‹ La dame en bleuChapitre 19 sur 34 · DE QUI ARRIVA AU TROCADÉRO · texte numérisé non relu

DE QUI ARRIVA AU TROCADÉRO

Il était près de minuit quand je quittai le joli salon blanc et or de cette charmante femme, qui abritait son incognito sous un nom aux consonnances étrangères.

Je me séparai d'elle avec cette impression fortement gravée dans mon esprit que c'était bien là la femme la plus intelligente et, contre toutes les apparences, la plus franche et la plus sincère de toutes celles que j'avais rencontrées jusgue-là. Mon expérience -des femmes des hautes classes était certainement très restreinte, pour ne pas dire moins, mais je suis bien sûr que les femmes des classes moyennes, en tant qu'il s'agit de ruse et de diplomatie, n'ont rien à envier à leurs sœurs plus fortunées, et qu'elles leur sont certainement supérieures au point de vue de la stricte moraUté.

Mais ceci n'est qu'un simple récit qui doit se borner à raconter les faits, sans avoir la prétention d'entrer dans des considérations philosophiques sur les défauts de ce qu'on est convenu d'appeler le « monde chic » Natica était une grande dame de naissance et d'éducation. Cela se sentait, et j'en étais convaincu pour ma part. Maintenant, quel rôle avait-elle joué dans l'assassinat de ce jeune homme à Londres, voilà ce que je ne pouvais arriver à comprendre.

Qu'elle m'eût menti de parti pris en m'afflrmant

son ignorance complète du nom de Norreys, cela j'en avais la certitude, et pourtant, à la réflexion, je sentais bien qu'il était absurde et impossible que l'homme mort dans la cellule du poste de police fût Norreys lui-même. Pour moi, la chose ne faisait pas de doute, il y avait là deux hommes bien distincts, choisis à cause de leur extrême ressemblance l'un avec l'autre. L'un était mort, l'autre vivait toujours.

Norreys faisait en cachette de fréquents voyages à Londres. Pourquoi? Si c'eût été dans un but honnête, il ne se serait certainement pas entouré de tant de mystère.

Je montai à ma chambre et restai longtemps assis à réfléchir, la tête dans mes deux mains, avant de me décider à aller me coucher.

Mitchell, la femme de chambre, avait sans doute été très intriguée par ma visite car à onze heures elle était venue frapper à la porte du salon un coup timide et discret, pour demander si sa maîtresse n'avait pas d'autres ordres à lui donner, mais elle en avait été pour ses peines et congédiée aussitôt.

Je me demandais s'il ne me serait pas possible d'obtenir d'elle qu'elle voulût bien me dire qui était réellement sa maîtresse.

N'était- elle pas cette femme aux cheveux bruns contre laquelle la mystérieuse voix m'avait mis en garde d'une façon si étrange?

Plus je réfléchissais sur cette affaire extraordinaire, avec ses différentes phases de tragédie et de mystère, plus l'énigme s'embrouillait et me semblait devenir mdéchiffrable.

Il n'y avait qu'un point sur lequel je fusse fixé, c'est que miss Tesloff m'avait menti, et cela m'avait souverainement déplu. Maintenant je la tenais fortement en suspicion, plus à cause de son refus d'admettre qu'elle connaissait Norreys qu'à cause de toutes les autres charges accablantes dressées contre elle, et je résolus, pour cette unique raison, de prendre sur moi d'avoir de la palience et d'épier tous ses mouvements.

Si elle était vraiment complètement innocente du crime, pourquoi alors ce petit vieux aux habits râpés qui faisait sentinelle dans la rue, s'était-il escrimé derrière mon dos à lui donner l'éveil par des gestes si énergiques et si significatifs?

• Il y a un vieux proverbe bien connu à Scotland Yard, qui dit que là où il y a un crime il y a aussi un témoin. N'était-ce pas la Providence elle-même qui avait envoyé cette averse pour me forcer à me réfugier sous cette porte d'entrée aux airs bien tranquilles, la Providence qui avait décidé de me faire découvrir ce crime?

J'avais mis toute mon énergie à pousser seul ma petite enquête, je sentais qu'il y allait de la paix de ma vie et je n'entendais pas être tenu en échec, même par une femme dont la haute position sociale faisait une loi au ministre de cacher la vérité au public et de la mettre ainsi à l'abri de tout soupçon.

