XV II
Je reculai, tout effrayée ; je me crus envahie par une troupe de bandits! Heureusement, la terreur me rendait muette; sans quoi, j'aurais assemblé toute la maison.
L'inconnu âta respectueusement son chapeau à larges bords, et, à la lueur du crépuscule, je reconnus M. de Savoie...
Je me mis à trembler de tous mes membres ; encore, aujourd'hui, je ne saurais dire pourquoi. C'était pour beaucoup de raisons sans doute; je ne suis pas sûre devoir été très-fàchée, bien que j'eusse montré, jusque-! >, toute la sévérité d'une vertu qu'on offense.
Le prince commença par me supplier de Pexci
et de ne rien craindre, ni de lui, ni de qui que ce fût.
— Moi, je suis le premier de vos serviteurs ; vos désirs sont mes lois ; quant aux autres , je suis là pour vous défendre.
J'étais fort embarrassée -, je n'osais ni ne désirais me fâcher ; il l'eût fallu pourtant : la démarche était un peu bien hardie, un peu bien insultante. Je restais debout, attendant qu'il s'expliquât ; il ne me fit pas languir longtemps.
— Je suis venu vous sauver, dit-il ; vous n'avez que moi ; et, si vous ne voulez point perdre votre beauté, votre jeunesse, votre vie peut-être, vous vous confierez à uu prince qui sera votre ami, avant tout.
— Monseigneur...
— Asseyons-nous et écoutez-moi. Je sais tout. Votre Marion, que l'on comptait tout simplement envoyer mourir en Amérique, a trouvé le moyen de me prévenir en se jetant à ma rencontre avec un pîacet, au nom de la comtesse de Verrue ; ce qui me l'a fait lire tout au long. Le soir même, elle était en sûreté au palais, où je l'ai cachée chez un de mes valets de chambre, et, depuis lors, je l'ai vue chaque jour ; chaque jour, je lui faisais
raconter jusqu'à la moindre circonstance de votre supplice, qui me causait mille morts, et je cherchais les moyens de vous y soustraire. — Je les cherchais sans espoir de succès, — car, d'abord, il fallait vous les l'aire accepter,— lorsque heureusement vous êtes venue ici; dès lors, j'étais certain, avec l'aide de la fidèle servante, de parvenir jusqu'à vous.
J'écoutais, et je pensais cependant, et mes pensées taisaient bien du chemin !
Le duc m'expliqua, par des raisonnements trèsclairs et très-positifs, qu'il avait seul le pouvoir de me soustraire à mon malheur, et que je le devais satisfaire, en lui permettant de se dévouer à mon service.
Profitant de l'occasion qu'il attendait depuis longtemps, il m'entretint d'un amour que rien n'avait pu éteindre. Il m'offrit son cœur, sa puissance, sa gloire, ses richesses ; il me supplia de les accepter, de venir régner auprès de lui, d'occuper le premier rang dans ses États et de me venger de mes ennemis en les humiliant. Il me peignit en traits frappants la vie à laquelle j'étais condamnée désormais et celle qu'il me
LA DAME ItE VOLUPTE. 1S3
voulait offrir. Il employa enfin cette éloquence et celle persuasion qui devaient le rendre justement célèbre, et, se jetant à mes genoux, il déclara qu'il ne se relèverait point que je n'eusse consenti à ce qu'il désirait avec tant de passion.
Je n'aimais pas M. de Savoie, j'avais encore le cœur tout plein de mon mari; j'étais dans cette fameuse chambre au point de Hongrie, sur laquelle il existrit une prophétie si effrayante... Que de motifs pour résister !
Mais j'étais outrée, malheureuse, poussée à bout; mais je voyais, d'un côté, la ruine, la misère, les souffrances; de l'autre, l'éclat d'une couronne et la vengeance en perspective : j'hésitais...
C'était déjà beaucoup ! Yi> lor-Amédée s'en apurent; il redoubla d'instances.
— Ah! venez, suivez-moi! me disait-il en prenant mes mains, que je retirais faiblement ; nul ne nous observe ; ils ont oublié cette voie, et dorment tranquilles à l'abri de leurs sentinelles. J'ai mes gens près d'ici, un carrosse à trois pas. Un palais vous attend ; demain, vos persécuteurs apprendront que vous êtes
l'amie du duc de Savoie ; vous triompherez d'eux, vous les forcerez à se courber devant vous, à être les témoins de votre bonheur! —Je ne vous parle pas du mien; vous ne m'aimez pas assez pour que cette considération vous décide ; mais que je serais heureux, moa Dieu ! et comme rien ne me coûterait pour vous le prouver à chaque instant de notre vie 1
Je ne répondais point , je tremblais de refuser, et accepter, c'était mon déshonneur, celui de mon mari, de tous les miens !
Le prince devina que cette pensée m'arrêtait presque seule maintenant, et se mit à la battre en brèche. Urne vanta les amours de Louis XIV, étala devant mes yeu\ l'illustration, la gloire dont ses maîtresses étaient entourées, me peignit leurs joies, leurs succès, leurs plaisirs. Il me montra madame de Montespan adorée de sa famille, honorée, considérée de tous, recevant même la rigide abbesse de Fontevrault, sa sœur ; enfin il agita, sous toutes ses faces, ce prisme brillant de l'ambition, qui ne tn'éblouissuit que trop, et parvint à m'étourdir, à ce point que je n'essayais plus qu'une faible défense.
