CHAPITRE XX
sous LES ARBRES DE L'AVENJE
Je brûlais de rendre la visite que je venais de recevoir, mais après avoir consulté le petit livre rouge sur les usages du monde que j'avais acheté et que j'étudiais en cachette, je vis que ce serait une marque de la plus mauvaise éducation que de rendre une visite dès le lendemain. Je résolus donc, malgré mon impatience d'attendre une semaine.
L'après-midi du jour suivant, après une matinée gâtée par les soupçons et l'anxiété, car Norreys tournait autour de moi comme un mauvais esprit, je me retirai dans le boudoir bleu, où je m'enfermai pour prendre le thé et passer une heure à me reposer en essayant de lire le journal.
Je dis « en essayant délire », car, pour dire la vérité, j'en étais bien incapable et ma présence forcée dans cette chambre où je ne pouvais entrer sans un sentiment d'appréhension que je ne pouvais maîtriser, était loin de m'être agréable. La voix que j'y avais entendue était bien faite pour ébranler les nerfs les plus solidement trempés. Et pourtant, maintenant, le silence le plus profond y régnait, ce qui ne laissait pas que de m'impressionner davantage. Le visage de marbre de la Fiametta continuait de me rire de la même façon énigmatique, mais il ne se passa rien d'insolite, et quoique j'écoutasse de toute mes oreilles, je ne pus arriver à saisir le moindre bruit suspect.
J'étais assis dans le vieux fauteuil au coin du feu, dans ce même fauteuil où mon arrière-grand'mère s'était assise, et tous les détails de mon étrange aventure pendant la dernière heure que j'avais passée dans cette chambre me revenaient à la mémoire. Les paroles d'avertissement et d'encouragement prononcées parla voix résonnaient encore à mon oreille. Et plus j'y réfléchissais, plus je les trouvais inexplicables.
Je parcourus du regard la belle vieille pièce avec ses dorures ternies et son ameublement fané par le temps. Son aspect ne présentait certainement rien d'étrange quoique des gens superstitieux n'auraient pas manqué de dire qu'elle avait toutes les apparences de ce qu'ils appellent une chambre hantée. Mais moi je ne donne pas dans le surnaturel et puis je n'ai encore jamais entendu d'espi-its parler.
Après avoir allumé une cigarette et jeté mon journal sur une chaise je fis le tour du salon a'vec la plus grande attention, mais je ne découvris rien. Il était évident qu'il devait y avoir quelque mécanisme caché par le moyen duquel le buste de l'héroïne deBoccace tournait sur son piédestal de marbre, mais où se trouvait ce mécanisme, c'est ce dont jene pus arriver à me rendre compte.
Cinq heures sonnèrent enfin à l'horloge des écuries et content de m'échapper de cette chambre silencieuse de la voix, j'ouvris la porte après avoir passé mon pardessus et je sortis dans le parc. J'avais promis d'aller faire une visite au recteur de Twineham qui était en train d'organiser une œuvre de charité et chez qui devait se tenir le soir même une réunion du comité.
La neige qui était tombée à gros flocons toute la journée avait cessé maintenant et il gelait à pierre fendre. L'obscurité n'était pas tout à fait complète, car lorsque la terre est couverte de neige il s'en dégage toujours une faible clarté par réverbération. Le ciel était d'un bleu noir et profond, et en descendant la longue avenue bordée de chaque côté de grands hêtres dépouillés j'entendais la neige gelée crier sous
mes talons. Je marchais d'un pas alerte, car après la chaleur de la chambre bien close que je venais de quitter, le vent du nord me transperçait et mon haleine se congelait en petits glaçons sur ma moustache.
J'avais décidé de retourner à Londres le lendemain pour poursuivre plus activement que jamais mes recherches sur l'afTaire de Montagne street. Norreys m'avait annoncé qu'il partirait dès le matin pour n'être de retour que le jour suivant. Jamais meilleure occasion ne se représenterait à moi, aussi résolus-je d'en profiter et de me lever de bonne heure pour le suivre et voir où il allait, car je soupçonnais que le motif de son absence devait être un nouveau voyage à Londres en cachette.
