LE GÉNÉRAL ME DIT QUELQUE CHOSE
Je tournai vivement la tête de façon à ce qu'elle ne pût me voir, et, par un couloir, dont les épais tapis étoufïaient le bruit de mes pas, je gagnai un autre escalier qui me ramena dans la grande salle d'entrée.
Se pouvait-il donc que cette même femme que j'avais vue paraître à la fenêtre dans une agonie de désespoir et de terreur, fût actuellement la grande dame qui cachait son identité sous le nom de Tesloff?
Pour tenter la chance encore une fois en essayant d'obtenir une indication quelconque, je m'adressai au portier allemand de garde à la lourde porte libre au mouvement de va-et-vient incessant. Il me leva sa casquette galonnée comme il faisait à tous les entrants ou aux sortants, et je lui demandai en anglais s'il connaissait miss TeslofT.
« Certainement, monsieur, me répondit cet homme poliment. Elle est descendue ici et ce n'est pas pour la première fois, car elle vient souvent à Rome.
— Est-elle brune ou blonde?
— Plutôt brune, monsieur, répondit le portier, surpris de ma question. Elle vient de passer par ici il n'y a pas une demi-heure en sortant de la salle à manger. Elle portait une toilette grise et avait à dîner un niunsieur d'un certain âge.
— Lu homme avec une barbe grise, épaisse et
coupée très court, et des cheveux gris taillés en brosse, raides comme des crins?
— C'est cela, monsieur.
— Est-ce un Anglais, savez- vous?
— Non, un Russe, je crois. Mais je ne suis pas sûr. En tout cas, c'est un étranger et il n'est pas descendu
— La dame voyage incognito. Teslofï n'est pas son véritable nom, n'est-ce pas?
— Non, monsieur. Je ne crois pas.
— Vous voulez dire que vous êtes bien sûr que non. »
L'homme me regarda avec défiance et haussa imperceptiblement les épaules. Comme son confrère le portiep de l'hôtel Savoy à Florence, il devait être grassement payé pour garder le secret de l'identité de la belle voyageuse
La première difficulté à surmonter était de ne pas perdre de vue un seul des gestes de la prétendue miss Teslofï et de la surveiller étroitement sans risquer de me faire reconnaître moi-même. Je pouvais me flatter d'avoir fait là une découverte où Scotland Yard, malgré l'habileté de ses agents avait échoué complètement. Pourtant je ne pouvais m'empêcher de convenir qu'il était bien extraordinaire que ces lettres d'amour adressées à elle-même eussent été trouvées en la possession du jeune assassiné.
Son amant, Lionel, quel qu'il pût être, l'avait aimée passionnément et leur séparation n'avait pu se faire sans un déchirement dont leur cœur avait cruellement saigné. Je me rappelais ces étranges paroles que j'avais entendues pendant la pluie derrière cette porte et je me souvenais aussi de la disparition presque miraculeuse des hôtes de la maison mystérieuse.
Quoi qu'il en soit, son attitude envers le vieux monsieur avec lequel je l'avais vue dans le salon me parut celle delà confiance la plus intime^ et il me sembla deviner qu'elle le pressaitdeluiaccorderquelquegrande faveur. Elle l'avait invité à dîner et emmené ensiûte dans
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ce petit coin tranquile pour discuter avec lui quelque sujet d'une suprême importance. Mais pourquoi là plutôt que dans son salon privé, où ils auraient été mieux à l'abri des regards curieux et des oreilles indiscrètes?
Et puis, qu'était-ce que cette Natica Tesloff? Une Russe? Son nom semblait l'indiquer, c'est vrai, mais elle-même ne m'avait jamais fait l'effet d'une étrangère. Sa figure, d'une beauté vraiment remarquable, offrait d'une façon trop frappante pour s'y méprendre le type anglais dans toute sa pureté.
J'allumai négligemment une cigarette et, affectant des airs de nonchalance étudiée et détachée de tout, je m'allongeai à mon tour sur un fauteuil de rotin et je commandai du café. J'espérais qu'elle ne tarderait pas à passer devant moi et qu'étant là aux premières places, je pourrais l'observer plus à mon aise.
