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CHAPITRE XVlî

GOUPABLEOU NONCCUPADLG

L'éclatante fraîcheur de sa jeunesse s'était enfuie de ses joues, laissant les traits de sa figure tirés et hagards, tandis qu'elle continuait à traverser de long en large, à pas fiévreux et saccadés, le salon blanc et or.

Et, en vérité, elle était si agitée que j'en vins à me demander s'il n'y avait pas quelque conséquence plus grave cachée derrière la perte de ses lettres. Elle craignait le scandale, c'était certain. Mais je crus deviner, à plusieurs reprises, tandis que je la regardais se débattre sous mes yeux contre ses atroces perplexités, qu'elle avait quelque vague soupçon que je n'étais venu là que pour exercer sur elle un chantage quelconque et abuser de sa position.

En effet, n'étais-je pas un étranger et le seul témoin qu'il y eût contre elle?

Ce fut un trait de lumière. Je me rappelai tout d'un coup qu'il y allait de ses intérêts les plus chers d'obtenir mon silence le plus absolu. Et pourtant son attitude découragée et l'horreur qu'elle gardait du souvenir de cette fatale après-midi grise de novembre montraient clairement que c'était bien elle qui avait essayé de sauver l'homme tombé sous les coups de ses lâches assassins, après s'être laissé prendre au piège mortel qu'une femme lui avait tendu.

Quand elle se fut un peu calmée, elle s'arrêta

devant moi, toute haletante encore. Sa blanche poitrine, dont on vo>ait la naissance, se soulevait tumultueusement, ses mains tremblaient, et elle me demanda :

« Enfin, qu'est-ce qu'ils ont découvert en faisant leur enquête? Qu'est-ce que sait la police au juste?»

Je lui racontai tout ce qui s'était passé dans la salle du premier étage du poste de police, comme je l'ai fait dans un précédent chapitre.

« Et alors ils sont partis en campagne pour me chercher, je suppose? Ces malheureuses lettres, naturellement, les auront mis sur ma piste. Ah ! quelle folle j'ai été de ne pas les détruire !

— Cela aurait mieux valu, je suis de votre avis, répondis-je.

— Pourtant, il est bien permis à une pauvre fenime de garder précieusement de si doux souvenirs ! fit-elle machinalement. Vous autres, hommes, vous jetez votre amour au rebut sans plus de remords qu'un enfant fait d'un vieux jouet qui ne lui plaît plus, mais une femme qui, une fois dans sa vie, a aimé sincèrement, ne peut jamais complètement oublier, n'importe quels changements soient survenus dans sa position sociale, et n'importe le nombre des années écoulées. »

Puis elle ajouta avec un soupir :

« Ah ! monsieur Hewerdine, vous n'êtes pas femme et vous ne pourrez jamais comprendre ce que souffre une femme quand elle aime et qu'il lui est interdit d'aimer.»

Faisait-elle allusion à cette différence de classes qui mettait une barrière infranchissable entre elle et son amant? Je me rappelai l'amertume tragique de ces lettres où son amant, le cœur déchiré, acceptait l'inévitable, après avoir appris qui elle était réellement. L'aventure, contée par ces lignes écrites la mort dans l'âme, était cruelle, et ces apparences gaies et brillantes de femme mondaine, à qui tout sourit dans la vie, ne servaient qu'à mieux cacher un cœur brisé.

Ses. yeux pleins de larmes m'en faisaient le triste aveu. Elle essaya de parler, mais sa gorge se serra

SOUS l'action d'une émotion si intense que pas un mot n'en put sortir. Qu'elle fût d'origine patricienne, la descendante de quelque noble et vieille maison, cela je n'en pouvais douter. Autrement le ministre ne se serait assurément pas donné la peine d'exiger le secret de tous ceux qui avaient pris une part quelconque à la découverte de cette étrange affaire de Bloomsbury.

« Quand je vous ai vue à la fenêtre, dis-je, vous étiez en toilette de soirée, et pourtant c'était l'aprèsmidi. Pourquoi étiez- vous habillée ainsi? demandaije, plutôt pour dire quelque chose que pour tout autre motif.

— Oui, je me rappelle, répondit-elle lentement. Cela a dû vous paraître étrange. Pour moi, c'était plutôt gênant, car j'ai dû changer de costume en quelques secondes pour vous échapper.

— C'est vrai, et même la façon dont vous avez quitté la maison nous a tous mystifiés, déclarai-je. Votre disparition subite tenait du miracle. »

Elle sourit très tristement, mais sans m'expliquer davantage comment elle était sortie de cette maison silencieuse.