Le lendemain matin, je m'attardai à flâner adroite et à gauche dans l'hôtel avec l'espoir de la rencontrer, mais, elle ne parut pas. Ce fut mon ami le vieux général en retraite que je trouvai, plus prêt que jamais à m'entreprendresur un de ses fameux thèmes favoris qui traînaient par trop en longueur, mais je réussis à lui échapper, et, après le déjeuner, je montai au premier et j'allai frapper discrètement à la porte de miss Tesloff.

Mitchell vint m'ouvrir presque aussitôt, mais en réponse à ma question, elle me dit :

« Ma maîtresse a quitté Rome ce matin de très bonne heure.

— Partie ! m'écriai-je. Où est-elle allée?

— A Londres, je crois, monsieur. Elle a dit seule ment qu'elle serait de retour dans une dizaine de jours et m'a recommandé de rester ici à attendre ses ordres.

— Alors, elle a dû partir par le train de luxe pour Calais, à huit heures du matin, je suppose?

— Oui, monsieur.

— Et la dame, cette dame entre deux âges, qui l'accompagnait à la promenade, vous savez bien?

— Elle est partie avec elle. »

J'hésitai un instant, puis je lui dis à demi-voix, comme quelqu'un qui a une confidence à faire :

« Mitchell, je voudrais vous parler en particulier. »

En même temps, ma main cherchait une pièce d'or d'un souverain dans la poche de mon gilet.

« Le fait est que je suis très curieux d'apprendre le véritable nom de votre maîtresse. Figurez-vous que j ai fait un pari que je trouverais moyen de le savoir. Un pari de dix livres, ajoutai-je en riant.

— Très bien, monsieur, répondit- elle, mais ce ne sera toujours pas de moi que vous l'apprendrez. Le nom de ma maîtresse ne regarde personne autre qu'elle.

— Vous êtes un modèle de discrétion. Mais, ditesmoi, depuis combien de temps étes-vous à son service? me risquai- je à demander, pour cacher mon désappointement.

— Depuis dix ans, jnonsieur.

— Et vous refusez de me dire qui elle est réellement? repris-je en tenant toujours la pièce d'or entre mes doigts.

— Je refuse, répondit-elle sur un ton qui n'admettait pas de réplique. Elle a toujours été trop bonne maîtresse pour moi pour que je la trahisse.

— La trahir ! oh ! le vilain mot ! Vous exagérez, on ne saurait trahir que ceux qui ont quelque chose de mal à se reprocher. Or, quel mal a-t-elle fait, je vous le demande?

— Aucun, que je sache, répondit la fille en riant. » Mais j'eus beau essayer de tous les moyens pour lui

arracher le nom véritable de Natica Tesloff, elle se refusa obstinément à me le dire et à accepter le souverain que je lui tendais.

Ainsi la femme qui avait causé avec moi d'une façon si affable, la femme qui n'avait pu me cacher ses angoisses au seul souvenir de cette terrible affaire de Montagne slreet, avait brusquement quitté Rome et filé entre mes doigts. C'était une fuite, à n'en pas douter. Le portier me confirma les dires de Mitchell.

Elle s'était fait conduire à la gare en compagnie de cette dame âgée que j'avais déjà vue avec elle, et Pietro, le cocher de l'omnibus de l'hôtel, leur avait retenu deux places pour le train de luxe, le train qui fait le service direct pour Paris, deux fois par semaine.

Elle était retournée précipitamment à Londres. Mais pourquoi ? Je me résolus immédiatement à en trouver la raison. Il n'y avait pas de temps à perdre: aussi le soir même, à onze heures, sans attendre un jour de plus, montais-je dans un wagon-lit du trainmalle à destination de Paris, où, sur mon étroite petite couchette, je ne tardai pas à m'endormir au bercement et au ronflement du train lancé à toute vapeur à travers les marais pestilentiels de Maremna, au nord de Pise.

Quatre jours après je foulais le pavé de Shaftesbury avenue à l'heure du déjeuner, et j'entrai à tout hasard au restaurant du Trocadéro attiré et séduit par son installation luxueuse et sa musique. Je m'étais assis à une table dans la grande salle bondée de monde, j'avais commandé une côtelette et je l'attendais avec patience, pendant que l'orchestre était en train de jouer la dernière valse à la moc^e, lorsqu'un homme très grand, d'une puissante carrure, qui passait en ayant l'air de chercher une place, se tourna tout à coup de mon côté, mit la main sur une chaise vacante à ma table et me dit avec un accent étranger prononcé :

« Voulez- vous me permettre ?

