‹ La dame en bleuChapitre 13 sur 34 · LA VOIX · texte numérisé non relu

LA VOIX

Qu'atlendais-je? Voilà ce que j'aurais été bien embarrassé de dire au juste. Tout ce que je sais c'est que j'attendais quelque chose d'extraordinaire et de terrible. Mais quoi? Les événements de ces derniers jours avaient été si étranges que vraiment l'impossible même n'était plus fait pour m'étonncr.

La chambre était de forme ovale avec deux hautes fenêtres et un plafond décoré d'amours peints à l'huile et tenant des guirlandes de roses, dus tout probablement au pinceau de quelque artiste italien du dixseptième siècle.

Derrière moi les bougies dans leurs grands chandeliers, concentraient toute leur clarté sur la partie de la chambre où je me trouvais, tandis que le buste couronné de lauriers restait dans l'ombre à l'extrémité opposée. Ma première idée fut que ce beau marbre si artistement ciselé devait être ingénieusement truqué pour faire croire à des manifestations surnaturelles, mais après l'avoir examiné attentivement sur toutes les faces, je pus me convaincre que c'était bien un buste ordinaire sans absolument rien de suspect, posé sur un piédestal tournant dont le haut et le bas étaient en marbre noir de Belgique et le milieu en marbre gris de Sienne.

. Aussi m'étais-je rassis en silence dans l'attente de ce qui allait arriver, lorsqu'il me vint à l'idée que je

jouais là lin rôle par trop ridicule. Peut-être mon oncle n'avait-il été qu'un amateur de spiritisme qui prenait son plaisir à faire tourner des tables et à évoquer des esprits. Mais j'étais très sceptique à l'endroit de tout ce qui touche au surnaturel, et c'est pourquoi je ne tardai pas à me convaincre que cette mise en scène fantaisiste n'aboutirait qu'à me faire perdre mon temps.

Sans doute, le vieux colonel, dans son excentricité, n'avait-il trouvé rien de mieux pour me donner une haute idée de l'antiquité de notre famille que d'inventer quelque secret dû aux merveilleuses ressources de son imagination. Je me fortifiai dans cette idée et j'en fus tout rassuré en voyant les minutes s'écouler l'une après l'autre sans amener rien d'extraordinaire.

A la longue je commençai à me sentir fatigué de tenir mes yeux constamment fixés sur le buste; c'est pourquoi je quittai la place où je me trouvais pour m'en aller devant la cheminée, sur le tapis, à l'endroit même où j'étais pendant ma première rencontre avec Norreys, et j'allumai une cigarette pour passer le temps. Les instructions formelles du mort me prescrivaient d'attendre dans cette chambre pendant une heure entière. Aussi étais-je bien décidé à obéir à son désir et à rester là pendant une heure, pas une minute de moins; autrement l'enchantement, s'il vous plaît de l'appeler ainsi à défaut d'autre nom, aurait pu être rompu.

Je crois qu'il s'était bien passé déjà trois quarts d'heure lorsque tout à coup, au moment où j'allumais ma quatrième cigarette, j'entendis un bruit éloigné.

Je pensai d'abord qu'il était causé par des rats dans la boiserie.

Mais en écoutant plus attentivement, il me sembla percevoir un léger frôlement quelque part tout près de moi, mais où? voilà ce que je ne pus découvrir. Je jetai un rapide regard autour de moi dans toutes les directions sans aucun résultat. Et, pourtant, je sentais instinctivement la présence à mes côtés de quelqu'un que je ne pouvais voir.

Cette idée me mit mal à l'aise, et, du coup la crainte du ridicule fit place à un vif sentiment de curiosité. Il y avait donc, après tout, quelque chose devrai dans les instructions de mon oncle.

Je me remis à prêter l'oreille, mais le silence s'était refait aussi profond qu'auparavant, troublé seulement par le carillon argentin de l'heure sonnant à la grosse horloge de la tour dans l'aile la plus éloignée du château. Je n'avais aucune raison d'être alarmé parce qu'il ne faisait pas encore nuit et que les domestiques se trouvaient à portée de ma voix, pourtant, je dois avouer que j'étais très anxieux, très anxieux d'apprendre enfin ce secret qui, d'après la promesse du mort, ne devait appartenir qu'à moi seul.

