu'une grande passion explique et excuse, mais qui, à plus de soixante ans, n'ont qu'un côté frappant, c'est le ridicule. J'eus si grande envie de rire, que je n'y pus résister, et que j'éclatai au nez du vieux paillard, mais d'un rire si franc, si gai, que je serais morte plutôt que de le retenir.
Il me regarda avec des yeux encore plus féroces qu'auparavant, ce qui ne me calma point ; au contraire, je n'en ris que plus haut et plus fort, me laissant aller à mon entraînement. Je voulus enfin lui répondre v lorsque cela me fut possible, mais lui répondre de la bonne manière, pour qu'il ne fût nas tenté d'v revenir
— Quoi ! lui dis-je en essuyant les larmes que ma gaieté démesurée faisait couler; quoi ! monsieur, vous qui seriez mon grand-père, vous pouvez croire un instant que j'ai résisté à M. de Savoie, que je veux le fuir, lui et tous les autres, pour me conserver à l'honneur de vos bonnes grâces? En vérité, vous croyez cela? Ah! si vous étiez Français, je vous renverrais à Molière et à l'École des femmes; mais vous vous garderiez bien de regarder ce tableau fidèle; on fuit les miroirs, lorsqu'on est sûr de s'y voir en laid. Rentrez donc en vous-même, monsieur ; songez à ce que je suis, à ce que vous êtes, et ne me rompez plus la tête de vos sornettes amoureuses. Faites pénitence ; songe?, à bien mourir , et non pas à pécher et à faire pécher les autres.
11 était à mes genoux ; lorsque je commençai à rire, il se recula d'abord, puis il se releva lentement, les yeux sur moi, et, à mesure qu'il me regardait, l'expression de ses traits et de ce regard changeait du tout au tout.
Pendant que je parlais, il m'écouta sans chercher à m'interrompre ; lorsque j'eus fini, il se mit à sourire,
:ii la D.UJE DE VOLUPTE.
mais d'un sourire terrible, effrayant, qui me glaça. Puis il se releva tout à fait, et s'assit à la place ru'il avait quittée, à côté de moi.
— Est-ce votre dernier mot, madame ? me demandat-il avec une tranquillité dont je fus épouvantée, en le voyant si pâle et la physionomie si bouleversée.
— Oui, monsieur, certainement.
— Irrévocablement?
— Irrévocablement.
Je n'avais plus envie de rire, je vous en réponds. Il se rejeta dans le fond du carrosse, croisa les bras, baissa la tète et réfléchit pendant au moins un quart d'heure.
Ce temps lui suffit pour combiner un infâme dessein.
Il s'était rappelé que le moine Luigi lui avait remis, en même temps qu'un poison foudroyant, un puissant narcotique.
Il résolut de se servir de ce somnifère pour vaincre toute résistance.
A l'aide d'un breuvage préparé, il pouvait satisfaire son horrible passion, me dominer ensuite, et arrêter sur mes lèvres toute résolution accusatrice.
L\ DAME DE VOLUPTE. lia
Il attendit la nuit suivante pour accomplir ce projet.
Je viens de nommer le moine Luigi. Je m'aperçois que depuis longtemps je n'ai point parlé de lui et que j'ai oublié de donner la suite du récit de son histoire.
Laissons donc un instant l'abbé de la Scaglia à ses noires combinaisons et revenons au capucin.
La domination de l'audacieux moine s'était accrue et s'étendait sur toute la maison des Spenzzo. Il s'en fallait pourtant de beaucoup que Bernardo lui fût aussi soumis qu'il paraissait l'être. Cet homme se sentait humilié; il avait vu avec une vive douleur diminuer son influence depuis que les apparitions du moine chez les dames de Spenzzo étaient devenues plus fréquentes ; il n'était plus l'homme indispensable, le seul sur lequel ces deux femmes pussent s'appuyer pour soutenir la lutte contre Mariani, lequel, d'un autre côté, se montrait plus résolu que jamais à ne rien céder de son autorité et à faire respecter ses droits. Et puis cette horrible maladie dont Gavazza était atteint n'ullail- «11e pas laisser des traces hideuses? Angola, qui ne
s'était donnée à lui que par caprice, par penchant aux plaisirs faciles, ne le repousserait-eile pas en le voyant tout stigmatisé des traces cutanées laissées par l'invasion variolique qu'il avait subie? 11 sentait donc la nécessité de se relever dans l'esprit de ces femmes frivoles, dont la prodigalité toujours croissante menaçait l'avenir en augmentant le déficit qui existait dans leurs finances.
Pour consolider sa position chancelante, pour reprendre l'ascendant qu'il avait eu et qui s'était sensiblement amoindri dans ces derniers temps, il fallait frapper un coup décisif capable d'établir entre ces femmes et lui un lien de solidarité qu'il leur fût désormais impossible de rompre. Tel fut dés ce moment l'unique objet de ses pensées; rien ne put l'en distraire. Sans doute le terrible frère quêteur était toujours à ses yeux une puissance redoutaule; mais, à mesure que l'énergie lui revenait avec la santé, cette puissance lui paraissait moins invincible, et bientôt sa résolution fut prise.
— Ah! mon pauvre Bernardo, comme vous voilà fait ! s'écria Angela la première fois que Gavazza convalescent parut devant elle; pourquoi cette affreuse
maladie n'a-t-elle pas atteint de préférence ce manant qui trône là-bas dans les étables de nos domaines?
— Ne soyez pas en peine, répondit Bernardo; on guérit, comme vous voyez, du mal que j'ai eu; mais j'en sais un dont on ne guérit pas, et qui pourra bien ue pas tarder à le visiter.
Angela frémit, car, quelque coupable qu'elle fût, la pensée du crime auquel Gavazza faisait allusion n'était peut-être pas encore entrée dans son esprit; toutefois, elle ne repoussa point cette terrible pensée, et elle ne montra ni surprise ni colère en l'entendant formuler.
Angela, n'était pas forte pour méditer un crime ; mais, âme dépravée, elle n'était pas forte non plus pour en repousser le profit ou la complicité.
— Acbevez bien vite de guérir, mon ami, se bornat-elle à dire, et ne vous exposez pas à une recbute eu vous tourmentant l'esprit. On ne sait pas ce qui peu! arriver; qui vivra verra!
— Oui; mais, en attendant, l'année ayant été mauvaise, nos fermiers payent difficilement; il ne me reste plus à vendre qu'une coupe de bois, et il nous faudra faire un nouvel emprunt pour payer les intérêts
118 LA DAME DE VOLL'PTE.
du dernier que nous avons contracté , tandis que ce marcassin qui vous a si indignement trompée et dépouillée empoche de gros fermages et se moque de vous avec les valets dont il fait sa société, ce gentilhomme manqué dont le père marchait sans souliers dans les rues de Gênes... Oh! il faut que cela finisse, et, si je connaissais un prêtre qui voulût hien bénir les halles que j'ai fondues à son intention...
— Parlez plus has, Bernardo! interrompit vivement la comtesse ; ne sentez-vous point que de si imprudentes paroles peuvent nous compromettre?
11 se fit un instant de silence; puis Angola reprit en souriant, comme s'il ne s'agissait que d'une plaisanterie :
— Je ne crois pas, d'ailleurs, que des halles bénites soient indispensables pour améliorer notre situation.
— Cela est vrai, répliqua Bernardo, à la pensée duquel ces paroles venaient rappeler un terrible souvenir ; il y a bien d'autres choses dont on meurt vite!...
— Mon ami, soyez prudent, je vous en coniure !... songez que nous n'avons que vous pour nous défen-
dre, et qu'une démarche trop hasardée pourrait vous perdre.
Ces paroles prouvèrent à Gavazza qu'il était compris, et qu'il ne s'agissait plus que du choix des moyens.
— Angela, dit-il à demi-voix en tombant aux pieds de la comtesse, ma vie vous appartient, vous le savez ; la dernière goutte de mon sang sera toujours prête à couler pour vous; eh bien, dites, dites seulement que vous acceptez mon dévouement, et que, quelque chose qui puisse arriver, je conserverai, mort ou vivant, une place dans votre cœur.
La comtesse était tremblante; mais déjà son mari lui avait fait signifier l'ordre de rentrer au domicile conjugal, et la seule pensée de se remettre en la puissance de cet homme lui faisait horreur ; son imagination s'exalta subitement.
— Oui! s'écria-t-elle, à toi mon cœur et à lui ma haine !
— L'arrêt est prononcé, dit Bernardo en se relevant; le reste ne regarde que moi.
Et il sortit, laissant Àngela en proie à la plus vive émotion.
Deux jours après cette scène, un jeune berger entrait à la villa Santoni, venant, disait-il, demander les ordres de son maître. C'est qu'en effet M. Mariani ne dédaignait pas de s'occuper des moindres détails de l'exploitation agricole, et il était toujours prêt adonner audience à ses gens, qui l'aimaient tous à cause de cette familiarité patriarcale. Le berger put donc entrer dans la salle à manger du rez-de-chaussée, où son maître, attendait qu'on lui servît à déjeuner.
— Tu dois avoir chaud, mon brave Zarca, lui dit le comte; car je t'ai vu parquer, hier au soir, près du champ Gatano, à plus d'un nulle d'ici. Mais tu n'étais pas seul; quel est donc l'homme avec lequel tu causais en ce moment?
