LE NOM DE TESLOFF
Le mois de décembre était passé; on ne pensait déjà plus aux fêtes de Noël, et la nouvelle année, avec son bagage de vœux et de bénédictions, s'avançait lentement, sans amener rien de bien extraordinaire.
J'avais gardé ma chambre chez Mme Pearson, car il me coûtait vraiment trop de renoncer à l'hospitalité si confortable qu'elle m'avait prêtée pendant tant d'années. J'en avais donc fait mon pied-à-terre pour tout le temps que je passais à Londres; du moins, je crois que c'est là l'expression usitée en pareil cas pour une chambre à coucher. Je passai tout le mois de décembre à essayer d'éclaircir le mystère de Montague Street; malheureusement, le seul moyen qui eût pu me donner une piste sérieuse, c'est-à-dire le secret de l'identité de la femme décapitée, était jalousement gardé par les autorités supérieures de la police, qui ne laissait transpirer aucune indication de nature à me mettre sur la trace.
Pour Page aussi bien que pour Courtland, TafTaire atteignait un degré d'étrangeté extraordinaire, et encore, bien entendu, se trouvaient-ils dans l'ignorance la plus complète de ce fait qi^e le petit vieux au paletot râpé de Montague street ou un homme qui lui ressemblait à s'y méprendre était mon secrétaire. De son côté, la voix, avec ses avertissements énigmatiques, jetait sur mes perplexités une confusion iiiex-
plicable. Ceux qui tenaient les fils de cette ténébreuse affaire avaient su si bien les emmêler que c'était à désespérer jamais de pouvoir les débrouiller.
Les deux détectives savaient que cette tragique situation m'intéressait à un tel point que je faisais des enquêtes pour mon propre compte, et j'ai de bonnes raisons de croire qu'ils tournaient en ridicule mes incursions maladroites d'amateur sur le terrain policier. Pourtant la voix m'avait promis le succès au bout de mes efforts et recommandé d'avoir de la patience, c'est pourquoi je poursuivais ma tâche tranquillement et avec une ardeur infatigable.
J'étais parvenu d'ailleurs à établir sur les locataires de la maison du crime quelques faits curieux qui n'étaient pas sans intérêt.
C'est ainsi que je découvris que dix-huit mois avant le drame, cette même maison avait été louée par un M. Vessel, qui avait donné comme référence à l'agence de location du Bedford Estate le nom d'un banquier, et dont il était fait mention dans le bail sous la quaification de « négociant, 117, Winchester House». Le terme avait toujours été payé très régulièrement, et, suivant toute apparence, ce M. Vessel et sa femme étaient des gens très respectables. Cependant une enquête que je fis à Winchester House établit que les magasins étaient occupés par la même maison depuis de longues années, et on ne put trouver trace du nom de Vessel sur aucun des livres.
Néanmoins je poursuivis mon enquête avec une sorte de fureur sans me rebuter de rien. Je me remis à interroger les laitiers, les facteurs, les balayeurs de la rue, et j'appris d'eux qu'on n'avait pas vu M. Vessel depuis plus d'un an. Il résultait de cette constatation que la maison avait dû être probablement souslouée à l'insu de ses propriétaires, qui recevaient régulièrement l'argent de leur terme par lettre de M. Vessel.
Je trouvai moyen de délier la langue de l'un des facteurs en lui donnant une pièce d'or d'un demi-souverain. Il me raconta alors que dans l'espace de neu
mois il n'était venu que trois lettres par la poste, toutes les trois à l'adresse de M. Vessel. Le bon facteur trouvait cela bien étrange, quoique, après tout, il y ait beaucoup de maisons dans la capitale où les facteurs n'aient guère l'occasion d'aller que pour porter des prospectus vaguement adressés « au locataire».
Ce que je pus apprendre sur les locataires était bien peu de chose, mais ne faisait qu'augmenter encore mes perplexités.
Le laitier, tout luisant avec sa casquette et son tablier de cuir, me déclara que la maison dont il avait la pratique était habitée par un jeune ménage, une dame blonde et un monsieur brun, mince, toujours rasé de frais, des étrangers à n'en pas douter. Pourtant en contradiction avec cette déclaration, le marchand de charbon ambulant qui lui aussi avait la pratique de la maison, m'affirma avoir toujours vu une vieille dame élégamment mise, avec un bonnet de dentelles, et qui était extraordinairement généreuse sur la question des pourboires.
« Vous n'avez jamais vu d'homme? demandai-je avec étonnement.
— Jamais, monsieur. Je crois que la vieille dame vivait là toute seule, sans autre compagnie que celle de la bonne, une grosse fille rougeaude dont je vois encore la figure ronde comme une pomme. Mais tout est fermé dans la maison, maintenant, monsieur. Les deux femmes doivent être parties.
— C'est ce que je pense, répondis-je. »
Ainsi, le public n'avait pas la moindre idée de la sanglante tragédie qui s'était passée entre les quatre murs de cette maison aux airs tranquilles.
