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CHAPITRE XII

PAROLES D'OUTRE-TOMBc

La grosse cloche bien connue des Londoniens sous le nom de Big-Ben, égrenait au loin, un à un, lentement, lourdement, les douze coups de minuit dans le silence de la ville endormie comme je me retrouvai assis devant le feu de ma modeste chambre à coucher de Westmoreland road en train de lire ces lignes tracées par la main d'un mort qui nous fut dur et impitoyable, ces lignes écrites pour moi seul.

Je jetai un regard autour de moi sur cette bonne vieille chambre qui m'avait offert si longtemps les douceurs d'un intérieur confortable, et jene pus m'empêcher desourireenpensantaucontrasteavecla magnifique et antique demeure familiale qui m'appartenait maintenant. Le vieux lit qui m'était devenu familier avec son dessus de cretonne sombre, le paravent qui servait à le cacher, fait d'un assemblage bariolé de bouts d'étolïes disparates comme un habit d'arlequin, la vieille table ronde branlante au milieu de la pièce, et enfin le manteau de la cheminée avec sa glace et son râtelier de pipes, tout cela était aussi confortable qu'avait pu le faire Mme Pearson. Elle avait été vraiment très bonne pour moi, peut-être un peu trop portée à compter sur sa note de la semaine, un tas de petites chosesensupplément, mais malgré tout c'était « une personne très respectable », comme se plaisaient à le dire tous ses voisins du côté de la rue situé en face des cours de récréation de l'école communale.

LA DAME EN BLEU. lOo

Pendant les longues années que j'avais habité cette chambre, j'avais travaillé dur et mené une vie tranquille et bien agréable malgré ma pauvreté; maintenant que la fortune m'avait surpris au moment oii je ne l'attendais guère, je me trouvais plongé dans un véritable gouffre de mystère.

Confortablement assis dans le vieux fauteuil rembourré de crin devant la flamme dansante de mon feu, je me mis à lire cet étrange document que le mystérieux Norreys m'avait remis, et je crois que pour que vous ayez une idée plus exacte des termes dans lesquels il était écrit, il vaut mieux que je vous le laisse lire avec moi par-dessus mon épaule.

Voici donc ce qu'il disait :

a Twineham, 25 août 1900.

« Neveu Georges,

« Vous êtes entré maintenant en possession de cet héritage sur lequel il est bien certain que vous n'aviez jamais compté. Je suis mort et vous êtes mon légataire universel, vous le fils de mon pire ennemi, mon frère cadet. En écrivant ces lignes je sais que mes jours sont comptés. Mon médecin m'a dit hier que je n'avais plus que trois mois à vivre. Il est donc juste que je pardonne à ceux qui m'ont fait du mal : c'est pourquoi je pardonne à mon frère, et en même temps je vous reconnais comme le seul héritier mâle des Hewerdines. Je me suis arrangé pour vous rencontrer sans être connu de vous, et, une fois dans un omnibus qui va au Royal Oak, une autre fois dans un omnibus qui va de Ludgate Hill à la gare de Walworth Road j'ai lié conversation avec vous. Vous ignoriez que j'étais votre oncle Joseph et que, par certains moyens en mon pouvoir, je me trouvais en état de pourvoir à votre avancement dans votremaisonde commerce. Je voulais m'assurer quelle espèce d'homme vous étiez, quel était votre genre de vie et si vous étiez digne de la haute position sociale que je vous destinais.

a Je trouvai que vous aviez un défaut, le défaut

commun à la plupart des hommes, vous étiez amoureux, amoureux d'une fille du peuple nommée Lucie Creswell. Mais elle ne répondit à vos avances que par une trahison et, après avoir été le misérable jouet de cette coquette, vous en vîntes à avoir des femmes le même mépris que moi-même. Ce fut un grand bonheur pour vous, car j'ai toute confiance maintenant que comme maître de Twineham vous continuerez fidèlement les traditions des Hewerdines. Je puis mourir tranquille.

« La véritable raison de cette lettre toutefois est de vous donner quelques instructions et quelques conseils dont vous vous trouverez bien.