Zarca rougit, balbutia en roulant son bonnet dans ses mains, et finit par dire que c'était un voyageur qui lui demandait son chemin. Le comte attribua l'embarras du jeune homme à sa timidité, et, après lui avoir donné des ordres pour la conduite de son troupeau, il lui dit d'aller à l'office et de se faire donner à déjeuner. Zarca obéit avec un satisfaction marquée; il pénétra dans la cuisine, et, au lieu de demander
à manger, il rôda autour du fourneau sur lequel se préparait le déjeuner de son maître. Il y avait dans son allure, dans ses mouvements, quelque chose d'embarrassé qu'un observateur attentif aurait pu remarquer, mais dont les gens de la maison ne s'étaient pas aperçus; lorsqu'au moment où il allongeait le bras vers un vase posé sur le feu, un gros singe, aussi familier avec les serviteurs qu'avec le maître, s'élança sur le bras du berger, qui jeta un cri de surprise et laissa tomber sur le sol un petit flacon qui se brisa. Le singe alors sauta sur les débris de cristal ; mais à peine les eut-il flairés, qu'il fut pris de convulsions violentes, et, après s'être débattu pendant quelques secondes, il expira. Ce qui parut le plus extraordinaire dans cet accident, c'est que Zarca fut subitement pris d'un accès de frayeur qui parut un instant lui avoir ôté la raison : tes muscles de son visage se contractèrent violemment; ses cheveux se hérissèrent; ses yeux hagards semblaient se tourner attentivement vert la porte, et il s'élançait pour prendre la fuite, lorsque parut M. Mariani, attiré par la rumeur de cet événement. 11 voulut interroger Zarca; mais déjà ce dernier avait
eu le temps de se remettre : il répondit qu'il avait trouvé le flacon sur le grand chemin ; qu'il ne l'avait approché du feu du fourneau que dans l'intention de parvenir à le déhoucher, ce qu'il n'avait pu l'aire jusqu'alors, et qu'il ignorait complètement quel en était le contenu.
M. Mariani ne parvint pas à obtenir de renseignements plus précis, et, ne pouvant se résoudre à accorder la moindre importance à cet accident qui semblait tout fortuit, il renvoya le pâtre à ses troupeaux. Toutefois, un sombre pressentiment resta malgré lui dans sa pensée, et, ce jour-là même, après le repas du soir, qu'il avait l'habitude de prendre à la même table que ses serviteurs, il disait à ces derniers :
— Je ne sais ce qui arrivera ; je crois qu'on en veut à ma vie, et je suis bien résolu à la défendre envers et contre tous. Je puis succomber pourtant; dans ce cas, mes amis, vengez-moi ; car on aura frappé un honnête homme qui ne vous veut que du bien.
Et il rentra chez lui triste, abattu, presque découragé.
— Qu'ai-je donc fait à cette femme? se demandaitil. Je l'aimais de toute mon âme : pourquoi cette haine
dont elle me poursuit en échange du désir si ardent que j'avais... que j'aurais encore de la rendre heureuse? A cette même heure, la réponse à ces questions se faisait près de la cabane du berger Zarca.
— Tu n'es qu'un sot et un poltron ! disait ou jeune berger un homme de haute taille dont le visage était tuméfié et criblé de marques pustuleuses, et mal t'en a pris d'avoir eu peur au moment décisif; car, si tu avais été brave, je te donnerais en ce moment plus d'écus que tu n'en pourrais gagner en dix ans.
— C'est vrai, répondit Zarca, le cœur m'a manqué.
— Et il te manquera toujours!...
— Non, j'en suis sûr, maintenant que j'ai subi l'épreuve... Essayez un peu; mettez-moi à l'œuvre et vous verrez !
— Eh bien, oui, nous verrons!
Trois heures plus tard, Bernardo disait à la comtesse Mari on :
— Les balles bénites ne sont pas tant à dédaigner que vous le pensiez; si j'en avais eu une aujourd'hui, toutes vos souffrances seraient finies.
— J'y ai pensé, mon ami, répondit résolument An-
gela, et en voici deux, dont mon confesseur m'a garanti l'infaillibilité.
Bernardo les prit avec une indicible expression de joie.
— Oh! merci! merci! dit-il; vous avez fait maintenant la moitié du chemin; à moi seul le reste.
Et il partit comme un trait, emportant ces balles, eu la puissance desquelles il avait foi.
Bien que la convalescence de Bernardo semblât devoir être très-rapide, les traces de la dangereuse maladie dont il avait été atteint étaient encore fraîches, fort vives et presque repoussantes. Un autre se fût affligé de cette dernière circonstance, lui s'en félicita; il lui importait, après ce qui venait de se passer entre lui et Angela, qu'on le crût toujours malade, faible, incapable de vaquer à aucune affaire. Ce fut donc trésuéniblement en apparence qu'il regagna sa enambre,
à peine y fut-il rentré, qu il se laissa tomber tout naletant sur son lit.
LA DAME DE VOLUPTÉ. \-t\
— Ah! sainte Vierge! s'écria la garde en l'apercevant, quelle imprudence!... Vous être levé dans un tel état!... Vous avez juré de n'en pas revenir !
— C'est vrai, Martha, répondit-il d'une voix mourante, j'ai été bien imprudent; mais vous savez qu'on ne s'accommode guère d'un serviteur obligé de rester au lit... J'ai voulu essayer mes forces... Aussi ai-jo ies pieds bien malades.
— Oh ! Jésus Maria! reprit la garde en s'empressant de le déchausser, est-il possible que vous ayez pu mettre un pied devant l'autre !
— Cela ne m'arrivera plus, ma bonne Martha.
— Je le crois bien ! Vous ne serez pas capable, avant six semaines au moins, de marcher sans béquilles.
— Que la volonté de Dieu soit faite!
— Oh ! signor Gavazza, vous êtes un trop digne homme pour que le bon Dieu n'ait pas pitié de vous, reprit la vieille Martha en accommodant le plus doucement possible le malade dans son lit ; mais il p»t certain, malgré cela, que, s'il se passe d'ici à un mois quelque chose d'extraordinaire à Chivas, ce ne sera pas vous qui Tirez dire à Rome.
Il y avait quelques instants que la vieille s'était retirée après avoir tout mis en ordre, lorsque le frère Luigi entra doucement et à pas comptés.
— Hum! fit-il en voyant le malade se soulever avec effort, je croyais te trouver sur pied, Bornardo.
— Révérend père, c'est justement parce que j'ai essayé de m'y mettre que me voici de nouveau obligé de garder le lit... Et cela me met au désespoir; car liargent ne doit pas tarder à manquer ici, tandis qu'à Santoni, ce marcassin de comte entasse l'argent en traitant nos domaines en pays conquis.
— Cela, dit le moine d'une voix grave, prouve que l'on est sage là-bas et qu'on est fou ici, où l'on dépense à tout propos des sommes fabuleuses. Quoi! madame la marquise de Spenzzo possède, indépendammenf de ce qu'elle a donné à sa fille, des terres valant plus de trois millions d'écus romains, et elle manque d'argent!
— Au moins, révérend père, vous me rendrez cette justice de reconnaître que ce n'est pas ma faute, s'il en est ainsi.
— Soit, Gavazza ; mais il me paraît que l'on con-
voite ardemment ici l'argent qui se gagne là-bas. Tien-, mon ami, un bon conseil : ne joue pas au plus lin avec moi. Tu couves, j'en suis sûr, quelque mauvaise pensée.
— Oh! mio padre ! que puis-je, en l'état où je suis?
— Je comprends parfaitement ce que tu veux, et je sais au juste ce que tu peux; mais je veux, moi, que le comte soit maître absolu à Santoni, tandis que tu te contenteras de jouer ici le rôle de cbeville ouvrière. Pius tard, on te fera une position indépendante; mais il faut attendre; c'est mon dernier mot.
Gavazza était furieux; il se mordait les lèvres pour ne pas éclater; mais il se dit enfin que ce moine, quelque fort qu'il fût, n'était pas invincible; que sa qualité de religieux le rendait, dans l'état présent des cboses, plus vulnérable que tout autre, et il promit de se conformer au programme que Luigi venait de lui imposer. En même temps, il prenait mentalement avec lui-môme l'engagement de briser le plus promptement possible les liens dans lesque'g ie moine essayait de l'envelopper.
— Révérend père, se disait-il mentalement, vous
avec beau faire, je sens bien que nous sommes ennemis; mais pourquoi?... Vous ne sauriez rien posséder en propre, votre qualité de religieux s'y oppose ; la marquise est soumise à votre volonté, sans que vous en puissiez tirer aucun avantage, et vous n'osez pas contrarier Angela, même dans ses plus minimes volontés... Tout bien examiné, mon révérend père, je suis plus fort que vous, et vous serez bientôt forcé de le reconnaître.
Dès le lendemain, et en dépit des représentations de la garde Martha, Bernardo, appuyé sur deux béquilles se montrait dans les rues de Chivas , recevant les félicitations des uns, les compliments de condoléance des autres, mais laissant soigneusement croire qu'il ne pouvait marcher, et paraissant en quelque sorte cloué au sol par la faiblesse et la douleur. Ce soir-là même, un violent orage éclatait sur la petite ville de Chivas ; le ciel était en feu ; le tonnerre fendait les nues avec fracas; la grêle et l'eau tombaient à torrents.
Le berger Zarca gardait ses troupeaux dans la montagne. Effrayé par ces convulsions de l'atmosphère,
au bruit desquelles se mêlaient le bêlement de ses moutons et les aboiements de ses chiens, il se tenait, morne et silencieux, assis dans sa cabane, lorsque, à la vive lumière d'un long éclair, il crut voir au loin un homme marchant à travers champs, et se dirigeant vers lui.