Tout à coup, le silence de la chambre fut déchiré par un long gémissement sur un ton de lassitude et de soufïrance inexprimable, quelque chose comme un profond sanglot. Je regardai encore une fois autour de moi mais comme je ne vis toujours rien, je n'en fus que plus déconcerté.

La seule chose qui attira mon attention fut le buste de cette jolie statue dont les lèvres charnues s'ouvraient pour me sourire doucement en me fixant. J'aurais juré que la tête avait légèrement tourné sur son axe ! La figure se montrait maintenant davantage de profil, et le sourire, comme pour se moquer de mes terreurs était plus accentué.

Peut-être n'était-ce que pure imagination de ma part; pourtant l'impression était si forte que je voulus voir de plus près pour m'assurer que je ne m'étais pas trompé. Mais, en approchant le doute me fut plus permis, car le buste tourna lentement sur luimême de façon à venir faire face au mur, où il se refléta dans la grande glace aux dorures ternies de son lourd cadre de bois ouvragé.

Et, au même moment, il arriva une étrange chose.

J'entendis une voix !

Oui, vous pouvez ne pas le croire si vous voulez; mais, dans le silence de cette vieille chambre, une voix be fit entendre, la voix chevrotante et cassée de quel-

que personne très âgée, une voix qui venait de je ne sais où.

Et je restai là, immobile d'étonnement et de stupeur à écouter ces paroles au son de cloche fêlée et pourtant bien distinctes de l'invisible.

« Georges Hewerdine, dit la voix lentement, en scandant les mots sur un ton impressionnant, vous êtes le dernier des Hewerdines, le seul héritier de leur demeure familiale, et vous désirez aussi connaître leur secret. C'est bien! Alors, écoutez-moi. M'entendez-vous?»

Je me demandai si cette voix n'était pas due à quelque moyen mécanique, une machine parlante, un phonographe, par exemple? Mais non. Il n'y avait dedans aucun de ces sons métalliques dont le nasillement décèle de suite un phonographe. La voix ne ressemblait à aucune de celles que j'avais entendues dans ma vie; c'était comme une voix d'outre-tombe. *

« M'entendez-vous? répéta la voix.

— Oui, répondis-je, sans pouvoir arriver à me rendre compte d'où venaient ces paroles solennelles.

— C'est bien, déclara la voix. Vous avez suivi fidèlement les instructions de l'homme qui est maintenant dans la tombe et vous vous êtes montré digne d'apprendre ce qu'aucun être humain ne doit connaître. Âlais vous êtes en danger, en danger de mort, et c'est pourquoi le secret doit vous être caché encore pour un temps. Agissez avec prudence, défiez-vous de vos ennemis et surtout, fuyez le plus mortel de tous, la femme aux cheveux bruns. Revenez ici à minuit le 21 juin, et, cette fois, la vérité tout entière vous sera révélée.

— Alors, il me faut attendre encore sept longs mois avant d'arriver à la possession du secret?

— C'est votre intérêt, déclarala voix. En attendant, vous continuerez de suivre religieusement les habitudes de votre oncle et de venir passer ici une heure chaque jour. Mais ne cherchez pas à découvrir ce qu'il y a de caché dans cette chambre. Vous n'apprendrez rien avant que l'heure soit venue. Vous viendrez ici simplement pour continuer d'entretenir la fable qui a

été répandue dans le public au sujet de votre grand'mère. Rappelez-vous enfin que vous êtes le gardien du nom et de la fortune des Hewerdines.

— Mais, mes ennemis, quels sont-ils? demandai-je en m'enhardissant avec l'espoir d'obtenir quelque bonne indication de l'inconnu.

— Ils sont nombreux et puissants. Défiez-vous surtout de la femme aux cheveux bruns.

— Quelle est cette femme?

— Vous apprendrez à la connaître. Elle vous a choisi pour victime. »

Je me tus un instant, me demandant si je devais dire ce que j'avais sur le bout de la langue. Enfin la curiosité l'emporta et je lâchai étourdiment cette question :

« J'ai découvert une tête de femme décapitée, avec des cheveux blonds. Y a-t-il là un rapport quelconque avec la femme aux cheveux bruns? »

Ma question était de celles qu'on posait aux sorcières dans les temps passés.

« Vous le verrez, fit la voix pour toute réponse. »

Et pourtant c'était là une promesse : restaità savoir si elle s'accomplirait?