0 Tout d'abord, défiez-vous de mon secrétaire Thomas Norreys. Il m'a servi pendant de longues années, mais il y a un mystère autour de lui que je ne puis éclaircir. Surveillez-le donc avec le plus grand soin. Il a l'habitude de faire en secret des allées et venues à Londres qui me semblent suspectes. Si le drôle, était plus jeune, je le soupçonnerais d'être amoureux. Mais ses voyages ont quelque motif plus compliqué et plus important.

« Burton mérite toute votre confiance, mais il aime trop mon porto de 1847. Ayez donc soin de serrer les clefs de la cave. Les autres domestiques sont fidèles autant que cela ne nuit pas à leurs intérêts, mais comme l'honnêteté est une vertu assez rare chez les domestiques par le temps qui court, contentez-vous de ce qu'ils ne vous volent pas.

« Mais ce ne sont là que de simples préliminaires. Il y a dans notre famille un grand secret dont on ne vous a jamais fait part, pas plus du reste, qu'à votre père. Il n'y a que l'héritier seul de Twineham qui apprenne ce secret en prenant possession de son héritage, et il ne doit le révéler à âme qui vive. Le secret des Hewerdines demeure enseveli dans le cœur du chef de la famille qui doit le garder jalousement pour l'honneur, la dignité et la bonne renornmée de la maison. C'est un secret terrible, un secret qui, s'il était divulgué, attireraitsur votre tête ruines sur ruines, scandales sur

scandales, catastrophes sur catastrophes. C'est pourquoi gardez-le aussi précieusement que vous feriez de votre vie et rappelez-vous bien que le jour où il vous sera révélé vous ne devrez laisser voir ni crainte ni surprise, malgré la stupeur qu'il vous causera, car il dépasse en étrangeté tout ce que l'imagination la plus fertile d'un romancier ait jamais inventé. Enfin, du jour où vous connaîtrez la vérité, vous devrez considérer comme le plus impérieux des devoirs, en tant que dernier héritier des Hewerdines, d'agir conformément aux instructions qui vous auront été données dans cette lettre.

a Ne vous en rapportez qu'à vous, ne vous fiez à personne, ne mettez âme qui vive dans votre confidence. Le secret des Hewerdines doit rester à tout jamais et uniquement le vôtre.

« Les gens m'ont regardé comme un parfait excentrique, mais ce n'était que la possession du secret qui rendait mes actions étranges à leurs yeux. Quand vous le connaîtrez comme moi, on vous regardera aussi comme un excentrique. Mais votre fortune et votre rang vous permettront bien de vous moquer de l'opinion publique. L'honneur de notre maison repose entièrement entre vos mains et si vous réfléchissez à nos titres de'noblesse,dontrorigine se perddans la nuit des âges, et aux grands hommes qui furent nos aïeux, officiers, hommes d'État et diplomates, vous ne voudrez pas, j'en suis certain, courir le risque de mettre en danger leur honneur, ne fût-ce qu'un instant.

« Je dois vous avertir, cependant, que pour arriver à la connaissance de ce terrible secret il vous faudra, sans compter une forte patience, mettre vos nerfs à une rude épreuve. Non pas que je veuille dire que ce sera difficile, car vous n'aurez pour réussir qu'à suivre mes instructions à la lettre.

« Une des conditions de votre entrée en possession de Twineham est de vous en aller à cinq heures, chaque après-midi, sans exception, que vous serez à la maison, passer une heure dans le boudoir bleu : c'est une pièce située dans la partie Est des bâtiments

désaffectée maintenant ou à peu près, et fort éloignée des appartements habités actuellement. Pour tout le monde, votre grand'mère est morte dans cette chambre, mais ce n'est là qu'une fiction inventée pour mieux convaincre les domestiques de mon excentricité. Il y a une autre raison plus étrange et plus profonde que celle-là, comme vous allez le voir.