— Jésus! se dit-il en faisant, avec un redoublement d'effroi, le signe de la croix, on dirait Bernardo Gavazza! Que vient-il faire ici?... Le bon Dieu n'est-il pas assez en colère?... Non, non, je ne bouge pas d'ici... Et pourtant il me traite mal , le bon Dieu : le toit de ma cabane, à moitié effondré, livre passage à la pluie; je n'ai pas une poignée de paille sèche ; je viens de manger mon dernier morceau de pain, et ma faim n'est pas apaisée...
Ces plaintes furent interrompues par un coup de tonnerre qui fit trembler le sol.
— Oh! reprit Zarca en tombant à genoux, je sais bien que j'ai tort de me plaindre; car il y a beaucoup de gens plus malheureux que moi.
— Eh bien, dit une voix au milieu des ténèbres, mentre-toi fort et rien ne te manquera.
Au même iastant, un éclair jaillit des nues, et Zarca reconnut Bernardo Gavazza.
— Ah! maître Bernardo, reprit le jeune berger, vous m'avez fait peur!
— Tant pis! car, corpocliDio! les gens qui ont peur ne sont bons à rieo, et, avec ce défaut-là, tu garderas les moutons en plein vent, jusqu'à ce que tu crèves de misère, d'ennui ou de frayeur.
— Ah! c'est qu'il fait un temps...
— JNTe t'en plains pas, Zarca; je l'aurais commandé qu'il ne serait pas plus à mon gré.
— Alors, maître Gavazza, nous n'avons pas les mêmes goûts.
— Peut-être ! il ne s'agit que de s'entendre.., Mais j'ai là quelques beaux écus romains qui ne demandent qu'à passer de ma poche dans la tienne.
— Qu'ils fassent donc vite le chemin, dit le jeune berger, dont un nouvel éclair montra le visage rayonnant de joie.
— Ils le feront, Zarca, si tu montres assez de cœur pour ne pas les effaroucher... Tiens, vois, ils sont tout prêts à se mettre joyeusement en marche.
— Oh! maître Bernardo, je suis un homme maintenant .. Et, tenez, voici que Forage ne m'effraye pas plus que la chute d'une étoile filante. Chacun pour soi, san Dio! et le bon Dieu pour tous.
— Très-bien! maintenant, ne parlons plus en l'air : d'ici à la villa Santoni, il ne doit pas y avoir pour plus de dix minutes de chemin?
— Pour cinq minutes au plus.
— Et M. Mariani doit être à table, dans la grande salle, au milieu de ses serviteurs.
— C'est certain, il n'y manque jamais... Oh! c'est un vrai bon maître, celui-là!...
— Oh! les dames de Spenzzo sont autrement bonnes maîtresses, et les écus que voici ne sont qu'un échantillon de ceux qu'elles donneront à qui les servira.
— Et que faut-il faire pour cela?... Parlez donc, maître Bernardo.
— 11 faut me jurer obéissance, Zarca, et tenir ton serinent.
— Je le veux bien, dit le jeune berger dominé par une avidité précoce.
— Tu le jures?
— Je le jure.
— Eh bien, fit Gavazza en tirant de dessous son manteau un fusil à deux coups, voici le juge qui doit prononcer ce soir même entre les dames de Spenzzo et le Mariani.
— Ah ! s'écria Zarca saisi d'effroi.
— Eh bien, qu'est-ce ? reprit tranquillement Beroardo ; crois-tu ce compagnon-là capable de se tromper d'adresse?... Secoue donc cette faiblesse d'enfam. . . D'ailleurs, c'est moi qui agirai. Marchons.
— Oui, dit Zarca toujours tremblant.
— Nous allons donc nous rendre à Santoni. 11 y a là un chien de garde qui te connaît, car il a été le compagnon des tiens.
— Mirco?... Oh! oui, bonne bête! dès qu'il peut s'échapper, c'est pour venir me retrouver aux champs.
— Je le savais, et voilà pourquoi je viens chercher ton concours. Tu pourras donc facilement passer pardessus le petit mur de la première cour, l'emparer du chien et l'empêcher d'aboyer lorsque j'arriverai.
-ni vrai de près, tu ouvriras une des petites por-
tes de manière à ne faire aucun bruit, et l'affaire sera vite terminée. Prends donc Le devant et hâte-toi ! Moins rassuré que jamais, Zarca ne bougeait pas.
— Est-ce que tu refuserais de marcher, maintenant que lu en sais assez pour me faire pendre? reprit Bernardo d'une voix menaçante. Prends garde! car, sur les deux coups dont mon fusil est chargé, il y en a un pour le traître qui essayerait de me vendre.
Et, comme, en parlant ainsi, il abaissait horizontalement son arme, Zarca s'écria :
— Non, non, maître Bernardo, je ue vous trahirai jamais; mais je croyais qu'avant de nous mettre en route, vous vouliez me faire faire connaissance avec ces écus romains que je n'ai pu encore apercevoir qu'à la lueur des éclairs.
— Tiens, dit Gavazza en lui remettant une bourse, on voici un petit échantillon; le reste de la bande viendra bientôt; mais nous avons déjà perdu bien du temps; partons.
Le berger prit la bourse, l'ouvrit, en examina le conienu, et, bondissant de joie, il se dirigea vers la villa où son maître était alors à tableau milieu de ses serviteurs.
L'orage était apaisé; mais la pluie continuait à tomber fine el serrée. Deux hommes le havre-sac sur le dos marchaient péniblement à travers champs ; c'étaient deux soldats déserteurs de l'armée du duc de Savoie qui traversaient le Piémont pour aller se réfugier à Venise.
— Par saint Janvier! disait l'un, je commence à croire, Lorenzo, que nous avons eu tort de quitter le régiment. On y est mal, c'est vrai, mais encore y manget-on quelquefois, et il y a plus de douze heures que nous marchons l'est 3mac vide: il n'est pas possible que nous allions loin en suivant ce régime-là. Pour moi, je ne dépasserai certainement pas l'habitation que l'on aperçoit d'ici sans y faire halte.
— Tu as tort, Giacomo, répondit l'autre : je connais le pgfs ; cette habitation appartient à une famille alliée à celle du duc de Carignan; ce serait nous mettre dans la gueule du loup, tandis que nous trouverons aisément un asile à drivas, dont nous ne sommes pas éloignés de plus de quatre milles.
— Quatre milles! c'est énorme. Ne pourrions-nous tenter, sans nous adresser aux maîtres, d'obtenir de quelque domestique charitable de cette maison un morceau de pain et une poignée de paille dans quelque écurie?
— Nous en courrons la chance, si tu le veux absolument.
— Et je le veux d'autant plus qu'il me semble qu'une des portes est entr'ouverte...
— Entrons donc, répliqua Lorenzo.
Et il franchit le premier le seuil de la porte; mais il avait à peine fait un pas à l'intérieur, qu'il se retourna vers son camarade en lui disant à voix basse :
— Silence ! il y a des gens à quelques pas d'ici qui causent et paraissent craindre au moins autant que nous d'être entendus.
Ils s'arrêtèrent d'abord, puis ils parvinrent à se glisser doucement à l'intérieur, dans l'angle formé par la porte à demi ouverte et le mur qui servait d'appui. De là, la pluie ayant cessé et le temps s'étantéclarci, ils purent entrevoir deux hommes dont l'un était armé d'un fusil
ei dont l'autre tenait en laisse un chien de garde qu'il caressait pour l'empêcher de gronder.
— Tiens-le bien, Zarca, disait l'homme au fusil, et, dans une minute, les dames de Spenzzo seront débarrassées pour toujours de ce pourceau que le marquis a eu la faiblesse de laisser entrer dans sa famille.
— C'est pourtant un noble homme ! fit Zarca en soupirant.
— Noble, lui?... Il a volé la noblesse, comme il vole depuis trop longtemps les revenus de ces domaines; mais il n'en fera pas davantage... je le tiens!...
A ces mots, il épaula son fusil, ajusta dans la direction d'une haute fenêtre du rez-de-chaussée; puis un éclair jaillit et fut suivi d'une explosion, à laquelle succédèrent des cris d'effroi partant de l'intérieur de la maison.
— Fuyons! dit à demi-voix l'homme au fusil, et, quelque chose qu'il arrive, n'oublie pas que les dames de Spenzzo te donneront toujours plus pour te taire qu'on ne t'offrirait pour te faire parler.
Et ils s'enfuirent à toutes jambes.
— Si nous restons ici un instant de plus, dit à sou tour Lorenzo, nous sommes perdus!
Et, de même que les meurtriers, ils s'élancèrent dans la campagne et gagnèrent le large le plus rapidement possible.
— Voilà une singulière aventure ! dit Giacomo lorsqu'ils se crurent assez éloignés pour faire halte et reprendre haleine.
— Et qui pourra peut-être nous être utile, répondit Lorenzo ; car j'ai retenu le nom de celui qui tenait le chien, et, à la lumière produite par le coup de feu, j'ai vu que le visage de l'autre était couvert de pustules à peine amorties. Un crime vient certainement d'être commis, et peut-être donnerait-on une bonne récom pense à qui ferait connaître les coupables.
— 11 faudra voir ; tâchons, avant tout, de trouver à souper et un gîte pour cette nuit.
Tandis que tout cela se passait, le révérend frère Luigi se dirigeait vers son couvent. Bien que sa besace fût suffisamment garnie, il paraissait inquiet : à plusieurs reprises il s'était présenté à l'hôtel de Spcnzzo, sans y trouver Bernardo, qui, lui avait-on dit, se promenaii h. 8.