Cet échange de confidences avec l'inconnu était bien le plus étrange événement de toute ma vie. La voix chevrotante et cassée était celle de quelque personne d'un grand âge, mais appartenait-elle à un homme ou à une femme, voilà ce dont je ne pus arriver à me rendre compte.

« Quedois-je faire pour apprendre la vérité sur cette tragédie où la femme aux cheveux blonds a trouvé la mort? demandai-je hardiment, car j'avais perdu maintenant toute ma timidité première.

— Soyez patient, constamment sur le qui-vive, et surtout ne perdez pas de vue la femme aux cheveux bruns, fut la réponse évasive et très vague que me donna la voix. Maintenant, brûlez la couronne de laurier et ne parlez à personne de ce que vous avez entendu ici. Dans la nuit du 21 juin, couronnez le buste de la Fiametta comme vous l'avez fait aujourd'hui

en signe que vous êtes seul et que je puis vous parler sans être entendu de personne. Alors vous apprendrez le secret. Mais, par-dessus tout, tenez-vous bien sur vos gardes, car vous êtes en danger, en danger de mort, je vous le répète. Au revoir. »

Alors, sous mes yeux que je ne pouvais en croire, le buste de la gracieuse héroïne du Décaméron, couronnée de laurier, se tourna vers moi avec le sourire moqueur et énigmatique de ses lèvres entr'ouvertes.

J'enlevai la couronne et, après l'avoir jetée dans le feu, je restai un moment absorbé dans mes pensées à regarder les flammes lécher en crépitant les feuilles vertes jusqu'à ce qu'elles fussent entièrement consumées et réduites en cendres. Alors seulement je rallumai les bougies qu'avait apportées Burton, j'éteignis les autres dans les grands chandeliers d'argent, et je fis rentrer à sa place dans la muraille le contrevent d'acier capitonné que j'avais rabattu contre la porte etquiempêchaitsibientoutbruitdepénétrerau dehors dans le corridor.

Il tourna sur ses gonds, sans autre bruit que le déclic sec du bouton à ressort, et, une fois fermé, l'œi le plus exercé aurait été incapable de distinguer le moindre artifice dans la boiserie.

Enfin, je quittai avec un soulagement facile à comprendre cette chambre mystérieuse et m'en allai à petits pas, en traversant la grande salle silencieuse où descendaient du plafond les énormes lustres de cristal qu'on n'avait pas allumés depuis plus de cinquante ans, et où, au-dessus de la cheminée gigantesque, étaient sculptées dans la pierre les armes de sir Peter et de lady Hewerdine, au temps du roi Hal.

Une lumière sohtaire brûlait tristement à l'extrémité de la salle, mais sa clarté était sufiisante pour laisser voir que le parquet était encore ciré, tout prêt pour la gavotte ou le menuet, ou pour quelque danse plus moderne, comme la valse, tandis qu'au-dessus un balcon vide attendait les musiciens de l'orchestre.

Je m'arrêtai un moment à rêver aux gais souvenirs qu'éveillait cette vieille salle morose, aux brillantes

fêtes de Noël ensevelies maintenant dans les poussières du passé, aux mariages célébrés avec tant d'éclat, à tant de joyeuses scènes dont les acteurs sont maintenant dans la tombe. Ces hautes murailles aux tentures sombres semblaient raconter avec l'éloquence muette des choses les brillantes scènes dont elles avaient été témoins, et les lourdes dorures du haut plafond chargé de peintures, semblaient encore lutter contre le temps pour lui disputer avec désespoir les restes fanés de leur antique fraîcheur.

Mes pas éveillèrent un écho mélancolique en traversant cette magnifique pièce, la même où l'infortunée Anne Boleyn avait séduit le roi par les grâces de sa danse, et ce fut avec un sentiment de malaise indéfinissable que je fermai derrière moi la porte, tout pensif, en m'en allant.

Cette voix ! Elle résonnait encore à mes oreilles. Chacune de ses paroles s'était gravée profondément dans ma mémoire. Elle ne m'avait demandé qu'un peu de patience et je saurais tout.

Mais ce qu'elle avait ajouté sur le danger qui me menaçait, me causait une vive appréhension, bien justifiée. J'étais en danger à cause de la découverte que j'avais faite de la tragédie de Montagne street; en danger parce que les assassins, quels qu'ils fussent, voulaient me fermer la bouche en m'envoyant emporter mon témoignage menaçant dans la tombe.

