CHAPITRE XI
M. THOMAS NORREYS
Pour le coup ma stupéfaction était à son combld et vous avouerez que la chose était bien faite pour confondre mon imagination.
L'homme qui venait d'ouvrir la porte n'était autre que le petit vieux aux habits râpés que j'avais vu dans Montague street !
Si comme moi vous aviez assisté à une enquête sur un homme dont la mort aurait été reconnue par douze jurés, due à des manœuvres criminelles et que, quelques heures plus tard, vous vous soyez trouvé en face du même homme bien vivant, en chair et en os, vous conviendriez bien qu'il y a là de quoi vous « tourner les sangs » comme on dit dans le peuple.
Je restai donc tout tremblant de saisissement, mais heureusement pour moi, grâce à la demi-obscurité de la chambre, le nouveau venu ne put remarquer la pâleur qui avait envahi mes joues à ce moment.
« Oli I je vous demande pardon, monsieur I s'écria le bonhomme en manière d'excuse. Il avait toujours son chapeau de soie fripé et son pardessus râpé, les mêmes que je lui avais vus par cette grise après-midi dans Bloomsbury.
— Si je ne me trompe, vous êtes M. Georges Ilewerdine.
— Lui-mr me, répondis-jc avec une stupeur croissante.
— Alors permettez- moi de me présenter moi-même. Je m'appelle Norreys — Thomas Norreys. J'ai été pendant trente et un ans le secrétaire particulier de votre oncle regretté. Mais peut-être avez-vous déjà entendu parler de moi?
— Oui, par mon avoué. Vous êtes porté pour un legs sur le testament du colonel, et je sais que vous étiez un de ses plus fidèles serviteurs. »
Un sourire de satisfaction erra un instant sur les traits minces et blêmes du petit vieux, empreints d'une singulière expression d'avarice, et il répondit :
« J'espère avoir mérité cette bonne opinion, monsieur. En effet, je puis dire que le colonel m'accordait toute sa confiance et qu'il n'a jamais eu à s'en repentir. »
Et, comme la dernière lueur du jour mourant venait éclairer encore faiblement les traits anguleux et les cheveux blancs du bonhomme, je ne pus m'empécher de penser, en effet, que c'était bien là le genre d'homme que mon oncle, avec ses idées de stricte économie, devait employer comme factotum.
« J'ai connu défunt votre père, poursuivit le petit vieux. C'était un homme d'une grande intelligence, et c'est grand'pitié que le malheur se soit abattu sur lui si soudainement; c'est grand'pitié aussi que le colonel lui ait obstinément refusé toute espèce de secours. Peut-être n'en avez-vous jamais connu la véritable cause?
— Non, dis-je intéressé tout à coup, car la raison pour laquelle le colonel avait refusé de sauver mon pauvre père de la ruine était toujours restée pour moi un profond mystère.
— Eh bien ! répondit-il, je pense que je puis vous le dire, maintenant que cette regrettable affaire est passée depuis si longtemps. Le fait est que le colonel aimait passionnément votre mère avantson mariage, mais que ce fut votre père qui réussit à obtenir sa main. L'amour si profond du colonel ne dura que quelques mois qui passèrent pour lui avec la rapidité
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d'un éclair. Une fois votre mère mariée, ce fût le bonheur de sa vie tout entière à jamais brisé, et son afTection pour son frère se changea en une haine mortelle qui devait durer jusqu'à son heure dernière. »
Je restai silencieux. Ce que cet homme me disait devait être la vérité. Les deux frères s'étaient fâchés autrefois pour une femme, comme beaucoup d'autres frères avant eux. Le riche avait eu la haine en partage : ses moyens le lui permettaient; il était juste que le pauvre eût l'amour comme compensation à son dénuement.
Burton rentra à ce moment avec un vieux chandelier d'argent massif à six branches qu'il plaça sur la table et alluma lentement, après avoir baissé et tiré les rideaux. Puis, se tournant gravement vers moi, il dit :
« J'ai commandé le dog-cart, monsieur. Y a t-il autre chose pour votre service? »
Je répondis par la négative et il ferma la porte, me laissant seul avec cet homme dont la présence dans cette chambre était un défi inouï au témoignage de mes sens.
J'eus tout d'abord l'idée de faire une allus'on à la mort mystérieuse de l'homme dont il était le portrait vivant si exact qu'il n'y avait pas à s'y tromper, mais ses manières étaient si calmes et pleines d'une telle déférence que, si forts et si bien fondés que fussent mes soupçons, ils se dissipaient malgré moi et contre toute évidence.