Natica Tesloff s'y trouvait et il était tout naturel qu'il cherchât à la voir. En m'attachant aux pas de mon secrétaire, je la trouverais probablement elle aussi.
Après avoir marché pendant près d'un mille j'arrivai à cet endroit où l'avenue descend graduellement vers la partie du parc qui est bordée par la route de Norwich et où les branches des arbres sont si longues et si touffues qu'elles se croisent au-dessus de votre tête et forment une voûte épaisse qui intercepte toute ICi clarté du ciel. Devant moi je pouvais déjà voir les lumières aux fenêtres du presbytère qui se trouve à peu de distance des grilles d'entrée du parc, mais tout autour de moi régnaient les plus profondes ténèbres qui semblaient s'épaissir encore à mesure que j'avançais dans la route solitaire.
Tout à coup j'aperçus vaguement quelque chose qui se mouvait devant moi, et quelques minutes après je reconnus que c'étaient deux formes confuses, celles d'un homme et d'une femme, à une centaine de mètres de l'endroit où je me trouvais, engagés dans une conversation qui paraissait fort animée à en juger par leurs gestes. La place était très bien choisie pour un rendez-vous secret et je pensai tout de suite que ce devait être une des filles de service avec son amoureux. Piqué de curiosité, je fis un détour en étouffant,
autant que possible le bruit de mes pas, pour tâcher de m'approcher d'eux et voir qui ce pouvait être. On m'avait bien présenté une partie du personnel, mais seulement celles des domestiques qui faisaient le service le plus en vue. Quant à celles qui travaillaient au gros ouvrage, comme les laveuses de vaisselle, les blanchisseuses, les filles de basse-cour, je ne les connaissais pas. Je les connaissais même si peu qu'il me semblait voir partout où j'allais des figures nouvelles.
Sous ces grands arbres aux rameaux touffus, le sol n'était pas couvert de neige, ce qui rendait extrêmement difficile mes efforts pour marcher sans faire de bruit. Mais je pus bientôt gagner un endroit à ciel ouvert où il y avait une épaisse couche de neige, ce qui me permit de m'approcher du couple assez vite et sans être remarqué.
Je vis qu'ils marchaient lentement à côté l'un de l'autre et non enlacés, la main dans la main, comme je m'y attendais. Ils parlaient très bas, si bas que dans le grand silence de cette claire nuit d'hiver et malgré que je fusse tout près derrière eux, je ne pouvais entendre distinctement leurs paroles.
Tout à coup l'homme cessa de marcher et fit craquer une allumette pour allumer son cigare. Grâce à cet heureux hasard je pus le reconnaître.
La petite flamme vacillante et éblouissante de l'allumette jeta un éclair dans la nuit qui mit en pleine lumière le visage aux traits durs et tirés de Thomas Norreys, et celui de sa compagne dont la vue me fit tressaillir d'émotion et de stupeur.
C'était Rosemary Earle.
Mais presque aussitôt le vent éteignit l'allumette et je ne vis plus que le bout enflammé comme un tison du cigare du bonhomme, qui trouait l'obscurité d'un point rouge. Il portait un chapeau de feutre mou et un pardessus noir avec col et parements d'astrakan, un vieux vêtement défraîchi et passé de teinte que j'avais remarqué quelques jours auparavant. Sa compagne, au contraire, était chaudement vêtue d'un élégant boléro et d'une toque de fourrures, qui ajoutaient
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encore de la grâce à sa taille souple et bien proportionnée et à sa figure charmante, tandis que de sa main gauche elle tenait sa jupe relevée.
Elle marchait lentement à côté de cet homme, en s'arrêtant de temps en temps, apparemment pour mieux écouter ce qu'il lui disait, mais lui semblait la traiter avec le plus suprême dédain, comme si c'eût été elle qui avait demandé ce rendez-vous et qu'il eût regardé comme une grande grâce de le lui accorder.