Je m'attardai à flâner encore dans le grand hall d'entrée, avec ses hautes fenêtres aux vitraux pleins d'emblèmes héraldiques et les nombreux trophées de chasse qui couraient le long des murs. Sur une grande console chargée de dorures, il y avait un énorme hanap, un de ces pots à bière en cuir comme on s'en servait à ces époques de grandes « beuveries», où l'hospitalité du château s'étendait à tous ceux qui venaient frapper à sa porte.

Sur le ventre rebondi de cette grosse chope, on pouvait voir la couronne royale et la date 1664 en caractères dorés.

Dans l'énorme cheminée brûlait un clair feu de bois

et je m'arrêtai devant à regarder le plafond en voûte ogivale et, tout autour de moi, les curieuses collections d'armures et les panoplies d'armes ayant appartenu aux Cavaliers et aux Têtes- Rondes du temps du Protecteur. Le parquet était recouvert d'épais tapis qui étouffaient le bruit des pas, avec çà et là, jetées dans un désordre pittoresque, des peaux d'ours, trophées de chasse du colonel, quand il avait servi à l'armée, dans sa jeunesse, aux colonies.

Oui, sans doute, cette demeure était magnifique, mais son silence impressionnant me faisait passer le froid de la petite mort dans le dos. Cette voix caverneuse, qui venait de je ne sais où, m'avait déclaré que j'étais un homme désigné au couteau des assassins et m'avait recommandé par-dessus tout de me défier de l'épée de Damoclès invisible suspendue sur ma tête. Bien plus, elle m'avait dit de fuir comme la peste la femme aux cheveux bruns.

Voulait-elle faire allusion à cette femme que j'avais vue apparaître à la fenêtre de la salle à manger de la maison de Montague street, et dont les magnifiques yeux noirs m'avaient si fortement impressionné? Cela devait être, je le sentais instinctivement, car il me semblait impossible que la mystérieuse dame en bleu n'eût pas un rapport plus ou moins lointain avec la malheureuse jeune femme dont nous avions trouvé la jolie tête blonde dans ce lugubre carton à chapeau. Mais que pouvait bien signifier tout cela? Que l'inconnue de Montague street, filée d'une façon si énigmavique entre nos doigts, ne fût pas elle-même coupable de meurtre, cela j'en étais bien convaincu, quoique la victime eût crié que c'était une femme qui lui avait tendu ce piège mortel.

Je rentrai dans la bibliothèque, où Burton était en train de tirer les lourds rideaux de vieux reps rouge, après avoir fermé les volets.

« Le dîner est pour sept heures, dit le vieil intendant. Cela convient-il à monsieur? »

Je répondis par l'affirmative, sur quoi, après m'avoir fait son salut habituel, il sortit pendant que, assis à

la table de travail de mon oncle, je me mettais en devoir d'ouvrir les quelques lettres arrivées par le courrier de l'après-midi, en l'absence de M. Norreys.

Quelques-unes étaient adressées au «colonel Joseph Hewerdine, J. P. » dans l'ignorance où se trouvaient de sa mort ceux qui les avaient écrites. D'autres portaient pour suscription : « Aux héritiers du colonel Hewerdine » ; celles-là contenaient, pour la plupart, des factures. Une enfin, dans une enveloppe de deuil, m'était adressée à moi-même. Je la décachetai et trouvai qu'elle venait d'une maison de charbons en gros dont les patrons n'avaient pas perdu de temps à solliciter ma pratique.

Norreys revint une demi-heure avant le dîner, plus obséquieux que jamais et tout plein d'excuses cérémonieuses. Sous ces dehors de politesse exagérée, il laissait percer, malgré son âge, l'homme de manières brusques et tranchantes qu'il était au fond, vif, alerte et dur envers ses inférieurs.

Pendant que, assis en face de moi dans le cabinet de travail, il me racontait une discussion qu'il avait eue le matin avec un certain M. Winsworth, le régisseur, m'expliqua-t-il, d'une de mes propriétés, j'étudiais attentivement sa physionomie sans paraître m'apercevoir que, lui, de son côté, étudiait la mienne avec une égale curiosité.

Quoi qu'il en soit, j'en étais arrivé à me réjouir de sa compagnie, car cette étrange voix avait mis mes nerfs à une rude épreuve.

Quelle machination diabolique était en train, je l'ignorais. En tout cas, ce dont j'étais bien certain, c'est qu'il ne pouvait en résulter que du mal pour moi.

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