LA BLANCHISSERIE DANS QUEEN STREET, SOHO
Je me jetai en arrière pour me cacher, complètement abasourdi par ma découverte.
Cette brave, cette généreuse jeune fille était prête à risquer son honneur pour me sauver.
Le bruit sourd et cadencé des sabots de son cheval résonnait sur la neige, s'affaiblissant par degrés à mesure qu'elle s'éloignait rapidement au galop, tandis que je restais là à surveiller les mouvements de l'homme qui l'avait menacée.
Il demeura un instant sans rien dire, les yeux tournés dans la direction qu'avait prise Rosemary Earle. Puis il se décida comme à regret à faire demitour, brandit rageusement son bâton avec un geste menaçant, et reprit le chemin de Twineham Hall en disant tout haut:
« Vous me payerez cher votre audace, fille maudite ! Ah 1 vous avez osé me braver ce soir ! Eh bien ! je veux que vous veniez me demander grâce en rampant sur vos genoux, je vous en tlonne ma parole, aussi vrai que je m'appelle Norreys. «
Et il passa près de moi à grandes enjambées et se perdit bientôt dans les ténèbres de la longue avenue.
Pendant quelques instants, je restai immobile de stupeur. Ce que je venais de découvrir était bien
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extraordinaire, et je résolus de rendre au baronnet sa visite plus tôt que je n'en avais eu d'abord l'intention pour voir l'attitude que sa fille aurait avec moi. Évidemment, elle avait connaissance de quelque grave complot ourdi contre moi.
Mais persisterait-elle dans sa volonté de mo sauver, comme elle en avait menacé l'ancien secrétaire de mon oncle? Ne craindrait-elle pas, après réflexion, de mettre en danger sa réputation, sa vie même, et tout cela pour qui? Pour moi, qui ne lui étais qu'un étranger ?
J'étais venu si près du village de Twineham que je ne voulus pas rebrousser chemin et que je poursuivis ma route jusqu'au presbytère où j'arrivai, quoique en retard, assez à temps pour assister à la réunion du comité qui se tenait dans le salon du recteur. Le digne pasteur était un homme de vues très larges, et, contrairement à la plupart des ecclésiastiques de campagne, possédait un esprit tout à fait cosmopolite. Sa sœur tenait la maison pour lui, mais leur revenu était maheureusement très maigre et il ne pouvait qu'être diminué par la charité inépuisable du vieux recteur.
Le salon était une jolie pièce avec de grandes fenêtres à la française donnant sur le terrain du jeu de tennis, suivant la coutume de la plupart des presbytères de campagne. L'ameublement avait été disposé de façon à faire le plus d'efîet possible et les murs étaient ornés de gravures bon marché qui tenaient lieu de peintures Enfin, il y avait çà et là des tables et des chaises de bambou bien en évidence.
Un gros homme, aux manières plutôt rustiques, nommé Raymond, et riche propriétaire de l'endroit; deux gentilshommes campagnards, le cabaretier du village, le boulanger et le boucher formaient le comité qui, après une discussion à bâtons rompus, adopta quelques résolutions avant de se séparer, sur quoi le recteur nous pria, Raymond et moi, de rester à dîner.
Nous passâmes une agréable soirée à jouer au whist
et il était onze heures sonnées quand je pris congé de mon hôte et de mon hôtesse, et me mis en route pour Twineham Hall, ou j'arrivai au moment où l'horloge des écuries laissait tomber dans le silence les douze coups de minuit.
Burton m'attendait, et il me dit en me conduisant à la bibliothèque :
« M. Xorreys est revenu pendant que vous étiez sorti, monsieur, et il m'a prié de vous dire qu'il s'en va demain à Norwich pour affaires et qu'il ne sera pas de retour avant après- demain. Si vous avez quelque commission à lui donner soyez donc assez bon d'envoyer chez lui. »
Pour moi, ce soudain voyage à Norwich sentait son mensonge d'une lieue.
« Je suppose qu'il part par le premier train du matin? demandai-je sans avoir l'air d'attacher d'importance à ma question.
— Non, monsieur, non, pas par le premier train. Il prend toujours le train de 9 h. 10.
— Et à quelle heure part le premier train?
— A 7 h. 56, monsieur. C'est l'express de Londres.
— Je n'ai pas de commissions pour lui, répondis-je. »
Et, sur ces paroles, le vieil intendant, après avoir posé sur la table mon whisky et mon soda, me salua et se retira.
