II
g*8 LA DAME DE VOLUPTE.
le prince Eugène de Savoie amène avec lui un secours à marches forcées. Je trouve chez mes confédérés des troupes et de l'argent ; le peuple n'aura que peu à me donner.
—Monseigneur, pardon, interrompit le prince de la Cisterne; hien que le Piémont soit un petit État, puisqu'il se bat pour son honneur, il ne doit recevoir l'aumône d'aucune puissance. Votre noblesse est riche , nous autres grands seigneurs, nous avons des terres tt des revenus considérables. .Vous pouvons suffire à tout; rendez le subside à vos alliés. Nous payerons, n'esl-il pas vrai, messieurs?
En ce moment, on leur eût demandé la lune, qu'ils eussent été la décrocher du ciel. Ils crièrent encore à qui mieux mieux ; mais ils firent plus : en un clin d*œil, toutes les poches furent vidées, toutes les bourses tombèrent au pied du trône avec les joyaux, ]gn montres, les bagues, jusqu'aux croix de L'Annoaciadu en diamants.
Après s'être dépouillé, un d'eux eut l'idée de griffonner sur un mauvais papier une obligation epas rable à payer sur ses terres; aussitôt les autres se mi-
LA DAME DE VOLUPTE. 2iS
rent à en faire autant. Jamais contribution ne fut si vite levée.
Le chancelier, qui recueillait ces dons, en avait sa charge. Le duc, ne sachant comment témoigner sa joie et sa reconnaissance, laissait baiser ses mains à tout le monde ; d'autres portaient à leurs lèvres le bas de son manteau : c'était un spectacle touchant et fait pour émouvoir profondément le cœur.
Cette séance dura une demi-heure à peine. Elle fut plus remplie que bien d'autres qui ne finissent point. Victor-Amédée fut presque porté en triomphe dans son appartement, où je m'empressai de nie rendre et où il vint me retrouver bien heureux. Dès qu'il m'aperçut, il vint se jeter dans mes bras en Brisât:
— Tout cela est votre ouvrage ; vous m'avez rendu brave et courageux, vous m'avez appris à aimer mes peuples, à les défendre ; jouissez donc de mon bonheur et de ce que je vous dois.
L'amour rapporte tout à l'amour, et, si le prince désirait être grand, c'était pour moi, c'était pour être aimé davantage ; un pareil sentiment enfante des héros.
Le même soir, un manifeste instruisit le peuple, et ce fut bien mieux encore.
La foule parcourait les rues en criant : « Mort aux Français ! » brandissant ses armes, et menaçant les banquiers, les commerçants de toute espèce que la France envoyait perpétuellement à Turin.
11 fallut ôter les fusils et les épées à tout ce qui n'était ni milicien ni soldat ; autrement, la guerre eût commencé par une seconde répétition des vêpres siciliennes.
Je cachai chez moi, à Turin et aux Délices, quantité de nos compatriotes, auxquels je facilitai les moyens de quitter le Piémont; dans ce premier moment, la canaille les aurait massacrés, sans la précaution prise.
Le duc ne s'en fût point consolé, et moi moins que lui encore.
Le duc allait partir, me quitter pour la première lois depuis le commencement de nos amours. Au milieu de sa gloire et de son délire, ce fut une douleur cruelle.
Il me proposa d'imiter Louis XIV au temps de sa jeunesse, d'emmener les dames à l'armée et de combattre sous mes yeux ; je savais combien cette manière d'agir avait été blâmée chez le grand roi, je ne la voulus point imiter.
Il fut convenu que je resterais à Turin, que je n'en sortirais point, que je veillerais à tout, et que je le préviendrais de tout ce qui arriverait pendant son absence.
Il n'avait encore vu ni la guerre ni les batailles, et cependant il courait à ces dangers avec cette valeur tranquille, la plus rare et la plus estimable, en ce qu'elle vient de la réflexion. Il sentait bien ce qui le menaçait et il le déplorait avec moi.
Enfin le jour fatal arriva, le duc partit ! Je me sentis presque aussi émue que lui-même, lorsqu'il m'embrassa et me fit des adieux déchirants et passionnés, en répétant qu'il ne me reverrait peut-être plus.
Ce fut le seul instant de faiblesse qu'il montra; sa dernière.parole à sa mère fut celle-ci :
— Madame, si je ne reviens point, soyez bonne pour la comtesse de Verrue.
Nous avions été, pendant ce temps, fort malheureux à Turin, d'inquiétude surtout ; car la ville était bien gardée, les milices animées d'un grand courage, et tout se préparait à merveille autour des murs.
Cependant j'avais prévu les malheurs qui devaient arriver, lorsque je vis les dispositions changées, lorsque je vis le prince Eugène retourner à Vienne, au lieu de commander nos troupes, lorsque je vis le général Carafiaà sa place, — provisoirement, disait-on. il est vrai, — lorsque je vis surtout l'autorité du duc, prétendu généralissime, rester nulle et tout à fait illusoire.
J'appris, en effet, bientôt la défaite du prince à la bataille de Staff arda. Mon premier mouvement fut de courir à lui; mais je n'osai point. Je craignais toujours les zizanies avec les princes, et, moi que l'on taxait d'une hauteur si vaine, j'étais hamble et soumise devant madame de Savoie et j'évitais avec soin toute occasion de lui être désagréable: en cette circonstance en core, je m'abstins pour ne pas la blesser.
On avait conduit l'ambassadeur de France au château d'ivrée, en représailles de ce que ie marquis
d'Ogliani, envoyé du duc. avait subi le même traitement à Paris.
Je fus un peu tourmentée à cet égard ; mais tous les tourments cédaient devant celui de la défaite.
Les lettres du prince étaient déchirantes ; il lui fallut toute sa force d'âme, toute sa puissance de vues pour résister à la mauvaise fortune.
Il n'avait d'espoir et de confiance qu'en Dieu et i n son épée.
Hélas ! on ne lui en prit pas moins Suze, la clef de ses États ; on ne lui fit pas moins sauter plusieurs forteresses dont la perte était regrettable : ce fut une série non interrompue de désastres, bien décourageanle pour un début.
Quand je le revis, il était méconnaissable, tant sa douleur l'avait changé.
— Accueillerez-vous un vaincu? me demanda-t-il en arrivant.
— Avec plus d'empressement qu'un vainqueur, répondis-je, puisque je puis espérer qu'il a besoin de moi.
Il me tint longtemps embrassée, et, lorsqu'il se retira, je crus voir ses yeux pleins de larmes.
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— Je suis malheureux, ajouta-t-il, mais non découragé ; malgré la saison, nos troupes tiennent encore la campagne, et quelles troupes! Ces malheureux Vaudois et barbets que mon père et moi avons persécutés ù l'instigation deootre ennemi commun, aujourd'hui ils ont surpris Barcelonnette et Mont-Dauphin ; ils vont partout levant des contributions et pillant le Dauphiné, que je leur abandonne. A-t-on respecté mes vallées de la Savoie?... Ah ! madame, que l'ambition de Louis XIV est coupable en tout ceci, et à quoi ne nous force-t-il pas pour nous défendre !
L'hiver se passa tristement, en préparatifs, en travaux de toute sorte ; le duc était partout à la fois.
Gatinat essaya de surprendre les troupes dans la vallée d'Aoste. La vigilance des officiers piémontais déjoua les projets de l'ennemi ; mais ses efforts se réunirent sur Turin, que le maréchal menaçait d'un siège ; s'il prenait cette ville, tout était perdu. On la fortifia donc, on y fit entrer des provisions, on arma tout ce qui pouvait être armé ; ce furent des mouvements, des marches, des exercices continuels.
Je ne quittai pas le duc un instant : habillée en
homme, je le suivis jusque dans ses visites au camp, à cheval à côté de lui ; il m'en avait suppliée, je n'eus pas la force de lui résister. Victor-Amédée, naturellement jaloux, l'était devenu davantage encore depuis ses malheurs : il devinait hienque je n'avais pas pour lui un sentiment aussi fort, aussi tendre que celui qu'il me portait lui-même, et il répétait sans cesse que je l'allais abandonner, qu'il perdrait peut-être ses États, et qu'alors il me perdrait aussi.
— Ce n'est pas l'homme que vous avez accepté, c'est le souverain, c'est le protecteur : lorsque ma puissance me manquera, ne me repousserez-vous point, madame?
Pour le convaincre, il me fallut l'accompagner partout. Les soldats me regardaient fort : les uns disaient que j'étais madame la duchesse; d'autres, un page favori.
— C'est plutôt sa bonne amie, dit un sergent avisé.
— Fille ou diable, reprit un soldat, elle n'a pas peur; car mon mousquet a éclaté à côté d'elle, et elle n'a pas seulement sourcillé.
Je n'avais pas peur, en effet : j'allais jusqu'aupri-s
des vedettes ennemies, lorsque le prince y allait luînème; il en était fier, tout en tremblant pour moi.
Avec le printemps recommencèrent les hostilités.
Un malheureux accident, une poudrière qui vint à '■dater, livra Nice aux Français et les rendit ainsi maîtres du passage des Apennins et des Alpes méridionales. Le comte de Vrussaques, le même brave colonel dont j'ai parlé, secondé par le comte Prioura et par le chevalier de Yillafallet. tenait dans cette place depuis longtemps, et y eût tenu longtemps encore, sans un pareil désastre; il s'estima heureux d'obtenir une capitulation honorable et de sortir avec armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées. Retiré à Onegiia, il y prit vaillamment sa revanche quelques jours après. 11 y eut de toutes parts des prodiges de valeur et de courage, en pure perte, malheureusement.
Le prince Eugène annonçait continuellement son retour, et, continuellement, de nouveaux obstacles l'arrêtaient. On le destinait à une autre armée, tandis que lui demandait celle-là : il aimait fort sa maison, et regardait comme un devoir d'en soutenir le chef.
11 était verni à cotte malheureuse bataille de Slail'arda,
mais trop tard; il nous avait quittés ensuite.
Enfin, il revint, apportant à Victor-Amédée, de la part de l'empereur, le titre d'altesse royale, que le duc désirait par-dessus tout ; on le lui donnait bien par-ci par-là, de courtoisie; mais il n'y avait aucuD droit. Cette joie lui prêta un peu d'espérance; le prince Eugèae ne lui cacha pas cependant les difficultés de la position. La gaieté cavalière et intarissable de celui-ci était nécessaire à Victor-Amédée en ce moment, pour l'aider à supporter son lourd fardeau.