138 L^ DA?,iE DE VOLUPTE.
dans le voisinage à l'aide de ses béquilles, et cela avait -uffipour lui faire craindre quelque grave événement.
— Cet homme-là est audacieux, se disait-il, impatient d'atteindre le but qu'il se propose, et il n'est que trop encouragé par la marquise et Angola à tenter la fortune en frappant un grand coup. Ces femmes-là ne veulent pas voir qu'elles se perdront en même temps que lui en le lançant dans cette voie. Heureusement, je sais attendre, moi, et il n'est pas facile de me tromper.
Interrompu dans ses réflexions par le bruit de pas pesants, le religieux releva subitement sa tête, penchée vers la terre en signe d'humilité, et il se trouva subitement en face des deux soldats, qui continuaient à s'enir 'tenir de leur aventure à Santoni. A l'aspect de la besace si dodue que portait le moine, Giacomo, qui était le plus affamé, ne put se contenir.
— Révérend père, dit-il, ayez pitié, nous vous en supplions, de deux pauvres soldats qui se sont égarés ^n chemin et D'ont pas mangé depuis hier!
— Et comment se fait-il que vous soyez arrivés jusci sans trouver de secours? repartit Luigi. D'après
ie chemin que vous suivez, vous avez dû passer, vers la fin du jour, devant la villa Sanloni, aux portes de laquelle un malheureux n'a jamais frappé en vain.
A ces mots, les deux soldats se regardèrent comme pour se consulter; puis Giacomo reprit :
— Nous nous sommes en effet arrêtés à cette habitation; mais nous n'avons pu y rien recevoir, la frayeur nous en ayant fait sortir plus vite que nous n'y étions entrés.
— Peur! vous, des soldats?...
— Révérend père, répéta à son tour Lorcnzo blessé par ces paroles, de bons soldats peuvent ne pas vouloir se mesurer contre des assassins.
— Vous avez trouvé des assassins à Santoni? demanda avec anxiété le frère quêteur, qui déposa sa besace à ses pieds comme pour écouter avec plus d'attention.
— Oh ! frère, ce ne sont pas choses à raconter sur le grand chemin...
— Surtout quand on meurt de faim, ajouta Giacomo.
— C'est vrai, mes enfants, dit Luigi en remettant sa besace sur son épaule. Heureusement, nous ne sommes
qu'à cent pas du couvent, où, à ma recommandation, vous allez trouver de quoi réparer complètement vos forces.
Tous trois se dirigèrent vers le couvent; le portier, qui reconnaissait Luigi au coup de marteau, ouvrit sur-le-champ, bien que l'heure réglementaire fût passée; mais ce ne fut pas sans quelque frayeur qu'ii vit entrer les deux soldats à la suite du frère quêteur.
— Tiens, Pietro, dit ce dernier en posant sa besace sur une table, prélève double ou triple dîme s'il le faut ; mais donne-nous à souper promptement, et ne ménage pas la réserve de ton caveau; j'aurai soin de combler promptement les vides que nous pourrons y faire.
Pietro apporta d'abord des verres et du vin ; puis, explorant la besace, il se mit à préparer le souper avec d'autant plus de zèle qu'il en devait prendre sa part. Tandis qu'il était ainsi occupé, le frère quêteur reprenait, avec les deux soldats, l'entretien commencé sur le grand chemin, et qui se continua avec d'autant plus d'abondance que les rasades se succédaient plus rapidement. Les deux déserteurs devinrent, dès la seconde bouteille, très-expansifs ; la troisième était à peine
entamée, que Luigi n'avait plus rien à apprendre de ce qui s'était passé à Santoni deux heures aupnravant, et l'ivresse des doux narrateurs était déjà telle, que le frère quêteur put, à plusieurs reprises, échanger son verre contre les leurs sans qu'ils s'en aperçussent.
— Mon révérend, cria tout à couple portier en apportant un plat d'où s'élevait un fumet tentateur, voici une omelette dont vous me direz de bonnes nouvelles.
Mais il s'arrêta tout à coup en voyant les deux soldats la tête appuyée sur la table et profondément endormis.
— Révérend père, dit-il après un instant de silence, je gagerais bien que ces gens-là ne se sont pas endormis sans votre permission.
— C'est vrai, Pietro : il m'est toujours facile de faire dormir les gens que je trouve trop éveillés. Mais nous causerons de cela une autre fois; pour le moment, nous n'avons pas un instant à perdre : il s'agit de garrotter solidement ces deux hommes... Vin 'pace, est vide, n'est-ce pas?
— Toujours, mon révérend; est-ce que le père procureur voudrait se donner la peine d'user de cette vi-
!iS LA DAME DE VOLUPTE.
laine chose ! Cela serait capable de l'empêcher de digérer. Il est donc vide, ce vilain cachot, à preuve que j'en ai la clef, dont je me suis emparé parce que, entre nous, j'ai découvert dans ce trou un passage secret qui le fait communiquer avec la cave particulière du père supérieur...
— Je le savais, Pielro, interrompit Luigi en souriant. Mal avisé serait celui qui voudrait ici me cacher quelque chose. Maintenant, apporte des cordes...
— Une omelette si bien réussie! exclama Pietro en joignant douloureusement les mains.
— Nous la mangerons un quart d'heure plus tard, voilà tout, et nous en aurons chacun double part qui pourra être d'autant mieux arrosée que, de Vin pace où nous allons transporter ces dormeurs, tu pourras faire une courte visite à la cave particulière du père supérieur, dont tu as si habilement trouvé le chemin.
En parlant ainsi, Luigi s'était emparé des cordes apportées par le frère portier; aidé de ce dernier, il ne lui fallut que quelques minutes pour garrotter solidement les deux soldats endormis, qu'ils transportèrent
ensuite sans beaucoup de peine dans un de ces horribles cachots appelés in pace, qui existaient alors dans presque tous les couvents, et d'où les religieux qu'on y mettait après un semblant de jugement à huis clos ne devaient plus sortir vivants. On n'en usait plus,depuis longtemps au couvent des capucins de Chivas, où l'on était en général d'humeur très-débonnaire en temps d'abondance
La nuit avait été pleine de terrible anxiété à l'hôtel Spjnzzo; assises et serrées l'une contre l'autre sur un sofa, la marquise et sa fille n'osaient échanger un mot; toutes deux savaient que Gavazza était parti secrètement pendant l'orage; elles avaient d'abord voulu prier pour le succès de son entreprise ; mais la terreur leur avait fait, dès les premiers mots, rentrer dans la gorge cette prière sacrilège, et, depuis ce moment, en proie à une indicible terreur, elles étaient demeurées muettes et tremblantes, prêtant l'oreille au moindre bruit.
Vers minuit, elles avaient entendu ouvrir et fermer
La porte extérieure; puis un bruit de pas était arrivé
jusqu'à elles et s'était bientôt évanoui, et les heures
ivaient continué à s'écouler lentes et terribles pour
v- deux coupables dont le châtiment commençait.
Enfin, au point du jour, on gratta doucement à la jorte de la comtesse Mariani, qui s'empressa d'ouvrir.
— C'est lui ! dit-elle d'une voix altérée. Ah ! Berirdo, vous nous avez fait bien souffrir !
Elle continuait à trembler en parlant ainsi, et son motion était si violente, qu'il fallut que Gavazza la Soutînt pour qu'elle put retourner s'asseoir près de sa 1 1ère.
— Est-ce donc ainsi, dit-il en s'efforçant de sourire, qu'on sait accueillir un messager de bonnes nouilles?... Vous êtes libre, madame! le misérable qui
ous avait imposé son nom pour vous dépouiller impunément ne vous causera désormais aucun chagrin.
— Quoi ! balhutia la marquise, Mariani... ?
— Est mort, madame! et ainsi mourront tous ceux .,ii oseraient attenter à voire bonheur. Mais pourquoi
t effroi qui se peint sur vos traits? Qui donc oserait
aire remonter jusqu'à vous la responsabilité d'un acte lont je suis seul l'auteur? Ne savez-vous pas que je rous ai fait le sacrifice de ma vie? Elle est à vous, et,, juoi qu'il arrive, je ne la défendrai qu'autant qu'il le àudra pour que votre honneur reste intact. Mais wurquoi s'occuper d'éventualités impossibles? Au- :une preuve ne saurait s'élever contre moi ; mes meiures ont été soigneusement prises ; c'est un secret ntre Dieu et nous; malheur à qui oserait tenter de le lénétrer!
— Dis plutôt malheur à toi-même ! s'écria le moine «aigi, qui apparut tout à coup comme l'ange vengeur.
La foudre tombant aux pieds des trois complices ne es eût pas plus terrifiés que l'apparition de ce noine au regard étincelant, plein de menaces et de nalédiclions. Les deux femmes demeurèrent mimojilcs et muettes; il s'écoula quelques instants sanme Bernardo eût conscience de ce qui se passait au- ;our de lui ; mais il avait trop d'audace pour que son saisissement ne fit pas promptement place à cette as iurance qui ne l'abandonnait presque jamais,
— • Révérend, dit-il en reprenant tout y coup u î
: k DAME UK VfiLi ! ! i'.
calme appatetft, cet emportement, qu'il rae soit perdais de le dire, est peu digne de votre caractère et de votre robe, et je crois quïl vous serait difficile de jusi "apostrophe que vous venez de m'a^ln ssep.
— Olii i "est trop d'impudence i répondit le moine, et je ne sais à quoi il tient que je ne te laisse aller au gibet! A quelle heure es-tu sorti Mer au soir? Quelle heure était-il quand tu es rentré cette nuit? On
fait dans l'intervalle?... Tu te tais? Eh Lien, je vais te le dire.
