‹ La dame en bleuChapitre 10 sur 34 · JE PRENDS POSSESSION DE MON HÉRITAGE · texte numérisé non relu

JE PRENDS POSSESSION DE MON HÉRITAGE

Je ne sais pas si vous avez jamais pris possession d'un héritage. Si oui, vous devez connaître cette curieu=;e imprécision faite moitié de mystère et moitié d'incertitude qu'on subit malgré soi dès le premier pas dans la maison que la volonté d'un mourant vous a léguée.

Le soleil d'hiver, d'un rouge de sang, se couchait à l'horizon dans l'épaisseur des brumes grises comme je me tenais debout à la fenêtre, absorbé dans mes pensées, dans la vieille bibliothèque immense et silencieuse de Twineham. Burton, le vieux majordome de mon oncle, un homme d'âge qui avait été à son service pendant près de cinquante ans, m'avait fait voir toute la maison depuis les chambres de domestiques sous les toits jusqu'aux caves, avec cette calme déférence qui caractérise le domestique bien stylé de la vieille école. La maison était plus intéressante et plus belle que je ne m'y étais attendu. Les dorures des deux grands salons étaient bien quelque peu ternies, mais Burton m'apprit que la décoration en avait été faite par les Hewerdines au temps du roi Charles I^"", ce qui expliquait sufilsamment pourquoi les couleurs avaient ainsi perdu leur éclat primitif. Je n'ai point l'âme d'un antiquaire, et c'est ce qui m'empêcha, je suppose, d'apprécier à leur juste valeur les tapisseries, les tableaux de maîtres, les magnifiques pièces

de chêne sculpté et les marbres antiques que le vieil intendant me fit voir avec un certain orgueil. J'ai appris depuis les histoires merveilleuses et héroïques qu'ils racontent avec l'éloquence muette des choses, mais à ce moment-là je n'étais qu'un petit commis venu tout droit de son rayon de draperie d'une maison de gros d'Aldermanbury, et mon état d'esprit ne me permettait ni de comprendre ni d'admirer de belles œuvres d'art.

La bibliothèque était une belle vieille pièce d'un ton sévère et sobre, éclairée par deux immenses baies vitrées et remplie, du plancher jusqu'au plafond, de livres dont les reliures, pour la plupart, étaient en peau de veau et fort anciennes. Au milieu de la salle régnait une table de travail très large et très longue, recouverte d'un tapis de serge verte, derrière laquelle un feu de bois très clair flambait dans une grande cheminée surmontée d'un manteau de pierre, sculptée dans le vieux style italien et portant, en relief, les armes de notre famille, la tête de cerf en argent avec la devise : « Astra castra, numen lumen «, qu'on peut traduire ainsi : «Le ciel est mon dais, la Providence ma lumière. » C'étaient ces mêmes armes que mon pauvre père avait fait graver sur son vieux sceau de cornaline rouge.

La grande vieille bibliothèque, dans ce silence impressionnant d'une soirée brumeuse et courte de novembre, semblait pleine de souvenirs de mon oncle défunt. Il avait été, de son vivant, homme d'étude avant tout, bibliophile bien connu, et sa collection des œuvres sorties des premières presses de Nuremberg, d'Anvers, de Bâle et de Florence, rangées dans les grands rayons derrière moi, était une des meilleures du royaume. C'est dans cette même salle aussi qu'il avait siégé maintes fois comme juge de paix ou président des assises trimestrielles, rendu bien des jugements sur les prisonniers amenés devant lui, signé bien des assignations et lancé bien des mandats d'arrêt. C'était à la fois son cabinet de travail et sa salle de récréation, car il y avait en lui, à côté du savant

et du travailleur acharné, l'amateur de livres et l'antiquaire passionné. Sa collection de livres, sortis des plus anciennes presses italiennes, était peut-être uniqueenAngleterre,etBurton avait particulièrement désigné -à mon attention la première édition des 0 Chroniques de Florence » de Villani, imprimée à Venise dans la première partie du seizième siècle, un des deux seuls exemplaires connus de ce très important ouvrage, l'autre appartenant à la bibliothèque impériale de Munich.

Je comprenais instinctivement que la vieille résidence était pleine d'objets d'une valeur inestimable aux yeux d'un antiquaire, mais, comme beaucoup d'autres hommes de ma condition, je me trouvais complètement dénué des connaissances qui m'eussent permis d'en apprécier le prix. Il faut un entraînement tout spécial, même avec les meilleures dispositions naturelles, pour faire un bon antiquaire.