—Mais, monseigneur, balbutiais-je (et c'était le dernier cri de l'honnêteté mourante), j'aime encore mon mari!
— Votre mari ! votre bourreau ! Est-il digne de vous ? Vous aime-t-il, lui?... Ah! que je saurai bien vous le faire oublier !
Il me montra le caractère de M. de Verrue dans toute .sa vérité, sous ses couleurs réelles, sans y rien ajouter, mais avec une habileté de maître; il le blâmait en tout, en ayant l'air de lui rendre justice.
La comtesse de Verrue était séduite, le cœur de la femme allait céder ; celui de la mère résista plus longtemps.
— Et mes enfants! mes enfants! m'écriai-je, je ne les verrai plus!
— Vous les verrez toujours ! Qui donc oserait vous les enlever?... D'ailleurs, les voyez-vous, à présent? Où sont-ils? Les avez-vous près de vous?... Je vous les ferai rendre. On ne refusera pas de m'obéir, soyez tranquille ! j'ai déjà prouvé que je suis le maître ici. Ne résistez pas plus longtemps, abandonnez-vous à l'amour qui vous appelle... Venez! venez !
Que vous dirai-je?
11 m'entraîna... Sans presque savoir comment cela s'était fait, je me trouvai à côté de lui, dans son larrosse; Maiïon suivait, avec Babette, dans celui qui l'avait amenée.
?\ous étions seuls, par une belle nuit d'Italie; Le prince m'adorait, il était tout-puissant, et, néanmoins, son respect égala sa tendresse; il ne prit même plus ma main, ainsi qu'il l'avait fait daus cette malheureuse chambre, qui ne pouvait mentir à sa destinée.
11 me conta ce qu'il voulait faire de moi, la protection dont il m'entourerait et les hommages qui m'attendaient. Il me conduirait dans une délicieuse villa que, depuis longtemps, on préparait en secret, près de son palais de Rivoli. Il voulait, dès ce jour, annoncer lui-même à ma belle-mère que j'étais désormais sous sa garde, qu'elle n'avait plus à s'inquiéter de moi, et qu'il regarderait comme une attaque personnelle toute atteinte portée à ma tranquillité et à mon repos.
Je baissai les yeux; — le visage si noble et si digne de mon père m'apparut comme par enchantement; me?
joues se couvrirent de rougeur; à côté du brillant avenir qui m'était promis, je vis la honte et l'infamie, et, cachant ma figure dans mes mains, je m'écriai pleurant à chaudes larmes :
— Ah ! je suis perdue !
Il fallut toute l'éloquence, tout l'amour da Victor- Amédée, pour sécher mes pleurs; ils coulaient malgré ses prières, ses supplications et ses promesses.
Il me montra des sentiments auxquels je ne pouvais rester insensible, et je promis d'être, à l'avenir, plus calme et plus raisonnée.
Il m'installa lui-même dans cette maison charmante que j'ai longtemps habitée; il y mit des gardes à lui. J'y trouvai quantité de laquais et de filles; j'y trouvai les plus belles pierreries, du linge magnifique, des habits merveilleux faits à ma taille, des meubles à profusion et des plus superbes; j'y trouvai tout ce que j'aimais, les recherches de mes goûts, enfin ce qu'un amour véritable pouvait inspirer à un homme dont la puissance est sans limites.
Babette et Marion demeurèrent près de moi le reste de la nuit.
Je continuai à pleurer; le prince m'avait quittée, sur maprière, et, quoi qu'il lui en coûtât, afin de me prouver son obéissance et son désir de me complaire en tout.
Dès le matin, je reçus, par un courrier, une lettre de lui, la plus tendre et la plus respectueuse du monde, ace nnpagnée d'un fort beau présent de pierreries et d'un bouquet de fleurs admirables. Il me demandait -humblement la permission de venir souper avec moi.
Il va sans dire que je le reçus, qu'il vint avec l'empressement qui désire, et qu'il fut aussi tendre, aussi empressé, aussi soumis que l'annonçait sa lettre.
Il avait déclaré à madame de Verrue qu'elle n'eût plus à me chercher, et ce qui me confirma davantage encore dans mes soupçons, il m'avoua qu'il l'avait regardée et qu'il avait été frappé d'un sourire à peine retenu, sur ce visage qu'il s'attendait à trouver si sévère. Elle avait simplement répondu :
— Cela ne m'étonne pas, monseigneur; nous deviens nous y attendre!
J'avais sur les lèvres le nom de mon mari; je n'osai pas le prononcer. J'appris par dom Gabriel qu'il avait été désespéré; que sa mère, après avoir tout fait pour
apaiser sa douleur, n'avait réussi qu'à la tourner contre elle en furie, 11 l'avait accusée; il s'était rappelé mes efforts, mes combats, mes souffrances. Il ne pouvait maintenant nier qu'on ne m'eût poussée dans les bras du prince malgré moi.
— Ce n'est pas elle qui est coupable, ajouta-t-il ; c'est moi, c'est vous surtout, qui m'avez aveuglé, qui avez fermé mon oreille et mon cœur à ses prières et à ses plaintes! Me voilà veuf, mes enfants sont orphelins; moi-même, je suis déshonoré, et cela, parce que vous avez réduit une honnête femme au désespoir. Que Dieu vous le pardonne, s'il le veut ; moi, je ne vous le pardonnerai jamais, et je ne vous reverrai plus !