Je me demandais quel secret pouvait bien être le motif de ce rendez- vous. Il était bien évident qu'il ne s'agissait point d'amour entre eux. Norreys m'avait donné plusieurs fois à entendre que loin d'être un admirateur du beau sexe, il professait pour les femmes la même horreur que son ancien maître. Et puis d'ailleurs le triste individu cassé et décrépit qu'il était, avec ses apparences d'avare sordide, ses cheveux d'un blanc sale mal peignés, son nez en lame de couteau, et ses lèvres épaisses, n'avait rien que de repoussant pour une jeune et charmante femme du rang et de la beauté de Rosemary. Non. Il y avait autre chose, quelque secret redoutable pour rapprocher ces deux êtres si dissemblables, cela j'en étais convaincu.
Je brûlais du désir de m'approcher d'eux assez près pour entendre leurs paroles. Mais comment faire? Il est vrai que la neige étouffait le bruit de mes pas. Mais je craignais, en m'avançant trop, que leurs oreilles toujours sur le qui- vive, ne finissent par m'entendre. Leur rendez-vous était évidemment trop secret pour qu'ils se laissassent surprendre par un bruit de pas, et Norreys était attentif à la moindre alerte, car il ne devait pas tenir à être découvert par un des domestiques ou des garçons d'écurie. Tout à coup, ils s'arrêtèrent dans un endroit où l'ombre était la plus épaisse, mais mes yeux purent néanmoins distinguer un cheval attaché à un arbre, par la bride. En môme temps, je reconnus que la jupe que la jeune fille relevait de sa main gauche était celle de son amazone, et que le cheval était le sien.
Il était évident qu'elle était venue de Earlstone à
franc-étrier pour se rendre à son rendez- vous dans l'avenue, et qu'une fois là elle avait fait les cent pas avec Norreys à cause du froid.
a Ce que vous venez de me dire m'étonne, remarqua-t-elle assez haut pour que je l'entendisse, comme elle se tenait dans l'ombre à côté de son cheval, dont elle caressait doucement l'encolure. Êtes- vous bien sûr que vous ne vous êtes pas trompé? Cela vous est déjà arrivé une fois, vous savez.
— Oui, mais pas cette fois-ci, répondit le petit vieux d'un ton bourru. Ce que je vous ai dit est la vérité. C'est un simple avertissement que je vous donne, et voilà tout.
— Mais comment pouvez-vous le savoir? Comment avez- vous appris tout cela?
— J'ai mes sources d'information, répondit-il évasivement.
— Et vous avez réellement peur qu'il n'arrive... comment dirai-je?... une catastrophe?...
— Je vous ai déjà dit qu'elle est inévitable.
— Mais vous le sauverez, n'est-ce pas? demandât-elle. Vous n'aurez pas le cœur de le laisser mourir? Pensez donc, s'il lui arrivait malheur, vous en auriez toute la responsabilité.
— Moi ! s'écria-t-il avec un bref et cruel éclat de rire. Je n'accepte aucune responsabilité, quoi qu'il arrive. Les choses peuvent bien aller comme elles voudront, ce n'est pas moi qui les empêcherai. Je n'y suis pour rien. »
Je me demandai à ce moment si c'était de moi qu'ils parlaient.
« Mais alors, supposez que je l'avertisse du danger qu'il court? suggéra la fille du baronnet.
— Vous ne ferez pas cela s'écria vivement le petit vieux. Rappelez-vous ce que je viens de vous dire. Un mot de vous, un seul et vous partagerez son sort. Leur haine est implacable, vous le savez, et leur vengeance ne pardonne jamais. Femme ou homme, peu importe, quand il leur faut une victime. Pour eux celuiqui trahit prononce lui- mêmesa sentence demort.
— Mais c'est un crime, monsieur Norreys, de le laisser aller à un pareil guet-apens de gaieté de cœur, et sans qu'il s'en doute ! cria-t-elle. Il est dans l'ignorance de toutes ces horribles machinations, le malheureux, sans quoi il aimerait mieux fuir d'ici cent fois que d'affronter un pareil danger.
— Sa fortune subite lui a tourné la tête, déclara Norreys. »
Ces paroles me firent comprendre que c'était de moi qu'il s'agissait.