Chaque jour, l'ennemi lui arrachait un fleuron de sa couronne ; il en desséchait de rage et de désespoir.
Catinat, maître de Nice, fit une percée par Avillane, dont il fit sauteries fortifications. Jusqu'à Rivoli, qu'il brûla; Rivoli, ce charmant palais, le séjour favori du duc!
J'étais avec celui-ci, lorsque, placé sur les hauteurs de Turin et voyant brûler cette villa qu'il aimait tant, il dit ces remarquables paroles :
— Plût à Dieu que tous mes palais fussent ainsi ré-
duits en cendres et que l'ennemi épargnât les cabanes de mes paysans !
Mais l'ennemi ne les épargnait point; la Savoie n'était plus qn'un monceau de ruines fumantes, et Turin lui-même se trouvait menacé. Aussi l'alarme devint générale. La duchesse régnante, alors grosse de six mois, avait des frayeurs épouvantables ; elle partit pour Verceil avec madame Royale, et toutes les bouches inutiles les y suivirent ; il ne resta dans la ville que les hommes en élat de porter les armes, quelques femmes dévouées et courageuses, et moi qui avais juré de ne pas abandonner mon amant.
Le prince Eugène avait eu la joie de battre un peu les Français dans une embuscade ; joie bien grande pour lui, car il les détestait sincèrement.
— Je les entendais venir en chantant, disait-il, selon leurs habitudes fanfaronnes : ces gens-là ne doutent de rien! Ils ont été vite attrapés; seulement, mes soldats les ont traités comme des Turcs, ce que je trouve malhonnête ; je ne cesse pourtant de leur répéter qu'on doit faire quartier aux chrétiens.
Ce jeune homme était d'une bravoure qu'égalait
seule son habileté comme général ; dans presque tous les combats, il attrapait au moins une blessure en se jetant dans la mêlée, trop heureux lorsqu'il rapportait seulement quelques balles dans ses habits. Il avait le coup d'oeil le plus sûr et le plus remarquable qui se puisse rencontrer ; et, sur l'inspection seule du terrain, prédisait la défaite ou la victoire. Malheureusement, le duc, moins prudent ou plus vivement offensé, ne le voulut croire ni à Staffarda ni à Marsaglia.
Le prince Eugène avait près de lui un de ses amis intimes, le prince de Commercy, de la maison de Lorraine, qui lui disputait le prix de la bravoure et même de la témérité. En Turquie, au siège de Belgrade, je crois, ce jeune homme avait reçu une blessure épouvantable, un coup de zagaie, en enlevant un étendard turc ; il était allé chercher ce drapeau au milieu de l'armée ecr.emie, seul, l'épée aux dents, un pistolet de chaque main, et, cela, parce que le cornette de son régiment s'était laissé prendre le sien ! Quelle brillante et folle jeunesse !
Les fortins de la colline de Turin furent rendus, pour ainsi dire, imprenables. Vingt mille hommes campèrent
autour de la ville : c'était un corps taéfté de troupes d'Espagne, de Wurtemberg et de Savoie. On attendait l'électeur de Bavière, le duc de Scliombcrg et le prince Garaffa : ils arrivèrent, et, lorsque nous comptions chaque jour sur une attaque, Catinat, selon sa coutume, nous donna le change et se jeta sur Carmagnole, qu'il emporta après deux jours de tranchée, secondé par la trahison qui nous environnait de toutes parts.
Le coup était affreux : Carmagnole était un grenier, une place d'armes, une des positions les plus importantes du pays. Victor-Amédée, en apprenant cette perte, resta d'abord absorbé pendant quelques minutes; mais son courage se releva bien vite : il donna l'ordre sur-le-champ de trancher dans le vif. Les citadelles qu'on ne peut défendre deviennent des refuges pour l'ennemi : il fit le sacrifice de celles qui lui semblaient inutiles; on démolit Querasqueet Cbivas, pour concentrer toute la résistance dans Coni.
Depuis le commencement de la campagne, cette ville résistait à toutes les attaques, défendue seulement par ses propres habitants et par quelques troupes de
paysans voisins, entre autres par huit cents Vaudois, sous le commandement d'un chef célèbre parmi eux, et qu'on appelait, je m'en souviens, Guillelmo. On racontait à son sujet des histoires de toutes les couleurs, fabuleuses et autres; on a même fait des complaintes là-dessus.
Le comte de la Rovère commandait dans la place assiégée, et le comte de Bernezzo trouva le moyen de s'y introduire avec trois régiments savoyards et des détachements des alliés. Comme les finances de l'État n'avaient pas permis à Son Altesse de réparer les fortiiîcationsvles habitants les réparèrent à leurs frais et de leurs deniers; ce qui prouve tout le dévouement que ces provinces portaient à leur souverain.
Le prince Eugène, effrayé de ces défaites, partit pour Vienne en poste, afin de réclamer des secours : il en obtint immédiatement, et revint en triomphe ; aussi changea-t-il la face des choses. Carmagnole fut reprise; on parla de reprendre Nice, notre diamant, et d'arracher Montmeillan à l'ennemi , qui la guettait ; mais Caraffa détestait la maison de Savoie, et en particulier le prince Eugène, dont il était jaloux : il s'op-
posa à ces projets, au point que le prince, mécontent et irrité, se retira à Venise.
Nous en étions réduits au dernier point : Montmeillan, après une défense héroïque, après une famine épouvantable et trente-trois jours de tranchée ouverte, fut obligé de se rendre. Dès lors, la Savoie appartint aux Français.
Goni, néanmoins, fut sauvée. Après le comte de Bernezzo, qui y avait introduit les trois régiments que nous avons dits, le comte Costa y pénétra à son tour, puis le comte Garetto, tous les deux avec de nouveaux renforts et à la faveur d'une sortie des assiégés ; les femmes, les enfants, les prêtres, les moines, les vieillards, tout concourut à la défense. Quatre mille Français restèrent couchés sous les murailles ; mais les autres persistèrent cependant, et, si le prince Eugène n'eût imaginé de les tromper par la fausse nouvelle d'un secours prodigieux, ils n'eussent certainement point abandonné la place, comme ils le firent.
Après la levée du siège, le duc voulut se rendre en cette ville et me demanda de l'y suivre; il n'était pas plus question de la duchesse que si elle n'eût jamais
existé. J'allai donc avec Son Altesse sous mes habits de cavalier, ce qui n'était pas sans risque ; l'armée ennemie tenait encore la campagne et faisait rage de tous les côtés ; à mesure que nous avancions, nous trouvions ce malheureux pays désolé, et ce spectacle nous fendait le cœur.
Nous rencontrâmes des paysans qui fuyaient, et qui, reconnaissant leur souverain, se vinrent jeter à ses pieds et les baigner de larmes.
— Monseigneur, monseigneur, ayez pitié de nous! ou nous a tout pris.
— Hélas ! mes enfants, répondit le prince, pleurant avec eux, ce n'est pas ma faute, Dieu m'en est témoin ; et, s'il ne fallait que mon sang pour payer vos souffrances, je ne vous le marchanderais point. Mais voici tout ce que je puis... Prenez, prenez.
Et il versa devant eux une bourse pleine d'or; puis, brisant son collier de l'Annonciade, qu'il portait au cou, il leur en distribua les morceaux. Ce furent destransports d'enthousiasme et d'amour auxquels il était bien accoutumé, car ses peuples l'adoraient.
Sans cesse il arrivait des scènes de ce genre; j'en
étais attendrie autant que lui. Nous parcourions ensemble les rues de Turin et les campagnes environnantes, autant que la présence de l'ennemi nous le permettait. On était accoutumé à ma présence, et nul. ne la remarquait plus.
Une fois, cependant, j'éprouvai une bien vive émotion. Je rencontrai le bon abbé Petit, revenu à sa paroisse, et qui portait le saint-sacrement à un malade, avec mon petit Michon. Je ne les avais pas revus depuis mon élévation, ou ma honte, comme il vous plaira.
Je devins très-rouge, et je détournai le visage; il* n'eurent pas l'air de m'apercevoir.
Le digne curé fit, en ces temps difficiles, des prodiges de bonté et de charitable abnégation; on le voyait partout où sa présence pouvait apporter consolation? et secours.
Mon Michon, près d'être ordonné, restait toujours Je petit Michon, comme devant; il ne grandissait guère, et conservait son visage et ses façons d'enfant de chœur. Ses traits poupins ne prenaient pas un jour; j'en ai été frappée de plus en plus en vieillissant ; sans la catastrophe qui le 'changea tout d'un coup, je suis
sûre qu'à l'heure qu'il est, il aurait encore l'air d'avoir vingt ans ; privilège que bien des femmes lui envieraient, n'en doutons pas.
Cette guerre abominable durait depuis deux ans. Le duc y avait plus perdu, à lui seul, que tous les alliés ensemble; il ne se repentait cependant point de l'avoir entreprise, car il y allait de l'honneur de sa couronne. Louis XIV, au contraire, malgré ses victoires, sentait ce que valait un pareil ennemi; il sentait aussi qu'il était plus politique de le ramener que de le pousser à bout. Il lui fit donc écrire par Monsieur une de ces épîtres de famille dont toutes les expressions sont pesées les unes après les autres, et qui sont de véritables contrats.
On offrait à Victor-Amôdée la restitution de ce qui lui avait été enlevé : on lui cédait Pignerol et Fenestrelles ; enfin, on lui remettait Casai, cette ville vendue au roi de France par le duc de Mantoue, pour en jeter le prix aux courtisanes; Casai, ce joyau que
tant de princes enviaient! C'était bien tentant, surtout avec la garantie de Messieurs des cantons suisses et de la république de Venise. Frappée des malheurs de la guerre, je penchais pour ce parti. L'envoyé secret de la France, M. de Ghamery, avait reçu l'ordre de me voir avant tout, de s'entendre avec moi et de me gagner à son bord, soit parles promesses, soit par les menaces.