Il prit ensuite une plume et écrivit au duc de Savoie une lettre pleine de dignité et de noblesse, par laquelle il lui remettait tous ses emplois, et lui annonçait l'intention de s'expatrier. Il n'en disait pas le motif, mais la moindre de ses expressions en était empreinte. Je n'ai malheureusement eu connaissance de cette lettre et des circonstances qui l'accompagnaient que longtemps après; peut-être, si je l'eusse appris alors, eussions-nous tous été sauvés. Il en était temps encore,
j'étais toujours digne de lui, malgré les apparences ; le prince n'avait, obtenu de moi ni aveux ni promesses. J'avais accepté un appui, un sauveur, non encore un amant.
M. de Savoie s'en doutait bien! aussi défendit-il expressément de me rien apprendre à cet égard. Ce n'est qu'après une année, au moins, que dom Gabriel me raconta tout cela.
Je sus le départ du comte et je le regardai comme un soulagement. Je ne supportais pas l'idée de le rencontrer et de rougir devant lui. Quant à madame de Verrue, je la haïssais de toute la grandeur de ma faute. Je suis vindicative, je l'avoue, et je n'accordai à M. de Savoie ce qu'il sollicitait avec tant d'instance, qu'après l'avoir fait cbasser de chez madame Royale et exiler dans une de ses terres, la plus éloignée de la cour.
Elle emmena mes enfants, malgré mes prières ; armée dun ordre de mon mari, elle refusa de les rendre lorsque je les envoyai chercher.
Victor- Amédée, jaloux jusqu'à la rage, désormais sur de son triomphe, prétendit ne pas oser passer outre ; il fut, dans le fond, enchanté de cet éloignement. 11
m'eût voulu isoler de tout et surtout du souvenir de sou rival, de celui que j'avais tant aimé, que j'aimais encore !
— Ah! que ne puis-je donner à M. de Verrue la moitié de mes États, pour la part de votre cœur et de Vûtae vie qu'il m'a prise! Je le ferais avec passion, me rOpétait-ils
Madame la duchesse apprit la première ce qui arrivait.
— Puisque; M. le duc doit avoir une maîtresse, dit e'Ja simplement, je suis charmée qu'il ait pris madame de Verrue, je ne lui en veux pas pour cela!
Madame la duchesse de Savoie n'oubliait point, elle, qu'elle avait été mademoiselle d'Orléans; je vous ai dit, je crois, qu'elle avait espéré, ainsi que sa sœur, la reine d'Espagne, devenir reine à son tour en épousant Monseigneur.
Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que, même après
192 LA DAï:E DE VOLUPTE.
son mariage avec Victor-Amédée, même après celui <le son cousin avec la princesse Victoire de Bavière, elle conserva cet amour dans son cœur.
La reine d'Enagne se laissait distraire; elle, jamais. Elle ne pensait qu'à M. le dauphin; sa chambre était remplie de ses portraits; elle en portait un, jour et nuit, caché dans un bracelet, sous une grosse émeraude garnie de brillants. Elle lui écrivait presque tous les ordinaires , bien qu'il lui répondit fort rarement.
M. de Savoie le savait, et lui , si jaloux en toute chose, il lui passait cette innocente distraction, trèssûr qu'elle ne pouvait avoir de suites, et tenant peu, d'ailleurs, aux sentiments exclusifs d'une femme qu'il n'aimait point.
Madame de Savoie tremblait qu'il ne tombât entre les mains de quelque impérieuse créature qui lui rendrait, à elle, la vie désagréable, qui chercherait à lui nuire et à la supplanter. Elle ne craignait rien de cela avec moi et me fit parler secrètement pour me tranquilliser et me prier de lui laisser filer en repos son roman par correspondance; elle n'en demandait pas davantage.
Ma situation <i la cour de Turin était donc aussi bonne que possible.
Le prince, au lieu de se dégoûter par la possession et par l'habitude , devenait de plus en plus épris. ' Il était à mes pieds avec le même respect que si j'eusse été une déesse, et m'obéissait au moindre signe.
J'étais ambitieuse, je ne l'ai point caché ; je donnai donc en plein dans cette nouvelle voie, et, pour combler le vide que je ressentais, malgré les soins empressés de mon amant, je me mis à m'occuper du gouvernement.
En peu de temps, j'eus acquis une expérience et une habitude dont les ministres eux-mêmes s'étonnèrent. Tour M. de Savoie, il était confondu d'admiration et ne pouvait s'en taire.
J'avais , par un raffinement de vengeance , gardé l'abbé de la Scaglia à Turin.
Je refusai de le laisser exiler, afin de braver sa haine, afin de jouir de son impuissance, et de lui bien montrer le mépris qu'il m'inspirait. Il intriguait contre moi du matin au soir, il me cherchait des enne-
jc.4 ~\ DAME DE VOLUTTE.
mis et tâchait de me nuire, sans y réussir, bien entendu.
J étais toute-puissante!
C'était la couleuvre que j'écrasais sous mes pieds sans daigner môme la voir. Elle répandait sa bave et son venin, mais ne pouvait m'atteindre.
Le prince Thomas continuait à me venir voir assidûment; il me donnait d'excellents conseils; plusieurs lois il me fut bien utile, j'en dois convenir. J'avais appris son langage, je le comprenais à merveille. Lui et dom Gabriel venaient chez moi tous les jours. Le duc aimait à les y rencontrer et à me trouver entourée de sa famille.