De la fenêtre où je me trouvais je regardais distraitement la vallée du côté du soleil couchant, l'œil perdu dans le vague et je me laissais aller au cours de mes rêveries.

Au bout de quelques instants le vieux Burton revint avec une clef qu'il était allé chercher et me fit entrer dans la partie historique de la résidence, qu'on avaitcoutume de faire voir aux visiteurs. Nous traversâmes la grande salle à manger maintenant désaffectée, avec ses murs tapissés de panoplies et d'armures de toutes sortes, et nous montâmes à l'immense chambre aux panneaux de chêne massif connue sous le nom de chambre à coucher d'Anne Boleyn, qui contient tout l'ameublement authentique de l'époque : chaises, tables, secrétaire et jusqu'au lit d'Anne. Dans la cheminée, je vis une paire de chenets élégants et ouvragés, portant les initiales royales entrelacées H. A., surmontées de la couronne d'Angleterre. Dans un coin, une porte s'ouvrait sur une sombre cellulequi, d'après la légende, avaitservi de prison. Le grand escalier de pierre communiquait avec différentes chambres lambrissées de panneaux

de chêne, et une galerie de tableaux qui courait tout le long de l'édifice. Les fenêtres de l'escalier portaient, gravés dans le verre, les écussons héraldiques avec les armes des Hewerdines et celles des familles où ils étaient entrés par mariage.

« C'est tout ce qu'il y a à voir, monsieur, dit le vieux majordome, après m'avoir débité consciencieusement la petite leçon apprise, commune à tous les guides, qu'il débitait depuis si longtemps aux visiteurs. »

Je restai sans répondre un seul mot sous le coup de la profonde impression que me causaient l'imposante solennité de la magnifique vieille résidence et, peut-être plus encore que tout le reste, ces longues rangées de portraits de mes aïeux qui, du haut de leurs cadres, raides dans leurs pourpoints, dans leurs fraises empesées et sous leurs perruques à marteaux, abaissaient sur moi un regard de hauteur et de mépris. Jamais il ne m'était venu à l'idée que je pusse avoir des ancêtres d'un si grand air et d'une telle élégance.

Je revins à la bibliothèque en traversant la vieille cour d'honneur dont les pavés étaient envahis par les mousses ou mangés par la lèpre grise des lichens. Une fille de service jeta un coup d'œil curieux sur son nouveau maître, de l'une des fenêtres de l'office, et au même moment, un carillon argentin et vieillot sonna quatre heures à l'horloge enfouie plus d'à moitié sous les lierres bicentenaires.

Je me retrouvais debout à la fenêtre de la bibliothèque, impressionné plus que jamais par toutes ces choses qui maintenant étaient miennes, et pensant aux étranges changements de fortune dont ces murs avaient été témoins : l'amour d'Anne Bol^yn, le cœur sec et sans scrupules du roi Henry, la ruse de Wolsey. Quel roman extraordinaire et quelle tragédie !

Cette longue galerie là-haut que la belle Anne avait si souvent traversée avec une impatience fébrile, semblait encore répéter l'écho de ses pas, et après les vicissitudes sans nombre de trois siècles ensevelis

à jamais sous la poussière du passé, l'impression de sa jeunesse, de sa beauté et de sa singulière destinée, demeurait encore aussi fraîche et aussi vivante à l'imagination que si tout cela n'eût daté que d'hier.

« Vous ferai-je préparer une des chambres de visiteurs? demanda le vieux majordome tout près de moi.

— Non, Burton, non. Je partirai par le train de huit heures. Je ne suis pas venu pour m'installer définitivement ici. Il y a encore des formalités judiciaires à remplir avant que je prenne possession de l'héritage de mon oncle. En attendant vous entrerez toujours à mon service et la maison continuera de marcher comme elle faisait du temps du colonel. Je veux que rien ne soit changé aux anciennes habitudes. Du reste jusqu'à présent je suis garçon.

— Oh ! tant mieux alors, nous n'aurons pas de maîtresse, monsieur, ne put s'empêcher de remarquer Burton avec un soulagement évident. »

Après tant d'années où il avait échappé au contrôle d'une femme, il était tout naturel que le pauvre vieux le craignît un peu.

« Non, répondis-je. Et j'ajoutai : Le temps seulement de faire un petit tour dans le parc et je reviens dans une demi-heure prendre le thé. Vous ferez atteler le dog-cart pour sept heures.

— Bien, monsieur. »

Et le bonhomme salua et disparut.

