ON RÉCLAME LE SECRET EN HAUT LIEU
A quatre heures de l'après-midi, le coroner ouvrit l'enquête à huis-clos dans une salle du premier étage du poste de police, sur la mortd'un« inconnu» trouvé dans une maison de Montagne street, et sur la lugubre découverte faite dans la même maison.
Personne du public, excepté moi, n'avait été admis dans la salle. Les jurés et les témoins étaient tous des agents en uniforme ou en civil.
Le magistrat âgé qui remplissait les fonctions de coroner s'assit devant la grande table de la salle qui se trouvait être le réfectoire du poste transformé pour les besoins de la cause en salle d'instruction provisoire; puis, après avoir fait prêter serment aux jurés, il déclara la séance ouverte et s'adressa à nous en ces termes :
« Messieurs, je sais que vous allez trouver cette forme de procédure sinon irrégulière, du moins peu conforme à la tradition. En effet, suivant la loi de notre pays, toute enquête sur une mort d'homme doit être faite publiquement, à portes ouvertes. Mais il y a cependant une clause restrictive du code de justice criminelle qui dit que le ministre de l'intérieur peut toujours se réserver le droit d'user de son pouvoir discrétionnaire. Or, c'est précisément ce qu'il a fait dans le cas particulier qui nous occupe en ce moment, et c'est pourquoi sur les instructions du ministère dictées
elles-mêmes par des considérations d'ordre supérieur venues de plus haut encore, je puis vous le dire, messieurs, cette enquête doit être tenue à huis-clos. Je me bornerai donc, pour certaines raisons que nous ne chercherons pas à pénétrer, à examiner avec vous les dépositions sur la découverte du cadavre, ce qui vous sera suffisant pour vous former une opinion de l'affaire et rendre votre verdict. On a procédé à certaines recherches qui ont conduit à établir certains faits des plus étranges, et c'est afin de dérober ces faits à la connaissance du public que cette enquête doit rester secrète. Le préfet de police m'a recommandé de vous dire qu'il réclame le secret le plus absolu de tous ceux qui sont présents dans cette salle. En même temps, j'espère, je suis certain même, que le principal témoin, M. Hewerdine, saura respecter aussi les ordres venus d'en haut et reconnaître toute la confiance que nous lui témoignons, en faisant de son mieux pour servir les fins de la justice. Je propose d'écouter sa déposition en premier lieu. » ,
Sur cette invitation je m'approchai de la table et après avoir prêté serment, je me mis à raconter mon histoire exactement dans les mêmes termes que je i'ai dictée à l'auteur du présent livre, c'est-à-dire sans essayer de supprimer ou d'embellir quoi que ce soit, tandis que le greffier couchait laborieusement par écrit chacune de mes paroles sur les feuillets de papier écolier bleu étalés devant lui.
« Y a-t-il des jurés qui désirent poser une question? demanda le coroner lorsque j'eus fini.
— Je voudrais demander au témoin s'il pourrait reconnaître le petit vieux qui faisait le guet dans la rue? demanda avec son ton d'homme positif le gros brigadier qui remplissait les fonctions de chef du jury.
— Certainement, répondis-je. Je pourrais même en donner le signalement le plus exact et le plus minutieux.
— Quel âge vous a-t-il paru avoir? demanda le coroner.
— Dans les cinquante-huit ans ou à peu près
répliquai-je, à moitié hésitant et à moitié décidé à dire la vérité sur la mort mystérieuse du bonhomme.
— Pardon, monsieur le juge, interrompit l'inspecteur Page, j'ai une importante déclaration à faire. Le petit vieux en question a été amené au poste trois heures plus tard par mes agents, qui l'avaient arrêté, le croyant ivre. En réalité, il était déjà mourant et la preuve en est qu'il expira dans sa cellule quatre heures après environ, empoisonné avec de l'antimoine.
— Empoisonné ! s'écria le coroner avec étonnement. Vous voulez dire empoisonné par accident?
— Non pas. D'après toutes les constatations que nous avons faites l'homme a bel et bien été empoisonné avec préméditation : il y a eu meurtre, si vous aimez mieux. »
Cette déclaration fit une profonde sensation, même sur l'esprit prosaïque et blasé des douze policemen qui composaient le jury. Chacun d'eux était trop fait aux mystères et aux romans de la vie de Londres pour s'étonner beaucoup de quelque chose de nouveau; pourtant, l'histoire qu'on venait de leur raconter dépassait par sa passionnante étrangeté tout ce qu'ils avaient vu ou entendu jusque-là. Si vraiment le petit vieux avait été empoisonné par des manœuvres criminelles, le mystère se recouvrait d'un voile encore plus épais.
« L'enquête doit être faite ce soir, expliqua Page. J'ai déjà vu le docteur en particulier et appris de lui que sa mort est due à l'absorption d'une grosse dose d'antimoine. Les symptômes de l'empoisonnement par le chlorure d'antimoine, m'a-t-il dit, sont absolument identiques à ceux de l'ivresse complète, et c'est même ce qui l'a induit en erreur quand il a visité le prisonnier dans sa cellule. D'autre part, je crois qu'on ne peut pas taxer le docteur de négligence, car je me suis informé auprès d'autres médecins et tous sont unanimes à dire que les effets de l'ivresse et ceux d'une dose mortelle d'antimoine offrent une telle ressemblance que le praticien le plus exercé peut s'y tromper.