Après avoir posé son chapeau et s'être débarrassé de son pardessus, il continua posément :
« Aujourd' hui, je suis allé faire des arrangements avec Dixon, un de vos fermiers de Hildborough, à propos d'améliorations qu'il compte apporter à ses travaux et dans son installation. Je n'avais pas la moindre idée que vous viendriez à Twineham aujourd'hui, sans quoi, bien entendu, je n'aurais pas quitté In maison. Je vois que Burton vous a fait visiter toute la résidence. Un beau vieux manoir n'est-ce pa<? J'ajouterai que c'est une grande satisfaction pour
tout le monde dans le comté que ce soit un Hewerdine qui en ait la possession et qu'une telle propriété ne tombe pas dans des mains étrangères. »
Je ne pus m'empêcher de sourire et je lui adressai quelques mots de remerciement. Puis, avec un but bien arrêté, me tenant le dos au feu, je me mis à le questionner.
« Je pense que la correspondance de mon oncle et la gestion de ses affaires particulières occupaient tout votre temps, n'est-ce pas monsieur Norreys? »
Il me jeta un regard rapide qui me parut empreint d'une certaine étrangeté. La lumière dansante de ces six bougies que ne voilait aucun écran gênait mes yeux, habitués au gaz et à la lumière électrique; mais c'était une des traditions de Twineham de ne jamais se servir de lampes dans les salons et d'employer seulement des bougies dans de grands candélabres en métal de Sheffield d'un style ancien.
« C'est vrai, continua Norreys en réponse à ma question, et vous n'aurez pas lieu d'en être surpris quand vous saurez que feu M. votre oncle faisait partie d'un grand nombre de corps savants avec lesquels il entretenait une énorme correspondance. Pendant dix ans, il a représenté, à la Chambre des communes, les intérêts du parti conservateur dans l'est du Norfolk, jusqu'à la dissolution, qui eut lieu il y a quatre ans, et après laquelle il ne chercha pas à se faire réélire. Il était président des assises trimestrielles, président du conseil général du comté, président du conseil régional de l'Assistance publique, sans compter qu'il faisait partie, comme membre actif, d'un grand nombre de comités, d'œuvres de bienfaisance et de plusieurs grandes compagnies d'intérêt public. Vous pouvez comprendre, d'après ce petit aperçu, que sa correspondance n'était pas un mince travail, et que j'étais forcé de retenir un tas de choses qui, autrem.ent, auraient échappé à sa mémoire.
— Certainement; mais enfin votre tâche, si absorbante qu'elle fût, vous laissait bien quand même
quelques loisirs pour aller prendre un peu de congé à Londres ou ailleurs, remarquai-je.
— A Londres ! Il y a plus de deux ans que je n'y ai mis le pied, déclara-t-il. »
Disait-il la vérité? Voilà ce que je me demandais anxieusement. Et pourtant le doute n'était pas permis : un homme ne pouvait être à la fois mort et en vie.
« Le colonel vivait très retiré du monde auquel il ne tenait guère, poursuivit le petit vieux debout devant moi, ses mains maigres croisées derrière son dos, dans l'attitude familière d'un intime plutôt que dans celle d'un serviteur. Il donnait pourtant un certain nombre de dîners chaque année et se pl-aisait à recevoir quelques vieux amis pendant la saison des chasses. Mais il détestait aller lui-même dans le monde et fuyait pardessus tout la société des femmes. Il se plaisait à critiquer hautement l'éducation de la femme moderne et trouvait mauvais qu'on lui accordât tant de liberté dont elle ne pouvait, à son sens, faire qu'un mauvais usage.
— Il menait alors une vie de reclus? dis-je avec surprise, car je n'avais jamais eu jusque-là l'occasion de connaître le caractère de mon parent, sur lequel je ne savais qu'une chose, c'est qu'il était avare et d'un tempérament violent.
— De reclus? reprit mon interlocuteur. Non, pas exactement. Car c'était un amateur passionné de tous les sports au grand air, l'équitation, la marche, le jeu du golf et même la bicyclette. Non, ce n'est pas cela. Je crois que la véritable raison pour laquelle il ne fréquentait pas la haute société du comté, comme aurait dû le faire un homme de son rang, se trouve dans son aversion pour le sexe féminin, aversion bien explicable, à mon avis, et bien justifiée par la cruelle déception qu'il avait éprouvée dans sa jeunesse. »
Sur ces mots, nous traversâmes les longs corridors, dont les dalles nous renvoyaient l'écho de nos pas, pour nous rendre au cabinet de travail où M. Norreys avait, disait-il, plusieurs documents à me communi-
quer. Vue ainsi de nuit, la vieille résidence avait je ne sais quoi de prof ondément mélancolique, dans le grand silence qui tombait des voûtes. C'était bien toujours sans doute, la même demeure vaste et magnifique, mais on avait malgré soi l'impression qu'un reclus seul pouvait se trouver dans l'état d'esprit nécessaire pour l'apprécier. Ces hautes pièces vides manquaient de vie et de mouvement, et, dans leur muette éloquence elles parlaient d'un glorieux passé, dont la splendeur évanouie faisait ressortir plus tristement encore le laisser-aller et l'abandon du temps présent.