Le lendemain matin, avant qu'il fît encore tout à fait jour, j'étais dans l'express de Londres, grelottant de froid, et je débarquais à la gare de Liverpool Street. J'allai dans la Cité passer une couple d'heures avec mes amis de mon ancienne maison de commerce d'Aldermanbury et quelques minutes avant midi, je revins sur le quai d'arrivée de cette même gare de Liverpool street pour y attendre le train de Norwich.
Il n'avait pas une seconde de retard et d'un coupé de seconde classe je vis descendre mon secrétaire, M. Thomas Norreys. Contrairement à ses habitudes,
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il était élégamment vêtu d'un pantalon neuf, d'un pardessus gris-clair neuf également et d'un chapeau haute-forme à la dernière mode. Le nœud de sa cravate, d'un rouge foncé, était soigneusement fait et il y avait piqué une très jolie épingle en diamant. Il portait une paire de gants de peau neufs et un parapluie à manche doré. Je ne lui avais jamais vu un pareil air de prospérité et d'élégance. Tout ce qu'il y avait en lui de sordide et de malpropre avait complètement disparu. Il s'était fait couper les cheveux et peigner avec le plus grand soin, et il paraissait bien avoir quinze bonnes années de moins que la veille.
Je me dissimulai dans la foule et après l'avoir vu monter dans un fiacre, je sautai dans un autre, avec l'intention de le suivre de près.
Il traversa la Cité jusqu'à Saint- Paul's Churchyard, descendit Ludgate Hill, remonta Fleet street jusqu'à Charing- Cross, entra dans Shaftesbury avenue et se jeta dans une petite rue de traverse fort sale et fort étroite de Soho. Là il s'arrêta devant une maison d'apparence malpropre, dont le rez-de-chaussée était occupé par une boutique à la devanture de laquelle on pouvait Voir des faux-cols et des manchettes, et une carte destinée à apprendre aux passants que la maîtresse de céans était une blanchisseuse française. Au reste, dans ce quartier de Oueen street, les étrangers de la plus basse classe pullulent, ainsi qu'on ne tarde pas à s'en apercevoir au relent nauséabond d'huile frite et d'ail qui flotte continuellement dans l'atmosphère. Deux ou trois petits restaurants cosmopolites qui s'y trouvent ont une clientèle louche d'Allemands et d'Italiens sans profession déterminée, qui courent les rues en quête d'un mauvais coup.
Arrivé à destination, Norreys paya son cocher et ouvrit avec un passe-partout une petite porte de côté de la blanchisserie, qu'il referma derrière lui. Alors le cocher, après avoir compté sa monnaie et resserré sa couverture sur ses genoux pour se tenir plus chaud, s'en alla lentement au pas, tandis que, de mon côté, je me faisais conduire, en descendant Frith street,
jusqu'à Old Compton street, où je mis pied à terre. Je connaissais pourtant mon Londres sur le bout du doigt, mais les rues tortueuses de Soho, noires de boue et de neige fondue, ne m'étaient pas familières. Le quartier étranger n" avait jamais exercé aucune attraction sur moi et je n'y avais guère mis les pieds que pour aclieter du macaroni chez Tépicier italien de Wardom street ou un peu de fromage de parmesan, spécialités que l'on ne peut trouver que là à Londres.
Je revins à pied dans Queen street et je me mis en sentinelle, de façon à ne pas perdre un seul instant de vue la maison où Norreys était entré tout comme s'il eût été chez lui. Ses visites dans cette maison avaientelles quelque rapport avec ses intentions sur Rosemary Earle? Voilà ce que je me demandais avec anxiété.
J'avais déjà acquis la preuve qu'il était un misérable aventurier, capable des ruses les plus diaboliques, mais j'étais bien loin d'avoir tiré au clair les raisons et les circonstances mystérieuses de la mort de cet homme qui lui ressemblait si étrangement.
La maison dans laquelle il était entré se trouvait dans un état d'abandon et de décrépitude repoussant, avec ses murs noirs de fumée et de crasse dont le plâtre se détachait par plaques. C'était une maison particulière sur le devant de laquelle on avait aménagé une petite boutique tant bien que mal. Les grandes fenêtres du premier étage avaient des balcons de fer rouillé, mais la crasse qui recouvrait les vitres les avait rendues si opaques qu'il était absolument impossible de rien voir au dedans. Tout ce que je pus distinguer, c'est que devant ces fenêtres était pendue une paire de rideaux de dentelle, jaunes et enfumés.
