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QUESTIONS VAINES ET RÉPONSES ÈVASIVES

Dans le grand fumoir de l'hôtel Cecil, l'ancien secrétaire de mon oncle trouva l'individu nommé Jakowski qui l'attendait, suivant toutes apparences, par suite d'un rendez-vous fixé entre eux, et les deux hommes s'assirent dans de grands fauteuils, derrière un paravent, et entamèrent à voix basse une conversation fort animée, à en juger par leurs gestes.

La salle était si grande que je pus m'y glisser par une des portes vitrées et prendre place à une table dans une encoignure sans être vu ni remarqué d'eux. Ils étaient d'ailleurs trop absorbés dans leurs propres affaires pour faire attention aux gens qui entraient et sortaient constamment.

En hiver, même l'après-midi, cette salle a pour clientèle habituelle non seulement les personnes qui sont descendues à l'hôtel, mais encore celles qui viennent du dehors, et comme l'après-midi en question était froide et pluvieuse, il y avait encore plus de monde que d'ordinaire.

De derrière le journal dans la lecture duquel je faisais semblant de m'absorber, je surveillais l'attitude des deux hommes. Le Russe avait l'air d'être très surpris et même alarmé par ce que lui disait mon secrétaire. Puis au bout de quelques instants il haussa les épaules nonchalamment avec un sourire de ruse diabolique et une mauvaise flamme dans les yeux.

Il était élégamment vêtu d'une redingote impeccable et d'un gilet de fantaisie sur lequel s'étalait une grosse chaîne d'or double. Dans sa jeunesse, il avait dû être très élégant, toujours tiré à quatre épingles et à la dernière mode, et il avait conservé ces habitudes de dandysme qui lui donnaient maintenant l'air d'un vieux beau. Mais, malgré tout, son dandysme avait un suprême cachet de distinction, et il sentait, s'il faut s'en remettre aux apparences, son gentilhomme d'une heue.

Norreys lui répéta encore une fois ce qui lui avait déjà causé une aussi évidente surprise et lui fit cette fois frapper ses mains l'une contre l'autre comme pour exprimer unétonnement plus grand encore. L'attitude des deux hommes aussi absorbés et pensifs l'un que l'autre, parlant avec précaution de façon à ce que rien de ce qu'ils disaient ne pût être entendu de leurs voisins, était bien faite pour montrer clairement qu'ils étaient entrain de comploter quelque chose ou tout au moins d'échanger des confidences de la plus haute importance.

Pour tout le monde, dans la salle, ce pouvait être des gens en train de traiter une affaire comme cela arrive tous les jours entre Londres et New-York dans le fumoir de l'hôtel Cecil; mais, pour moi, chacun de leurs gestes avait sa signification, chacun de leurs regards des sous-entendus.

L'homme qui était l'ami de Natica et que j'avais vu dîner avec elle un soir dans un grand hôtel de Rome, alluma un nouveau cigare, se renversa dans son fauteuil et se mit à fumer pensivement.

Norreys lui fit une remarque quelconque qui amena sur ses lèvres un mauvais sourire, un sourire de triomphe.

Je n'étais pas assez près pour pouvoir saisir un seul mot de leur conversation : d'autre part, je ne pouvais essayer de m' approcher d'eux sans risquer de trahir ma présence et j'avais déjà bien assez à faire pour éviter d'être remarqué.

Bientôt, un troisième personnage vint se joindre à

eux, et après les avoir salués avec force démonstrations d'amitié, s'assit à leur petite table. C'était un joli garçon aux cheveux blonds, qui pouvait bien avoir trente ans. A la manière dont il parla au garçon et dont il salua familièrement de la main un groupe d'hommes qui se trouvait à l'autre bout de la salle, il était facile de voir que ce n'était pas là un visiteur de passage, mais un habitué qui faisait du Cecil son lieu ordinaire de rendez- vous.

L'expression de grave préoccupation qui assombrissait le visage des deux hommes avait disparu comme par enchantement; ils avaient commandé d'autres consommations et le nouveau venu s'était mis à raconter quelque histoire humoristique qui se termina par de bruyants éclats de rire. Dissimulé derrière mon journal, je ne perdais pas de vue un seul des gestes des trois acteurs de cette scène et je vis le Russe et Norreys échanger entre eux un regard significatif qui disait clairement l'impatience qu'ils avaient d'être seuls. Comme pour répondre à leur secret désir, quelques instants plus tard, leur compagnon de rencontre se leva et ils se firent de part et d'autre des adieux accompagnés des plus vives démonstrations d'amitié.