J'y étais déjà convertie : la guerre me semblait odieuse. J'employai tous les moyens pour convaincre le prince, il demeura inflexible. M. de Ghamery lui parla chez moi, devant moi ; je réunis mes efforts aux siens, tout fut inutile. Alors, l'envoyé de France pria le duc d'adopter au moins la neutralité, lui faisant observer que, s'il persistait dans son entêtement chevaleresque, il se trouverait bientôt dépourvu de troupes.
— Monsieur, s'écria Victor-Amédée, je frapperai du pied le sol de mon pays, il en sortira des soldats !
Ghamery n'insista pas davantage; et, le lendemain, on lui fit répondre officiellement par le marquis de Saint-Thomas que Son Altesse suivrait la fortune de ses alliés, quoi qu'il lui en pût advenir.
Le prince Eugène, ennemi implacable et personnel de Louis XIV, ne contribua pas peu à cette décision. Il en rendit compte à l'empereur, dans un voyage qu'il fit à Vienne, et celui-ci en fut tellement enchanté, qu'il lui remit le brevet de généralissime, — avec les pouvoirs cette fois, — et qu'il nous débarrassa du Caraffa, qui nous avait fait tant de mal. C'était déjà la moitié de la victoire.
Le prince Eugène était radieux mais ironique. 11 se défiait des intentions de son cousin à l'endroit de la France.
— Madame la comtesse, me disait-il, Son Altesse royale n'est pas de cœur avec nous; ce n'est pas comme moi une belle et bonne haine qui l'a poussé là, c'est la nécessité et la vergogne. Au premier sourire de Louis XIV, il nous lâchera.
— Vous avez bien vu qu'il y a résisté, monsieur !
— C'est que, derrière le sourire, il a vu les dents ; sans cela !... Et puis, vous avez beau dire, vous êtes Française, votre maison est en faveur à Versailles, vous inclinez pour le grand roi, sans vous en douter peutêtre, ruait cela est,
— Je ne veux que le bien de Son Altesse et celui de ses peuples.
— J'en suis persuadé ; seulement, ce bien, chacun l'entend à sa manière.
11 se tint un conseil cbez moi, devant moi, dans lequel il fut décidé que, pour profiter des avantages obtenus, il fallait prendre l'offensive à son tour et porter le champ de bataille en Dauphiné
— Le grand roi n'est pas accoutumé à ce qu'on entre chez lui. dit le prince Eugène ; il a posé sa majesté à ses frontières , et il pense qu'on ne les peut franchir sans lui faire d'abord la révérence ; nous lui prouverons qu'on sait s'en dispenser.
Il appelait toujours Louis XLV le grand roi, et Je ne saurais vous rendre le dédain avec lequel il prononçait ces mots. C'était là une rancune do prêtre, et, comme je lui en faisais l'observation :
— Que voulez-vous ! me répondit-il, j"ai porté h petit collet; cela déteint sur l'âme.
Ce qui fut dit, fut fait : les princes de Savoie s'emparèrent d'Embrun et de Guillastre. La bataille fut rude : on y perdit quantité de braves gens ; le prince de Corn-
mercy reçut une balle qui lui cassa trois dents, ce dont il fut très-marri.
— Mes trois meilleures ! répétait-il ; les autres tomberont toutes seules... Et puis ne voilà-t-il pas un joli galant édenté !
Le prince Eugène reçut, lui, une contusion dans la tranchée, à côté de Victor-Amédée, qui eu sortit sain et sauf. A la suite de cette première victoire, les princes s'emparèrent de Gap presque sans coup férir. Tout allait à merveille ; on se disposait à marcher sur Lyon par Sisteron, en passant à Aix. La terreur était telle dans La Provence, qu'en se hâtant un peu, on y serait parvenu avant que les secours fussent arrivés. Alors la France < ùt été vaincue ; on eût pu faire la paix avec des conditions qu'on aurait dictées. Mais la Providence ne le voulait pas, et le soleil ne devait point pâlir encore...
Un soir, après une marche forcée, en arrivant dans un petit village, le duc de Savoie se plaignit d'un grand mal de tête, qui l'avait tourmenté toute la journée; il se mit au lit, croyant guérir par le sommeil ; mais il avait une forte lièvre, et, dans la nuit, b petiti '<roie se déclara.
L'alarme fut grande; que faire? que devenir, en pays ennemi, avec cette terrible maladie, qui pardonne si rarement et qu'il faut soigner d'une façon si particulière?
Le prince ne perdit pas la tête ; lui seul la conserva. 11 donna des ordres pour que tout se passât comme s'il eût été en bonne santé, dépêcha des courriers, ud à la duchesse et un autre à moi; seulement, il eut soin de m'écrire pour que je ne m'inquiétasse pas et pour que je ne vinsse point près de lui, dans l'ignorance où je serais d'y trouver probablement madame Royale et la duchesse régnante. Ensuite, il s'occupa des affaires de l'État, fit son testament, déclara, en présence de toute l'armée, qu'il nommait le prince Eugène à la régence jusqu'à la majorité de son fils, s'excusant d'en exclure les deux duchesses à cause des circonstances difficiles qui réclamaient une main plus ferme.
Cela fait, il donna de nouveaux ordres pour qu'on le transportât en lieu sûr; puis il s'entendit avec le prince Eugène touchant la retraite de l'armée, et le chargea de la reconduire; ce qui n'était pas petite besogne. Les rivalités des généraux surgirent; ils
refusèrent presque d'obéir au prince, sous prétexte que Victor- Amédée avait grand tort de ne pas les laisser pousser en avant, malgré l'obstacle de sa santé. Mais Eugène était un habile homme : il savait qu'une armée sans chef se décourage promptement; il savait que Catinat ralliait ses forces, qu'il lui en arrivait de tous les bouts du royaume ; il savait que, la surprise manquée, l'expédition était impossible ; qu'il eût fallu profiter du premier moment de stupeur, malheureusement perdu par la maladie du duc; mais, ce premier moment passé, on devait être écrasé indubitablement. La retraite était donc le seul parti à prendre.
Les soldats en gémissaient comme leurs généraux ; mais ils s'en consolaient en disant :
— Au moins, nous avons vengé les horreurs des Français dans le Palatinat, et, sans agir tout à fait à leur façon, nous avons bien levé sur eux un million de contributions. ,
Ils étaient, en effet, si chargés de butin, qu'on voyait des cuirassiers mettre vingt louis sur une carte. 11 fallut abandonner tout cela et renoncer à augmenter la dose; ils s'en allèrent en rechignant. Mais le duc!
il fut très-malade, et fort sérieusement. La duchesse accourut près de lui et le trouva un peu mieux ; moi, je n'osai pas aller jusque-là : je restai à quelques lieues, afin d'avoir des nouvelles à chaque instant. Il en fut profondément touché.
Enfin, grâce au ciel, il guérit! Je courus le rejoindre dès que la duchesse l'eut quitté ; ce moment fut bien doux pour lui et pour moi. J'avais craint de ne le pas revoir, et, bien que je n'eusse pas pour lui un de ces amours fougueux qui dominent tout dans la vie, je l'aimais fort en ce temps-là ; il ne m'avait montré que le beau coté de son cœur.
Il rentra en Savoie, puis en Piémont, pour achever son rétablissement, et, aussitôt qu'il lui fut possible de se tenir à cheval, il voulut se remettre en campagne.
Le prince Eugène, plus froid en de certaines choses, bien que plus exalté dans beaucoup d'autres, lui conseillait de ne point livrer de bataille décisive. Les héros se jugent entre eux ; le prince avait jugé Catinat et reconnu son génie. Victor-Amédée, d'une bravoure personnelle singulière, était plutôt un grand politique qu'un grand général. 11 s'entendait admirablement aux
négociations; mais il n'avait pas, sur le champ de bataille, le coup d'œil aussi prompt, aussi sûr que son illustre cousin.
L'ennemi avait brûlé, en manière de représailles, une maison du duc appelée la Vénerie, et une autre au marquis de Saint-Thomas. Victor-Amédée voyait tout s'écrouler autour de lui; il en voulut finir. A la fin de la campagne, terminée par sa maladie, i 1 avait découvert une insurrection dans ses États du Midi ; la trahison était partout. M. de Tessé, commandant français de Pignerol, avait soudoyé des traîtres, et c'était véritablement trop de choses à la fois.
Hélas! quelle défaite! c'était bien autre chose que Staffarda! Gatinaten eut le bâton, et, ainsi que le disait plaisamment le prince Eugène, ce furent nos épaules qui en reçurent les coups. Celui-ci n'y tenait plus et parlait de quitter l'Italie. Il alla, en effet, à Vienne solliciter un peu d'aide ; on nous l'accorda encore, mais en faisant observer que nous étions battus et qu'il était un peu dur de sacrifier toujours argent et hommes sans résultat.
On mit le siège devant Casai ; et c'était une chose im-
portante que de reprendre cette ville. Elle se défendit un peu : puis M. de Gressau, le gouverneur, capitula. Gatinat ne bougea point pour lui porter secours : il le pouvait cependant, et alors l'armée des alliés était perdue. Mais déjà le prince, résolu à traiter avec la France, à sauver ses peuples qui gémissaient, à ne pas faire plus longtemps de la Savoie le champ de bataille où se débattaient les intérêts des autres, le prince avait entamé des négociations secrètes, afin de sortir de cette impasse où on l'avait acculé. Il n'en parla qu'à moi et à quelques confidents intimes. Gatinat, qui avait des instructions du roi, accueillit les envoyés, c'est-àdire l'envoyé, et convint avec lui qu'on défendrait Casai à moitié pour donner le temps de conclure, et qu'on la livrerait après, lorsqu'on aurait tout décidé.
Les conditions étaient que Gasal serait rasée et la place livrée au duc de Mantoue, à qui elle appartenait avant son marché honteux. Ce fut le seul qui y gagna : tant il y a que souvent en ce monde la justice de Dieu favorise ceux qui ne le méritent point; ce qui fait espérer en l'autre!
Le bruit se répandit des intentions du duc de Savoie
LA DAME DE VOLUPTE. 24r»
et le prince Eugène en prit de l'ombrage, car sa haine ne se pouvait calmer. Il n'en laissa rien paraître; mais il fit surveiller secrètement les démarches du duc, afin "de les contrecarrer, s'il était possible. Yictor- Amédée s'en aperçut et en fut fort irrité. Il voulait cependant voir les plénipotentiaires français pour s'entendre avec eux définitivement, et, quant à les faire entrer dans Turin, il n'y fallait pas penser; il imagina un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Le cousin s'en formalisa encore.