— Alors, l'homme n'était pas ivre, il était bien malade? remarqua le coroner de sa voix sèche et tranchante.
— Oui monsieur. Il souffrait horriblement, cela ne fait plus de doute pour moi maintenant. Malheureusement, nous ne le croyions pas à ce moment-là.
— Hum ! grommela le coroner entre ses dents. Voilà une histoire bien extraordinaire, une histoire comme je n'en ai pas encore vu une seule dans mes seize années de service. Il y a un grand mystère caché là-dessous, un très grand mystère, c'est clair.
— Mon avis, déclara Page, est que les assassins devaient avoir un puissant motif pour se débarrasser ainsi du bonhomme. Probablement craignaient-ils qu'il ne révélât la vérité d'un moment à l'autre. En tout cas, la manière dont ils ont opéré leur fuite est aussi ingénieuse que leur crime. Ils ont trouvé le moyen de filer sous le nez et à la barbe de M. Hewerdine sans être vus par âme qui vive. »
A ce moment, la porte s'ouvrit pour livrer passage à un homme très bien mis, avec un pardessus bleumarine à col de velours, brun de teint et la barbe taillée à la mode du continent. Il fit un signe d'intelligence à Courtiand et referma derrière lui la porte, contre laquelle il resta le dos appuyé.
« Le jury ne voit pas d'autres questions à poser? demanda le coroner.
— Non, monsieur, répondit le brigadier. » Mon interrogatoire était terminé.
« Charles Slade? appela Page en s'adressant à l'homme qui venait d'entrer et qui fit alors quelques pas en avant.
— Charles Slade, inspecteur, brigade des recherches criminelles, 14, rue Taitbout, Paris, dit le témoin du ton de voix assuré de quelqu'un qui est habitué à déposer en justice.
— Bien, dit le coroner après avoir écrit les noms et adresse. Dites-moi ce que vous savez de l'affaire?
— Hier après-midi, à la suite d'instructions téléphoniques reçues de Scotland Yard, je me suis livré à
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plusieurs enquêtes confidentielles sur une dame connue sous le nom de Tesloff, au Grand-Hôtel, et dans quelquesautres endroits. J'ai appris qu'elle avait séjourné k plusieurs reprises au Grand-Hôtel, où elle occupait chaque fois le môme appartement. J'ai appris de plus qu'elle était une cliente très assidue de certaines crrandes maisons de modes et de couture de l'avenue de l'Opéra et de la rue de la Paix, et enfin qu'elle avait acheté une automobile à Paris, toujours sous le même nom de Tesloff. Mais ce n'est certainement pas son véritable nom.
— Avant d'aller plus loin, interrompit le coroner, je dois vous dire que c'est l'ordre formel du ministre que vous me communiquiez en secret le véritable nom de cette femme. »
Puis se tournant vers le jury, ilajouta :
« Messieurs les jurés, je vous fais toutes mes excuses pour ce que mon procédé peut avoir d'irrégulier, mais il n'a d'autre but que de mieux servir les fins de la justice. »
Le détective penché sur la table, écrivit un nom sur un carré de papier qu'il passa au coroner.
Celui-ci eut à peine jeté les yeux dessus qu'il resta bouche bée, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait de lire. Il était évidemment frappé de stupeur.
« Êtes-vous bien certain que vous ne vous trompez pas? demanda-t-il au témoin d'un ton de voix où perçait le saisissement.
— Absolument. Les témoignages sont concluants sur tous les points. J'ai quitté Paris par la malle ce matin et j'arrive à Londres à l'instant.
— Le ministre m'a bien recommandé de vous dire qu'il désire formellement cjue vous alliez lui faire votre rapport en personne aussitôt que cette enquête sera terminée. Si vous ne le trouvez pas à Whitehall, vous irez chez lui, où vous n'aurez qu'à présenter votre carte pour être reçu.
— Très bien, monsieur, répondit l'agent secret de la police de Londres à Paris, un homme dont les mémoires, s'ils sont jamais écrits, contiendront plus
d'une histoire passionnante où jouent un large rôle certains grands personnages de la plus haute société européenne. »
Les douze policemen étaient comme moi très désappointés de ne pas obtenir le moindre renseignement sur l'identité de la femme à laquelle avaient été adressées les lettres d'amour, d'autant plus que, d'après les signes non équivoques de saisissement que le coroner avait involontairement laissé paraître sur son visage, il était clair que la révélation du véritable nom de miss Tesloff l'avait plongé dans la plus profonde stupéfaction.
Évidemment, le mystère prenait la tournure et l'importance d'un secret d'État, sans quoi le ministre ne se serait pas donné la peine d'intervenir comme il l'avait fait.