Tout près de moi était assis un général anglais en retraite, que ses allures cosmopolites désignaient clairement pour un de ces Anglais aux migrations périodiques, qui quittent Picadilly avec les hirondelles et s'en vont comme elles chercher le soleil dans le Sud.
Nous liâmes immédiatement connaissance et j'appris que mon nouvel ami était un des plus vieux habitués de l'hôtel, et que comme tel il connaissait tout ce qui portait un nom présentable dans la colonie étrangère de la capitale italienne.
C'était ma première visite dans la Ville Éternelle et je n'en avais encore rien vu, sauf deux ou trois belles rues brillamment éclairées à l'électricité, et encore n'avais-je fait que les apercevoir, emporté que j'étais au galop de l'omnibus qui m'emmenait à l'hôtel.
« Quoique nous ne soyons pas encore à Noël, la' saison ici bat déjà son plein, remarqua le général entre deux bouffées de son cigare. Rome regorge de monde, et Dubois, le directeur, me disait il n'y a pas plus d'une heure que l'hôtel était bondé. »
Puis, nous en vînmes, de fll en aiguille, par une
transition toute naturelle, à parler de l'Angleterre et de la vie anglaise comparée à la joyeuse vie d'un hiver passé dans ces pays de soleil. Le général me dit ses répugnances d'Anglais cosmopolite pour la Riviera, qu'il prétendait être un pays malsain et de réputation surfaite, dont le succès se maintenait encore, grâce à une réclame effrénée et aux articles menteurs de journalistes achetés à prix d'or.
« Tenez ! L'année dernière, à Nice, s'écria le vieil officier, une dangereuse épidémie de petite vérole a éclaté, dont le foyer était à Riquier, et notez bien que les journaux ont eu grand soin de n'en pas dire un m.ot. Pourtant, il y a eu des morts par centaines et le danger était devenu si menaçant qu'on avait envoyé des soldats pour détruire les logements insalubres. Vous n'irez pas me dire après ça que les Anglais ne sont pas fous de quitter leurs maisons saines et confortables pour venir habiter là au péril de leur vie et se faire voler par les plus rapaces propriétaires d'hôtels qui soient au monde. La Riviera est bien la plus grande fumisterie de l'Europe; on commence à s'en apercevoir et il n'y a rien d'étonnant à ce que l'Italie y gagne une popularité qui s'accroît d'année en année. Ici au moins on sait se conduire avec l'étranger. »
Le vieux général était lancé, et il continua de parler longtemps sur le même sujet avec une verve intarissable. Évidemment, je lui avais procuré l'occasion d'enfourcher son dada favori, et il en était si satisfait qu'il ne me fit grâce d'aucune des vexations que lui avaient fait souffrir ces « canailles de voleurs de Nice », comme ils les appelait, et qu'il désignait impitoyablement avec tous les autres hôteliers de la Riviera à la vindicte publique.
Pour mettre à l'épreuve les connaissances mondaines dont s'était vanté mon nouvel ami, je lui posai sans avoir l'air d'y attacher autrement d'importance, quelques questions sur les gens qui nous entouraient.
Le grand monsieur mince avec des lunettes d'or était
sir Henry Curtis, le même qui avait donné tout dernièrement un quart de million aux hôpitaux de Londres. La grosse dame qui lui causait en ce moment était la comtesse de Bexhill. Plus loin, là-bas, en train de porter sa tasse de café à ses lèvres, se trouvait le vieux lord Whitewater, qui fut ministre de la marine dans les derniers temps du cabinet Gladstone. Près de lui était Batson, le député radical de Dewsbury, et ces deux dames assises à une table voisine avec un jeune homme n'étaient autres que Mmes Payne-Morris, la femme et la fille du grand raffineur qui possède un hôtel dans Park Lane et qui a vu s'ouvrir devant lui toutes les portes de la haute société grâce au généreux appui que son père, le vieux Payne-Morris, avait prêté au parti conservateur.
a Mon cher monsieur, continua le général tenezvous le pour dit; vous trouverez toujours ici, pendant la saison, un nombre de membres du Carlton Club suffisant pour faire une majorité. »
Il achevait à peine ces paroles que le grand vieux monsieur aux airs distingués et à la courte barbe grise qui avait tenu compagnie à miss TeslofT pendant le dîner, passa devant nous tout seul en s'en allant.