— Prenez garde, dit-il au duc, je vous ai déjà averti que je vous surveillais plus que Catinat.
Le prince Eugène en parlait bien à son aise. Il n'avait pas charge d'âmes, lui; il n'avait pas un État et des sujets à sauver; il n'avait pas surtout des enfants et une maison à soutenir; ses intérêts et le plus vif des sentiments le poussaient vers l'empereur.
Il fallut donc jouer au fin pour arriver à la conclusion, et signer ce traité que nous désirions tant obtenir et après lequel le pays tout entier soupirait.
Victor-Amédée partit pour Lorette, sous prétexte d'un vœu fait pendant sa petite vérole. Il y alla seul, avec
une suite de laquais assez grosse, mais sans la du-
hesse, sans moi, sans courtisans, en vrai pèlerin. 11 y trouva les agents du pape, des Vénitiens et des Français; on y discuta les articles du traité, et cela si secrètement, que les espions les plus habiles ne purent obtenir de certitude. On se réunissait la nuit dans la chambre d'un vieux prêtre attaché à la sainte chapelle, et qui ne se doutait même pas de ce dont il était question ; il croyait à des prières et à des vœux particuliers. On parlait français, il n'y comprenait rien.
On avait commencé d'abord, à Turin, par tromper le duc en lui annonçant la mort du roi Guillaume, qui devait nécessairement rompre la ligue et mettre les alliés dans un grand embarras. Il sut que la nouvelle était fausse ; mais il était alors avancé de telle façon, que, dans l'intérêt de ses peuples, il ne pouvait plus reculer. Il termina donc à Lorette, et le traité fut signé. En voici les conditions :
Pignerol, tous ses forts et le château de la Pérouse seraient démantelés, comme l'avait été Gasal, et le sol serait rendu au duc de Savoie ;
Le prince rentrerait en possession de toutes les places
dont les Français l'avaient dépouillé au commencement de la guerre ;
Le duc de Bourgogne, petit-fils de France, épouserait Adélaïde de Savoie, fille aînée de Victor-Amédée.
Les ambassadeurs de Savoie recevraient désormais on France un traitement pareil à celui des ministres de roi.
Enfin, le duc joindrait ses armes à celles de Louis XIV it entrerait immédiatement dans le Milanais pour forcer l'empereur et l'Espagne à reconnaître la neutralité de l'Italie, laquelle neutralité serait, dans ce cas. reconnue par la France.
Ce traité, tout à l'avantage du duc de Savoie battu et malheureux, montrait ce qu'il eût obtenu du roi s'il eût pu mettre à exécution son projet de conquête, et combien on tenait à son alliance. Le mariage de sa fille surtout était pour lui un point capital, celui sur lequel il avait le plus insisté, et l'idée de la savoir reine de France le satisfaisait au delà de tout.
— Le premier trône de l'Europe, chère comtesse! me disait-il. Et, avec ce que sera cette enfant, avec ce que l'on m'a appris du duc de Bourgogne, ils auront
un règne merveilleux, auquel elle prendra autant de part que lui. Elle ne partira pour la cour de France qu'endoctrinée par moi, et je vous réponds qu'elle y sera la maîtresse avant six mois.
Le grand embarras de Victor-Amédée était d'apprendre au prince Eugène la conclusion du traité.
— Il croira que je l'ai trompé ; il prendra ma discrétion nécessaire pour une perfidie, et tout cela m'est excessivement douloureux. J'aime fort mon cousin; je voudrais que nos besoins, nos opinions, nos nécessités fussent les mêmes. Malheureusement, l'aîné de la maison de Savoie a d'autres obligations à remplir que de faire sa fortune ; elle est toute faite, il la faut conserver : c'est là le plus difficile, avec Louis XIV pour ennemi.
Il fut convenu que je me chargerais de la commission. Le prince venait souvent me voir; il avait pour moi une sorte d'amitié qui ne céda pas même à sa colère contre le duc ; nous sommes encore aujourd'hui en commerce de lettres. Je le fis donc prier de passer chez moi, et, là, avec des ménagements infinis, je lui annonçai le changement survenu dans les intentions
de Son Altesse. Eugène jeta feu et flamme ; je m'y attendais. Il cria, tempêta, jura, — ce qui lui arrivait souvent, en allemand surtout : — il s'emporta même à quelques injures. Je le laissai dire, me réservant de l'apaiser lorsqu'il pourrait entendre mes raisons. Il ne m'en laissa pas le temps.
— Madame, je vous quitte; je fais fermer mes coffres, et je retourne à Vienne raconter cette trahison. Quant à monsieur mon cousin, il saura ma façon de penser avant de partir.
Il sortit de chez moi furieux, alla trouver le prince de Commercy, son ami, et s'exalter encore de la furie de ce jeune homme. Il était démode, parmi ces héros, de détester Louis XIV, de le honnir sans cesse et même de le mépriser; ce qui me semblait, de leur part, une exagération un peu ridicule.
Commercy cria plus fort qu'Eugène. Celui-ci ne voulut point voir son cousin ; il lui écrivit une lettre qu'il a fort regrettée depuis, une de ces lettres qui veulent du sang chez des particuliers, mais qui, en cette circonstance, ne valurent de l'aîné au cadet qu'un généreux pardon.
Le prince de Commercy fit mieux : il adressa au prince un cartel dans toutes les formes, assaisonné de €es expressions de pandour auxquelles le duc souverain de Savoie n'était pas accoutumé. La colère prit Victor- Amédée à son tour, et, oubliant ce qu'il était, ses obligations de prince et de père, il fit répondre au prince de Commercy qu'il l'honorerait d'une rencontre.
Le valet de chambre du duc vint, tout effaré, m'en prévenir, malgré la défense de son maître. Je savais que ce serait temps perdu que de sermonner celui-ci ; j'envoyai chercher le marquis de Saint-Thomas, et je /ui racontai ce qui se passait, en ajoutant qu'il pouvait seul empêcher cette folie.
— Rappelez à Victor-Amédée qu'il a une famille et des sujets à soutenir, et ne le laissez point aller, comme un enfant perdu, tirailler dans la plaine. Je n'aurais aucun pouvoir en cette affaire-ci, et les femmes ne doivent pas s'entremettre contre les épées à tirer ; l'honneur des hommes est aussi délicat que celui des femmes en une autre façon, et l'on a toujours peur d'un soupçon, quoique, Dieu merci, la valeur de Son Altesse soit connue.
LA DAME DE VOLUPTE. ïioî
Saint-Thomas était prudent ; il avait grand pouvoir sur sou maître : il le retint, en se faisaDt aider de tout le conseil, et aussi des généraux de l'armée.
Pendant ce temps, le prince Eugène, un peu calmé» faisait entendre raison à Commercy. Le duel n'eut pa? lieu, le traité s'exécuta, et le siège de Valence, sur le Pô, entrepris par les deux armées, en fut le premier résultat.
Ce traité amena d'abord ceux de Vigevano et de Pavie, par lesquels toute l'Europe reconnut la neutralité de l'Italie, objet de l'ambition presque unique de Victor-Amédée, qui voulait, avant tout, délivrer ses peuples du fléau de la guerre. Enfin arriva la paix de Ryswyck, et ensuite celle de Garlowitz.
Tous ces traités furent l'ouvrage du duc de Savoie, ou plutôt le résultat de son influence, ce qui ne fut pas pour lui une petite gloire. Il amena, par sa conduite, la paix générale : elle ne devait pas durer longtemps, il est vrai; mais ce ne fut point sa faute, ni même celle des autres souverains. Le teslament du roi d'Espagne ralluma les flambeaux de la discorde : il n'en pouvait pas être autrement.
Victor-Amédée donna pour dot à sa tille le comté de .Nice, qu'on sut fort bien reprendre plus tard.
La royale accordée était impatiemment attendue en France, tandis qu'on déplorait à Vienne le refus fait par le duc de la main de cette princesse au roi des Romains ; ce dont l'empereur ne se montra que médiocrement blessé.
L'allié naturel de la Savoie était le roi de France, et Victor-Amédée ne l'oublia jamais.
La princesse dont les mains enfantines portaient à ia France et au monde l'olivier de la paix, n'avait alors que neuf ans tout au plus. Jamais fiancée aussi jeune n'eut un pareil rôle à jouer et ne le remplit avec autant de perfection que Victoire- Adélaïde de Savoie. Je l'avais toujours suivie depuis des années; elle venait souvent chez moi, — ce que les duchesses ne trouvaient point mauvais, — et j'avais souvent admiré l'intelligence précoce et la finesse extrême de cette jeune créature.
Elle ne disait pas un mot de trop, bien qu'elle ne
put apprécier, en apparence, la délicatesse de notre position mutuelle ; elle ne parlait point de moi à sa mère, et ne prononçait devant moi le nom de la princesse que dans les occasions indispensables. Tout au contraire, lorsqu'elle voyait madame Royale, elle ne manquait pas de lui rapporter les choses flatteuses qu'elle m'entendait débiter sur son compte, ou de me dire, à moi, combien sa grand'mère était bien disposée en ma faveur. Elle répétait souvent à l'ancienne régente :
— Mon père aime beaucoup la comtesse de Verrue, madame, et, pour lui plaire, il faut aussi l'aimer.
Elle vivait au milieu de ces intrigues et de ces difficultés ; elle y prit une souplesse et un esprit d'observation qui la rendirent propre de bonne heure au rôle qu'elle allait remplir. Son père, aussitôt le traité signé, commença à la styler, à lui inculquer chaque jour une leçon pour ce qu'elle allait avoir à entreprendre à l'avenir. Je dis entreprendre, car c'était certainement une grande entreprise que de charmer ce roi si fier, si hautain, si maître de lui, avant de l'être des autres.
La princesse vint aussi plus souvent chez moi. afin
de ni'interroger sur les gens et sur les choses de la cour de Versailles; et, comme elle vit que j'étais peu instruite à cet égard, elle me demanda un jour à que! âge j'étais venue en Piémont.