Le docteur fut introduit et déposa ses conclusions médicales sur la manière dont le jeune homme avait reçu le coup mortel par derrière. Quant à la lugubre découverte de la tête coupée, ses hypothèses restèrent plutôt dans le vague.
« Ne croiriez-vous pas avoir affaire à une pièce anatomique? demanda le coroner.
— Non. Certainement non, répondit le médecin. La section n'est pas nette, il est évident qu'elle a été faite par une main non exercée, il y a environ deux mois, à mon avis. Mais la date de la mort est bien difficile à déterminer, à cause du préservatif employé. En tout cas, il n'y a pas de doute sur la cause de la mort, qui est due à un coup de revolver.
— Il y a meurtre, alors?
— Sans l'ombre d'un doute. »
Le jury avait plusieurs questions à poser au docteur. C'était une excellente occasion ou jamais pour le3 douze policemen de faire subir un contre-interrogatoire en règle au médecin légiste.
Mais le coroner les arrêta en disant :
« Je pense, messieurs, que vaus avez entendu des témoignages suffisants pour pouvoir rendre votre verdict. Ce verdict, quel qu'il soit, j'en abandonne le
soin à votre conscience, je n'ai pas besoin de le dire. Maintenant, si vous pensez que les deux personnes dont il s'agit sont mortes de mort naturelle, c'est à vous de vous prononcer en conséquence ; si, au contraire vous êtes convaincus qu'il y a eu meurtre, — et vous avez pour vous éclairer la déposition du témoin Hewerdine — alors, rendez un- verdict pur et simple sur le fait d'assassinat.
Les douze policemen se mirent en devoir de conférer avec le sergent, les pouces entre leur ceinturon et leur tunique, comme pour se donner une contenance. Leur chef déclara qu'ils ne désiraient pas se retirer pour délibérer en particulier, et, au bout de quelques minutes d' une conversation animée à voix basse, il ajouta :
a Nous sommes d'accord à l'unanimité, monsieur, pour rendre un verdict de meurtre dans les deux cas.»
Et comme il désirait évidemment ne pas laisser échapper une aussi belle occasion de se mettre dans les bonnes grâces des grands chefs de la brigade des recherches criminelles, il ajouta :
« rsous désirons aussi, monsieur, faire connaître aux autorités supérieures que nous votons des félicitations à M. Slade pour la diligence qu'il a apportée dans cette affaire.
— Votre désir sera transmis à qui de droit, répondit le coroner. »
Et, sur ces mots, l'enquête fut close.
Pendant que Slade sautait dans un fiacre pour se rendre à Whitehall, je me retrouvai dans la salle des dépositions, en bas, avec les inspecteurs Page et Courtland. Tous deux se montraient très satisfaits du secret avec lequel l'enquête avait été conduite.
(( Maintenant, dit Page, nous allons nous rendre de suite à l'autre séance, que doit présider le coroner, pour assister à l'enquête sur l'homme qui a été empoisonné. Et surtout ne vous inquiétezpas du nombre de reporters qu'il y aura là : on ne leur dira pas la moitié des faits et ils en seront quittes pour publier demain, dans leurs journaux, leurs bavardages habituels, sous l'éternelle rubrique : « Ivre ou malade?
accompagnés, bien entendu, de quelques bons coups de patte à l'adresse de la négligence de la police. Sans ça, ça ne marcherait pas ! Mais on n'en mourra pas encore cette fois-ci: on a le dos large. »
Dans la salle du tribunal de Brunswick square, nous trouvâmesune scène très différentede celle à laquelle nous venions d'assister au premier étage du poste de police. Il y avait là une douzaine de reporters, trente ou quarante personnes venues du dehors, et le même coroner devant lequelnous avions comparu unedemiheure fiuparavant.
L'enquête fut ouverte, les jurés prêtèrent serment après avoir vu le cadavre dans une petite pièce faisant office de Morgue, et le policeman raconta comment il avait trouvé le petit vieux sur le trottoir d'Oxford Street, sans toutefois dire un mot des paroles étranges que l'inconnu avait prononcées.
« Il était très surexcité, monsieur, continua le témoin, et, comme il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes, et que la foule s'assemblait autour de lui, je l'ai arrêté et emmené au poste dans une voiture d'ambulance. »
L'inspecteur Page prit alors la place du policeman à la barre des témoins, et après avoir expliqué tout ce que j'ai déj i raconté, il fut remplacé à son tour par le médecin de service.
Ce dernier déclara que, quand il avait vu le petit vieux, une demi-heure après son arrivée au poste, il l'avait trouvé presque sans connaissance, présentant tous les symptômes d'une ivresse manifeste, et qu'il avait formulé son diagnostic en conséquence. Ce n'est qu'après la mort du prisonnier que l'autopsie avait révélé qu'il avait succombé à l'absorption d'une forte dose de chlorure d'antimoine.
En présence de ces déclarations, le jury rendit lo verdict suivant :
0 Mort due à l'empoisonnement par le chlorure d'antimoine; les témoignages et les preuves manquent pour dire par qui et comment le poison a été administré. »
Sur ce, la séance fut levée, et le mystère resta plus impénétrable que jamais.