« Et l'homme qui vous a donné l'éveil, ajoutai-je, le petit vieux qui se tenait sur le trottoir en face, de l'autre côté de la rue, et vous faisait signe de la main, qui était-il?

— Un bon ami, un envers qui j'ai contracté une grosse dette de reconnaissance. A ce moment-là il m'a avertie du danger et empêchée de tomber entre les mains de la police. Sans lui j'aurais pu être arrêtée, car j'avais lu sur votre figure vos intentions avec la conviction que j'étais coupable.

— Pardonnez-moi, mais je regardais et je regarde encore votre présence dans cette maison comme un fait très suspect, répondis-je hardiment. »

Je parlais à cœur ouvert et je vis qu'elle me savait gré de ma franchise.

« Je le reconnais, avoua- 1- elle. C'était suspect. Ah ! que n'aurais-je pas donné pour être avertie de ce qui

devait se passer? Un mot de moi aurait empêché cette horrible tragédie; un mot de moi aurait fait avorter ce traquenard infernal. Et vous affirmez qu'il avait bien sur lui des lettres de moi, ces lettres qui disent toute la vérité ! Cela me semble impossible. Non, je ne peux pas y croire. Je me croyais pourtant ajouta-t-elle, je me croyais bien à l'abri de tout scandale; mais ce que vous me dites me montre quel sérieux danger je cours maintenant. Et cependant, cependant, vous prétendez que vous voulez être mon ami?

— Du moins, j'ai le plus sincère désir de vous aider de toutes mes forces et par tous les moyens en mon pouvoir, je vous le jure, dis-je avec l'ardeur juvénile de la conviction non feinte que je puisais dans mon cœur, car je voyais bien maintenant qu'elle était sous le poids d'une affliction écrasante et imméritée, malgré toutes les apparences contre elle et les exigences de sa haute position dans 1^ monde qui la forçaient à voyager incognito. L'amour ne connaît pas nos distinctions de classe, il met tous les hommes sur le même rang. Toute femme éprouve au moins une fois dans sa vie, une grande passion pour un homme, et que la destinée l'ait fait naître cuisinière ou comtesse, demoiselle de magasin ou duchesse, son cœur n'en bat pas avec moins de tendresse ni d'ardeur. »

Cette femme dont mes yeux ne pouvaient se lasser d'admirer l'éclatante beauté, cette femme, plus belle encore dans ses alternatives tragiques de terreur et d'angoisse, avec son visage convulsé au souvenir de l'heure maudite, tremblant d'épouvante à l'idée que ces lettres ne vinssent causer un scandale en livrant son secret à la publicité, cette femme, à laquelle un homme avait voué une adoration passionnée et par laquelle un autre homme était mort, se tenait devant moi immobile, ses deux mains blanches jointes et crispées, sa tête affaissée sur sa poitrine. Elle avait l'air de désirer ardemment se confesser à moi et en même temps, elle hésitait parce que j'étais un étranger et un inconnu.

Élucider le mystère, ce serait chasser à tout jamais le nuage épais qui avait si soudainement obscurci ma vie, car cette voix surnaturelle et inexplicable de Twineham ne m'avait-elle pas promis le succès si je prenais seulement sur moi d'avoir assez de patience?

Mais l'avertissement que cette même voix m'avait donné?

Ne m' avait- elle pas recommandé, en effet, de me défier de la femme aux cheveux bruns? Or, la femme que j'avais devant moi avait justement les cheveux bruns? La voix mystérieuse de l'inconnu avait- elle donc fait allusion à elle? Et pourtant, plus j'y réfléchissais de sang-froid, plus j'en venais à douter de moi-même et à me demander si cette voix extraordinaire n'était pas après tout une pure chimère de mon imagination.

Je m'absorbais dans la contemplation de cette figure d'un ovale si doux et si parfait et je me laissais, malgré moi, gagner à une rêverie dont il me semblait que je ne pourrais jamais m'arracher.

Tout à coup, comme elle était toujours là, devant moi, les yeux attachés sur le feu, un autre souvenir me revint à la mémoire et je lui dis lentement et distinctement :

« On a fait une seconde découverte dans cette maison. Savez-vous ce qu'on y a encore trouvé de caché?

— Non. Quoi? demanda-t-elle piquée au vif par la curiosité. »

Je lui expliquai en quelques mots comment la police avait découvert la lugubre pièce à conviction d'un second crime.