Je ne pus m'empêclier de rire lorqu'il fut parti. Cela me paraissait si drôle de lui donner des ordres, moi qui trois jours auparavant n'étais qu'un obscur petit commis drapier aux appointements de quatrevingts livres par an.

Au dehors, sous les rayons obliques du soleil couchant, je traversii lentement le grand parc avec ses larges pelouses, ses allées sablées et ses hautes futaies à demi dépouillées, mais magnifiques encore dans leurs rousses fourrures d'automne. Dans le lointain, j'apercevais au-dessus des arbres la grosse tour carrée d'une église habillée de lierre jusqu'au sommet, et je

dirigeai mes pas de ce côté par un large chemin carrossable couvert d'un fin gravier. Le parc semblait s'étendre aussi loin que mon œil pouvait atteindre, et sous les bouquets de grands chênes le daim cherchait un abri contre l'âpreté de la bise.

Ce chemin conduisait, comme je ne tardai pas à m'en apercevoir, au petit village de Twineham, qui semblait appartenir aux siècles passés, et c'était la route privée pour aller à l'église. Après voir poussé une reconnaissance à travers ce petit village vieillot et d'un calme reposant, avec son bureau de poste recouvert d'un toit de chaume, qui était en même temps le seul magasin de l'endroit, je rentrai par les grandes grilles de fer massif du parc et revins sur mes pas.

Vu de l'endroit où je me trouvais, le veux manoir avait un aspect tout à fait imposant. Il profilait en noir sur le ciel empourpré des derniers rayons du soleil couchant, la masse sombre de ses différents corps de bâtiments avec ses contreforts, ses tours carrées et les embrasures profondes de ses fenêtres aux vitraux cerclés de plomb. La façade principale, à mesure que j'en approchais, laissait voir une entrée flanquée de tours dans le style des Tudors, crénelées et garnies de mâchicoulis donnant à l'ensemble du château l'aspect de la forteresse qu'il avait été réellement au temps des Tudors.

Burton me servit mon thé dans un petit salon de l'aile droite. Le vieux et magnifique service en argent de Géorgie portait les armes de notre famille, et le majordome crut devoir me dire en manière d'explication :

a Le colonel prenait toujours son thé dans cette pièce à cinq heures précises, après quoi il fumait une cigarette. Il le prenait toujours ici et seul, qu'il y eût des visiteurs ou non à la maison. C'était une vieille habitude, et je ne crois pas qu'il y ait manqué une seule fois pendant vingt ans. Il faut dire qu'il affectionnait tout particulièrement ce petit salon et qu'il y passait tous les jours une heure seul à se reposer.»

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Je jetai un regard circulaire autour de moi. Les panneaux du salon étaient de vieux noyer, la rose des Tudors était sculptée aii plafond en voûte, le tapis était de cette teinte particulière de bleu pastel si fort en vogue dans les premières années du règne de Georges III. L'ameublement appartenait au style du premier Empire; il avait dû être doré, mais il n'était plus maintenant que d'un blanc sale, tandis que le damas qui le recouvrait et les tapisseries des murailles offraient la même teinte passée de bleu pastel que le tapis.

a C'était le boudoir de votre grand'mère, me dit le vieil homme. Elle mourut à l'âge de vingt-cinq ans. Il y a'un portrait d'elle dans la grande galerie, à ce quon raconte. Avant elle, votre arrière-grand'mère, lady Pamela Hewerdine avait aussi fait son salon de cette pièce. Tenez, monsieur, voici son portrait. »

Et tout en parlant, Burton me montrait du doigt une jolie miniature sur ivoire dans un cadre noir.

Pour la seconde fois, je jetai autour de moi des regards étonnés et pleins de curiosité, qui se traduisirent par cette interrogation :

« Je me demande pourquoi le colonel portait tant d'affection à cette pièce?

— Probablement à cause de tant de souvenirs qui lui rappelaient sa mère qu'il avait adorée et dont la mort est restée entourée de mystère. Mais vous en savez aussi long que moi là-dessus.

— Pas le moindre mot. Mon père ne m'en a jamais parlé.

- — Eh bien, monsieur, on dit que votre grand- père s'était arrangé pour se débarrasser de sa femme par des moyens criminels. Il était très jaloux d'elle, et... Enfin, sa mort a été un mystère pour tout le monde, termina brusquement le vieillard, dont la face devint si pâle sous ses cheveux grisonnants qu'elle en semblait presque transparente.

— Voulez-vous dire qu'on le soupçonne de l'avoir tuée de sa propre main? demandai-je très surpris.