— Certainement, répondis-je, car aussitôt je me rappelai avoir vu cette figure caractéristique, avec ses cheveux raides en brosse et sa barbe courte, il n'y avait pas plus de six jours au Grand Hôtel, à Rome. C'était ce Russe aux manières distinguées que Natica Tesloff avait eu à dîner, l'homme que le vieux général m'avait désigné sous le nom de Jakovski. »

Il me lança un rapide regard de ses yeux gris, perçants comme ceux d'un oiseau de proie, et sourit égèrement.

« Ah ! je vois avec plaisir, monsieur, que nous nous reconnaissons mutuellement, fit-il d'un air dégagé et bon enfant en dépliant sa serviette et en l'étendant sur ses genoux.»

Je remarquai qu'il était très bien mis et qu'il portait au petit doigt de sa main gauche une bague en or avec un magnifique saphir. Ses cheveux, taillés en brosse comme je l'ai déjà dit, et la coupe de ses habits lui donnaient un cachet d'étranger tout à fait prononcé.

« Nous nous sommes rencontrés à Rome il y a quelques jours, déclarai-je.

— C'est vrai, répondit l'homme, qui, suivant mon ami le général, promenait sa vie errrante à travers toutes les villes d'eaux à la mode du continent et qui m'avait tout l'air d'être un parfait aventurier. Et j'ajouterai que c'est un très heureux hasard qui a amené notre rencontre d'aujourd'hui. Je voudrais vous parler.

— Dites plutôt que le hasard n'a rien à voir avec notre rencontre et que vous m'avez suivi jusqu'ici déclarai-je, fermement convaincu que l'homme m'avait filé jusqu'à Londres dans quelque but bien arrêté.

— Rencontrer accidentellement quelqu'un n'est pas le suivre, répondit-il doucement sur un ton de reproche plutôt bienveillant. Vous me permettrez de vous dire, monsieur, que vous êtes un peu trop prompt à former des jugements téméraires. »

Je regardai l'homme encore une fois et je me souvins qu'il était l'ami intime et le confident de cette jolie femme que je ne connaissais que sous le nom de Tesloff.

« Soit répliquai-je. Pourquoi voulez-vous me parler? >

Il se pencha sur la table vers moi comme pour me faire une confidence, et après avoir jeté autour de lui un regard inquisiteur pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, il me dit à demi- voix:

a Je suis venu vous trouver pour vous donner un bon conseil de sa part — à elle — vous savez bien de qui je veux parler, n'est-ce pas?

— Miss Tesloff ?

— Oui, c'est elle-même qui m'envoie pour vous prier instamment d'abandonner dès maintenant toutes ces recherches vaines auxquelles vous vous livrez depuis quelque temps. Croyez-moi, vous ne parviendrez jamais à savoir la vérité et je vous avertis charitablement que si vous vous entêtez à persister, ce sera au péril de votre vie.

— Au péril de ma vie ! répétai-je en écho. Comment cela ?

— Rappelez- vous que vous êtes le seul témoin, poursuivit le Russe d'un air plein de mystère, en fixant froidement sur moi ses yeux gris et perçants. Eh bien, supposons que vous veniez à mourir, ce serait un grand... soulagement pour certaines personnes. Comprenez-vous maintenant ?

— Je comprends, monsieur, m'écriai-je avec la rougeur de la colère qui me montait aux joues, je comprends que vous me menacez de mort si je continue de faire tous mes efïorts pour livrer à la justice la ou les personnes coupables ! Et je vous jure que c'est un jeu dangereux que vous jouez là en essayant de me forcer à me taire par des menaces !

— Pas la moitié aussi dangereux que votre propre position, fit-il en ricanant et en froissant ses gants sur la table. Permettez-moi de vous dire, monsieur, sauf votre respect, que vous parlez en insensé. Vous avez déjà la tête prise dans le nœud coulant et la main invisible de certaines personnes n'attend plus que la moindre imprudence de votre part pour serrer la corde autour de votre cou, comme ça... et il fit avec ses mains le geste significatif de tirer une corde de toutes ses forces.