Et Luigi raconta l'assassinat du comte Mariani sans en omettre la moindre circonstance. Cette ibis, Gavazza était vaincu; il voulait répondre, et la parole expirait sur ses lèvres.
— Et tu osais dire, tout à l'heure à ces malheureuses, reprit le moine, qrle ce crime était un secret entre Dieu, elles et toi!... Xe sais-tu pas que j'ai l'habitude! de deviner ce que Ton veut me taire? Hais ici je n'ai pas eu à faire usage de cette faculté. : tu as si fi ment agi, tu as laissé tant de traces de ton pas que, si je n'étais parvenu à arrêter dans leur ma
les deux principaux témoins de tes crimes torsqn
LA DA-JE DE VOLL'l» IL. 141
se rendaient chez le procureur criminel, cet liOtel serait déjà investi par la force armée, ces malheureuses i'emmes,qui t'ont comblé de biens, te suivraient bientôt jusqu'à Péchafaud.
Il avait à peine prononcé ces mots, qu'Angela poussa un cri aigu et roula sur le parquet en se tordant les membres.
— Luigi, s'écria en même temps la marquise en se mettant à genoux, devant lii moine, sauvez-nous, je vous en conjure !
— ]Vest-ce pas pour cela que je suis ici à cette heure, Paola? répondit-il en la relevant.
Puis, se penchant vers la comtesse en proie à une violente attaque de nerfs, il lui fit respirer certain seî particulier, et il parvint ainsi à la calmer comme par enchantement.
— Maintenant, reprit-il, repoussons toute vaine terreur, afin de soutenir victorieusement la lutte si imprudemment commencée. Cette lutte sera longue: car, quelle que soit l'origine des Mariani, leur famille est nombreuse et puissante. Ainsi que je le disais tout à l'heure, les deux principaux témoins sont en mon
pouvoir; ils ne parleront pas sans ma permission.
— Luigi, dit avec effusion la marquise en lui prenant les mains, vous avez notre foi, et vous êtes notre seule espérance.
— La foi, l'espérance sont choses bien fragiles, vous le savez, Paola, répliqua le moine en souriant amèrement ; mais je n'en accomplirai pas moins courageusement la mission que je me suis imposée, et, j'en suis sûr, le succès couronnera mes efforts, si, comme je l'espère, vous suivez scrupuleusement mes conseils.
— Révérend père, dit Bernardo, dont cette scène semblait avoir affaibli l'énergie, je vous ai désobéi, et je m'en repens sincèrement. Pardonnez-moi, et je jure d'être désormais à vous corps et âme.
— Assez, dit impérieusement Luigi ; voilà déjà trop de temps perdu. Dans quelques instants on viendra bien certainement annoncer aux dames Spenzzo la mort du comte Maiïani. Personne n'ignorant la mésintelligence qui régnait entre elles et le comte, il faudra recevoir cette nouvelle dignement, gravement, sans montrer une douleur démentie à l'avance, mais seulement de la surprise et une tristesse contenue; puis,
sans crainte, sans hésitation, on abordera la question des intérêts matériels. Madame la comtesse, madame la marquise, sa mère, appelleront leur notaire, et le chargeront d'assister à l'apposition des scellés qui certainement se fera aujourd'hui même à Santoni. Toi, Bernardo, tu accompagneras le notaire, comme homme de confiance de ces dames.
— Oh! révérend père, dans l'état où je suis!
— Là est justement la planche de salut : tu iras en voiture à Santoni avec le notaire ; là, tu participeras dans une certaine mesure aux actes qui s'accompliront; puis, vaincu en apparence par la fatigue, tu t'évanouiras après avoir mis à nu tes pieds ensanglantés.
— Et puis? demanda Bernardo avec résignation.
— Et puis tu reviendras ici te mettre au lit, et tu y resteras pendant huit jours au moins.
— Révérend père, c'est une terrible tâche !
— A ton aise, Bernardo ; s'il te semble plus doux d'aller à la potence...
Gavazza poussa un cri d'effroi ; la marquise et sa fille éclatèrent en sanglots.
— Silence! dit impérieusement Luigi en se levant; on
frappe à la porte de l'hôtel ; l'heure suprême est arrivée. Mais il ne faut pas que l'on me trouve ici... A bientôt! et que mes paroles demeurent dans votre mémoire.
A ces mots, il s'élança hors de l'appartement, et sortit de l'hôtel par une des portes du jardin.
On éprouvait à l'hôtel Spenzzo un trop grand besoin d< l'appui du moine Luigi. pour ne pas lui obéir aveuglément ; nul n'eût osé s'écarler du programme qu'il avaii tracé ; il fut donc fait comme il l'avait dit : la marquise et la comtesse se montrèrent à la fois tristeset calmes à l'annonce qu'on leur lit de la mort du comte Mariani, juifut par elles reçue delà manière la plus convenable ; Bernardo lui-même parut attristé dans une juste mesure par ce lugubre événement, de sorte qu'il ne put s'élever d'abord le moindre soupçon, car on avait vu, la veille, Gavazza se traîner péniblement à l'aide de ses béquilles dans les rues voisines de l'hôtel.
LA II AMI'. l)i: VoLlii'TL. 151
Cependant l'instruction judiciaire de celte mystérieuse affaire n'eu suivait pas moins son cours, activée qu'elle était par le signor Marco Mariani. Celui-ci, en effet, avait juré de venger son frère, et il était parvenu à grouper les plus terribles présomptions.
D'autre part, Zarca courait les cabarets de Chivas, tiraut de ses poches de l'argent à pleines mains, et criant dans ses accès d'ivresse :
— Buvons! buvons ! quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.
Enfin les balles extraites du corps de la victime, et marquées toutes deux d'une croix, furent reconnues par un eufant de chœur, qui déclara les avoir déposées sur l'autel où devait se célébrer le saint sacrifice de la messe, afin qu'elles fussent bénites par l'officiant, De tout cela, Marco Mariani avait fait un faisceau qui, grossissant chaque jour, devint trop imposant pour que la justice put demeurer inactive.
L:n matin, alors que les maîtresses de la maison étaient encore au lit, la villa Santoni fut investie par uue troupe d'archers; puis plusieurs officiers judiciaires pénétrèrent à l'intérieur et s'emparèrent de la.
personne de Bernardo Gavazza. Ce dernier se récrie ; il proteste de son innocence; il invoque le témoignage nie la marquise, de la comtesse, qui, réveillées par tout le bruit qui se fait autour d'elles, arrivent à peine vêtues et tentent d'interposer leur autorité.
— Les circonstances sont graves, mesdames, leur dit l'officier supérieur de justioe, et elles pourraient être encore aggravées par une intervention intempestive.
— Mes chères et bonnes maîtresses, disait de son côté Bernardo, qui affectait de montrer une tranquillité parfaite, vous savez aussi bien que moi que l'on m'accuse injustement; il s'est fait une tempête qui a aveuglé et aveugle encore les plus clairvoyants. La justice se trompe; mais elle reconnaîtra bientôt son erreur. En attendant, j'aimerais mieux souffrir mille morts que de voir uue larme tomber de vos yeux, et ce sentiment, quoi qu'il puisse arriver, je le garderai jusqu'à la mort. Conservez-moi votre estime, et ne vous occupez pas autrement de moi, c'est la seule grâce que je vous demande... Maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers les gardes qui l'entouraient, je suis prêt, marchons.
Pendant que l'on conduisait Gavazza aux prisons de Turin, où il devait attendre la fin de l'instruction qui se poursuivait, le moine Luigi faisait, au couvent des capucins de Chivas, une découverte accablante : il avait constitué le portier Pietro geôlier des deux soldats enfermés dans Vin pace, et il était parfaitement tranquille de ce côté : ce lieu de détention était sûr, il n'y avait pas même d'exemple qu'un des moines qu'on y avait renfermés autrefois eût jamais tenté de s'évader, tant la chose semblait impossible. Voyant la tournure fâcheuse que prenaient les choses, Luigi pensa que, au lieu de faire disparaître complètement ces hommes, que le hasard lui avait livrés, il ne serait peut-être pas impossible de les faire tourner contre l'accusation, en leur imposant une déposition toute contraire, quant aux faits dont ils avaient été témoins. A cette condition, on pouvait leur promettre leur grâce comme déserteurs, leur mise en liberté très-prochaine, et une somme suffisante pour qu'ils pussent retourner tranquillement dans leur famille.
— Dans la position où ils se trouvent, se disait le
moine, il est impossible qu'on n'accepte pas avec empressement la moindre planche de salut.
Ce fut donc avec la certitude de ne pas rencontrer d'obstacle sur ce point, qu'un soir il invita Pietro à se munir d'une lanterne pour descendre avec lui daus Vin pace. Mais, quand il eût pénétré dans le souterrain et promené la lumière autour des murs, quelle ne fut pas sa stupéfaction : Je caveau était vide!...
Expliquons comment les deux prisonniers avaient quitté Vian pace où les avait enfermés Luigi, et co qu'ils étaient devenus.
Lorsque les deux soldats déserteurs, Lorcnzo et (jiacomo, sortirent du sommeil de plomb dans lequel les avait jetés la substance narcotique que le frère Luigi avait mêlée à leur vin, ils essayèrent d'abord instinctivement de se mettre hors du contact de la terre humide sur laquelle ils étaient étendus. Mais grande fut leur surprise de se trouver, au milieu des ténèbres les plue profondes, dans l'impossibilité de faire un pas, enchaînés qu'ils étaient par le milieu du corps à deux anneaux scellés dans le mur de leur cachot.