— J'étais bien jeune, madame : je n'avais pas quatorze ans.
— Et vous n'en savez pas davantage sur le roi de France et sur sa cour? A cet âge-là, j'espère bien que nul ne m'en pourra remontrer sur la manière de l; conduire.
— Madame, je ne suis point destinée à monseigneur ïe duc de Bourgogne, moi; en outre, je ne suis point une enfant extraordinaire comme la princesse Adélaïde de Savoie.
— Madame, ne m'appelez point une enfant : mon père m'a assuré qu'il m'était défendu de l'être désormais, et j'y vais tâcher.
Victoire- Adélaïde, dont il est temps de tracer le portrait, était fort petite, même pour son âge ; elle n'éLril point jolie et n'annonçait pas le devoir être jamais. Elle était régulièrement laide : les joues grosses et les mâchoires épaisses ; le front si bombé, qu'on
ne savait, au premier abord, ce que c'était (ce défaut a un peu disparu avec l'âge) ; le nez aplati, sans physionomie et sans noblesse ; les lèvres avancées, épaisses et charnues-, les dents pourries déjà; plus tard, elles tombèrent presque toutes : elle avait le bon esprit d'en rire la première et de s'en moquer.
A côté de cela,, les yeux les plus beaux, les plus parlants du monde, des sourcils et des cheveux d'un châtain brun admirable et plantés à la perfection. Là était tout le charme de son visage, qui, malgré tous ses défauts, en avait beaucoup. Sa peau était d'une blancheur et d'une fraîcheur merveilleuses; son port de tète, gracieux, galant, majestueux, lui seyait à ravir ; son regard imposait et attirait en même temps; son sourire n'avait point son pareil; elle plaisait plus mille fois que les plus belles, et j'aurais volontiers changé mon visage contre le sien, moi qui passais, dans ma jeunesse, pour un modèle à envier. En grandissant, elle eut la taille la plus ronde, la plus aisée qui se puisse voir. Son commencement de goitre ne la déparait pas, au contraire; tout ce qui eût enlaidi une autre devenait pour elle un charme de plus. Sa
gorge, peu prononcée, semblait moulée sur un marbre antique.
Le moment de son départ arrivé, elle vint la veille passer une grande heure auprès de moi. Le duc y était déjà et voulut me donner un échantillon de l'habileté de cette petite fille. Il lui parla de la cour de France, de ce qu'il lui avait enseigné à cet égard, et je vis, avec une surprise sans égale, la future duchesse de Bourgogne développer des plans et des aperçus dignes d'un vieux diplomate rompu à toutes les cours.
— Vous n'avez rien oublié, ma fille, lui dit le prince ; vous savez comment vous devez commencer dès l'abord avec le roi, avec Monseigneur, avec M. le duc de Bourgogne, avec madame de Maintenon surtout.
— Oh ! que oui, monsieur, répondit-elle, armée du plus fin sourire ; je ne suis plus une enfant, vous me l'avez dit : je suis une princesse destinée au plus beau trône de l'Europe, et il me faut dès à présent préparer ma place, afin de l'avoir plus tard telle que je la souhaite et de la remplir avec honneur.
Elle répondit ' cela, non comme un perroquet qui récite sa leçon, mais comme une personne qui sait ce
qu'elle dit, qui en sent toute la portée et qui désire la faire sentir aux autres.
— Et vous vous rappelez bien ce que je vous disais hier encore, au sujet de madame de Maintenon, de ses relations avec le roi, relations légitimées par l'Église, dit-on, mais peu goûtées de sa famille, surtout de Monseigneur : vous aurez à rester bien avec les uns et les autres ; pourtant...
— L'essentiel en ce moment, c'est le roi, c'est madame de Maintenon ; ce sont eux qu'il faut séduire, et ce n'est pas difficile, allez !
— Vraiment ! comment ferez- vous ? reprit M. de Savoie en souriant d'un air satisfait.
— Mon Dieu, monsieur, le roi de France est accoutumé à sa propre majesté, au respect des autres, à une sorte de crainte qui l'isole ; il s'ennuie, j'en suis sûre, car il n'est plus jeune, n'est-ce pas, mon père? et il regrette de ne plus l'être. Je l'amuserai, je le traiterai comme si de longues années ne nous séparaient pas ; je prendrai sur lui une autorité badine, à laquelle il ne se refusera pas, et qui en amènera ensuite une solide. J'ai retenu tout ce que vous m'avez prescrit et
tout ce que vous m'avez raconté ; il me sera donc facile de ne me point tromper, soyez tranquille.
Le prince me regarda; j'étais confondue de tant d'assurance et de tant de sagesse.
— - Et madame de Maintenon?
— Oh ! pour elle, c'est autre chose : la veuve Scarron ne se traite pas comme Sa Majesté Louis XIV, bien qu'il l'aille en avoir l'air; elle ne se doutera jamais que je sache la scctî'ronade, et je vous promets, monsieur, de la prendre sur un tel ton d'amitié et de déférence, qu'elle se croira bien sûrement ma grand'mère.
— Vous devez tout obtenir, tout établir en vous jouant. Ces gens-là sont pour vous maintenant de grandes poupées, destinées à devenir ensuite vos instruments. Ne perdez point de vue qu'il vous faut oublier Turin et devenir Française; autrement, vous ne réussirez jamais en ce pays-là.
*- Mon père, vous ne ferez plus la guerre à la France, n'est-ce pas? demanda-t-elle avec un air fûté qui me ravit.
Combien il y avait de choses dans ces mots d'un enfant de neuf ans !
LA DAME DE VOLUPTE. 2o9
— Non, si la France ne nie la déclare point, ou ne me force pas à la lui déclarer, ma fille. On ne peut répondre de rien quand l'intérêt des États est en jeu.
— Je tâcherai alors, monsieur, pour ne jamais voir en vous un ennemi, de me souvenir toujours que vous êtes mon père.
Et, lui jetant les bras autour du cou, elle l'embrassa avec une tendresse, une grâce, une gentillesse, dont il était impossible de n'être point charmé.
— Et moi, lui dis-je, madame, me garderez-vous un petit coin dans votre mémoire?
— Un petit coin dans mon amitié, madame, s'il vous plaît ! Vous êtes l'amie, vous êtes la confidente de mon père ; vous lui faites souvent oublier les chagrins que lui donne un État mal établi; vous lui parlerez de moi, quand je ne serai plus là. Gomment pourrais-je ne pas vous aimer ?
Cette adorable princesse avait le mot juste pour tout, le regard et le geste qu'il fallait au moment précis. Jamais je ne me consolerai de sa perte, que la France et la Savoie déploreront toujours.
Je lui demandai la permission de l'embrasser.
— Madame, me dit-elle, c'est de tout mon cœur ! Je le puis encore, ici, entre nous ; mais bientôt il me faudra calculer et savoir d'avance à qui je dois faire cet honneur ; à la cour de France, c'est une grande aventure. Les duchesses et les dames titrées ne me pardonneraient point de prodiguer ma joue. Oh ! je le sais bien, allez! et j'y ferai tant d'attention, que j'en veux remontrer bientôt à une dame d'honneur elle-même. Ici, il ne s'agit pas d'honneur ; il s'agit d'un vrai plaisir, et je n'ai besoin de la permission de personne.
Ce disant, elle me prit la tète et me baisa à plusieurs reprises, pleurant d'un œil, riant de l'autre, jouant avec son chagrin, et me priant de parler beaucoup d'elle avec son père lorsqu'elle n'y serait plus.
Elle détacha ensuite de son bras un fort beau bracelet et le passa au mien ; ce bracelet renfermait son propre portrait, celui du prince et celui de madame Royale, entourés de fort beaux brillants.
— Gardez-le pour l'amour de moi et pour l'amour d'eux, madame... ma bonne amie ! et ne nous séparez jamais dans votre amitié.
On ne me croirait pas, car tout cela est incroyable
dans un enfant de cet âge, si les témoignages de tous les contemporains n'étaient là pour attester ce que j'avance. La cour entière de France, celle de Savoie, ont connu cette charmante dauphine ; on l'a vue naître, on l'a vue grandir, on l'a vue mourir, hélas ! dans sa vingt-sixième année, ainsi qu'il lui avait été prédit par un devin en Italie, lorsqu'elle était encore toute petite.
Le départ de la princesse fut déchirant. Les duchesses pleuraient à chaudes larmes ; le duc pleurait aussi : il vint se renfermer avec moi à son retour à Turin, car il alla reconduire sa fille jusqu'à la première poste. La princesse de la Cisterne, avec une autre dame, et le marquis de Promero la devaient accompagner jusqu'au pont de Beauvoisin pour la remettre entre les mains de la duchesse de Lude et de l'ambassade française. Arrivée là, l'auguste voyageuse se reposa quelques instants dans une maison qui lui avait été préparée du côté de la Savoie. Le pont est tout entier à la France ; elle fut reçue à l'entrée par le comte de Brienne et les dames, qui la menèrent à un autre logis préparé du côté de la France et où elle
coucha deux jours. Les Italiens qui l'avaient accompagnée la quittèrent en cet endroit; elle se sépara d'eux sans verser une larme. Elle ne fut suivie d'aucun de son pays, que d'une seule femme de chambre et d'un médecin ; encore ne devaient-ils point demeurer près d'elle à Paris : ils la quittèrent, selon les conventions, dès qu'elle fut un peu accoutumée aux des Français, dont elle parlait la langue peut-être mieux que la sienne propre.
Aussitôt son arrivée, elle eut le rang et on lui rendit les honneurs qui appartenaient à la duchesse de Bourgogne, comme si le mariage eût déjà été accompli. Son père en sut un gré infini au roi : ce n'était point l'usage, et les autres princesses avaient eu mille difficultés de rang pendant leur voyage. Madame en devenir folle, elle qui se gênait si peu et qui pourtant tenait à ce qui lui était dû plus qu'à la vie.
Adélaïde de Savoie tint tout ce qu'elle avait promis et même davantage; car, dès ses premières entrevues avec le roi, son empire sur lui fut assuré... Mais cela c'est malheureusement point de mon sujet en ce monviU; peBt^tne aurai-je plus tard l'occasion d'y revenir.