— Ah ! vraiment, ils m'étrangleraient... comme ça? Et je ne pus m'empêcher d'éclater de rire nerveusement, car à ce moment-là j'étais tout disposé à regarder les menaces du Russe comme une mauvaise plaisanterie. Eh ! bien, qu'ils essayent ! Tant pis pour celui qui tentera de porter la main sur moi, je vous en donne ma parole. Nous sommes en Angleterre ici, et

non en Russie, ajoutai-je. pour bien lui faire voir que je n'ignorais pas sa nationalité.

— Ah ! s'écria-t-il, au comble de l'impatience, vous êtes insensé, je le répète, complètement insensé. Ne voyez-vous donc pas, aveugle que vous êtes, qu'il y a des raisons, des raisons impérieuses, qui exigent que cette dame soit protégée et non traquée comme une bête fauve, ainsi que vous vous obstinez à le faire?

— Mais je ne la traquepas,interrompis-je vivement. Bien loin de là, j'essaye seulement de découvrir la vérité. Voilà tout.

— C'est peine perdue. Vous n'y arriverez jamais, déclara-t-il. »

Je le regardai encore une fois, et de ce moment, je ne pus m'empêcher de le haïr.

a Pourquoi?

— Je vous l'ai déjà dit, répondit-il. Vous êtes en danger de mort.

— Parce qu'elle a résolu qu'il fallait que le danger fût écarté à tout prix, remarquai-je en souriant.

— Sans doute. Dans son intérêt personnel il est absolument nécessaire que la vérité ne soit jamais découverte. Elle m'a prié de vous dire qu'elle compte sur votre générosité, sur vos sentiments chevaleresques, pour ne pas compromettre une pauvre femme sans défense.

— Je lui ai déjà offert mes services, mais elle les a refusés, répondis-je, piqué au vif. Elle m*a même nié ce que sais pertinemment être la vérité.

— Quelles que soient les négations qu'elle ait pu vous opposer, ça été dans votre propre intérêt, n'en doutez pas, répondit-il plus doucement. Avouez d'ailleurs que vous ne la connaissez pas assez pour pouvoir juger ses motifs. Restez tranquille enfin, je vous en conjure, de sa part. Ne cherchez pas à déchirer le voile qui cache la vérité, car vous ne pourriez que lui faire du mal, à elle, et à vous en même temps. Par i)itié pour elle, écoutez-moi, monsieur, ajouta-t-il d'une voix suppliante, sans même toucher au plat qu'on lui avait servi.

— Mais cette affaire deMontague street, déclarai-je, ne regarde pas qu'elle ; elle me touche aussi de très près.

— Raison de plus. N'est-il pas mille fois préférable pour vous de rester bien tranquille à jouir en paix de votre héritage — vous voyez que je suis au courant de vos affaires — que de chercher à amener le malheur et la mort même sur votre tête et sur celle d'une pauvre femme innocente?

— Innocente ! m'écriai-je. Qu'elle le prouve donc ! N'est-ce pas elle qui a attiré ce malheureux jeune homme dans la maison où il a trouvé la mort sous les coups de lâches assassins? »

Puis, au bout d'un silence de quelques secondes l'idée me vint de déconcerter mon adversaire par une attaque imprévue et j'ajoutai:

« Dites-moi, n'était-ce pas Norreys l'homme qui faisait le guet dans la rue pour donner l'éveil à la première alarme? »

Ma question produisit sur le mystérieux Russe l'effet d'une décharge électrique. Il se troubla et changea de couleur en voyant que je connaissais l'identité d'au moins un des assassins. Il avait cru que j'étais dans l'ignorance la plus complète à cet égard et ce que je venais de lui dire le confondait évidemment.

Sa figure pâle s'illumina d'un regard mauvais et sinistre de ses yeux gris, comme s'il eût voulu m'en foudroyer, mais tel était son empire sur lui-même qu'il se ressaisitimmédiatementet que ses traits, d'une dureté étrange, se détendirent en un calme sourire, qui disait clairement qu'il avait toute confiance en son pouvoir occulte pour me tenir en échec et m' écraser au besoin.

Mais le mauvais regard de cet homme ne m'avait point échappé, malgré tout le soin qu'il avait pris de le cacher, sinon de l'atténuer sous les dehors de sa politesse affectée.

Je compris instinctivement que le confident de Natica Tesloff, ce Russe aux manières menaçantes enveloppées d'une douceur hypocrite, m'avait voué une haine mortelle et que je ne tarderais pas à en ressentir les effets.

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