—Ali! fitGiacomo en s'adressant à son compagnon , je te l'avais bien dit, que nous regretterions le régiment.
— C'est toi qui parles, Giacomo?... Eh bien, mon garçon, j'avoue que je me trouve dans d'assez viiaina draps, et, si l'on ne t'a pas mieux traité que moi...
— Je suis enchaîné.
— Gomme moi... Mais qu'avons-nous donc fait à ce maudit moine pour qu'il nous traite ainsi? En y réfléchissant, je ne suis pas éloigné de croire que nous avons eu la langue trop longue.
— Tu crois; et moi, j'en suis sûr; je me rappelle maintenant que nous avons raconté à ce maudit frère quêteur toute notre aventure de la villa Santoni, et, en cela, nous avons été botes comme des huîtres. Le frère quêteur, maître de notre secret, a voulu en tirer parti, et il a trouvé moyen de nous faire mettre à l'ombre.
— Tu dois avoir, raison, dit Lorenzo; mais alors tout n'est pas désespéré : d'abord, si l'on avait voulu se débarrasser complètement de nous, nous serions morts; c était si facile! Ce qui prouve ensuite que l'on veau que nou> vivions, c'est que voici une cruche
pleine d'eau que j'ai failli renverser d'un coup de pied, ee qui eût été très-fâcheux, car je meurs de soif.
— C'est absolument comme moi.
— Eh bien, tends les bras par ici... Tiens, voici la dame-jeanne, et je sens à mes pieds quelque chose comme un pain d'assez belle dimension... Je le tiens! Buvons et mangeons! Par le diable, nous n'en pouvions pas dire autant tous les jours au régiment!
— C'est vrai, dit tristement Giacomo; mais la lumière du soleil nous éclairait et nous pouvions marcher. Ah!...
— 11 ne s'agit pas de se désoler, mille diables! fit Lorenzo. Voyons, tu es comme moi, enchaîné par le milieu du corps?
— Et si solidement, que les anneaux de la chsine m'entrent dans la peau au-dessus des hanches.
— C'est justement le plaisir que je ressens en ce moment; mais, vrai-Dieu, cela ne durera pas longtemps.
— En qui espères- tu donc?
— En moi seul, mille tonnerres! Allons donc, du cœur au ventre; on ne meurt qu'une fois; tâchons *me ce soit le plus tard possible.
Ce disant. Lorenzo, sans plus écouter les jérémiades de son compagnon, trempa dans l'eau un des anneaux de sa chaîne et commença à le frotter avec ardeur contre la cruche de grès.
— Entends-tu cette musique? demanda-t-il à Giacomo après quelques instants. •
— Parfaitement ; mais je ne vois pas à quoi cela nous servira : tu n'as probablement pas l'espoir de l'envoler au travers de la voûte de cette cave?
— Je ne sais ce qui arrivera. L'important, c'est que nos mouvements soient libres, et je suis sûr maintenant que, dans deux heures, il en sera ainsi.
En effet, en moins d'une heure, Lorenzo usa si bien ?ur le grès un des anneaux de sa chaîne, qu'il lui fut facile de la briser ; après quoi, il dégagea Giacomo par le môme procédé. Au moment où il achevait cette opération, une sorte de bruit sourd et lointain se fit entendre.
— Tenons-nous sur nos gardes, reprit Lorenzo, et tombons résolument sur le premier individu qui se nontrera, afin de le faire parler et de l'obliger à nous livrer passage.
lia LA DAME DE VOLUPTE.
Le bruit continua; il devint même plus intense, puis il s'y mêla un cliquetis de clefs, et une voix humaine murmura quelques paroles que les soldats ne purent entendre distinctement; mais personne ne parut, et les deux soldats sentaient déjà s'évanouir l'espoir que cet incident avait fait naître en eux, lorsqu'un mince rayon de lumière traversa tout à coup les ténèbres qui les environnaient. Lorenzo s'avança avec précaution dans la direction de cette lumière et il reconnut bientôt qu'elle venait d'un lieu voisin de celui où on les avait emprisonnés, et qu'elle arrivait à eux par une fissure qui existait dans la muraille ; il examina soigneusement cette fissure.
— Maintenant, dit-il tout bas à son compagnon, je jurerais sur ma tête qu'il y a eu là quelque ouverture beaucoup plus grande que celle qui existe en ce moment.
— C'est peut-être la porte de ce cachot, répondit Giacomo.
— Non, la porte est à l'extrémité opposée ; j'en ai senti les ferrures et ce n'est pas un ancien forgeron comme moi qui peut se tromper sur ce point... Ah ! si
j'avais seulement un morceau de fer, ne lut-il long que comme le doigt!...
— Jour de Dieu! lit Giacomo, voilà qui tombe bien ! Je viens justement de m'apercevoir que ce? coquins de moines ont oublié de me prendre mon couteau.
— Donne, donne vite... Par le sang de saint Janvier ! nous allons voir du nouteau.
Lorenzo prit le couteau, il en introduisit doucement la lame dans la fissure qui donnait passage au rayon de lumière, et bientôt, par cette l'ente élargie, ses regards plongèrent dans une vaste cave où tonneaux et bouteilles, admirablement rangés, offraient un coup d'œil des plus séduisants. Un des moines du couvent, portant un trousseau de clefs à la ceinture, et tenant une lampe à la main,, marchait lentement entre les rangs de cette silencieuse et liquide armée, qu'il avait l'air de passer en revue. De temps en temps, il s'arrêtait pour compter les rangs des compagnies les moins nombreuses, et il hochait la tète d'un air mécontent, et, bien qu'il ne parlât qu'à demi-voix» la fente ménagée par le soldat était assez large pour que les paroles fussent distinctement entendues par les prisonniers.
— Voilà qui est bien surprenant ! disait-il ; il y avait certainement dans ce coin trois douzaines de bouteille» de madère; je n'en trouve que trente, et il y a plus de huit jours que je n'y ai goûté... Ma dernière pièce de vin du Rliin est en vidange, et il y a des vides dans les rangs de nos meilleurs vins de France ! Il est impossible que j'aie été aussi vite que cela, et puis je ne prends jamais sans compter. Je suis sûr maintenant que quelque frère usurpe en cachette mes fonctions de sommelier... Mais je le découvrirai et malheur à lui!...
En écoutant ces paroles, Lorenzo continuait à faire jouer doucement son couteau dans la fente du mur; faut à coup la lame rencontra une résistance nette et solide.
— Il y a du ferla, se dit l'ancien forgeron; tâchons de savoir si c'est pêne ou verrou.
À ces mots, il appuya de toutes ses forces sur la lame, eu même temps qu'un de ses genoux pressait le mur. Tout à coup l'obstacle rencontré par la lame céda, et une large pierre tourna sur elle-même.
— Suis-moi! cria Lorenzo à son compagnon.
Et tous deux s'élancèrent par l'ouverture qui venait
de se produire et s'emparèrent du frère sommelier, de venu subitement muet et immobile de frayeur.
— Remettez-vous, frère, dit Lorenzo ;nous ne sommes pas aussi diables que nous en avons l'air, et ce n'est pas dans un enfer meublé comme celui-ci qu'il pourrait nous venir du noir dans l'âme, à l'intention d'un bon vivant comme vous paraissez l'être.
— Que voulez-vous ? qui êtes-vous?... fît le moine ef&ré.
— Ce que nous voulons, c'est que vous vous calmiez d'abord, car vous n'avez rien à craindre de nous-, ensuite, que vous nous disiez où nous nous trouvons.
— Ce lieu, mes enfants, répondit le frère, qui se remit quelque peu, n'est autre que la cave particulière de notre révérend père supérieur, dont je ne suis, moi, que le sommelier indigne... Mais, enfin, qui ètes-vous vous-mêmes, et comment avez-vous pénétré ici?
— Qui nous sommes, mon révérend? Cela, soit dit sans vous offenser, ne regarde que nous;,piant à la manière dont nous avons pénétré dans ces souterraines demeures, j'allais vous prier de vouloir bien nous le
162 LA DMi£ 1).
dire; car, je vous le jure, je l'ignore complètement, et mou compagnon a'fin.sait pas plus que moi là-dess us
— Il faut pourtant Lien que vous y soyez venus, puisque vous y êtes?
— Et si l'on nous y a transportés malgré nous! dit Giacomo.
— Silence! fit Lorenzo en lançant en arriére un coup de pied à son compagnon. Ce non père n'est pour rien, j'en suis sûr, dans la violence qui nous a été faite; mais tous les habitante d'un saint lieu comme celui-ci doivent être solidaires : je ne doute pas que le révérend ue consente à nous faire sortir d'ici le plus secrètement possible, ce dont nous lui serons éternellement reconnaissants.
— Fa&meMea au moins que je me reconnais-
le père sommelier ; je n'en puis croire mes yeux et mes oreilles : il me semble que je fais un mauvais rêve.
Le frère était dans une grande perplexité : il avait évidemment affaire à trop forte partie pour songer à résister; s'il appelait du secours, il courait risque d'être égorgé au premier cri par ces hommes, dont
Lk UA'tiE UE VOLUPTE. 1GS,
fafi tenait un couteau à la, main: imiis comment, d'autre part, se résoudre à laisser piller cette riche cave, ses seules amours depuis huit d'années!