Lue fois la princesse partie, le cours des négo dations partielles recommença, et les traités de Ryswyck et de Carlowitz, présentés successivement à l'adhésion de chacun des aillée, ne tardèrent pas à être revêtus de la signature de tous. A ce propos, M. de Savoie fut en butte à des récriminations sans nombre.: on l'accusa hautement de changer de parti et de se donnera celui qui lui offrait le plus d'avantages.
Je ne nierai pas qu'il ne fût très-habile, et qu'il ne sût discerner ses intérêts avec un tact merveilleux; mais ses intérêts n'étaient-ils pas ceux de ses peuples, et son devoir ne lui commandait-il pas d'agir comme il l'avait fait?
La façon dont s'était accompli le mariage de madame la duchesse de Bourgogne, la part que j'y avais prise, et le degré de faveur où j'étais, excitèrent à un tel point mes ennemis, qu'ils firent rage en propos et en discours. L'abbé de Verrue était à Turin, où il pous-
sait des cris de chouette, montant sur tous les toits pour me vilipender. Victor-Amédée le sut, et voulut en faire justice ; mais je m'y opposai formellement.
Quoi qu'on en ait dit, je ne fus ni cruelle ni vindicative, et je n'ai fait d'autre mal que celui qui s'est opéré malgré moi.
Un jour, mon petit Michon, devenu abbé, et abbé assez à la mode, me fit demander une audience, ayant, disait-il, à me révéler des choses de la plus grande importance.
J'étais toujours heureuse de le retrouver, ainsi que le bon M. Petit, et je les faisais venir à la cour aussi souvent que possible. Michon se présenta donc un matin.
— Madame, me dit-il, prenez garde ! le dessein est fait de vous empoisonner. On a cherché à séduire un de vos cuisiniers : il est venu me trouver pour me le dire, ne pouvant vous approcher sûrement.
— Et qui on, mon petit abbé? Cet on doit avoir un nom, puisqu'il a parlé.
— C'est justement ce que ne sait point mon marmiton, qui s'appelle Jacquinet,et qui vous fait ces tourtes
aux pigeons que vous aimez tant. Il ne connaît pas le tentateur, lequel lui offrait de fortes sommes.
— Jacquinet est un sot. En pareil cas, on a l'air d'accepter, on accepte même quelques petits rogatonsd'arrhes, que l'on empoche pour la peine ; puis o» reçoit les tentateurs dans quelque bon endroit bien gardé, où on les pince. Où veut-il que nous le péchions, à présent, son tentateur? Il va en résulter que je mourrai de faim, dans la crainte de mourir delà colique. Mais j'y songe, ces monstres veulent donc aussi empoisonner le prince, qui mange presque toitjours avec moi?
Ceci ne laissa pas que de me donner de l'inquiétude : je n'avais pas envie de mourir, bien que je ne fusse pas au comble du bonheur. Je racontai la chose au duc; il me voulut donner des soupçons sur mon mari, dont il était un peu jaloux, car sa finesse démêlait fort bien dans mon cœur le sentiment que }& lui gardais; je le reçus de la belle façon; il n'y revint plus.
Ce même soir où nous étions à causer ainsi, il arriva un courrier tout botté dans mon cabinet; ce qui
ne se faisait point. M. de Savoie se récria, et moi aussi, et nous crûmes que la paix était rompue et que l'ennemi venait de nous prendre quelque forteresse.
— J'apporte, en effet, à Votre Altesse une très-grande nouvelle qui dérangera certainement la paix, répondit le messager. Le roi d'Espagne est mort, et il a fait son testament en faveur de M. le duc d'Anjou.
Victor-Amédée, en apprenant cette nouvelle de la mort du roi d'Espagne, fit cette moue que je lui connaissais bien, et qui signifiait : « J'y vais mettre ma griffe de lion. »
Le courrier donna ses dépêches, ajouta quelques détails encore, et nous laissa. Le prince ne dit mot ; il étudiait ses lettres une à une.
Enfin, se tournant de mon côté :
— Allons, ma chère comtesse, s'écria-t-il, encore une noce à célébrer ! encore une instruction à faire, mais moins difficile cette fois.
— Gomment do#c ?
— Oui, je veux marier ma seconde fille au duc d'Anjou, quand il sera Philippe V. Il faut que l'arbre de ma maison pousse ses racines sous tous les trônes.
J'ai, dès longtemps, formé ce dessein, dans la prévision de ce qui arrive. Je ne me déclarerai qu'à cette condition, et encore faudra-t-il que la France soit la plus forte, car je ne veux pas faire de pas de clerc. Catinat est à mes portes : je ne serais pas étonné d'apprendre ce soir qu'il les a franchies; pourtant, je ne céderai qu'à la certitude, je vous en réponds.
Jamais je n'ai connu d'homme ayant le coup d'œil si juste et si prompt, et jugeant si bien toute chose.
— J'aurai le prince Eugène sur les bras, ajouta-t-il ; mais qu'y faire? Il me faut toujours y porter quelqu'un, et je choisis la charge la moins lourde.
Il ne se trompa pas d'une heure. Le soir, au moment de se mettre au lit, il reçut une lettre de M. de Catinat, lui mandant qu'il entrait en Savoie avec, cinquante mille hommes, afin que M. le duc eût l'extrême bonté de mêler ses armes aux siennes, selon qu'il l'avait promis. Le maréchal assurait, d'ailleurs, à Son Altesse que rien ne coûterait au roi son maître pour consolider son alliance avec elle, et, en attendant, il lui expédiait derechef le brevet de généralissime des troupes de Sa Majesté Très-Chrétienne et de
Sa Majesté Catholique, — brevet que Victor-Amédée ne pouvait manquer d'avoir, puisqu'on le lui envoyait à chaque instant; et, ce qu'il y a de bon, c'est que, avec tout cela, il ne commandait rien du tout.
Je ne puis nier que les inclinations de M. de Savoie ne fussent toutes pour l'empereur et contre la France. Son puissant voisin l'inquiétait bien autrement que l'empire, qui ne le touchait pas. Louis XIV pouvait ne faire qu'une bouchée de cette pauvre Savoie, si fort à sa convenance !
— Mais, parbleu! disait le duc, dont le mot a été souvent répété depuis, je ne me laisserai pas avaler comme cela : je me mettrai en travers, et je l'écorcherai bien quelque part !
Au début de cette nouvelle guerre, on s'inquiétait de ce que ferait le duc de Mantoue. Je ne sais si j'ai parlé de ce prince en détail : il en méritait bien la peine. Il était venu à Turin quelque peu auparavant, accompagné d'un certain abbé Vantoni, son gentilhomme de chambre, lequel remplissait son métier de ruffiano, ainsi qu'on dit en Italie, avec les plus grandes manières. Il me représentait un homme
qui prendrait des gants pour toucher des torchon» sales.
Cet abbé mettait du rouge, et marchait toujours sur la pointe du pied. Il allait partout pour son maître, et lui choisissait des maîtresses dans tous les rangs. Il y en avait deux régnantes, la comtesse Calori, pour la cour et la représentation, et une certaine fille nommée Mattia, qui suivait le duc partout, et qu'il nommait sa favorite de poche. Nous eûmes le bonheur de îa voir à Turin; elle était fort jolie, mais effrontée à miracle,, et elle portait des bas jaunes, ce qui nous amusait fort. L'abbé prétendait que c'était un vœu; nous voulions savoir à quel saint: il ne put pas le dire; M. de Savoie prétendit que c'était au dieu des coucous.
Le duc de Mantoue était un homme d'appétits gloutons : il mangeait tout le jour, et il avait, la nuit, des compagnies indispensables, assurait-il gravement.
— Je ne sais, madame, pourquoi on ne s'empresse pas de me marier, me disait-il ; car mon véritable état, c'est le mariage : je ne suis pas créé pour autre chose.
Le fait est qu'il avait un vrai sérail, gardé par de vrais eunuques. Je me fis montrer un de ceux-ci qui
passait dans la rue, un matin que j'y regardais par ' la fenêtre; cette figure-là ne me revenait pas du tout.
Depuis, M. deMantoue épousa mademoiselle d'Elbeuf. Au moment de cette guerre de succession, l'Autriche lui voulait donner une d'Arenberg, afin de l'avoir à elle; mais le Vantoni, gagné par la France, lui donna un si beau renfort de demoiselles et de bons dîners, qu'il ne put se résoudre à accorder ses grâces à une seule, quelle qu'elle fût. Louis XIV le conquit ainsi.
Les affaires de la France et de l'Espagne réunies allaient déjà bien en Italie ; le sage Catinat les eût conduites comme il savait le faire. Il vint à Turin passer vingt-quatre heures pour s'entendre avec le prince, et il ne lui cacha pas que ni Son Altesse ni luimême n'étaient bien notés en cour.
— Je m'attends à être rappelé d'un instant à l'autre, ajouta le maréchal ; on m'en a prévenu : je ne suis point aimé à Versailles. Quant à vous, monsieur, vous y êtes cra'nt. On vous accuse et on vous soupçonne sans cesse. Je ne trahis aucun secret en vous disant cela, et, d'ailleurs, pour agir de concert, il nous faut
bien savoir au juste sur quel terrain nous marchons, l'ignore ce qu'il adviendra de tout ceci.
Gatinat était un homme remarquable et estimable de toute façon; il n'avait rien de brillant, rien d'aimable dans le commerce, et, pour ma part, je n'eus pas à m'en louer. 11 vint chez moi, . de mauvaise grâce, et me parla, tout le temps, comme à mademoiselle de Luynes, non pas comme à la comtesse de Verrue, et nullement surtout comme à la maîtresse du duc de Savoie. 11 ne voulut jamais, dans son propre pays, faire la cour à aucune maîtresse. Ce fut ce qui le perdit, et il le savait.
Il retourna à son armée; une semaine après, il y fut remplacé.
Quand je dis remplacé, le mot est inexact : Gatmat ne fut pas rappelé encore; mais il reçut, comme aide, en apparence, et comme chef, en réalité, le maréchal de Villeroi, qui avait déjà pas mal escarmouche avec le prince Eugène en ce temps-là.
Je ne puis m'empêcher de tracer ici le portrait du maréchal de Villeroi, auquel la France et la Savoie ont eu tant d'obligations pour sa vaillance et son habileté !