Lorsque mon fils vint au monde, il fut reçu comme l'héritier de la couronne. M. de Savoie le reconnut ; à l'exemple du feu roi, il le légitima sans nommer la mère. 11 lui donna le titre de marquis de Suze avec un fort gros apanage, dont la jouissance me resta jusqu a l'époque de sa majorité.
La villa que j'habitais, et qui avait été construite pour la mère de dom Gabriel, me fut donnée également. Enfin je ne puis dire tout ce que l'amour du
prince lui inspira pour moi, tout ce qu'il fit et tout ce qu'il me laissa faire : je n'en finirais jamais.
Il ne me refusait rien, je disposais des places; les ministres comptaient fort avec moi, et les ambassadeurs même me faisaient leur cour. J'inspirais à Victor- Amédée mes affections et mes rancunes. 11 me consultait sur tout; lorsque madame Royale ou madame sa femme en voulaient obtenir quelque chose, elles commençaient par m'en prévenir. J'étais enfin la maîtresse absolue de la Savoie. J'y régnais sous le nom de Victor- Amédée, ce politique si fin, si adroit, si difficile à conduire, et ce n'était pas une petite victoire pour une femme !
En ai-je abusé? Beaucoup diseat que oui ; moi, je ne le crois pas. J'ai été hautaine, impérieuse, c'est vrai : mais j'ai été juste toujours et bonne lorsque j'ai pu l'être, sans compromettre mon pouvoir et ma situation. J'avais de grands ennemis à combattre, j'avais des influences malfaisantes à écarter, j'avais une position à défendre : je l'aurais perdue avec une politique plus facile et plus accueillante.
J'ai tenté d'inspirer au duc de Savoie des sentiments
dignes de lui, ou, pour parler plus juste, j'ai tout employé nour qu'il les conservât tels qu'il les avait conçus lui-même.
Ce prince était d'une bravoure personnelle très-remarquable, et son habileté ne saurait être révoquée en doute. Il se trouvait placé entre son secret penchant vers la maison d'Autriche et la nécessité qui l'attachait à la France. Il fallait conduire de loin les négociations. On a vu comment il s'en était tiré à Venise ; on a vu cette guerre des barbets entreprise pour contenter Louis XIV, et aussi pour servir de prétexte à la levée de troupes qu'il méditait.
Pendant ce temps, les intrigues secrètes marchaient à l'ombre ; il avait des envoyés déguisés à toutes les cours, et préparait les traités qui devaient éclater plus tard.
J'étais dans ses confidences, ce qui me plaisait fort et me faisait une vie occupée grandement.
L'ambassadeur de France eut vent de tout cela, en rendit compte à son maître, et, peu après, il vint une demande du roi de France d'envoyer les régiments d'infanterie du Piémont en Flandre, pour servir contre
l'empereur. Le jour où le duc reçut cette lettre, il était chez moi ; on annonça l'ambassadeur de France avec des dépêches.
— Oh ! oh ! me dit-il, quelque nouvelle exigence de notre oncle bien-aimé ! Ferai-je entrer ici l'ambassadeur? Verrons-nous cela ensemble?
J'acceptai, bien entendu.
L'ambassadeur entra et remit les dépêches après quelques paroles échangées. En les lisant, le duc pâlissait et se mordait les lèvres, deux signes de grande émotion chez lui.
— Quoi donc, monsieur ! dit-il en les refermant, le roi votre maître exige des garanties de moi, de son neveu ?
— Des garanties? Non, monseigneur; un secours seulement, ce que l'on demande à un bon allié... Votre Altesse prête à Sa Majesté des intentions qu'elle n'a point.
— Mon auguste oncle veut me désarmer entièrement, pour être bien certain de ma neutralité dans la guerre qu'il a entreprise. Soit! J'enverrai trois régiments en Flandre ; c'est tout ce que je puis en ce moment.
— Je crains que Sa Majesté, parfaitement instruite
1 m LA DAME DE VOLUPTE.
des forces dont Votre Altesse a la disposition, ne aë contente point de si peu de chose.
— La Savoie est un pays pauvre, monsieur, Eondug n'a point, comme le roi de France, des sujets et do? trésors à semer sur les champs de bataille. Prenez ce que je puis donner, en me réservant ce qui est nécessaire pour ma défense personnelle. Ma position géographique m'expose à bien des contre-coups; j'ai de puissants voisins; ils peuvent venir, un jour ou l'autre, si frapper sur mon dos ; je ne veux pas succomber sans combattre; je sauverai ma gloire, si je ne puis sauver que cela.
. L'ambassadeur n'avait rien à faire qu'à accepter: ainsi fit-il. Après quelques autres menus propos, il prit congé, mais il demanda dans mon antichambre quelles éiaient mes heures de solitude, ayant besoin de m'entretenir sans témoins.
Mon écuyerlui répondit que je n'en avais pas de fixe?, Son Altesse venant plusieurs fois par jour et souvent ne quittant point les Délices, nom qu'elle avait donné à ma .maison. L'ambassadeur répliqua qu'il enverrai' pondre mes ordres.
Un ne manqua pas de me répéter tout cela, et moi, je m'empressai de le redire à M. de Savoie. 11 m'engagea fort a recevoir l'envoyé de France et à le sonder, i'ous pourrions ainsi apprendre beaucoup de détails bons à connaître et marcher plus sûrement.