M. Norreys alla droit au grand bureau de chêne massif, et, avec une clef qu'il tira du trousseau suspendu à la chaîne de son gilet, il ouvrit un tiroir avec ces précautions lentes et minutieuses qui caractérisent l'avare. Sa main maigre, d'une blancheur presque transparente, était un témoin parlant de ses habitudes de sordide économie, et la manière dont il caressait, en les maniant avec amour, les liasses de papier soigneusement et méthodiquement reliées avec des rubans, montrait qu'elles devaient contenir des documents d'importance.
Il fouilla plusieurs tiroirs pendant que j'attendais, debout près de lui. Puis, voyant qu'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait, il referma les tiroirs et, traversant le vieux cabinet de travail, il se dirigea vers les rayons de la bibliothèque qui remplissaient tout un côté, du parquet au plafond. Là, il poussa quelque bouton caché qui commandait un ressort, et toute une partie des rayons de livres s'ouvrit comme une porte qui tourne sur ses gonds, et je pus voir, derrière, un grand coffre-fort d'acier maçonné et scellé dans l'épaisseur de la muraille. Sur le trou de la serrure, qu'il bouchait, il y avait un large cachet de cire noire.
« Ce sceau a été placé sur le coffre-fort après la mort du colonel, par M. Stanley Brooks, l'avoué, mais comme il vous a déjà reconnu pour le légataire universel, je ne vois pas de raison pour que vous ne le brisiez pas, déclara Thomas Norreys.
— Mais, dis-jeavec hésitation, les ^^x^iiteurs tes-
BI3LfOTH£CA Atav/ittsvj»
tamentaires ne pourraient-ils trouver mal que...
— Pas le moins du monde, affirma le secrétaire de mon oncle d'un ton tranchant. Vous êtes le seul héritier de tous les biens du défunt, et comme tel vous avez le droit de vérifier le contenu du colTre-fort. Ce que je veux vous montrer se trouve évidemment dedans. »
Et il me tendit la clef.
Ses arguments m'avaient convaincu. Par le fait, puisque j'étais légataire universel, j'avais bien le droit de faire des recherches dans ma propriété. Je fis donc sauter le cachet de cire, j'arrachai le ruban et j'ouvris la lourde porte. L'intérieur du coffre était si grand et si haut que je pouvais m'y tenir debout sans me baisser. D'un côté il y avait une série de tiroirs d'acier, de l'autre des rayons avec des piles de livres, de vieux parchemins de famille contenant des titres de noblesse, des documents divers notariés, et enfin des coffres d'un métal très épais, pleins jusqu'aux bords d'argenterie et de bijoux anciens.
Le bonhomme entra avec moi et sans plus de cérémonies se mita fouiller minutieusement les liasses de papiers renfermées dans les tiroirs d'acier jusqu'à ce qu'il eût enfin découvert ce qu'il cherchait. C'était une lettre dans une enveloppe bleue et carrée, scellée d'une douzaine de gros cachets de cire rouge, qu'il me tendit en disant :
« Feu M. votre oncle écrivit cette lettre il y a environ deux mois, et m'en fit part aussitôt. Elle vous est personnellement adressée, comme vous pouvez le voir. Il me recommanda de vous la remettre après sa mort et de vous dire en outre que son souhait le plus formel était que vous prissiez la peine de la lire bien attentivement et d'en peser tous les termes avant d'arriver à une décision quelle qu'elle fût.
— Alors, ce sont les dernières volontés de mon oncle? demandai-je en tournant et en retournant entre mes doigts l'enveloppe qui me parut grosse de mystère.
— ^ Oui, répondit le petit vieux en appuyant sur les
mots, ce sont ses dernières volontés. Il les écrivit ici une nuit, tout seul, lorsque je l'eus quitté pour aller me coucher. Je le retrouvai au matin à la même place, la face blême, les yeux hagards, agité, et tout à fait étrange dans ses manières qui, à dater de ce jour, ne furent plus les mêmes. Il me dit qu'il ne s'était pas couché de la nuit et qu'il l'avait passée à vous écrire.