Lorsqu'il eut été débarrassé de ce gêneur, Norreys tira de sa poche une enveloppe, et avec le crayon qui était attaché à sa chaîne de montre il se mit à tracer au dos de cette enveloppe un dessin compliqué dont je ne pouvais naturellement pas, à la distance où je me trouvais, distinguer suffisamment les lignes pour dire ce qu'il représentait. Soncompagnon, penché sur la table, le regardait avec la plus grande attention tirer des traits et décrire des cercles qui m'avaient tout l'air de former une figure géométrique, pendant qu'il se livrait en même temps à une explication longue et détaillée.

Le Russe ne perdait pas une parole de ce que l'autre lui disait et la plus vive surprise éclatait sur son visage.

Quand le dessin fut terminé, il se pinça les lèvres, fronça le sourcil, et leva les deux mains au ciel en un geste d'ignorance affectée.

Tout à coup il me vint à l'esprit que si je voulais aller dans cette maison de Soho, il fallait le faire tout de suite, pendant que les deux hommes étaient absorbés dans leur conférence secrète, sans quoi je risquerais de me rencontrer nez à nez avec Norreys. Je désirais trouver une occasion de voir Natica Teslofï seule, et je ne savais pas si l'intention de Norreys n'était pas de retourner auprès d'elle. Je me glissai donc hors de la salle sans être vu, je pris un fiacre qui me conduisit dans Queen streetet j'allai sonner à la porte de la blanchisserie. Ce fut la grosse femme française d'un certain âge qui vint m'ouvrir et je lui demandai hardiment Mlle Teslofï, en lui remettant ma carte en même temps.

La femme monta lourdement l'étroit escalier à la rampe huileuse tandis que je restais à attendre en bas. Au bout de cinq minutes, elle revint me prendre et m'introduisit dans une pièce sombre et misérablement meublée du premier étage, donnant sur la cour, où je trouvai assise ma belle inconnue. Le contraste était vraiment frappant avec le magnifique salon blanc et or, étincelant de lumière, du Grand Hôtel, à Rome.

« Est-ce possible, monsieur Hewerdine ! s'écria-t-elle en se levant pour me rendre mon salut. Eh bien, voilà ce que j'appelle une visite tout à fait inattendue ! Mais comment avez-vous pu savoir que j'étais ici?

Par une circonstance bien étrange, répondis-je. Vous avez eu une visite ce matin, celle d'un homme que j'ai reconnu.

— Ah ! vous l'avez vu? demanda-t-elle en même temps que le sang se retirait de ses joues qui devinrent très pâles.

— Oui, je l'ai vu. C'est étrange de constater comment ce Norreys ou Williams, qu'il s'appelle comme il voudra, s'attache à vos pas. C'est lui qui se trouvait devant la maison de Montagne street lorsque...

— Monsieur Hewerdine !... je vous en prie !... s'écriat-elle d'une voix rauque en étendant sa petite main comme pour me la mettre sur la bouche. Épargnezmoi cet horrible souvenir. Ah ! vous ne parleriez pas

ainsi si vous saviez tout ce que je souffre maintenant.

— Mais ce Norreys ? Qu'est-ce qu'il vous voulait ?

— Me voir, me consulter.

— Sur quoi?

— Sur une chose qui le concerne autant que moimême.

— Et qui me concerne aussi, n'est-ce pas? dis-je d'une voix dure. On machine un mauvais coup contre moi, je le sais,

— Contre vous ! s'écria-t-elle d'une voix étrangement troublée et qui sonnait faux, une voix qui montrait que sa surprise était jouée. On machine quelque chose contre vous ?

« Je suis le seul témoin du crime de Montague Street, répondis-je sèchement, et j'ai toutes raisons de croire que les assassins veulent s'assurer de mon silence en me faisant disparaître. Maintenant, je suis sûr que vous pouvez me dire la vérité et me sauver. Je suis venu pour cela.»

Elle s'arrêta de respirer, les yeux fixés sur les miens.

« On vous a dit quelque chose, répliqua-t-elle. Vous avez peur !

— En tout cas, ce ne sont toujours pas ces lâches de bandits qui me font peur. Ils sont bien trop surveillés pour cela. La police a l'œil sur eux, je vous en avertis. En ce moment même — mais vous devez le savoir aussi bien que moi — Norreys se trouve avec ce Jakovski dans le fumoir de l'hôtel Cecil, en train de comploter quelque nouveau mauvais coup.

— Ensemble !... Ils sont ensemble !... Non, mais c'est impossible !... Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?... fit-elle d'une voix haletante.