« Sauriez-vous par hasard quel est ce monsieur? demandai-je vivement. Je me figure l'avoir déjà vu quelque part, mais je ne me souviens ni où ni quand, ajoutai-je aussitôt pour détruire les soupçons qu'aurait pu faire naître ma question.
— Cet homme ! s'écria le vieux général en ajustant son monocle. Ma foi, il n'est pas difficile de vous satisfaire. C'est un Russe nommé Jakovski ou quelque chose comme cela. Je l'ai déjà rencontré à Aix l'année dernière et auparavant à Florence et dans nombre d'autres villes. Il semble connaître tout ce qu'il y a de mieux dans la haute société russe, et pourtant cette n.ême société a l'air de le mépriser quelque peu.
— Comment le savez-vous? demandai-je.
— Eh bien, voilà : un jour, à Eria, j'étais en train de causer à une daine russe, lorsf|ue notre litnnme viiit à passer... Il salua profundénicnt la dame, qui lui rc-
pondit à peine par une froide et sèche inclinaison de la tête, et quand, très étonné, je lui en demandai la raison, elle me fit cette réponse vague et évasive : « 11 y a des gens dont on n'aime pas à être connu. » Et ce fut tout. J'en conclus que le personnage en question n'était pas exempt d'une certaine distinction native, mais qu'il devait y avoir une tare dans sa position sociale, comme il arrive pour beaucoup de gens qui sont forcés de passer leur vie à l'étranger.
— Il y a aussi une jeune personne du nom de miss Tesloff, ici, dis-je. La connaîtriez-vous, par hasard?
— Comment, mais je ne connais qu'elle ! Une très jolie personne brune, Anglaise malgré son nom étranger. Elle n'a d'habitude qu'une femme de chambre avec elle, mais elle se donne du plaisir pour quatre et v^lle s'amuse surtout énormément aux bals de l'hôtel. Il n'y a pas de sauteries sans elle, et la moitié des jeunes gens d'ici en sont amoureux fous. Pourtant les \>lus méchantes langues ne lui connaissent pas le momdre flirt. Elle est immensément riche, aus^i, à ce que l'on dit. Du moins on a parlé plusieurs fois de donations princières qu'elle aurait faites aux œuvres de charité de Rome. Il est assez étrange toutefois qu'on ne lui connaisse pas d'autres amis hommes qu'une espèce d'étranger d'aspect vulgaire et de basse extraction probablement, un individu aux dents jaunes et aux regards fuyants qui vient et disparaît sans faire de bruit. Cet homme-là est une énigme.
— Se trouve- 1- il ici en ce moment?
— Je ne l'ai pas encore vu, répondit mon compagnon.
Mais rien d'étonnant à cela, car il se tient toujours dans l'ombre. Il n'est jamais descendu à l'hôtel, quoique les mauvaise langues prétendent qu'il soit le frère de la jeune miss. En tout cas, il a toujours soin d'éviter ses amies, mais on affirme qu'il a avec L'Ue-même de longues conversations secrètes dans le silence de son salon particulier.
110 L A D A M E E N B L E CJ.
— Est-ce un de ces individus, sales, mal mis, pas présentables? demandai-je.
-^ Oh ! pas du tout. Il est au contraire très bien mis, soigneux de sa personne, toujo-urs tiré à quatre épingles, et je ne serais pas du tout étonné que ce fût quelque officier étranger. D'ailleurs, si vous restez ici assez longtemps, vous le verrez sûrement. Je donnerais ma tète à couper qu'on n'aurait pas bien loin à chercher pour trouver l'endroit où il se cache, fit le général en riant, et il ajouta : l'année dernière des jeunes gens avaient déclaré qu'ils étaient retenus de faire leur cour à la jolie miss autant qu'ils l'auraient voulu par la crainte de recevoir quelque nuit un bon coup de poignard de la main de son chevalier ténébreux. Vous voyez l'idée qu'-on se fait de l'individu.