« Horrible ! répondit-elle d'une voix haletante. Mais cette tête coupée, l'avez-vous vue vous-même?

— Oui, répliquai- je. Mieux que cela; j'en ai sur moi une photographie prise par la police dans le but d'essayer d'établir l'identité de la morte. »

Et je tirai de ma poche une enveloppe contenant la photographie collée sur un carton que Courtland m'avait donnée.

Mais à peine les regards de miss Tesloff furent-ils tombés dessus qu'elle me l'arracha des mains :

« Mon Dieu ! s'écria-elle en la dévorant des yeux avec une expression de terreur, c'est elle !... C'est Hélène !... Quel crime épouvantable !... Elle aussi, ils l'ont donc tuée !... »

Et instinctivement elle porta la main à son cœur, comme pour en comprimer les battements et l'empêcher de se. rompre dans sa poitrine.

« Monsieur Hewerdine, reprit-elle après un silence pendant lequel elle essaya de reprendre possession d'elle-même, dites-moi exactement dans quelles circonstances on a fait cette découverte, car c'est là pour moi un nouveau coup dont je n'avais pas la moindre idée et auquel j'étais bien loin dem'attendre.»

Je lui racontai alors en détail de quelle façon on avait fait cette lugubre trouvaille, tandis qu'elle tenait toujours à la main la photographie sur laquelle elle jetait un coup d'œil de temps en temps, comme si les yeux clos et les traits tirés et sans expression de cette face cadavérique eussent exercé sur elle une étrange fascination.

« Ils l'ont fait tomber dans un guet-apens où ils l'ont tuée, dit mon interlocutrice. Elle a été victime, tout comme lui, d'un meurtre lâche et cruel ! La police soupçonne-t-elle son identité? Dites-le-moi franchement, parce que c'est pour moi de la plus haute importance.

— Non, répliquai- je; autant que je puis savoir, la police n'est toujours pas fixée sur ce point. Mais, ajoutai-je, puisque vous la reconnaissez, vous, cette femme, qui est-elle?... Hélène qui? »

Elle hésita, jeta encore un regard sur la lugubre photographie et répondit vaguement :

« Hélène... rien de plus.

— Alors vous refusez de me dire son autre nom? remarquai-je, déconcerté et avec un dépit que je ne me donnai pas la peine de cacher.

— Je ne vois pas à quoi cela pourrait bien servir de vous le faire connaître, répondit- elle machinalement

Ils l'ont tuée et, pour quelque raison qui m'échappe jusqu'à présent, ils ont cru devoir conserver la pièce à conviction de leur crime. Dans quel but, c'est ce que je ne peux pas arriver à comprendre, à moins que la Providence n'ait permis cela que pour les faire retrouver et condamner un jour.

— Alors il y a plus d'un assassin et vous les connaissez bien? remarquai-je vivement. Vous pourriez les dénoncer à la police si vous le vouliez?

— Et risquer ma vie à ce jeu- là, n'est-ce pas? Non, non, reprit-elle sur un ton décidé, vous n'auriez pas le cceur d'exiger cela de moi?

— ^Nlais enfin il serait bien juste que les assassins fussent punis ! m'écriai-je, car je brûlais d'apprendre la vérité sur cette afTreuse tragédie, et quel rôle avait pu y jouer le petit vieux, qui offrait une ressemblance si extraordinaire avec M. Thomas Norreys.

— Ah ! jesuistoutàfaitde votre avis, dit-elle d'un ton plus calme. Il y a eu une lâche machination à la suite de laquelle un homme et une femme ont perdu la vie. Pourtant, après tout," il n'y a rien là de vraiment si extraordinaire, ajouta-t-elle comme en se parlant à elle-même. Ils sont implacables dans leurs vengeances.

— Vous avez donc bien peur d'eux? demandai-je.

— Non, déclara-t-elle franchement, pas d'eux mais du scandale. Voyons, encore une fois, ces lettres qui sont entre les mains de la police, ne puis-je les ravoir au prix de n'importe quel moyen?

— Hélas ! j'ai do fortes raisons d'en douter, répondis-je. Mais je ne vois pas pourquoi vous craignez tant qu'elles soient livrées à la publicité, car sûrement la police ne les fera jamais connaître.