« Il est loin de se douter de ce qui l'attend, reprit l'ancien secrétaire de mon oncle.
— Mais vous le lui direz, n'est-ce pas? supplia-t-elle. Je vous en prie !
— Non, certainement. Et pourquoi faire? Use défie déjà de moi, je ne veux pas avoir l'air de courir après ses bonnes grâces.
— Oh ! dites-le lui, monsieur Norreys. Je vous en supplie! Par pitié pour moi!... ajouta-t-elle sur un ton pressant en même temps qu'elle saisissait le bras du petit vieux, qui la repoussa brutalement.
— Par pitié pour vous ! répéta-t-il en écho, comme s'il eût été très surpris. Ma parole, vous me feriez croire que vous vous êtes amourachée de ce jeune calicot !
— Non, je ne l'aime pas, vous vous trompez, se hâta-t-elle de dire. Je voudrais seulement qu'il fût averti de toutes ces manœuvres criminelles dirigées contre lui, voilà tout. Et si vous ne parlez pas, c'est moi qui le ferai.
— Pardonnez-moi, miss Earle, répondit-il avec sa politesse ironique, mais vous n'oserez pas faire cela.
— Pourquoi pas?
— Pour certaines raisons que vous connaissez aussi bien que moi, répliqua-t-il durement. Je pense que je n'ai pas besoin de vous les rappeler.
Il y eut un moment de silence pendant lequel je pus compter les battements de mon cœur puis elle reprit:
— Voyons, parlons à cœur ouvert ; il s'agit de nous entendre l'un et autre. Vous voulez dire que vous me menacez si j'essaie de le sauver de ce guetapens de faire du scandale, dont toute la honte retombera sur moi: c'est bien cela, n'est-pas?
— Menacer est un terme qui exprime mal ma pensée, miss Earle, répondit l'homme d'un ton nonchalant. Je me borne à vous avertir que si vous avez l'imprudence de lui dire un seul mot de ce que je vous ai expliqué, ce sera grandement contre tous vos intérêts. Réfléchissez un instant, je vous prie, que c'est votre nom, votre position, votre ln^nneur même qui sont en jeu ; en un mot, tout ce que vous avez de plus cher au monde.
— Mon honneur est en jeu ! cria-t-elle d'une voix rauque en se tordant les mains de désespoir. Eh ! bien, oui, je le sais. Vous vous y êtes si bien pris pour me faire tomber dans vos filets diaboliques que je ne puis plus vous échapper maintenant: mais je ne permettrai pas que la vie d'un innocent soit sacrifiée par vos ruses infernales, comme vous avez l'intention de le faire. Non, je ne le souffrirai pas. Il faut qu'il sache tout. Et je vous le jure, aussi vrai que je suis ici, il saura tout.
— Ah 1 prenez garde ! Je crois que vous me bravez, ma parole?
— Je ne vous crains pas. Ce que voi:s m'avez dit ce soir n'a fait que confirmer mes soupçons, répondit-elle. Je vous connais maintenant. Vous voulez faire un scandale public dunt je serai la victime. Très bien, faites-le. Je vous le répèfe, monsieur Norreys, je ne vous crains pas, et je vous mets au défi. Que m'importe une vilenie de plus ou de moins de votre part ? Mon honneur est en jeu? A votre aise, faites-le moi perdre si c'est votre bon plaisir. Je le perdrai, mais je lui dirai la vérité !
— Ah 1 prenez garde encore une fois de me pousser à bout, cria-t-il d'une voix haletante, car je...»
Mais elle avait détaché son cheval et montant sur une souche d'arbre qui lui servit à s'enlever, elle s'était
mise en selle avec une agilité qui dénotait une écuyère de première force.
Les menaces que le petit vieux allait proférer se trouvèrent interrompues par une ruade que lança le cheval en sentant sa maîtresse lui rendre la main et l'exciter de la voix, ruade qui força le misérable à faire un saut de côté pour ne pas être broyé.
Et maintenant, rapide comme l'éclair, sans avoir ajouté une seule parole, la fille du baronnet galopait dans la nuit, à bride abattue, sur la grande route couverte de neige qui mène à Earlstone.