— Vous ne savez pas son nom?
— Humbert, je crois, mais je n'en suis pas absolument certain. »
Les paroles du général me replongaient dans un abîme de perplexités. Lui, sans s'en apercevoir, continuait de me dire que partout où il s'agissait de plaisirs mondains on était sûr de trouver Natica Tesloff au premier rang des organisateurs, qu'elle se faisait remarquer entre toutes les femmes pour la plus intelligente et la plus gaie, qu'elle dansait à ravir et qu'elle aimait tous les jeux à la folie.
J'écoutais parler mon interlocuteur avec un étonnement croissant, plus indécis que jamais sur la conduite que je devais tenir. Le beauté de miss Tesloff était si remarquable qu'il lui serait très dilTicile de cacher longtemps son identité, mais, enfin, qui donc pouvaitelle bien être pour que le ministre de l'intérieur luimême crût devoir prendre tant de peine pour empêcher de connaître son véritable nom?
C'était une chose inouïe jusque-là dans les annales de la police de Londres qu'une enquête à huis-clos, sur ordre express du ministère, et cette façon de procéder dans le plus grand secret ne permettait pas de mettre en doute qu'il y eût là-dessous quelque puissante raison d'État qui nous échappait.
J'entendais toujours résonner à mon oreille ces paroles et ces cris de terreur poussés dans le hall do la maison de Montague street: je me rappelais ce terrible regard d'angoisse et de désespoir que m'avait jeté l'inconnue en m'apercevant debout sur la porte d'entrée en train de l'observer.
Et cet homme qui ressemblait si étrangement à M. Norreys, cet homme, qui était mort empoisonné avec de l'antimoine quelques heures après, quel rôle avait-il joué dans la sanglante tragédie?
Ma tête se perdait.
Le vieux général loquace, qui vivait au régime de la « pension», rebouchait soigneusement la bouteille de Saint-Julien entamée après chaque repas et griffonnait le numéro de sa chambre sur l'étiquette, en continuant de bavarder sur le même sujet, sans se douter des étranges pensées qui me traversaient l'esprit.
Pourquoi cette conversation si animée de miss Tesloff avec ce Russe entre deux âges que les gens comme il faut rougissaient de connaître?
Il sautait aux yeux que son attitude avait été celle d'une femme qui demande une faveur, tandis que lui, avec ses airs distingués, à demi allongé sur son fauteuil de rotin, l'écoutait en fumant sans se laisser fléchir.
Il l'avait quittée sans lui avoir accordé ce qu'eli-3 demandait, très probablement. Autant que je pus en juger par sa face mince et étroite, le cœur de cet homme devait être un cœur de pierre, que la supplication la plus émouvante d'une femme ne saurait jamais toucher.
Je me levai et je flânai pendant plus d'une heure dans les différentes pièces de l'hôtel, mais sans rien voir davantage de mon inconnue. Il devenait évident qu'elle avait dii se retirer dans le magnifique appartement qu'elle occupait.
Le lendemain, comme je l'attendais avec une impatience fébrile, je la vis, élégamment vêtue de noir, descendre vers onze heures, avec sa femme de cham-
bre, sauter dans un fiacre et se faire conduire dans la direction du Corso. Je la suivis, et j'arrivai juste à temps pour la voir entrer dans un grand palais fort ancien, aux airs sombres et majestueux, près de la porte del Popolo.
Un portier chamarré d'or sur toutes les coutures de sa somptueuse livrée bleu ciel se précipita pour ouvrir la porte à deux battants devant elle, en même temps qu'il saluait jusqu'à terre.
Évidemment ces marques de respect ne s'adressaient pas à une inconnue.
« Qui habite ce palais? demandai-je à mon cocher de fiacre, qui s'était arrêté prudemment à une raisonnable distance.
— Mais c'est l'ambassade de Russie, signor, me répondit-il. p