Je l'avais bien connu avant mon mariage, et il était encore fort beau alors. Il avait été du dernier galant et un des petits-maitres les plus recherchés parmi la jeunesse de la cour de France. On l'appelait Je charmant ; il eut toutes les belles femmes de la cour, à cette époque, et se fit exiler deux ou trois fois dans son gouvernement de Lyon pour ses entreprises amoureuses. Il avait été élevé d'enfance avec le roi, dont M. son père était gouverneur; ce qui lui valut une faveur constante, sans compter les bonnes grâces de madame de Maintenon.
Villeroi, quand il nous fut envoyé, n'était plus que le vieil amant de madame de Ventadour, et il se croyait encore le charmant. Il était si accoutumé à vaincre, qu'il se tenait pour sûr de la victoire et de la fortune, comme des belles dames autrefois. Il se figurait triompher sous jambe du prince Eugène et de tous les confédérés ; il était fat et content de lui en toute chose, entêté comme un sot, bien qu'il ne le fût qu'à moitié, et, au total, le plus piètre général qu'ait eu la France en ce siècle-ci.
Il s'habillait du meilleur air, donnant la mode
comme un jeune seigneur, et si convaincu de son propre mérite, qu'il ne daignait être jaloux de personne.
J'eus sa première visite , bien entendu. Il n'était pas sévère, comme Catinat, à l'endroit de l'amour ; sans quoi, il ne se fût jamais regardé au miroir. Il me fit beaucoup de fête, assura que j'étais plus belle que toutes les dames de la cour de France, et que j'y ferais un terrible ravage si j'y voulais revenir.
— Mais, ajouta-t-il , je comprends que vous n'y reveniez point: Vous êtes ici la reine. Vous la seriez partout : cependant, votre royaume ici est dans un bouquet de fleurs, et nos climats glacés ne vous offriraient rien de suave et d'odorant comme elles.
Voilà un échantillon du langage du duc de Villeroi; en voici un autre de son tact : — quant à sa capacité « on en verra les pièces ! » comme dit Petit-Jean dans les Plaideurs.
Il se mit, dès l'abord, à traiter M. de Savoie avec une familiarité et une égalité dont il ne se départit point, et d'autant plus sensible, qu'il gardait tous ses respects pour madame Royale et pour madame la duchesse ré-
gnante, qui étaient de la maison de France, comme on sait.
Un jour, à l'armée, M. de Savoie, étant entouré de tous les généraux et de ce qu'il y avait de noblesse, ouvrit sa tabatière en causant ; il allait y prendre une prise, lorsque M. de Villeroi, qui se trouvait à côté, lui ôte sans façon la tabatière de la main, y met ses doigts tout entiers, ainsi qu'il en avait l'babitude, et la rend à Son Altesse. Victor-Amédie rougit de colère : il ne dit rien pourtant; mais il renversa tranquillement tout le tabac par terre, en appelant un de ses gens. pour qu'on lui en donnât d'autre. Il n'interrompit môme la conversation que par ce seul mot :
— Du tabac.
Villeroi en but la honte tout entière.
Dès le commencement de son séjour, il se mit ù contrecarrer Yictor-Amédée dans tout ce que celui-ci voulait faire. Quand le prince disait : « Je suis généralissime, » l'autre répondait : « J'ai un ordre du roi. « 11 l'avait en effet, et le montrait.
On conçoit quels dégoûts! Catinat et le duc de Savoie, tous les deux aussi capables l'un que l'autre, étaient
LA DAME DE VOLUPTE. 2"î>
subordonnés aux caprices et à l'ineptie de ce général de carton. Il n'est pas étonnant qu'un grand prince comme M. de Savoie ait eu de la peine à supporter ce joug et s'en soit affranchi dés qu'il a pu le faire.
On donna ainsi la bataille deChiari. Il faut convenir qu'en désirant la victoire aux armées , le prince souhaiiait à Yilleroi un bon échec ; ce qui n'était pas facile à accorder. Lorsqu'il arriva à l'armée, le prince Eugène, qui ne manquait jamais aux respects extérieurs, l'envoya complimenter, comme chef de sa maison. Il lui fit offrir, en même temps, de beaux chevaux turcs, qu'il avait encore de Zante. Le duc m'en envoya deux pour mon carrosse de ville; ce dont les duchesses se montrèrent fort jalouses.
Cette bataille de Chiaiï fut perdue parla faute de Villeroi, qui l'engagea contre l'avis de Victor-Amédée et de Gatinat. Le prince s'y battit en héros, au point de forcer l'ennemi d'admirer son courage ; ce qui fit dire au prince Eugène :
— Monsieur mon cousin le duc de Savoie voudrait bien que les Français fussent battus; mais ce diable de Victor-Amédée a tant de vaillance, qu'il ne peut
s'empêcher de nous battre de tout son cœur, en attendant !
Me voici arrivée au moment où Victor-Amédée me donna les plus grandes preuves de son attachement, au moment où il m'aima le plus, en effet, et où j'eus Je malheur de m'assurer, au contraire, que j'avais pour lui plus de reconnaissance que d'amour.
Le prince dînait chez moi à peu près tous les jours, on le sait; mais il ne manquait jamais d'y souper, et en compagnie de ce que nous pouvions réunir de beaux esprits, de courtisans et de généraux qu'il aimait. J'y souffrais peu de femmes, et elles n'y entraient qu'après un mûr examen. Les femmes ne valent guère entre elles, à la cour surtout. L'entrée de ce souper était bien enviée : on tâchait de la forcer par tous les moyens possibles; mais je faisais bonne garde, et l'on n'admettait que mes amis.
Un soir, par un extraordinaire inouï, M. de Savoie me fit dire qu'il ne viendrait pas : il était retenu par
madame Royale, laquelle avait convié une vieille dame qui l'avait élevé, qui habitait Chambéry, et qu'on avait fait venir exprès pour le voir.
J'étais de si mauvaise humeur, que je renvoyai tout le monde et me mis à souper seule, d'un plat français que je ne mangeais guère avec le duc. Je mangeai, de colère, plus que de coutume ; ensuite, je me couchai et ne tardai pas à m'endormir. Il était de bonne heure encore. Sur le minuit, je fus éveillée par des douleurs épouvantables ; il me sembla qu'on me déchirait les entrailles. J'appelai mes femmes, les Françaises, d'abord, — je ne me confiais qu'à elles, — et, l'avertissement du petit Michon m'étantvenu en tête, je me mis à crier que j'étais empoisonnée.
— Mon Dieu ! madame, me dit Marion , cela se peut bien : ce méchant abbé de la Scaglia a tant dit que la main de Dieu vous frapperait bientôt !
— Ma mie, ne nous amusons pas à discourir. Vite un médecin ! et vite M. le duc ! Le médecin dira si nous ne nous trompons pas, et Son Altesse me donnera le fameux contre-poison de Venise ; je veux le tenir de sa main.
— Mais, si vous le preniez tout de suite, madame...
— Avant de savoir si j'en ai réellement besoin? Non, non, Marion : il ne s'agit pas ici de perdre la tête ; autrement, je ne la retrouverais plus. Fais partir deux de mes gens sur-le-champ, et qu'on se hâte ; le temps presse !
J'étais à Turin, heureusement; un quart d'heure après, le médecin et le prince étaient chez moi. Le premier déclara que j'étais bel et bien empoisonnée, et le second se dépêcha de me faire prendre une dose raisonnable de notre drogue, sans vouloir souffrir que j'en prisse aucune autre, et je puis dire que je lui dois la vie.
Analyse faite des matières rejetées, mon médecin déclara ne point connaître ce poison et ne pouvoir me guérir avec les remèdes ordinaires. Je fus, toute la nuit, entre la vie et la mort; Victor-Amédée ne me quitta pas une minute. 11 fit d'abord arrêter et interroger les gens de ma cuisine, en les menaçant de la torture. Je voulus qu'on exemptât mon faiseur de tourte?, qui nous avait avertis. On eut beau demander, prier, donner des ordres sévères et se fâcher beaucoup, on
n'apprit rien, ce furent lettres closes. Seulement, un de mes chefs raconta qu'un homme, étranger à mon service, était venu le matin, sous prétexte de demander un de mes officiers que j'avais fait chasser la veille. Cet homme avait rôdé autour des fourneaux. e?t on avait dû le mettre à la porte, en conservant certaines formes, néanmoins.
Tout d'une voix, on l'accusa.
A midi, le docteur me déclara hors de danger. Son Altesse en eut une joie dont je lui serai éternellement obligée. Elle fit dire une messe d'actions de grâces, et, en même temps, on donna sous main le conseil à l'abbé de la Scaglia de quitter Turin.
Ma belle-mère, en apprenant ce qui s'était passé, m'envoya une lettre de mon mari, que j'ai relue bien souvent, et que je sais par cœur ; je l'ai encore sous les yeux, au moment où j'écris.
« Je ne puis me consoler d'avoir perdu cette femme que tout me rappelle et que rien n'efface; je la regrette toujours et ne garde aucune haine de ce qu'elle m'a fait souffrir. Je souhaite de tout mon cœur qu'elle soit heureuse ! Je me surprends à penser que ce prince
ne l'aime pas comme je l'aimais et qu'il ne lui donne pas tout le bonheur qu'elle mérite. Vous voyez, madame, que je suis loin d'être guéri et que je n'ai nulle envie de revenir en Savoie. »
Ces mots me firent à la fois du bien et du mal. Pourquoi donc avait-il été si faible puisqu'il m'aimait, et pourquoi n'avais-je pas eu de patience? Je me mis à détester ma belle-mère et cet affreux abbé de la Scaglia de toutes mes forces; je déclare que je les détesterai jusqu'au dernier jour: c'est une de mes voluptés.
Je restai près d'un mois au lit, des suites de cette belle équipée. C'est justement en même temps que Crémone l'échappait belle de la part du prince Eugène. Villeroi y fut fait prisonnier, à la grande joie des deux armées. La sienne se réjouit plus encore, je crois, que les ennemis; ses soldats chantaient publiquement un pont-neuf que M. de Savoie me vint dire, pendant que je gardais encore la chambre, et qui nous amusa beaucoup :
Français, rendons grâce à Bellone; Notre bonheur est sans égal :
Nous avons conservé Crémone Et perdu notre général !