L'audience fut demandée dès le même soir et accordée tout de suite.
Un me priait, pour mieux jouer la comédie, de ne point parler à M. de Savoie de cette lettre et de ses conséquences ; je répondis avec la même franchise, il en est souvent ainsi dans la politique : on se trompe en sachant qu'on est deviné, et l'on met un masque que l'on arrache soi-même, en feignant de croire qu'il y est toujours.
L'ambassadeur me venait parler officieusement delà part du roi son maître. Sa Majesté désirait savoir positivement les intentions du duc. Il lui en coûtait de croire qu'un parent, un allié, se détournât d'elle ; il lui en coûtait d'agir de rigueur, et elle avait pensé qu'étant née sa sujette, j'aurais pour la France l'inclination naturelle à tous les cœurs bien nés, et que j«' ferais cause commune avec mon pays.
— Mon illustre maître connaît l'intérêt dont Son Altesse royale vous honore, madame ; il sait combien vous le méritez, combien vous êtes supérieure par votre sagesse et les hautes qualités qui brillent en vous. Il compte donc sur votre dévouement, sur votre raison, pour représenter à M. le duc de Savoie de quel côté se trouvent pour lui la gloire et la fortune. 11 a déjà reçu bien des grâces de Sa Majesté le roi de France, il lui doit beaucoup, je ne suppose pas qu'il l'oublie, mais enfin...
— Monsieur, je suis reconnaissante, comme je le dois, de l'honneur que veut bien me faire Sa Majesté le roi de France. Je suis très-étrangère aux grandes questions qui se traitent en ce moment; mais, soyez-en
très-convaincu, monsieur, si monseigneur le duc de Savoie daignait me demander mon humble avis, je ne lui en donnerais aucun dont sa gloire ou ses intérêts eussent à souffrir.
— Je n'ai pas achevé ma mission ; permettez que je la termine. Le roi mon maître a particulièrement le désir de vous être agréable, tant à cause de voire mérite que pour la grande estime où il tient M. le duc de
Luynes et toute sa maison ; il m'a donc ordonné de vous remettre son portrait enrichi de diamants, tel qu'il l'envoie aux personnes qu'il veut singulièrement honorer. Voici ce portrait ; vous le reconnaîtrez, sans doute, car vous avez plus d'une fois, dans votre enfance, été admise à l'honneur de voir Sa Majesté, n'est-il pas vrai ?
.le reçus le présent comme il méritait d'être reçu; mais je ne donnai rien en échange, ni promesses ni révélations.
En se levant, l'ambassadeur, peu satisfait, me plaça cette phrase entre ses deux saluts, en manière de post-scriptum.
— La guerre de Flandre sera longue et meurtrière sans doute; trois régiments sont bien peu de chose ; je crois que M. leduc de Savoie en devrait préparer quelques autres; ils ne tarderont point à lui être demandés.
Ces mots étaient l'appoint du présent; je le compris, mais je n'eus garde de le laisser voir, ni de répondre; M. l'ambassadeur n'eut qu'un sourire pour doubler le sien. J'attendis impatiemment le prince, qui sentit, comme moi, la portée de l'avertissement.
— Il me veut désarmer, c'est clair ; il me redoute. Il a, deviné mes intentions, peut-être, ou j'ai été trahi quelque part. Mais, de par le ciel, il n'en sera pas ainsi. Mon Etat est un petit État, j'en conviens ; mais, quel qu'il soit, je l'ai reçu de mes ancêtres, à qui Dieu ei leur épée l'avaient donné ; je le défendrai contre toutes les ambitions, contre tous les envahissements, le le léguerai à mes enfants sans qu'il y manque un château ; je l'agrandirai, au contraire, si la vie m'est octroyée, et je me montrerai digne du nom que je porte, mon cher oncle me rendra mes très-bonnes forteresses de Barraux, de Pignerol et de Casai ; je les reprendrai, ou ils les démoliront, je vous le jure, el vous savez qu'on peut se fier à mon serment.
J'applaudissais à cette fierté, je l'avoue ; sans avoir pour Victor-Amédée le même amour qu'il avait pour moi, je m'étais fort attachée à lui. Je l'aimais assez pour être de son parti contre mon roi, contre ma patrie, contre tous les miens.
J'adorais nos enfants; à défaut de ceux qu'on m'avait, enlevés, je reportais sur eux foute ma tendresse; leur patrie était la mienne; leur père était mon intérêt le
plus cher et le plus naturel. Je ne pouvais donc qu'applaudir à ses dispositions et les encourager de toute mon influence. Louis XIV voulait la Savoie, il la guignait, elle était à sa convenance ; c'était un joli joyau pour sa couronne, et, nous, nous la comptions garder. Nous la gardâmes, grâce au ciel !
Voilà que je parle comme j'aurais parlé alors, comme si j'étais encore aux Délices... J'oublie mes soixante-cinq ans, j'oublie que je suis à Paris, que mes enfants m'ont payée d'ingratitude, queVictor-Amédét> est allé rendre compte au Dieu qui juge les rois. Le souvenir est un grand magicien.
Les régiments partirent, en effet; celui de M. de Verrue fut du nombre.