a Dès les premiers jours de votre entrée ici vous adopterez mon habitude invariable de tant d'années de me retirer dans cette chambre pour y lire et y fumer. Après être entré dans la chambre et en avoir refermé soigneusement la porte àclef derrière vous, vous tâterez le panneau de gauche du mur jusqu'à ce que vous sentiez dans la boiserie un bouton à ressort céder sous votre doigt. Vous verrez s'ouvrir alors une sorte de contrevent d'acier habilement dissimulé dans la muraille grâce à la tapisserie qui le recouvre extérieurement; vous le ferez tourner sur lui-même et vous le rabattrez exactement sur la porte de la pièce, dont il barrera ainsi l'entrée en même temps qu'il interceptera jusqu'au moindre bruit qui pourrait parvenir aux oreilles des domestiques ou des curieux du dehors. Vous irez ensuite à la fenêtre, vous en fermerez hermétiquement les volets sans oublier de mettre les crochets et vous allumerez les deux bougies dans les chandeliers d'argent de chaque côté de la grande glace ronde qui se trouve à l'extrémité delà chambre.

a Enfin, vous irez à l'extrémité opposée devant le buste sculpté par Cruilini de La Fiametta de Boccace érigé sur un piédestal de marbre gris, et vous placerez sur la tête de la statue une couronne de laurier faite par vous des feuilles de l'arbre qui se trouve près du cadran solaire, au bout du jeu de boule.

« Puis vous attendrez en silence, et le secret vous sera révélé, un secret que vous trouverez, je vous en préviens, mille fois plus étrange qucttoutce que votre imagination a jamais pu rêver. »

Ici la lettre cessait brusquement, comme si le vieux colonel eut été dérangé pour une cause ou pour une autre, ou qu'il se fût levé tout à coup pour se donner

un peu de repos après la fatigue d'avoir couvert tant de pages de son écriture lente et déformée.

Il y avait un espace en blanc au-dessous des derniers mots, un espace d'environ quatre lignes après lequel venaient comme en post-scriptumces paroles grosses de mystère.

« Souvenez-vous. Le secret des Herwerdines doit rester à jamais et uniquement le vôtre.

« Signé : Colonel Joseph Hewerdine.»

Pour ne pas dire davantage, c'était là un curieux document, et mystères sur mystères semblaient s'entasser autour de moi à chaque heure nouvelle démon existence.

Sans compter la résurrection surprenante, inouïe, de l'homme que j'avais vu de mes propres yeux dans Montague street, voilà qu'on m'avertissait nettement de me défier de lui et qu'on me disait que sa vie s'entourait d'un mystère impénétrable. Il avait l'habitude de faire des allées et venues secrètes à Londres. Ces échappées suspectes avaient-elles quelque rapport avec la maison silencieuse ô'' Bloomsbury?

Et le secret des Hewerdi. '^s? Je n'en avais jamais entendu parler. Quel qu'il pût être, on l'avait caché à mon père, qui n'était qu'un fils cadet. J'avais bien lu souvent que des secrets hideux et étranges sont conservés dans certaines familles qui se les lèguent de génération en génération, mais je n'avais jamais eu le moindre soupçon qu'il pût y en avoir un dans la mienne.

S'enfermer dans une chambre, allumer des bougies et couronner de laurier un buste de marbre, tout cela me semblait avoir je ne sais quel arrière-goût de cérémonie païenne. Tout d'abord,, je fus porté à regarder les instructions du mort comme une manifestation excentrique due à un esprit déséquilibré; mais pourtant, en y réfléchissant bien, les yeux fixés sur les cendres mourantes de mon feu, je ne pus m'empêcher de me souvenir que le colonel était un homme

d*un esprit très clair et très positif, dont la finesse et la pénétration étaient proverbiales dans le pays, et dont la position de président des assises trimestrielles et du conseil du comté excluait le moindre signe d'aberration mentale. Et, comme je tournais et retournais de sang-froid ces arguments dans ma tête, ainsi que je l'avais déjà fait dans le train, j'en vins malgré moi à cette conclusion que ce boudoir du dix-huitième siècle, avec son tapis aux tons de bleu pastel passé, et ses meubles aux tapisseries fanées devait cacher quelque secret de famille extraordinaire et étrange.

Vous dire que j'étais accablé de stupeur ne serait qu'exprimer très faiblement les sentiments divers de curiosité, d'anxiété et de surprise qui m'agitaient, et, quand j'allai me coucher après avoir soufflé ma lampe, les idées tournoyaient dans mon cerveau avec un bourdonnement confus comme les abeilles d'une ruche en émoi. Le moindre détail de ces derniers jours me semblait gros de conséquences menaçantes, et chaque pas que je faisais maintenant en avant semblait me plonger dans un brouillard de mystère qui allait s'épaississant de plus en plus.