— Vous n'avez pas idée du contenu de cette lettre, demandai-je.
— Aucunement, je vous en donne ma parole. Le colonel était très réservé sur ses affaires personnelles et ne soufflait mot à personne de ses lettres particulières. II observa donc vis-à-vis de moi la même discrétion, mais me fît seulement jurer de vous remettre sa lettre dès le premier jour que vous franchiriez en maître désormais le seuil de la résidence. Vous verrez vous-même ce qu'il désirait vous dire. »
Je tenais à la main la lettre du mort, hésitant à l'ouvrir devant cet homme. Quoiqu'il eût été pendant tant d'années le serviteur de confiance de mon oncle, je ne pouvais surmonter ma méfiance à son égard.
La scène de Montagne street était encore trop présente et trop vivante dans ma mémoire.
Et pourtant il avait déclaré d'une façon si affirmative et si décidée qu'il n'avait pas mis le pied à Londres depuis plus de deux ans I
A ce moment, la porte s'ouvrit, Burton s'avança avec une profonde révérence et dit de son air posé :
« Le dog-cart vous attend, monsieur. Wade craint que vous n'ayez pas le temps d'arriver à l'heure pour Je train. »
C'était le dernier train, et j'avais des raisons toute particulières pourvouloir rentrera Londres. D'ailleurs, il me répugnait vivement de passer la nuit dans cette grande demeure silencieuse pour laquelle je me sentais si peu fait. Je donnai donc l'ordre à M. Norreys de refermer le cofïre-fort, je remis la grande enveloppe dans ma poche, j'endossai mon pardessus, non sans quelque difficulté, avec l'aide de Burton, et, après avoir promis de revenir sous peu, je montai dans le
dog-cart qui m'attendait sous le porche d'entrée avec sa lanterne allumée.
En un instant, nous atteignîmes la longue avenue sombre de châtaigniers, que nous parcourûmes rapidement, emportés au trot allongé d'un vigoureux demi-sang dans la direction delà gare, à quatre milles de là. La voiture était caoutchoutée de bons pneus et le cheval avait un grelot à son collier. Aussi le concierge du parc, prévenu de notre approche par le tintement, ouvrit-il les grilles toute grandes, si bien que nous pûmes enfiler la grand'route sans attendre une seconde.
« J'ai bien peur, monsieur que nous n'arrivions trop tard. L'express est généralement à l'heure, remarqua le cocher d'un air placide et bon enfant, dans sa livrée vert-foncé, qui est celle des Hewerdines, avec les boutons de cuivre portant la tête de cerf en argent.
— Vous vous appelez Wade, n'est-ce pas? Combien d'années avez-vous été au service du colonel?
— Seize, monsieur, répondit l'homme, puis il ajouta: Je regrette bien, monsieur, de ne pas m'être trouvé là cet après-midi pour vous être présenté avec les autres domestiques, mais j'étais sorti avec M. Norreys.
— Le service est le service, répliquai-je. Ne vous tourmentez donc pas de ça. Tout ce que je vous demande, c'est de me servir aussi fidèlement et aussi bien que vous avez servi mon oncle.
— On fera son possible, monsieur, déclara l'homme, enchanté de l'assurance que je lui donnais ainsi de pouvoir conserver une place qui devait être bonne.
— Vous conduisez souvent ^L Norreys, je pense? demandai-je, sans avoir l'air d'attacher d'importance à ma question et comme pour dire quelque chose.
— Mais oui, assez souvent, monsieur, quoique la plupart du temps il se fasse mener par Britten, le garçon d'écurie. C'était presque toujours moi qui conduisais le colonel.
— Ah !... Et avez-vous conduit M. Norreys ces derniers temps
— Seulement l'avant-dernière nuit, quand j'ai été le chercher au train de dix heures vingt.
— Venant d'où ?
— De Londres, monsieur. »
Alors, le Adèle secrétaire, l'homme de confiance de mon oncle, m'avait menti dès la première demi-heure où nous avions fait connaissance !
« Quand était-il parti de Twineham ? demandai-je.
— Voyons ! Il y avait à peu près une semaine, mais jo ne suis pas sûr du jour. C'était Britten qui l'avait conduit à la gare. »
Je ne crus pas nécessaire de faire d'autres questions et je m'empressai de détourner la conversation sur un autre sujet. Il me suffisait d'avoir établi d'une façon irréfutable le fait que M. Thomas Norreys se trouvait à Londres le jour de la dramatique affaire de Montagne street.