— Dame! monsieur, ça en a tout l'air. Voici, d'ail-

leurs comment la chose est arrivée. Défunte votre grandW^^avait pas sa pareille dans tout le comte ^our monter à cheval, et, un Jo-, elle voulut essay dans le parc une nouvelle jument dont elle ^ oulait se servir pour la chasse à courre. Elle était donc en tram de galoper à travers les hautes herbes, dans la direction du village, lorsque, tout à coup, le cheva. abattit a tête la première, ût un tour complet sur Im-meme et se renversa sur la pauvre dame, qui eut le. reins brisés. On découvrit par la suite que q^elqujm avait traîtreusement tendu un fil de fer ^ ^n pied du so pour amener la mortelle catastrophe. Les langues allèrent leur train et tous les bavardages recueillis de droite et de gauche furent unanimes à déclarer que tout avait été fait sur les ordres de votre jand-pere qu'on avaitentenduplus d'une fois menacer d attenter aux jours de sa femme, à cause des galanteries d un jeune chevaUer de Litcham. Mais allez donc empêcher es cens de causer ! Le fait est qu'on ne put jamais avoir le fm mot de la chose, quoique très peu de temps après un des garçons d'écurie qui a de 1 u r^ême le'^ervice de votre g^and-père pour aller etablr une auberge dans le Norwich, à l'enseigne des « Hewer-

'^ -VoUà une histoire bien étrange, Burton, remar-

. quai-je, une histoire tragique. Est-ce que le colonel

ne vous en a jamais parlé? n • « n o=t

— Jamais, monsieur, pas la momdre allusion. 11 est bien probable qu'il ne voulait pas "^^me soupçonner que son père pût être un assassin. Ce sont la de ces choses qu'on n'aime pas à s'avouer, fussent-elles

^''!i^Vous avez raison. Pourtant, il est bien étrange que ce mystère n'ait jamais été éclairci. Ma grandmère fut-elle tuée sur le coup?

— Non, monsieur. J'ai entendu dire qu elle fut transportée ici sur une civière et déposée dans cette chambre. Elle mourut trois jours après ».

J'avais fini mon thé, je me levai de table et je retournai à la grande vieille baie vitrée avec sa pro-

fonde embrasure taillée dans l'épaisseur de la muraille. De l'endroit où je me trouvais, Burton me montra du doigt, à peine visible dans les ombres du crépuscule, l'endroit où mon infortunée aïeule avait fait cette chute mortelle grâce au piège qu'on lui avait si traîtreusement tendu. C'était une lâche vengeance, quel qu'en fût le misérable auteur.

La femme de Burton, qui remplissait les fonctions de maîtresse de maison, me fut alors présentée par son mari. C'était une aimable vieille dame, d'un physique très agréable avec sa figure franche et ouverte et ses manières calmes empreintes d'une certaine distinction. Elle vint m'assurer, de son dévouement et de sa fidélité sur un ton de sympathique dignité où ne perçait pas ombre de flatterie. Il était évident que je lui plaisais et qu'elle le disait comme elle le pensait. Elle me plut aussi tout d'abord.

Puis ce fut le tour de tous les autres domestiques, valets de pied, cocher, garçons d'écurie, filles de service, qui défilèrent un à un devant moi, à mesure que Burton les faisait entrer pour me les présenter en me disant leurs noms.

Je leur exprimai en quelques mots tout le regret que j'éprouvais de la mort de leur maître, et, en leur disant que je les gardais à mon service, je leur donnai à comprendre qu'il n'y avait absolument rien de changé au train ordinaire de la maison, qui continuerait de marcher comme par le passé.

Lorsqu'ils furent tous partis et que je me retrouvai seul — Burton était allé me chercher une lampe — dans la demi-obscurité du crépuscule, je retombai dans mes réflexions.

Tout à coup j'entendis un léger bruit du côté de la porte qui s'ouvrit.

Sur le seuil se tenait un homme qui jetait un coup d'œil dans la chambre avec un air d'hésitation.

A peine mes repards l'eurent-ils rencontré que mon cœur s'arrêta de battre.

J'avais déjà vu cet homme auparavant. Je reconnus tout de suite sa figure, quoiqu'il ne pût pas voir la

mienne, parce que je tournais le dos à la lumière.

Comment se trouvait-il là? Voilà ce qui était encore plus mystérieux que tout ce que j'ai raconté jusqu'à présent dans cette histoire.

Je restai immobile de stupeur, saisi d'une terreur étrange et le cœur comme serré dans une main de ier.

Quel était donc cet homme?

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