Dans mes rêves, la face pâle et mince du vieux Norreys se dressait devant moi; la face énigmatique de cet homme dont les voyages secrets à Londres avaient éveillé les soupçons de son maître défunt; la face louche de cet homme dont j'avais vu, de mes propres yeux, le cadavre étendu sur la dalle de la morgue, empoisonné avec de l'antimoine par une main criminelle, etqui pourtant était bien vivant, puisque j'avais passé une heure à causer avec lui et qu'il m'avait remis luimême l'étrange message d'outre-tombe de mon oncle. Ah ! je ne dormis guère cette nuit-là, et quand, par hasard, je parvins à m'assoupir, ce fut pour voir mon sommeil troublé par les étranges cauchemars qu'enfantait mon cerveau ébranlé sous le coup des circonstances extraordinaires où je me débattais maintenant.

Le matin vint enfin, et ce fut Mme Pearson ellemême qui m'apporta mon petit déjeuner. Je remar-

quai qu'elle me regardait d'un œil soupçonneux, à cause de la visite de Page, car toute bonne maîtresse de pension de famille de Londres qui se respecte a une sainte horreur du moindre uniforme de la police. Elle croyait probablement que l'inspecteur était venu m'arrêter avec un mandat d'amener en bonne forme et que j'avais été relâché sous caution.

Je ne pus m'empêcher de sourire à cette idée, mais je mangeai mes œufs en silence, sans donner à la bonne dame des explications qui lui auraient fait sans doutele plus grand plaisir. Je relus cette étrange lettre tracée de la main du mort et un désir impérieux me saisit de retourner à Twineham pour apprendre le secret des Hewerdines. A dix heures, j'allai voir Page au poste de police, et, en son absence, je vis le détective Courland qui me dit que quoiqu'on eût fait les enquêtes les plus actives dans le plus grand secret et dans cent endroits différents, on n'avait encore pu arriver à rien découvrir.

a A Scotland Yard on connaît l'identité de la personne assassinée et décapitée, ajouta-t-il. L'identité de cette tête de femme n'a pas été longue à établir, mais le secret en est si bien gardé, qu'à moi-même, qui ai pourtant l'afïaire en main, on n'a pas voulu en souffler mot. Le mystère de cette maison de Montagne street, monsieur Hewerdine, est quelque chose de vraiment bien extraordinaire, ma parole. La meilleure preuve en est toutes ces précautions pour que rien ne transpire dans le public. »

Quelques instants plus tard, je passais devant la maison du crime, mais à part le fait que les stores étaient baissés, son aspect extérieur ne difTérait aucunement de celui des maisons voisines. On était loin de soupçonner de porte à porte qu'une tragédie terrible venait de se passer derrière cette façade paisible et bourgeoise, tant la police avait su habilement étouffer l'affaire. L'ordre formel d'observer le secret le plus absolu était venu d'en haut et il avait été obéi à la lettre.

Je télégraphiai à Twineham, je passai une heure

avec M. Brooks dans son cabinet de Bedfort row, et, à trois heures et demie, je trouvai à la gare du petit pays Wade, qui me conduisit dans le dog-cart au manoir, par la grande avenue.

J'avais annoncé mon intention d'y passer la nuit; aussi Burton, à mon arrivée, me montra-t-il la chambre que sa femme avait préparée pour moi. C'était une grande vieille pièce dans le style du dix-huitième siècle, faisant partie des immenses appartements situés au premier de l'escalier d'honneur.

« M. Norreys est allé à Lynn, monsieur, m'expliqua Burton en réponse à ma question. Il est parti de très bonne heure ce matin et il ne sera pas de retour avant demain.

— Vous m'avez dit hier, Burton, que mon oncle avait l'habitude de passer une heure tous les jours dans le boudoir bleu, cette pièce où j'ai vu M. Norreys hier soir?

— Oui, monsieur, répondit gravement le vieux domestique.