— Nous voilà délivrés du Villeroy, ajouta le duc. L'empereur le rendra, car il ne le craint guère ; mais en attendant, la France enverra un autre général, et, probablement, l'ancien ne reviendra plus.
Nous apprîmes, en effet, que nous aurions le duc de Vendôme. Victor-Amédée n'en fut qu'à moitié content. Il avait déjà, je crois, le dessein de faire une volte-face ; il eût voulu y être forcé : or, le duc de Vendôme était un homme à ne point justifier son changement et à lui donner tort par ses victoires.
Quant à moi, j'en fus charmée : toute ma vie, j'avais entendu' vanter ce brillant général. Je savais quels étaient son esprit, ses talents guerriers, et combien le sang de Henri IV dominait dans ses veines. Mon père l'aimait peu, il s'en défiait ; mais ma mère en faisait grand cas, et, toute sainte qu'elle était, lui passait ses débauches. Il faut bien le dire, le duc de Vendôme était hors de toute proportion à cet égard. Il dépassait tout ce que les chroniques scandaleuses racontent des plus paresseux et des plus débauchés ; si l'on ajoute des plus sales, on aura mis au jour ses trois vices principaux. A cela près, il était charmant,
dod point beau, mais d'un grand air et d'une amabilité surprenante. Malheureusement, les défauts que j'ai dits le renvoyaient aux amours du ruisseau; aucune femme n'en voulut, ou, du moins, ne l'avoua ; car, pour la cachette, je ne réponds d'aucune.
M. de Vendôme arriva, que j'étais à peine convalescente. 11 vint saluer, à Turin, Son Altesse sérénissime madame Royale et la duchesse régnante ; mais, tout en donnant ce premier jour aux devoirs officiels, il n'en glissa pas moins dans l'oreille du prince qu'il brûlait de me voir; et, en effet, dès le lendemain, il arriva chez moi sans s'être fait annoncer.
— Ah ! dit-il en entrant et en se jetant sur un sans me saluer autrement, j'espère qu'ici, du moins, on est en France , qu'on parle en français , qu'on mange en français, qu'on aime en français; aussi; me voilà, madame, tout fier d'être chez vous, près de vous, de pouvoir l'écrire, et d'annoncer à l'Europe quelle merveille de beauté nous avons donnée à ce duc, qui devrait nous être à jamais fidèle, ne fût-ce que pour cette raison.
Je lui répondis comme je le devais, pesant toutes
mes paroles, car M. de Vendôme était bien homme à me faire narler -, le duc m'en avait prévenue. Je lui fis servir un excellent dîner auquel il fit honneur, et j'essayai de le raccommoder avec le fromage, que l'on met à toute sauce en Piémont. 11 le trouva bon en certains cas.
— Ah! lui dis-je, si vous aviez goûté d'un certain plat que me faisait un certain abbé Alberoni que nous avons envoyé à Parme, vous seriez bien plus enchanté encore, monsieur.
— Madame, je garde ce nom dans ma mémoire, et je vais m'enquérir partout de cet abbé Alberoni et de son plat. t
Il l'a bien retenu, en effet, et, sans m'en douter, j'aidai encore, ce jour-là, à l'une des plus grandes et des plus singulières fortunes de ce siècle-ci, comme on va le voir.
Alberoni accompagna l'archevêque de Parme, lorsque celui-ci allait traiter pour son souverain avec M. de Vendôme, victorieux alors. M. de Vendôme avait, entre autres habitudes extraordinaires, celle de recevoir les ambassadeurs et les personnages les plus
graves, sur un siège et dans une occupation où, d'ordinaire, on n'admet que son apothicaire ou son valet de chambre.
L'archevêque fut singulièrement blessé de cette façon d'agir, et s'en alla furieux, ce qui n'avança pas les négociations. Il fallait cependant les mener à bon port ; l'archevêque s'obstinait à ne pas vouloir retourner, et, en même temps, à ne point demander un successeur.
— J'ai le droit d'exiger que M. de Vendôme me reçoive décemment, disait-il.
Ce en quoi il n'avait pas tort.
Et M. de Vendôme répondait :
— Je ne me gênerai pas pour ce vieux pingre, qui n'a pas seulement un anneau pastoral en pierres fines; j'en ai reçu de plus huppés sur ma chaise, et qui s'en sont contentés : il s'en contentera lui-même, ou bien, au diable son traité et tout son grimoire !
La querelle n'était pas près de finir, on le voit, puisque personne ne voulait céder, et l'on ne savait comment sortir de là, lorsque Alberoni s'engagea à tourner la difficulté, si on le laissait faire. Il proposa
d'aller reprendre la conférence où l'archevêque l'avait laissée. Alberoni avait fait son chemin à petit bruit; depuis son retour de Parme, l'archevêque l'avait donné à son souverain comme une manière de bouffon très-amusant, et le duc le goûtait fort.
— Va donc près de ce singulier prince, dit Son Altesse à l'abbé, et ce sera la fable du singe et de la couronne : je suis sûr que ton adresse et ton esprit me serviront mieux que les meilleurs négociateurs.
J'ai négligé de noter une circonstance, la principale, cependant, et celle qui fâcha l'archevêque pardessus toute chose : c'est que je ne sais pas trop comment m'expliquer, ayant le malheur d'être femme et de ne pas savoir parler latin.
M. de Vendôme, tout au beau milieu de la conférence, dans le moment le plus important et le plus grave, se leva tout à coup, et montra à l'archevêque, épouvanté, ce que, assurément, il n'avait jamais montré aux ennemis de la France, et cela dans un accès de propreté bien en dehors de ses habitudes.
— Mais, disait-il, il ne faut pas que les étrangers nous accusent d'être des...
Vous y mettrez le mot, s'il vous plaît.
Heureusement, Alberoni n'y regardait pas de si près que l'archevêque. Il arriva, se fit annoncer comme envoyé du duc de Parme, et réclama audie> ice sur-lechamp.
— Un envoyé du duc de Parme! fit M. de Vendôme. Est-ce encore cette face blême d'archevêque? Dites-lui que je suis justement où j'en étais l'autre jour.
Gomme on lui répondit que c'était un abbé qui semblait jovial et sans aucune prétention, M. de Vendôme le reçut. Il le regarda quelques instants, de ce coup d'œil sûr qui mesurait si vite les champs àe bataille; puis il lui demanda son nom.
— Alberoni.
— Alberoni! Justes dieux! as-tu été à Turin?
— Oui, monseigneur.
— Tu connais la comtesse de Verrue?
— Si je la connais! je lui dois tout.
— Ce serait une raison pour que tu ne la connusses plus, si ton tout était quelque chose; mais tu me feras la fricassée?
— Oui, monseigneur, tout ce qu'il vous plaira
— Tu es mon homme, Alberoni, et je veux traiter avec toi, pour toi-même, plutôt que pour ton maître. Que ne parlais-tu l'autre jour! nous nous serions déjà entendus. Attends un peu, nous allons aller dans la pièce où sont mes cartes, et nous discuterons.
Et, se levant aussi vite que sa position le lui permettait, il recommença la même aventure qu'avec l'archevêque: seulement, Alberoni ne s'en fâcha point.
A dater de ce jour, celui-ci ne quitta plus M. de Vendôme, sauf à l'heure de la bataille; il devint son confident, son secrétaire, son cuisinier, etc., etc. ; il le suivit en France, et de là sa fortune, qui l'a fait depuis cardinal, premier ministre, arbitre de l'Espagne, tout ce que nous avons vu enfin, et ce que chacun sait en ce temps-ci.
M. de Veudôme annonça au duc l'arrivée du roi d'Espagne comme très-prochaine, en ajoutant que le désir de Louis X1Y était que Son Altesse allât recevoir Sa Mujeslé Catholique à Alexuudrie. La cour entière s'y
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devait transporter. Je n'étais pas assez bien portante pour y suivre le prince ; mais il le désirait tant, que je consentis à m'y faire transporter en litière, incognito, et à condition qu'on le dirait le moins possible. Je m'apercevais bien que Victor-Amédée était jaloux : c'est un vilain défaut, selon moi, surtout dans un homme pour qui on a plus d'amitié que d'amour. Je le souffrais déjà impatiemment; mais ce n'était pas au point où cela est venu depuis.
Les princesses étaient à Alexandrie avant moi. Madame la duchesse de Savoie se plaignit de ce que l'on m'avait emmenée, non pas à son mari, mais à ses familiers, qui ne manquèrent pas de le répéter.
— J'espère bien que le roi d'Espagne ne la verra pas! dit-elle.
Le duc eut vent de ce propos. Il n'était pas dans ses idées gouvernementales qu'on s'occupât de ses actions privées ; aussi réprimanda-t-il sévèrement la princesse, qui en avait encore les yeux tout rouges au moment du dîner.
— Madame de Verrue est mon amie, madame, avaitil dit; j'entends qu'on la respecte comme telle, et vous
autant que les autres. Elle ne vous a jamais manqué, vous n'avez pas à vous plaindre d'elle : ne l'attaquez pas; elle verra le roi d'Espagne s'il lui convient de le voir et de venir prendre à ma cour la place qu'elle y doit tenir, par sa naissance, son esprit et sa beauté
Je ne vis pas le roi d'Espagne, je n'en étais nullement curieuse, et je restai fort cachée, ce qui m'arrangeait beaucoup mieux.
Philippe V, débarqué à Finale , vint en chaise à Alexandrie. Le duc alla au-devant de lui assez loin, et, dès qu'ils se rencontrèrent, ils descendirent de leurs carrosses et s'embrassèrent. Les compliments furent courts : le roi s'excusa de ne pouvoir offrir une place à Son Altesse dans une si petite voiture, et lui dit qu'il la recevrait dans peu, se proposant d'aller le soir même lui demander à souper.
Ceci bien convenu, M. de Savoie revint à la ville, passa chez moi pour me raconter cette entrevue, puis s'en alla chez le roi son gendre. Il avait bien stipulé, avec les seigneurs du despacho de Sa Majesté Catholique, qu'il aurait un fauteuil, et qu'il renonçait à demander la main, ainsi que l'avait eue Charles-Emmanuel,