— Voyons, mon révérend, reprit Lorenzo, qui ne perdait pas de vue le moine et suivait tous ses mouvemens, soyons de part et d'autre de bonne composition. Outre ces quatre bouteilles que nous emportonsnous allons en vider deux autres, afin d'avoir l'honneur de trinquer avec Votre Révérence; puis vous nous conduirez hors du couvent à l'insu de tout le monde, et nous prendrons le large, munis fie votre sainte hénédiction... Que gagneriez-vous à nous iivrer à des ennemis que nous ne connaissons pas et que, probablement, vous ne connaissez pas plus que nous? Il vous faudrait avouer vos visites nocturnes à la cave particulière du père supérieur.
Le frère sommelier semblait enfoncé dans de profondes méditations.
— Voici tout ce que je puis faire, dit-il après un assez long silence : je vais vous introduire dans l'église par lasacristie; dans une heure, les portes s'ouvriront au public pour la première messe, il fera à peine
jour, et il vous sera facile de sortir sans être remarqués de personne.
— J'avais deviné en vous notre sauveur, frère! dit Lorenzo. Buvons; on ne sait pas ce qui peut arriver : peut-être, un jour, nous reverrons-nous dans des circonstances différentes, et vous reconnaîtrez alors que nous sommes meilleurs compagnons que nous le paraissons aujourd'hui.
— Suivez-moi donc, reprit le père sommelier; marchez doucement, n'échangez pas une parole, et, une fois hors d'ici, que Dieu vous conduise !
Un instant après, les deux soldats déserteurs sortaient du couvent, et ils gagnaient au large à travers champs.
est temps, je crois, de revenir à ce qui m'est personnel et de raconter la suite de l'aventure menée par l'amour de l'abbé de la Scaglia.
L'abbé avait attendu la nuit pour mettre à exécution son infâme projet.
Nous descendions le Rhône, on le sait. Le temps ;tait magnifique. L'air était chaud; mais un léger <ouffle de vent courant le long de la vallée du Rhône •afraîchissait un peu l'atmosphère. Le soleil était près le disparaître à l'horizon. Tout était calme autour de ious. On n'entendait que le hélement des bateliers et es craquements de la barre du gouvernail, quf\ de emps en temps, poussait le timonier.
Peu à peu le soleil disparut, les ombres s'épaisirent, et le vent tomba tout à fait. L'air devint lourd »t tiède.
Préoccupé de ses sinistres desseins, l'abbé ne parlait las. — Oppressée par l'état de l'atmosphère, j'étais nuette aussi. — J'étais prise d'une grande fatigue et l'une soif ardente. Je demandai Marion pour qu'elle n'apportât une orange. L'abbé se leva vivement et tlla vers le bateau dans lequel se trouvaient mes èmmes et nos gens. Il revint m'offrir lui-même quelles fruits rafraîchissants et une limonade glacée.
Je bus avec délices.
Mon engourdissement ne cessa pas; il devint, au contraire, nlus profond, et bientôt je ne pus résister
au besoin de dormir qui s'empara de moi, irrésistiblement.
C'était là l'œuvre de l'abbé, et il attendait ce moment avec l'impatience du crime.
11 prit mon bras, le secoua pour s'assurer de !a solidité de mon sommeil; je ne remuai pas; il souri i étrangement, et me regarda d'un œil lubrique et dévorant; il couvait sa victime, prêt à l'étreindre el à assouvir son odieuse passion.
Tout à coup la portière s'ouvrit; un fiomme masqué saisit le bras de l'abbé, qui bondit avec un cri de rage.
— Pas de bruit! dit l'inconnu d'une voix impérieuse... Et si vous ne voulez pas vous perdre, sortez!
L'abbé se dressa, furieux el grinçant des dents.
Il vit d'un côté son espoir déçu, et de l'autre un abîme creusé sous ses pas.
Mais il avait une grande force de volonté, une grande habitude de dissimulation, et il se remit bientôt.
— Qui étes-vous et que voulez-vous? demanda-l-i! à l'inconnu.
Et il portait la main à des pistolets placés près de lui.
— Qui je suis? répondit l'homme masqué. Vous ne e saurez jamais. Qu'il vous suffise d'apprendre que e donnerais mon saag pour sauver la vie ou la répuation de la femme que vous vouliez souiller. L'atentat que vous méditiez, mon intervention, doivent lemeurer à jamais ensevelis dans l'oubli. Ainsi ne :raignez rien. Mais je veille sur cette malheureuse detime des mauvaises passions de sa famille, et si, ivant son arrivée à Turin, vous tentez encore quelque ;hose sur elle, je crois que je vous tuerai comme un ;hien.
L'abbé, déterminé par la parole ferme et incisive de 'inconnu, baissa le front et sortit sans répliquer un ;euî mot.
Mario!! vint s'asseoir auprès de moi et protéger mon bnuneil.
L'homme masqué demeura un instant, triste et rêveur, i me contempler-, des larmes silencieuses couvrent le !ong de son visage.
Il pleurait sur mon malheur, sur mon abandon, sur les injustices de la famille de mon mari et sur l'aveuglement du comte de Verrue.
— Comme il est indigne d'elle!... soupira-t-il. Pauvre femme !
11 surmonta enfin sa douleur, essuya ses yeux, prit une de mes mains, la baisa avec une respectueuse ardeur, et disparut, en se faisant violence, comme si on l'arrachait à tout son bonheur.
Lorsque je me réveillai, Marion me raconta tout; elle m'apprit le nom de mon sauveur.
C'était le prince de Darmstadt.
Le Scaglia revint près de moi dés que le jour parut. Il était calme et riant; son visage n'avait pas gardé trace des émotions de la nuit.
Le prince de Darmstadt m'avait sauvée! Mais cette aventure me mettait à la merci du Scaglia. Il lui était en effet facile de faire croire à des relations coupables entre le prince et moi, tandis que personne ne voudrait ajouter foi à son crime, que son caractère, son âge, sa position rendaient invraisemblable.
— tMadamc, me dit-il d'une voix ferme et accentuée, je ne vous crains pas et vous avez tout à craindre de moi. Je commence par vous prévenir, afin que, si vous nourrissiez la fantaisie de m'accuser, ou d'aller rire à
mes dépens avec votre mari, vous sachiez bien que vous trouverez à qui parler. Vous pouvez raconter des scènes qui paraîtront ridicules, j'en conviens, des faits que vous dites infâmes peul-èlre. Racontez-les, et le ridicule et la honte retomberont sur vous ; car je repousserai vos allégations de telle sorte, que nul ne sera tenté d'y croire. Écoutez le reste à présent et ne l'oubliez pas.
Je m'inclinai en faisant la fière, car je voulais le braver et ne pas lui laisser voir ma terreur.
— J'écoute, monsieur.
— Vous avez en moi un ennemi mortel, un ennemi qui ne vous pardonnera jamais, qui vous fera tout le mal qu'il est possible de faire à un être détesté! Ce sera désormais ma seule étude, et rien ne me coûtera pour cela. Je vous reconduirai à Turin par le chemin le plus court. Votre maladie m'occupe peu, et votre vue est pour moi un supplice. Si vous me connaissiez davantage, vous frémiriez de crainte, à l'idée de cette haine dont vous m'avez doté aujourd'hui. C'est désormais entre nous une affaire de vie ou de mort. Je ne vous
prends pas en traître; vous êtes prévenue, garez-vous ! ■a,. 10
— Vos paroles répondent à vos actes, monsieur; mais je ne vous crains plus, et je fais cas de vos menaces comme de vos flatteries. Attaquez, je me défendrai. J'ai mes armes.
Dès le premier soir, te bateau fut abandonné et nous reprîmes la route de terre. Je fis monter une de mes femmes dans ma voiture. L'abbé nous suivait dans une autre voiture. Nous passâmes par le mont Denis, et, peu de jours après, nous arrivâmes à Turin. Ma santé couvrit tout.
Le prince ayant pris définitivement la route d'Espagne en nous voyant quitter le Rhône, j'avais trouvé le moyen de lui envoyer un regard et un soutire qui lui parurent sans doute renfermer bien des choses, <•;•;• ses traits rayonnèrent de bonheur.
il m'aimait bien, lui... comme on doit aimer!
Dès le soir de notre arrivée. jY-js lieu de connaître que les menées de l'abbé de la Scaglia seraient suivies d'effets prompts et terribles. Ma belle-mère revint du palais si bien endoctrinée, que je fus reçue par elle en ennemie, et en ennemie sans merci. L'abbé avait été la chercher jusque chez madame P.oyaJe, qu'il aval!
vue sa us doute aussi et qu'il avait disposée en conséquence. Des persécutions m'attendaient encore de ce coté-là.
Madame de Verrue, lorsque je m'approchai peur J'embrasser, me repoussa.
— Non, madame, non, je ne puis accueillir de la sorte une personne qui médite la ruine de ma maison, qui veut porter à l'étranger les biens de nos ancêtres. Avant de vous laisser concevoir de plus coupables espérances. je vous déclare que ni vous ni mon fils ne sortirez plus d'ici; je vous déclare que vous êtes prisonnière de Flionneur, de la fortune des Verrue, et que je vous garderai bien ! Vous êtes maintenant la maîtresse de m'embrasser, si vous le désirez encore.
— Tout autant qu'avant de vous avoir entendue, madame, répliquai-je. Puisque yous n'avez rien à me dire, permettez-moi d'aller rejoindre M. de Verrue qui m'attend.
Et je sortis, plus Hère qu'elle. Ces gens-là oubliaient toujours que j'avais dans les veines du sang de la duchesse de Gbevreuse. Les filles de la maison de Rolian n'ont pas coutume de se laisser ainsi manquer,
même par leurs belles-mères, et je ne voulus pas que madame de Verrue eût le dernier.