— Jelesai vusde mes propres yeux, répondis-je. J'ai suivi Norreys quand il est sorti d'ici et j'ai assisté à son rendez-vous.

— Mais Paul — je veux dire Jakovski — est parti avant-hier pourla Russie, fit-elle, au comble de la surprise.

— Je puis vous affirmer, moi, qu'il est toujours

à Londres et, qui plus est, que Norreys était tout à l'heure en train de lui esquisser un dessin sur un bout de papier dont j'ignore la signification. Mais peut-être êtes-vous mieux au courant que moi de ce que ce dessin représente?

— Un dessin?... Un dessin géométrique ? s'écria-telle vivement en portant la main à sa poitrine, comme pourcomprimer les battements de son cœur. Des lignes droites, des angles et des demi-cercles, n'est-ce pas ?

— Je n'étais pas assez près pour le voir. Tout ce que je sais, c'est que Norreys expliquait quelque chose qui étonnait beaucoup son compagnon.

— L'étonnait?... L'épouvantait plutôt, j'en suis sûre ! dit-elle d'une voix haletante.

— Alors vous savez ce que c'est que ce dessin?

— Je le devine, voilà tout, répondit-elle. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire c'est qu'il ait osé le montrer à Jakovski. C'est à n'y rien comprendre !

— Pourquoi?

— Pour des raisons que vous apprendrez par la suite, répliqua-t-elle. Cela prouve une fois de plus que l'homme le plus intelligent agit quelquefois contre tous ses intérêts.

— Mais, encore une fois, pourquoi ce Norreys vous poursuit-il de ses assiduités? Vous m'avez dit à Rome que c'était un de vos amis.

— Et je ne m'en dédis pas. C'est l'exacte vérité, jusqu'à présent, du moins.

— Mais encore une question, miss Tesloff, ajoutaije en devenant plus pressant. Connaîtriez- vous par hasard une jeune fille nommée Earle?... Miss Rosemary Earle? »

Elle tressaillit visiblement en entendant ce nom et ses yeux rencontrèrent les miens avec un regard de profonde inquiétude.

a Quel drôle de nom ! reprit-elle en se remettant aussitôt avec un rire forcé. Rosemary ! Mais c'est un nom de grand'mère, comme Pénélope, Marjorie ou Lavender. Non, je ne sais rien de cette jeune personne. »

La réponse était évasive. Je remarquai qu'elle ne

niait pas connaître la fille du baronnet. Elle se bornait à dire qu'elle ne savait rien d'elle.

« Je suppose, en tout cas, que vous n'ignorez pas que votre ami, M. Norreys, est mon secrétaire ? demandai-je exaspéré par cette manière irritante de se dérober constamment.

— En effet, je sais que vous l'avez pris dernièrement à votre service, répondit-elle. Il vous en est très reconnaissant, je vous assure.

— Et il me témoigne sa reconnaissance en prenant part à des machinations contre moi? remarquai-je. En vérité, c'est tout à fait édifiant. Mais il est votre ami et vous devez probablement mieux connaître que moi ses intentions et les motifs qui le font agir; pour moi, tout ce que je puis dire jusqu'à présent, c'est quej'éprouve les plusgrands soupçons sur son compte, soupçons que j'ai eu lieu de reconnaître comme bien fondés. C'est un intrigant de la plus belle eau, un homme qui cache ses plans infâmes sous le manteau des apparences les plus honnêtes et d'une haute conscience de ses devoirs. Pourtant, je dois vous avouer une chose, miss TeslofT, c'est que je suis mystifié au delà de toute mesure parle fait de la mort decet homme qui lui ressemblait si étrangement, dans la cellule du poste de police, le soir de cette fatale journée de Montague Street.

— Mystifié ! répéta-t-elle en écho. Vous n'êtes pas le seul à l'être ! Je suis tout aussi désireuse que vous d'éclaircir ce mystère. La première fois que vous m'avez raconté ce bizarre événement, il m'a paru tout d'abord impossible et je me suis dit qu'il devait y avoir quelque erreur là-dessous. Mais les enquêtes que j'ai faites depuis m'ont appris que vous m'aviez dit la vérité et qu'un homme était bien mort dans la cellule du poste de police, qui ressemblait à Norreys à s'y méprendre, non seulement de visage, mais encore d'allure et d'habits.

— N'avez-vous aucun soupçon sur les motifs de cette étrange coïncidence? En d'autres termes, Norreys ne vous a-t-il jamais fait part de son secret?

— Quel secret?

— Eh bien, le secret de cet homme qui se faisait passer pour lui-même.