Pour lui, il avait pris du service en France, où il jouissait d'une considération dont la mienne souffrait d'autant plus, on m'accusait de tout, et cela est ainsi, lorsqu'un homme n'a point de ces vices que tout le monde voit, et lorsqu'il faudrait être instruit du secret des cœurs pour juger sainement.
j'ai été perdue par la faute de mon mari, cela est
plus que certain ; pourtant, c'est moi qu'on a blâmée. Heureusement, la justice de Dieu est là. Je n'appelle point M. de Verrue à son tribunal pour le faire châtier; mais je demande à partager la faute et la punition avec qui de droit ; et je me suis assez repentie de l'avoir commise pour en espérer le pardon.
Pendant ces trompeuses marques de bonne intelligence avec Louis XIV, nos négociations allaient leur train.
Des courriers s'échangeaient perpétuellement ; deux furent interceptés avec des paquets insignifiants ; mais c'en fut assez pour exciter de nouveau les soupçons mal assoupis; nous nous en doutâmes sur-le-champ ; nous n'étions pas tout à fait en mesure de lever le masque, et nous ne savions comment gagner du temps jusqu'à ce que les difficultés fussent aplanies.
Nous étions un soir chez moi à discourir, le ducr dom Gabriel, le prince de Garignan et quelques amis particuliers de Son Altesse, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et que nous vîmes entrer un homme tout botté, enveloppé d'un manteau, crotté jusqu'à l'échiné, en vrai courrier malencontreux.
M. de Savoie, qui tenait par-dessus tout à ce que nul ne me manquât de respect, se leva tout en colère, et demanda quel insolent osait se présenter devant moi en cet équipage.
— Ma foi, monsieur, c'est moi, répondit une voix que nous reconnûmes sur-le-champ. Je n'ai pas pris le le temps de changer de costume, c'est vrai ; j'en fais mes excuses à vous et à madame ; mais j'ai pensé qu'on ne m'accueillerait pas moins bien pour cela, à cause de la circonstance.
G'était le prince Eugène.
Il arrivait de Vienne, tout d'une traite, et, à la dernière poste, ne pouvant modérer son impatience, il avait pris un cheval pour aller plus vite, et dans l'espoir de nous trouver tous réunis.
— J'apporte de grandes nouvelles! dit-il ; les puisje dire à présent, ou faut-il vous emmener dans quelque cabinet secret?
—Mon cousin, Dieu me garde d'oser me comparer à Gharlemagne; cependant j'ai, comme lui, matableronde et mes preux, sans lesquels je ne saurais rien entreprendre et auxquels je ne puis rien cacher. Parlez donc.
IL lii
— Je n'attendais pas moins de vous, mon vaillant cousin ; aussi vais-je vous obéir à l'instant même, à condition cependant que madame la comtesse me fera servir quelque chose de plus substantiel que ces brimborions-là. Je meurs de faim, je puis manger et conter, je suis homme à faire plusieurs choses à la fois.
On se hâta de le satisfaire.
Aussitôt que les officiers se furent retirés, il se tourna vers le duc, dont l'impatience se contenait à grand'peine.
— Monsieur, dit-il, vous avez envoyé trois régiments au roi de France, n'est-ce pas ?
— Il est vrai.
— Êtes-vous d'humeur à dégarnir vos villes, et à lui offrir le reste de votre armée?
— Je me le crois pas.
— Vous plaît-il de lui remettre les forteresses dis Turin et de Verrue, comme gage de la neutralité ou de l'alliance que vous lui avez jurée?
— Pardieu, non!
— Eh bien, alors attendez- vous à voir le maréchal dto Gatinat sortir de Casai avec un bon corps d'armée ci
venir prendre lui-même ce que vous lui aurez refusé ; seulement, on ne vous le rendra plus, et, au lieu de places de sûreté, vos châteaux deviendront des conquêtes.
— Tout cela est-il certain?
— Je suis parti de Vienne exprès pour vous en prévenir. Le roi de France est Lien servi ; l'empereur l'est encore mieux, parce qu'il ne se croit pas encore tout à fait le soleil, et qu'il daigne payer les petits services aussi bien que les grands.
— Cela arrivera-t-il bientôt?
— Demain, ce soir... Je suis étonné que cela ne soit pas arrivé encore.
— Eh bien, mon cousin, tout est perdu, fors l'honneur ! car je jure Dieu que je me défendrai, que je nt céderai pas.
— J'en étais sur.
— Je ne suis pas absolument prêt, j'atten 1s...
— Vous attendez ce que je vous apporte, monsieur. Je ne fais pas le service de courrier pour peu de chose. Notre ligue avec le roi d'Espagne est conclue depuis ti-'jis jours; voici le double du traité expédié de Vienne
à Madrid; celui de l'empereur y est annexé, et voici les promesses de l'Angleterre et de la Hollande. Aussitôt que vous vous serez déclaré pour l'alliance, ils signeront les leurs.
— Mais, monsieur, le roi de France est à ma porte, et l'Espagne, l'empire, sont loin de moi ; comment aller jusque-là?
— Homme de peu de foi! attendez le reste. Le gouverneur du Milanais a déjà reçu l'ordre de vous amener six mille chevaux et huit mille fantassins. La quadruple alliance vous assure, en outre, trente mille écus par mois de subside pour solder les troupes que vous pouvez lever. Enfin, votre serviteur et cousin est désigné pour commander cette petite armée, si toutefois vous ne vous y opposez pas.