A l'intérieur de la boutique, deux ou trois femmes, dans un costume négligé et malpropre, étaient en train de repasser, tandis qu'un homme sale et d'apparence très vulgaire était assis au milieu d'elles, fumant sa pipe et leur tenant conversation.
J'allai en flânant jusqu'au coin de Greek street, en faisant tous mes efforts pour prendre un air détaché, mais sans perdre de vue néanmoins la maison en question. Une heure s'écoula et l'homme ne reparaissait toujours pas. J'entrai chez un petit marchand de tabac au coin de Dean street, et, après avoir acheté quelques-uns des cigares les plus chers qu'il avait en magasin, je lui demandai, comme par hasard, s'il connaissait les habitants de la maison que je lui montrai du doigt.
« Oh ! des étrangers, monsieur, rien que des étrangers, c'en est plein. Ça ne fait qu'aller et venir. On en voit de toutes les couleurs. Et puis, vous savez, les trois quarts de ces gens-là se traitent de comtes et de marquis gros comme le bras. Vous verrez qu'un beau jour nous aurons un prince dans Queen street, conclut le marchand de tabac en riant.
— Sont-ils connaisseurs en tabac, au moins?
— Peut-être bien pour leur mauvaise drogue à fumer qu'on vend sur le continent, mais en tout cas pas pour nos produits nationaux qui sont bien trop fins pour eux. Mais, je vous demande pardon, vous me causiez de la blanchisserie de Queen street. Eh bien ! je me rappelle qu'il a couru des bruits étranges sur cette maison-là. Maintenant, jusqu'à quel point était-ce vrai, je n'en sais rien.
— Des bruits étranges ! répétai-je en écho à ces paroles, qui me firent dresser l'oreille. Quoi donc?
— Dame ! Si je ne me trompe, il y a un an ou peutêtre davantage, le bruit courut dans la rue que la maison tout entière avait été louée pour six mois à une société d'Allemands en voyage qui voulaient passer quelque temps à Londres. L'idée vint à tout le monde que si cette société avait les moyens de se payer des voyages, elle aurait bien pu choisir de meilleurs appartements ou aller dans un hôtel plutôt que dans cette vilaine maison de Queen street. Puis, on ne tarda pas à se dire à l'oreille que cette société, composée de cinq membres : trois femmes et deux hommes avait des allures bizarres. Les hommes venaient sou-
vent chez moi faire des achats et m'avaient tout l'air d'être des messieurs comme il faut. Ils parlaient très bien anglais et ne fumaient jamais d'autres cigares que mes meilleurs villars. Quant aux femmes, je les voyais souvent aussi. L'une d'elles était une jeune dame brune, très jolie, toujours élégamment vêtue de noir, et les deux autres étaient d'un certain âge. La jeune dame était Anglaise, à ce qu'ils disaient. Un jour, une dispute s'éleva entre les hommes et un autre homme qui était venu les voir, ils en vinrent bientôt aux mains, et l'un des étrangers reçut un mauvais coup de couteau. On était allé chercher la police aussitôt, mais, dans l'intervalle, le visiteur avait trouvé moyen de s'échapper. Après cette aventure, les gens commencèrent à répandre le bruit que c'était là une bande d'anarchistes en train de faire un complot pour attenter aux jours d'un des plus grands souverains d'Europe. Ce bruit prit d'ailleurs quelque consistance du fait que l'inspecteur Denman, de la brigade des recherches de Scotland Yard, à laquelle est confiée tout spécialement la surveillance des anarchistes, vint louer un logement dans la rue, à trois portes de la maison en question. Mais il fut reconnu par un anarchiste qui habitait dans Old Compton Street et on sut bientôt que la police surveillait les lieux. La jeune dame devait avoir une garde-robe rudement bien montée, continua le marchand de tabac, car chaque fois qu'elle sortait, on lui voyait une toilette différente.
— Comment s'appelait-elle?
— Ah ! ça, je ne le sais pas, répondit-il. Ils la disaient Allemande et pourtant elle parlait anglais dans la perfection.
— Et combien de temps sont- ils restés?
— Juste une semaine après l'arrivée de Denman. Puis, il faut croire qu'ils auront pris peur, car ils ont disparu tout à coup.
— Comme vous dites, ce devaient être des anarchistes, remarquai-je.