— Mon père viendra bientôt, pensai-je, et rien ne m'empêchera de partir avec lui. Je ferais plutôt agir le roi de France; il est puissant, lui!
Lorsque j'allai saluer madame Royale, elle me lit l'honneur de médire, presque sérieusement, qu'on lui avait raconté beaucoup de mal de moi.
— Je le croirai, si vous me forcez aie croire; cela dépendra de vous, ajouta-t-elle; lorsqu'on devient comtesse de Verrue, il faut oublier qu'on a été mademoiselle d'Albert.
Puis, sans me laisser le temps de lui répondre, elle m'interrogea sur ses amis de France, sur le roi, sur la cour de Versailles , en duchesse de Savoie , qui se rappelait cependant avoir été mademoiselle de Nemours.
Quant au prince, dès qu'il m'aperçut, malgré sa puissance sur lui-même, il changea de couleur; il fut sérieux et presque sévère. Évidemment, il avait aussi entendu les plaintes, et il feignait de les accueillir. Je ne me trompai pas à son égard; il était heureux de rae
revoir; il voulait que je m'en aperçusse et que je fusse la seule à m'en apercevoir.
Ce devoir rendu, je me dis malade, et je sortis le moins possible. Les persécutions et les tourments recommencèrent avec plus d'acharnement, avec plus de cruauté; de son côté, Victor-Amédée continuait à me faire circonvenir par tous ceux en qui il croyait pour voir mettre sa confiance. J'étais entre ces deux écueils, seule, sans amis, sans appui à espérer de personne que de mon père.
Le bon M. Petit avait quitté Turin pour Chambéry, -ainsi que mon petit Michon. Ils devaient y rester plusieurs mois; des affaires importantes, relatives à sa cure, y appelaient le zélé pasteur. M. de Darmstadt était à Madrid, très-distingué, disait-on, de la reine d'Espagne. Il avait le vol pour les reines !
J'attendais mon père avec une impatience qui prenait sur ma santé; lui seul pouvait m'arracher de cet enfer. Bientôt cette seule et unique espérance me fut enlevée : il fit une chute à la chasse du roi, il se blessa fortement à la jambe, et il lui fallut garder le lit pilleur mois.
En recevant cette nouvelle, je tombai dans le désespoir, et je pris, malgré moi, une terreur superstitieuse de l'abbé de la Scaglia, qui, buit jours auparavant, m'ayaut rencontrée dans la galerie, seul à seule, m'avait dit ces mots en passant :
— Vous attendez voire père; votre père ne viendra pas.
Le savait-il donc? le devinait-il? les événements lui étaient-ils connus avant même qu'ils arrivassent, ou plutôt les préparait-il?
C'est ce que je n'ai jamais su; mais je l'ai toujours soupçonné !
Que faire? que devenir, à présent?
Je me consultai avec mes fidèles domestiques, que l'infortune élevait au rang d'amis. Babette pleurait avec moi; Marion, plus hardie, m'exhortait à me défendre, à sortir moi-même du gouffre où l'on voulait me jeter.
— 11 n'y a qu'un moyen, madame : M. le duc ue peut venir ; M. Le duc de Clievrcuse ou M. le chevalier de Luynes viendra. Écrivez ; je porterai la lettre a la poste, et, clans quelques semaines, l'un ou l'autre sera ici. 11 nous faudra alors nous sauver avec cette assistance;
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autrement, tous ces méchants vous feront mourir de chagrin.
J'écrivis, ainsi que la brave fille me conseillait de Je faire, au duc de Ghevreuse et au chevalier ae Luyncs Je les conjurais, avec larmes, de me secourir, et je chargeai Marion, pour plus de sûreté, de porter les lettres à l'ambassade de France : de celte manière, j'espérais qu'on ne les affréterait point.
J'avais compté sans l'abbé de la Scaglia; il faisait guetter nuit et jour mes femmes, surtout celles qui étaient le plus dans mes confidences. On vit sortir Marion, tenant un paquet à la main, et, sur-le-champ, les lettres furent confisquées, et la pauvre fille fut chassée du logis, avec défense d'y remettre les pieds, sous prétexte qu'elle servait ma désobéissance et ma rébellion. Ivlie cria, elle pleura, elle menaça, elle jura qu'elle ne quitterait point Turin, et qu'elle saurait bien me délivrer, en dépit d'eux; ils ne firent que rire de ces menaces, et la firent jeter dehors par des valets italiens, qui n'eurent aucune pitié d'elle.
La scène avait fait du bruit, Babette accourut; elle fut témoin de cette cruauté, et revint, tout en larmes,
me l'annoncer, avec les nouvelles craintes dont elle était saisie. On menaçait de faire chasser Marion de la ville et de l'envoyer en Amérique avec les déportés, afin qu'elle n'allât point se plaindre à mes parents du traitement qu'elle avait subi, et de celui qu'on me destinait.
— Marion est perdue, et nous aussi, madame ! Qu'allons-nous devenir, mon Dieu! et qu'y pouvons-nous faire maintenant?
Je ne savais ; cependant j'espérais en Marion . c'était une fille d'esprit, hardie, dévouée, ;infatigable, et je me doutais de quelque tour de sa façon -, j'étais loin de penser à celui qu'elle imagina.
On me retenait presque prisonnière, en me faisant passer pour malade; j'avais refusé de retourner au palais, et madame de Verrue voulait ine pousser à bout. Mon malheur était au comble ; je voyais à peine mes enfants, c'était mon plus grand chagrin. Quant à mon mari, j'étais honteuse de l'aimer et j'employais tous les moyens pour m'en guérir. Je dois dire que je n'y suis pas parvenue et que j'aime encore son souvenir, ne le pouvant aimer lui-même.
îl me fut ordonné d'aller à cette villa où j'avais passé mes premiers, presque mes seuls instants de bonheur. Quelques personnes s'étaient inquiétées de moi; madame Royale m'avait demandée; on craignait apparemment une curiosité qu'on ne voulait pas satisfaire.
M. de Verrue s'informa si je ne voulais point passer quelques semaines à la campagne. Tout m'était indifférent, dans la douleur où j'étais; je pensai aussi que j'y verrais moins ma belle-mère; je consentis donc à partir, malgré les cris de Babette, qui répétait incessamment :
— On nous mène là pour nous faire disparaître.
Je savais M. de Verrue incapable d'une lâcheté ou d'une scélératesse. Il déplorait certainement ces infamies ; mais, à cause de sa faiblesse, il ne les pouvait empêcher. Et cependant, il est mort sur le champ de bataille, en honnête homme. Il était fort brave; il n'avait pas peur d'un canon, il avait peur de sa mère !
Nous partîmes; il me conduisit lui-même, et s'en retourna le soir; j'étais gardée et recommandée dans ma petite Bastille. Babette était avec moi ; pour Mascarone, on la craignait; elle était du pays et pouvait se
17S LA DAME DE VOLL l»TE.
créer des intelligences. Babette faisait rage ; mais on m* FéooûtaSt point. Je ne pouvais me fier qu'à elle ; tous mes gens étaient vendus à leur maître, les uns par l'intérêt, les autres par la peur. Nous ne savions ce qu'était devenue Marion, nous n'eu avions plus oui parler, et je tremblais que madame de Verrue et l'abbé dé la Scaglia n'eussent exécuté leurs menaces.
J'ai su, depuis, qu'on me donnait pour folle, at'm d'expliquer ce qui se passait; mes domestique croyaient, et le public le croyait bien plus encore : on croit toujours le mal.
Tant que ma belle-mère seule m'avait baie, la situation se pouvait supporter, bien que difficilement; depuis que cette rancune monacale s'en mêlait, c'était on combat à outrance, au-dessus de mes forces , et dans lequel je n'étais pas la plus rusée. Je me laissais aller au chagrin. Je crois que je serais devenue folle tout de bon, si la Providence ne m'eût secourue. D'autres disent que le diable fut plutôt enjeu ; cela est possible, je ne me chargerai pas de les contredire.
M. de Verrue, ainsi que je l'ai dit, s'en retourna le soir même à la ville -, il était d'un conseil de guerre qui ne
i.a iiam!: de voi.ii>!;:. no
I ii permettait pas de s'absenter. Nous restions donc [es, Babette et moi; elle ne me quittait point, ni jour ni nuit. Les soirées étaient fraîches: il fait souvent, très-froid en ce pays, à cause des montagnes. J'admirais de ma fenêtre la vue magnifique de la vallée et de la ville, se déroulant devant moi.
Enveloppée dans ma mante, j'étais assez déguisée pour qu'on ne me reconnût pas de loin. J'écoutais les bruits faits, autour du logis, par les domestiques, qui couraient en se poursuivant ; je voyais s'éteindre peu à peu les lumières, et la nuil pénétrer jusqu'au fond des bocages et des allées. C'était triste ; néanmoins c'était beau, j'avais envie de pleurer et de prier Dieu.
Babette se tenait au fond de la chambre. Mon balcon en saillie m'isolait de tous ; le calme se faisait autour de moi : les gens rentraient chez eux et se taisaient ; je trouvais ce moment doux et pénible en môme temps.
Une voix connue perça tout à coup ce silence: c'était celle de Marion, qui m'avertissait d'en bas qu'elle allait monter par un degré intérieur de service,
donnant dans mes cabinets; elle me priait de n'en être pas effrayée.
Je fis presque un cri de joie, et je me précipitai dans la chambre, à sa rencontre. Ma porte s'ouvrit, et, au lieu de Marion, je vis entrer un homme enveloppé dans un manteau, à la façon des Espagnols.
Ji ' ' C'Z !