— Jamais. Il m'a toujours affirmé être dans l'ignorance la plus complète du décès survenu au poste de police et de l'enquête qui l'a suivi. »

Je ne ne pus m'empêcher de sourire et je répondis :

« Cette ignorance affectée a certainement un motif. Soyez bien sûre que la mort de ce sosie n'était qu'un des fils d'une vaste intrigue tramée avec une habileté infernale. Vous n'irez pas nier, j'espère, que cet homme ne vous ait donné l'éveil de rue où il faisait le guet par cet après-midi maudit?

— Je n'ai jamais eu la prétention de le nier, répliqua-t-elle. Je vous ai toujours dit que Thomas Norreys était mon ami.

— Et, par conséquent, mon ennemi, n'est-ce pas ?

— Pourquoi? demanda-t-elle. Je pensais que vous étiez mon ami. C'est vous-même qui me l'avez dit à Rome.

— Et je lerépète.Jelesuis encore, jusqu'à... jusqu'à ce que j'aie découvert que vous avez trempé dans cette mystérieuse machination, qui n'a d'autre but que de s'assurer de mon silence en me faisant disparaître.

— Mais, enfin, vous ne pouvez pas, non, vous ne pouvez pas m'accuser de prêter la main à une aussi infâme machination, s'écria-t-elle.

— Je me réserve tout au moins, avant de porter une accusation directe, fîs-je. Je me suis d'abord borné à vous demander une explication franche et nette de cette secrète tragédie de Bloomsbury et vous me l'avez refusée. Bien mieux, vous vous êtes enfuie de Rome par crainte de moi et vous êtes venue vous cacher dans cette maison où vous aviez déjà cherché un abri contre de gênantes poursuites. »

Elle me regarda, bouche bée de surprise, car elle voyait que jen'ignoraisriendeson premierséjour dans cette sombre et sale retraite. Beaucoup de grands personnages vivent incognito, mais ils ne vont pas

choisir une étroite rue de traverse de Soho comme résidence sans avoir, de bien puissants et secrets motifs de le faire.

« Enfin, pour appeler les choses par leur nom, ditelle d'une voix qui tremblait, vous ne portez pas d'accusation directe contre moi, mais vous me soupçonnez? C'est bien cela, n'est-ce pas?

— Mes soupçons sont basés sur votre intimité avec des individus dont la conduite est vraiment par trop louche, vous l'avouerez. Vous devriez vous rappeler pourtant que ces lettres qui vous étaient adressées sont encore entre les mains de la police, qui cherche activement à établir l'identité de la jeune femme si sauvagement assassinée, pour être décapitée ensuite.

— Ah ! oui, s'écria-t-elle en tressaillant et en regardant fixement le feu. Oh ! ces lettres ! Voilà d'où vient le plus grand danger. Ah ! si je pouvais seulement les ravoir ! Si vous pouviez m'y aider I »

Je secouai la tête. Je savais trop bien qu'il était absolument impossible de rattrapper des mains de la police une aussi importante pièce à conviction que celle-là, mais au même moment passa dans mon esprit comme un éclair le souvenir de cette conversation dans les ténèbres, sous l'ombre épaisse des arbres de la grande avenue de Twineham.

« Je sais que je suis désigné au couteau ou au poison des assassins pour être la victime de toutes ces intrigues, mais ne voudrez- vous pas me sauver de la mort, miss Teslofï, en me donnant la plus petite des indications pour découvrir la vérité? ajoutai-je en devenant plus pressant. Ne voudrez-vous pas par un seul mot, par un seul acte, faire avorter le crime qui se complote contre moi, qui suis si innocent de toute mauvaise intention? »

Elle resta immobile et silencieuse pendant cinq bonnes minutes, qui me parurent cinq siècles, les sourcils froncés et ses beaux yeux attachés sur le parquet comme si elle eût pesé toutes les conséquences que pouvait avoir sa r.^ponse.

Puis elle dit tout à coup d'une voix basse, mais décidée :

« Allez voir Rosemary Earle. Elle vous dira tout. »

Mais au moment où elle prononçait ces mots, la porte s'ouvrit sans bruit derrière elle et un homme parut sur le seuil, qui l'avait entendue.

Je ne remarquai pas toute de suite sa présence, aussi aurais-je été incapable de dire ce qu'il avait pu surprendre de notre conversation.

Mais je reconnus immédiatement cette figure rose et blonde, rasée de frais. C'était ce joli garçon élégant, aux allures pleines de désinvolture, que Norreys et son compagnon avaient accueilli avec de si chaudes démonstrations d'amitié une heure auparavant, dans le fumoir de l'hôtel Gecil.

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