— Dieu soit béni! tout est à souhait! Je ne puis cependant abandonner nos braves gens, même à vous, mon cousin, et rester inutile lorsque tant d'amis se chargent de me défendre.
— Vous, monsieur, vous occuperez un poste digne du chef de la maison de Savoie, digne de votre mérite supérieur. Vous êtes généralissime des troupes alliées;
en voici le brevet, que Sa Majesté l'empereur m'a chargé de vous présenter.
Ce fut comme un coup de baguette; toutes ces choses se tramaient depuis longtemps; on avait grand espoir de les voir réussir; mais, qu'elles arrivassent ainsi à la fois dans le moment opportun , cela tenait du miracle. Aussi la joie éclata sur tous les visages; les convives se levèrent, leur verre à la main, et crièrent spontanément :
— Vive monseigneur le duc !
Victor-Amédée leur fit signe de se taire.
— L'enthousiasme vous égare, dit-il; nous ne sommes pas seuls, et ceci doit rester secret. — J'ai besoin de négocier; attendons Gatinat de pied ferme; nous nous connaissons déjà et nous savons nous attaquer l'un l'autre en paroles courtoises. Mais comment se fait-il, mon beau cousin, que vous soyez chargé de cette mission, et que mon envoyé de Vienne ne m'en ait pas prévenu?
— Et où diable en aurait-il eu le temps? A peine nuelques jours se sont-ils écoulés depuis qu'on a appris les intentions du roi de France et qu'on a décidé ce que
je viens de vous apprendre; on doutait de votre assentiment; j'en ai répondu; j'ai donné pour vous ma parole, et je suis venu vous demander de l'acquitter.
— Merci, mon cousin, je vous reconnais là.
— Et j'espère que vous me reconnaîtrez toujours; jV ne suis qu'au cadet de votre illustre race, un cadet, mis à la porte par le grand roi, et jugé incapable de le servir; mais, de par le ciel, ou je perdrai mon nom auquel je tiens plus qu'à la vie, ou je le placerai si haut, que je forcerai l'univers à adopter les cadets de Savoie, comme les aines des autres maisons.
Celui qui parlait ainsi a glorieusement tenu parole, on le sait.
Le reste de la nuit se passa à discourir, à combiner les moyens d'attaque et de défense. J'assistais à tout; je ne voulus pas quitter le prince.
Dès le matin, on vint annoncer l'envoyé de Catinat.
M. de Savoie retourna à Turin pour le recevoir au palais, à cause de madame Royale et de madame la duchesse, qu'il demanderait à voir certainement; je me mis en devoir de le suivre, c'est-à-dire j'allai à ma maison de Turin, où l'on ne me voyait guère
que dans les occasions de ce genre. Je voulais être à même de tout savoir.
L'envoyé fut reçu, en apparence, comme un ami, mais on le surveilla de toute part. Il apportait les propositions annoncées; seulement, la manière de les énoncer n'était pas la même. Catinat, débouchant du Oauphiné, avançait jusqu'à Avilane, où iicampaiten ce moment, et, de là, il sommait le duc de Savoie de lui envoyer un ministre d'État pour entendre les volontés du roi de France.
La formule était de dure digestion ; aussi Victor- Amédée ne la digéra-t-il point.
Il répondit, avec une grande fierté, que ni Sa Majesté Louis XIV ni les autres rois ses prédécesseurs n'avaient accoutumé les ducs de Savoie à des hauteurs si inattendues. Il ajouta qu'il enverrait volontiers un ministre d'État au maréchal, non pour recevoir des ordres, mais pour entendre des propositions et en faire de son côté.
L'euvoyé n'était point chargé d'en demander davantage. Il retourna près du maréchal, auquel on dépêcha le ministre pour gagner du temps. Celui-ci ht exprès
des offres inacceptables, jusqu'au moment où les ordres parvenus à Milan et le traité signé le 3 juin avec les confédérés d'Augsbourg purent recevoir leur exécution. Comme les préliminaires tardaient un peu, malgré le zèle et les lumières du comte de Brandis, plénipotentiaire du duc à Milan, et malgré les efforts du prince Eugène, on décida, pour rendre la comédie complète, d'envoyer à Paris le vieux marquis de Saint- Thomas, ministre aussi souple qu'habile, afin de donner le change et de détourner les soupçons. Il avait ordre de tout faire pour ne pas réussir, en affichant, au contraire, les prétentions les plus humbles et les plus repentantes.
Le marquis ne put même obtenir audience, tant le roi était irrité. Il eut soin de se plaindre beaucoup, de déplorer le malheur de son maître, qui ne pouvait, en conscience, abandonner les intérêts de ses peuples, qu'il avait juré de défendre, et qui, pour cela, se devait brouiller avec un oncle si cher et si illustre.
Quand il eut reçu l'ordre de partir, il se mit en marche avec beaucoup de fracas et s'éloigna comme à regret et lentement, pendant les deux premiers jours.
Mais, dès quïl se vit hors d'atteinte, il courut la poste en traversant la Suisse pour ne pas être inquiet'.', et vint tomber à Turin, où nous l'attendions avec impatience. Jamais je n'oublierai ce jour ; ce fut un des plus beaux de ma vie.
M. de Savoie avait fait pratiquer pour moi un escalier secret par lequel je me rendais dans ses appartements sans être vue de personne. En ces jours de crise, il n'avait pas le temps de demeurer aux Délices. Je restais dans ma cachette, composée de deux pièces prises dans un de ses cabinets. Il était avec moi lorsque le marquis de Saint-Thomas arriva.