Ces dépositions contradictoires devinrent encore plus énigmatiques par la déclaration du fruitier, qu jura ses grands dieux que l'homme était vieux et la dame jeun;\ C'était à ne plus savoir qui croire, d'autant plus qu'aucune des descriptions si différentes que j'avais recueillies ne répondait soit au signalement du jeune homme que nous avions trouvé assassiné,
soit à celui de la dame que j'avais vue à la fenêtre de la salle à manger.
D'où je conclus que l'un et l'autre n'étaient venus là qu'en visite.
Le petit vieux, qui ressemblait si étrangement à Norreys par ses habits, sa physionomie et ses allures, qu'on avait dû exploiter cette ressemblance pour les faire passer l'un pour l'autre, n'avait pas été identifié et avait été enterré aux frais de l'assistance publique. Sa photographie, prise après sa mort, était encore sur la cheminée du bureau des détectives, au poste de police, parmi des centaines d'autres de gens également inconnus ou recherchés.
Chaque fois que j'entrais en passant pour causer avec Courtland, il me semblait voir les yeux clos de cette photographie qui ne pouvait être que celle de Norreys se moquer de moi, et j'aurais dénoncé sur l'heure mon secrétaire comme un personnage traître et suspect, n'était que je craignais, en agissant ainsi, de me couper toute chance de succès dans mes enquêtes personnelles.
Qui donc pouvait être ce Lionel du Devonshire Club? Ah ! si j'avais pu seulement savoir son petit nom ! Si faible qu'eût été l'indication, encore auraitelle été bien précieuse et j'aurais donné cher pour la posséder.
Dans la liste des membres du club, je trouvai une douzaine de Lionels, et pourtant le portier à qui je montrai la photographie faite à l'autopsie du jeune homme assassiné dans la maison de Montagne street, déclara formellement ne pas la reconnaître.
« Je suis certain que je n'ai jamais vu cette figurelà parmi les membres du club, affîrma-t-il. Voilà plus de vingt ans que je suis ici, et je puis me vanter que j'ai bien connu tous ces messieurs. »
Devant l'insuccès complet de mes tentatives d'enquête à Londres, après des semaines d'activité fébrile dépensée en pure perte, je me résolus à partir sur une autre piste et à essayer d'établir l'identité de la femme à qui les lettres d'amou étaient adressées, de la
femme qui courait le monde sous le nom de Miss N. TeslefY. Il y avait deux endroits sur le continent où je pourrais apprendre la vérité, pour peu que la chance voulût bien me favoriser : à l'hôtel de Paris et à la pension de famille de Florence. Ténériffe se trouvait trop loin pour y songer à présent, mais si cela devenait nécessaire parla suite, j'étais bien décidé à pousser jusque-là, car je sentais plus que jamais que cette tragique affaire de Bloomsbury devait être liée intimement avec mon propre avenir.
C'est une chose étrange qu'à certains moments de notre existence nous soyons doués de double vue pour les événements de l'avenir, grâce à ces pressentiments instinctifs qui nous viennent d'un péril imminent. Tout d'abord j'avais été porté à ne pas tenir compte de cette voix étrange de l'inconnu que j'attribuais à un phonographe, pourtant à mesure que les jours se passaient, après avoir lu et relu les instructions du vieux colonel touchant le secret des Hewerdines, j'eus la conviction complète que mon propre avenir était en jeu et qu'il me fallait absolument jéclaircir l'affaire de Montagne street pour déchirer le voile de mystère qui avait si soudainement enveloppé ma vie.
Je partis pour Paris, où j'avais déjà passé une fois un congé de quinze jours, du temps que j'étais dans ma maison de draperie. Sitôt arrivé, je rtie fis conduire directement à l'hôtel indiqué par les lettres trouvées sur le cadavre de Montague street et j'eus une entre vue avec le directeur, un homme à la barbe brune taillée en pointe et aux manières doucereuses.
Lorsque je lui eus exposé l'objet de ma visite, il pressa un bouton électrique et après avoir écrit le nom de Tesloff sur une feuille de papier, il la donna à un employé, avec ordre de faire des recherches immédiatement.
t Si monsieur veut bien se donner la peine de repasser dans une heure environ, il trouvera la réponse toute prête au bureau, ajouta-t-il en se Ijvant pour prendre congé de moi. »
Je passai anxieusement une bonne heure dans un
bar américain, situé non loin de là et lieu de rendezvous des Anglais et des Américains dans la capitale française. Tout en buvant à petits coups mon « Manhattan» je tuai le temps démon mieux à bavarder avec Johnnie le garçon de bar, un petit Italien vif et remuant, aux fines moustaches noires dont la figure est si populaire parmi les habitués de ce bar. Enfin, fatigué d'attendre, je m'en retournai à l'hôtel chercher ma réponse.