— Bien sûr qu'ils devaient manigancer quelque
complot, monsieur, répondit l'honnête commerçant. D'ailleurs, il se complote plus de mal dans Soho, à lui tout seul, que dans tout le reste de l'Angleterre. Nous avons dans le quartier un ramassis de brigands des plus dangereux, qui ne demandent qu'à faire des mauvais coups, ajouta- t-il avec un regard mystérieux. »
A ce moment-là un homme passa devant la boutique marchant dans la direction de Old Compton street, et je reconnus Norreys, qui avait effectué sa sortie pendant l'intervalle où j'avais abandonné ma faction.
« Ah ! par exemple ! s'écria le marchand de tabac. Elle est raide celle-là. Le diable m'emporte si ne voilà pas un de ces gens dont je vous parlais, qui est revenu.
— L'homme qui vient de passer?
— Oui, c'est lui qui avait été attaqué par le visiteur et qui avait reçu un si vilain coup de couteau dans le bras. Je me rappelle quel bruit et quelle agitation cette batterie a fait dans la rue, et comment on l'a emmené dans un fiacre à l'hôpital. »
Je me souvins alors pour la première fois que, tandis que Norreys était en train d'écrire dans la bibliothèque à Twineham, j'avais remarqué une profonde cicatrice sur la partie interne de son poignet, une cicatrice qui avait l'air de provenir d'une blessure récente.
Le marchand de tabac courut à la porte et regarda attentivement l'homme qui s'éloignait.
« Il n'y a pas d'erreur, c'est bien lui, dit-il. Il est assez souvent venu ici m'acheter des cigares et des journaux pour que je le connaisse. Il avait l'air d'être particuHèrement ami avec la jeune dame.
— Sauriez- vous par hasard le nom de cette dame? demandai-je, impatient de m'échapper pour courir après Norreys.
— Je l'ai entendu plusieurs fois, répondit-il. Mais j'ai beau me creuser la tête, je ne peux pas me le rappeler. Tout ce que je sais, c'est que c'était un nom étranger, quoiqu'elle fût Anglaise, à ce qu'ils disaient, du moins. Je crois pourtant que je m'en souviendrais
si on me le répétait, car c'est un nom comme on n'en entend pas souvent.
— Ce ne serait pas Tesloff? demandai-je.
— Tesloff? Oui, oui, Tesloff 1 c'est cela, cria-t-il. Mais comment diable le savez- vous? Je vous demande pardon, monsieur, ajouta-t-il en changeant brusquement de ton, mais peut-être êtes- vous de la police?
— Non, je ne suis pas de la police, m'écriai-je eh le quittant tout à coup pour courir après Norreys. Je fais seulement une petite enquête personnelle.»
Et je le laissai complètement abasourdi sur le seuil de sa porte. J'avais néanmoins établi un fait important, à savoir que la belle inconnue s'était cachée il y avait un an dans une petite rue de traverse de Soho, et se voyant sur le point d'être découverte par la police, s'était enfuie précipitamment.
Mais quelle pouvait bien être la nature des rapports que Norreys avait avec elle et qui étaient ces autres personnages énigmatiques avec lequels elle semblait s'être associée?
Il y avait deux autres femmes, probablement la dame de compagnie que j'avais vue avec elle sur le Monte Pincio, à Rome, et sa femme de chambre Mitchell.
Il pouvait bien se faire que la dame connue sous le nom de Natica Tesloff, la dame que le ministre avait couverte de sa protection d'une façon si singulière et si puissante, fût revenue à son ancienne cachette, où Norreys serait allé lui rendre visite. J'étais bien certain qu'elle se trouvait à Londres, et, cela étant, il n'y avait pas de doute qu'elle ne s'y cachât quelque part, dans la crainte qu'on ne vînt à découvrir la part qu'elle avait prise à la tragédie de Montague street. D'autre part, la visite de Norreys dans cette maison de Queen street indiquait clairement qu'il n'y avait pas à chercher ailleurs la cachette de miss Tesloff. Il était évident que lui-même était retourné à son ancienne demeure pour y rencontrer l'un ou l'autre de ceux avec lequels il avait formé une association active.
Et tout en suivant de loin sa silhouette élégante habillée de neuf qui descendait Shaftesbury avenue, très curieux de savoir où il allait, je résolus de faire plus tard, à mon tour, une visite dans cette maison de Queen street pour m'assurer si mon inconnue y était bien vraiment cachée encore.