— Ah ! monsieur Hewerdine, cria-t-elle, en se tordant les mains de désespoir, vous ne comprenez rien à la position où je me trouve. Je ne puis risquer de laisser découvrir au grand jour que j'ai trempé, même innocemment, dans cette affaire. Quant à dénoncer les coupables, je ne le puis pas non plus. J'ai les mains liées. Je suis desarmée.

— Mais pourquoi ne pas me confesser la vérité en V0U3 en remettant à ma discrétion qui ne vous trahirait pas, je vous le jure, et me laisser vous prêter mon appui? Les deux officiers de police qui ont pris l'affaire en main et se sont chargés de l'instruction, sont mes amis. Nous pourrions très probablement arranger les choses ensemble.

— Peut-être, répondit-elle avec un soupir. Mais, même, alors, votre aide, avec les meilleures intentions du monde, ne pourrait me servir à rien.

— Dans ce cas, mes regrets n'en sont que plus vifs, miss Teslofï, répliquai-je. Je sais que vous êtes dans la peine la plus profonde, que certains détails de cette afîaire vous sont cruellement douloureux, et je n'avais d'autre but que de vous rendre service.

— Et d'apprendre le secret en même temps? ajouta-t-elle.

— Oui, j'en conviens. Je voudrais savoir qui était le petit vieux qui vous a donné l'éveil.

— Pourquoi?

— Parce que une heure plus tard ou à peu près, il est mort, d'une mort qui n'était pas naturelle.

— Quoi ! s'écria-t-elle. Allez-vous dire maintenant qu'ils l'ont tué, lui aussi?

— Il est mort, répétai-je, et enterré. On l'a trouvé agonisant dans Oxford street, et l'autopsie a démontré que sa mort était due à un empoisonnement par l'antimoine.

— Alors ils l'ont tué pour faire mourir leur secret avec lui, cria-t-elle d'une voix rauque. Oh ! c'est par trop alTreux ! Je n'aurais jamais cru qu'ils auraient l'audace de mettre ainsi toutes leurs menaces à exécution. Que leur ruse fût égale à celle du diable en personne, cela je le savais, car j'avais fait pour ma part l'expérience de leur fausseté et de leur bassesse, mais que pour assurer leur impunité ils dussent en venir à tuer secrètement le seul homme qui connût la vérité, non, cela je ne l'aurais jamais cru. J'avais toujours pensé qu'ils étaient trop ses amis pour cela. Dites-moi où et comment on l'a trouvé si malade? »

Je lui racontai tout ce qu'elle voulait savoir et elle écouta mon récit jusqu'au bout avec anxiété. Lorsque j'eus terminé, elle dit :

« Alors l'afïaire reste toujours aussi mystérieuse pour la police?

— Absolument.

— Les recherches des détectives n'ont amené aucun résultat?

— Aucun, sauf que vous vous trouvez mêlée à cette affaire comme le prouvent les lettres qu'on a trouvées sur le mort. »

Elle se mordit les lèvres. La crainte de voir ses lettres livrées au grand jour de la publicité semblait être sa seule préoccupation.

« Oui, répondit-elle. Ces lettres, ça été une folie, une grande folie de ma part de ne pas les détruire. Mais toute autre femme en eût fait autant à ma place et c'est la source de tous nos malheurs de nous laisser dominer par nos sentiments. »

Elle leva sur moi ses beaux yeux et me dévisagea anxieusement.

« Mais, repris- je en faisant une nouvelle tentative pour la convaincre, si vous hésitez à me confier la vérité sur cette afïaire, miss Teslofï, du moins voudrez-vous bien satisfaire ma curiosité en me disant le nom du petit vieux qui faisait le guet dans la rue?

— Ah ! je vous le dirais très volontiers si je le savais, mais je l'ignore absolument.

— Gomment? Mais vous venez de me dire que c'était un ami ! m'écriai-je, ramené à tous mes doutes par ce que cette réponse avait d'étrangement évasif.

— Sans doute, c'était un ami, et je le répète. Mais il n'en est pas moins vrai que je ne le connaissais que comme l'associé des autres et que je n'ai jamais su son vrai nom. Ils l'appelaient M. Williams, je ne peux pas en dire davantage.

— Vous êtes bien sûre que son nom n'était pas iNorreys et qu'il n'habitait pas à Twineham, dans le Norfolk? demandai-je gravement en la regardant dans les yeux. »

Elle tressaillit malgré elle quand je prononçai le nom de mon secrétaire, mais elle se ressaisit aussitôt et m'affirma avec un calme sourire n'avoir jamais entendu ce nom-là auparavant.

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