Le prince alla au-devant de lui jusqu'à la porte, aussitôt qu'il fut annoncé.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Eh bien , monseigneur, tout va à merveille ; on m'a chassé. J'ai mis les procédés du côté de Votre Altesse; j'ai attendu qu'on me rappelât, on n'a eu srarde de le faire; je m'en doutais, et me voilà.
— Bravo, marquis ! s'écria le duc l'œil rayonnant de joie, bravo! Et les renforts sont partis de Milan; et mon brave cousin les conduit et nous les amène. Je
ne tarderai pas plus longtemps à me déclarer. Le palais est ce soir rempli d'une grosse foule de noblesse; ils m'attendent dans la salle de parade ; j'y vais sur l'iieure, et mes peuples apprendront de moi ce qui va se passer. Suivez-moi, marquis, je puis avoir besoin de vous. Et vous, contessina, vous, mon auge gardien et mon Égérie, allez à votre tribune, nul ni' vous verra, et vous verrez tout le monde. Je saurai que vous êtes près de moi, que vous m'entendez, j.'eaa aurai plus de courage et plus de volonté.
H m'avait fait arranger une tribune grillée, où. je me plaçais dans toutes les cérémonies et où je restais i a visible. Je me hâtai d'y courir alln de l'y précéder. Il avait passé chez madame Royale et chez la duchesse régnante pour s'excuser auprès d'elles de rompre, bien malgré lui, la paix qui durait depuis : vexante ans entre les maisons de Savoie et de France. il leur demanda pardon de blesser ainsi leurs affections de famille; mais le soin de sa gloire et l'intérêt de ses États l'exigeaient.
Pendant ce temps, j'étais entrée dans la salle.
Je fus d'abord étourdie du bruit qui s'y faisait. Tous
parlaient à la fois, et c'était la confusion universelle ; les yeux brillaient, les gestes s'animaient ; j'entendais fort mal, le tapage était grand ; mais il me sembla distinguer des menaces, des cris de rage contre le roi et des provocations près desquelles les fanfaronnade des Gascons passeraient pour des compliments.
Bientôt un cri domina tous les autres :
— Le duc ! le duc! Son Altesse ! Il vient pour déclarer la guerre; qu'il soit béni!
Nous autres Français, nous ne nous figurons pas les peuples du Midi dans leurs fureurs ou dans leurs joies : ce sont des violences qui nous paraîtraient insensées et dont nous nous effrayons toujours, lorsque nous en sommes témoins.
En ce moment , toutefois , le respect l'emporta sur l'enthousiasme, et, lorsque Victor-Amédée parut, le silence se fit de tous les côtés ; mais quel silence ! qu'il était cloquent! comme ces yeux parlaient! comme ees attitudes étaient provoquantes et martiales! quelle impatience dans ces gestes!
Le duc était cligne et fier; son regard étincelait.
Il monta sur son trône avec une résolution inaccou-
21b LA DAME DE VOLUPTE.
tumëe, et, au lieu de s'asseoir, ainsi que le voulait l'étiquette, et qu'il en avait l'habitude, il resta debout, se découvrit, et, se tournant vers deux ou trois évéqueqj qui avoisinaient son fauteuil :
—Messieurs, leur dit-il, priez pour nous le Dieu des armées; je vais déclarer la guerre au roi de France.
Un seul cri partit à la fois de cette multitude tout à l'heure si tumultueuse, si divisée.
— Viva! viva!
Je sentis mes larmes couler malgré moi, car, en ce, moment, princes et sujets étaient admirables. Yictor- Amédée avait tiré son épée, qu'il éleva d'un geste souverain. Ce fut pendant quelques moments une agitation à rendre fous ceux qui la regardaient sans y prendre part.
Enfin on annonça que le duc voulait parler, et le silence se fit aussi promptement qu'il avait été rompu.
— Messieurs, dit Victor- Amédée, je vous dois compte des motifs qui m'ont décidé à une démarche aussi importante. Par la grâce de Dieu et la succession de mes pères; ce bon duché m'appartient. Jamais homme vivant n'a humilié la maison de Savoie ni ses fidèles su-
jets; jamais homme vivant ne l'humiliera, quelque grand qu'il soit, du reste. Le roi de France veut me prendre mon honneur, qui est le vôtre. Il veut me traînera son char comme un esclave; il veut m'enlever mes villes et mes châteaux ; il veut que je prodigue mes trésors et le sang de mes enfants pour les querelles de son ambition, et que je me soumette à ses ordres hautains. Que pouvais-je faire? Accepter les insultes et rester attaché à ses intérêts, parce que nous sommes voisins et qu'il est plus puissant que moi! Mon sang bout, rien qu'à cette pensée.
Il fut interrompu par cinq minutes d'exclamations qui lui prouvèrent une exaltation encore plus violente que la sienne dans son auditoire.
— Il m'a menacé parce que j'avais refusé de me soumettre, et, moi, j'ai bravé ses menaces; je me suis reposé sur le zèle et le dévouement de ma brave noblesse; je me sens le plus fort en m'appuyant sur elle. Me suis-je trompé, messieurs!
— Non! non! à l'armée! aux frontières! Partons sur l'heure.
— Pas encore! Nos alliés s'avancent; mon cousin,