— Bien; alors, comme je veux continuer en tout les vieilles coutumes et traditions de ma famille, je ferai exactement comme lui. D'ailleurs, rien de plus agréable que d'avoir une heure à soi chaque jour pour se reposer, sans crainte d'être dérangé. C'est là que vous me servirez mon thé aujourd'hui.

— Oui, monsieur, répondit Burton. »

Et il disparut après m'avoir fait un profond salut.

Je suis loin d'être peureux, mais pourtant l'idée de m'enfermer dans cette chambre et de couronner le buste de marbre de cette jolie héroïne galante d'un conte léger du moyen âge avait quelque chose de si fantastique que j'en ressentais d'avance, malgré moi, une vive appréhension. Mais l'idée de mettre mon projet à exécution était si bien arrêtée dans mon esprit qu'elle triompha de mes vagues terreurs, et que, lorsque le crépuscule commença à tomber, je sortis sous prétexte de faire un tour dans le jardin. Après avoir flâné çà et là sans but apparent, je m'arrangeai de façon à trouver le laurier dont parlait la lettre et

qui dressait en efïet confusément sa masse sombre dans les premières ombres du soir, au bout de l'ancien jeu de boules. J'en arrachai un nombre de feuilles suffisant pour faire une couronne.

Je la glissai soigneusement dans la poche de mon grand pardessus et je regagnai le cabinet de travail du même pas de flânerie dont j'étais sorti. Enfin, comme cinq heures sonnaient à la pendule de marbre sur la cheminée, je sortis encore une fois pour me rendre, par le long corridor dallé de larges pierres, à l'aile est des bâtiments, où je trouvai Burton dans la chambre mystérieuse, en train de servir le thé sur une petite table octogonale, comme il avait coutume de le faire pour mon oncle.

Il me remplit ma tasse, alluma les bougies dans les grands chandeliers d'argent massif et, après m'avoir salué, sortit en fermant la porte derrière lui.

Lorsque je me trouvai seul et que j'entendis l'écho de ses pas qui s'éloignaient, renvoyé par les voûtes sonores du long corridor de pierre, je me sentis le cœur étrangement serré d'une terreur sans nom, la terreur angoissante de l'inconnu qui s'approchait.

Mais, surmontant cette faiblesse passagère et appelant à l'aide tout mon courage, bien décidé à apprendre le terrible secret qui pesait sur ma famille, je fermai la porte à double tour et après avoir examiné avec soin le panneau gauche du mur, je découvris sans trop de mal, à ma grande surprise, un bouton caché dans la boiserie, exactement comme mon oncle en avait donné la description.

Je pressai le bouton, un ressort joua sous mon doigt faisant tourner sur lui-même une sorte de long contrevent d'acier capitonné intérieurement, et recouvert de serge verte.

Je le rabattis sans bruit jusqu'à ce qu'il vint toucher la porte avec un craquement de mauvais augure de ses gonds rouilles, et j'eus la sensation désagréable de m'être emprisonné moi-même. Puis, suivant de point en point les instructions contenues dans la lettre, je fermai hermétiquement les volets de la

fenêtre qu'on avait peints en blanc pour imiter le bois et dont on avait eu soin de boucher les moindres ouvertures pour empêcher de voir quoi que ce fût du dehors. Ce dernier détail me frappa. Enfin, j'allumai les bougies dans les candélabres, après avoir éteint celles que Burton avaient apportées.

Les flammes dansantes du feu dans la cheminée jetaient une lueur incertaine et confuse dans la chambre silencieuse qui semblait s'animer d'ombres fantastiques pendant que j'étais en train de tresser rapidement les branches de laurier pour leur donner l'apparence d'une couronne. Lorsqu'elle fut terminée, j'allai au buste de l'héroïne de Boccace, immobile sur son piédestal de marbre gris, à l'extrémité du boudoir.

D'une main tremblante je posai la couronne sur le front glacé de la courtisane à l'éternel sourire ironique et moqueur, et, dans une attente angoissante de ce qui allait arriver, qui me coupait la respiration, je retraversai la chambre pour revenir à l'endroit où brûlaient les bougies, mornes et droites comme dans une veillée funèbre. Je restai là, effrayé du silence, sans oser bouger, sans oser même respirer, les yeux fixés sur le buste, attendant impatiemment la révélation du secret que la lettre m'avait promise.

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