Mais comme je m'y attendais bien, les gens de l'hôtel avaient été avertis par Slade l'homme de Scotland Yard, de ne donner aucun renseignement, car l'employé de service au bureau me répondit :
« Nous avons fait des recherches, monsieur, mais nous n'avons jamais eu de voyageur du nom de Teslofî. Et pourtant nous avons feuilleté la table de nos livres d'entrées pendant les cinq dernières années mais en pure perte. Croyez que nous regrettons infiniment de ne pouvoir vous satisfaire. »
Je remerciai cet homme si poli, tout en le taxant intérieurement de mensonge, et après avoir traversé d'un pas découragé la grande cour d'entrée je me retrouvai sur les boulevards.
11 me restait Florence comme second point sur lequel devaient porter mes investigations, Florence la merveifieuse cité des arts dont j'avais tant entendu parler, mais que je n'avais jamais vue.
Si préoccupé que fût mon esprit de la ténébreuse tragédie dont le mystère s'épaississait autour de moi chaque jour davantage, je ne pus m'empôcher de trouver extrêmement agréable ma nouvelle situation de fortune qui me permettait de jouir entièrement de ma liberté et de voyager au gré de ma fantaisie. 11 y avait encore pas mal de formalités à accomplir avant que je pusse entrer en possession complète de Twineham;'- néanmoins les exécuteurs testamentaires sur la suggestion de M.Brooks, mon avoué, m'avaient fait remettre une avance de cinq mille livres avec laquelle j'avais ouvert un compte en banque qui devait largement suffire à mes dépenses courantes.
Ce même soir, après mon entrevue avec le directeur de l'hôtel, je pris à la gare de Lyon l'express pour l'Italie, via Modane. Je voyageai en wagon-lit jusqu'à Pise, la ville de la Tour penchée et là je changeai de train pour Florence, l'express continuant directement jusqu'à Rome.
L'aube pâle d'un jour d'hiver se levait pendant que le train filait à toute vitesse, avec un halètement de vapeur saccadé, à travers la magnifique vallée de l'Arno. Déjà on apercevait au loin la vieille cité avec ses toits rouges, ses coupoles et ses tours, et chaque fois que le train traversait un des ponts jetés çà et là sur le fleuve, c'était un nouveau panorama de collines et de vallées, de vignobles et de plants d'oliviers qui se découvrait à l'œil émerveillé de contempler ce même paysage que l'immortel Dante avait tant aimé.
Enfin, le train entra en gare et je me jetai dans un omnibus d'un hôtel de premier ordre bien connu.
Il était de trop bonne heure pour commencer à procéder à une enquête dès mon arrivée. Je me mis donc au lit et je dois avouer que, malgré mon impatience, je goûtai quelques heures d'un sommeil bien gagné. A mon réveil, je courus à la fenêtre, dont j'ouvris tout grands les longs volets verts et je restai là à regarder la piazza Vittoria, où la vie active et la circulation animée de la vieille cité italienne avaient déjà commencé.
L'hôtel, un des plus modernes de Florence, est fréquenté en majeure partie par des Anglais titrés, des nobles russes et français, de richissimes Américains, des diplomates et des millionnaires. En un mot, c'est un hôtel, où, pendant la saison, en hiver, chaque voyageur représente quelqu'un de marque, prince, marquis, comte ou ambassadeur. C'est ce dont je pus me rendre compte en parcourant la liste des nobles hôtes de passage affichée dans un cadfe de chêne sculpté et placée bien en vue dans le grand hall d'entrée au magnifique pavage de mosaïque.
Presque toutes les chambres étaient occupées, car la saison venait de commencer, et j'allais me rendre au
bureau de l'hôtel, lorsque tout à coup un nom me sauta aux yeux à moitié de la liste, un nom dont la vue me coupa la respiration, comme si j'avais reçu un coup en pleine poitrine.
Ce nom était celui de miss N. Tesloff, accolé au chiffre 38 comme numéro de chambre.
Enfin, je l'avais donc trouvée ! Toutes les précautions du ministère de l'intérieur pour empêcher d'établir son identité et faire disparaître toute trace du rôle étrange qu'elle avai^ joué dans cette énigmatique affaire de Bloomsbury, se trouvaient vaines maintenant. Je me rencontrerais fatalement avec elle face à face dans l'hôtel, à table d'hôte, dans le salon public ou ailleurs, si je voulais seulement prendre sur moi d'avoir un peu de patience.
Il n'était que neuf heures du matin. Par conséquent, elle n'était pas encore descendue. Je pris un journal, j'allumai une cigarette, et je passai ainsi une bonne demi-heure dans la grande salle d'entrée à tuer le temps de mon mieux, lorsqu'il me vint à l'idée qu'elle pourrait bien sortir sans que je m'en aperçusse.
J'allai donc trouver le portier, tout chamarré d'or, dans sa cage vitrée et je lui demandai en anglais:
« Avez-vous vu descendre ce matin miss Tesloff, no 38?
— La signorina Tesloff, me répondit l'homme en mauvais anglais, est partie pour Rome hier soir par l'express. Ah ! je comprends ! J'ai oublié d'enlever son nom dans la liste des voyageurs. Excusez-moi, signor. »