CHAPITRE XXIV
ou L'ON TROUVERA LE RÉCIT D'UNE RENCONTRE AU SAVOY HOTEL ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
Il y avait un quart d'heure ou à peu près que nous causions en prenant le thé de ces mille sujets de conversation purement conventionels qui ont cours dans le monde, lorsque le valet de pied entra et remit une carte au baronnet.
« Oh ! c'est Sime, l'agent du parti conservateur. J'avais totalement oublié que j'ai aujourd'hui un rendez- vous avec lui. Vous ne le connaissez pas encore, mais il ne sera pas long à aller vous ennuyer aussi. Vous m'excusez, n'est-ce pas?
— Certainement, répondis-je. »
Sur ces paroles, le baronnet suivit le valet de pied et, à ma grande joie, me laissa seul avec la femme dont la grâce et la beauté m'avaient séduit au point de s'emparer de moi tout entier.
Le jour baissait déjà et sa lumière tamisée à travers les vitraux des hautes fenêtres venait éclairer de ses teintes pâles les panneaux de chêne brunis par les siècles, sur lesquels se découpait en relief sa silhouette élégante et sa robe blanche, tandis que j'étais assis en face d'elle, à la petite table à thé.
Quelles étranges transformations l'argent peut opérer 1 II me semblait que je venais de quitter la maison de draperie où, pour gagner misérablement mon pain de chaque jour, je peinais du soir au matin à entasser des piles d'étoffe, et maintenant grâce à
un caprice du hasard, j'avais pris placeparmi les riches et les puissants de ce monde, dont tous les plaisirs et les honneurs m'étaient offerts.
Rosemary continuait de parler, mais j'avais l'esprit ailleurs et je répondais machinalement. J'étais en extase devant sa beauté blonde et l'élégance exquise, pourtant si simple, de toute sa personne. Elle fixait sur moi ses yeux bruns si tendres et si brillants et je restais sous leur charme comme fasciné. Sa voix résonnait à mon oreille comme une musique et son sourire était le plus doux que j'eusse jamais vu sur le visage d'une femme.
Pendant que nous causions ainsi dans la clarté affaiblie du jour tombant qui se colorait de teintes chaudes en passant à travers les vitraux, j'essayai dans mon esprit de fixer la nuance fugitive et capricieuse de sa grâce enchanteresse aux mille aspects changeants comme ceux de la lumière elle-même, et plus exquis les uns que les autres. Son caractère était comme un composé de ces essences délicates, aux parfums si volatils et si insaisissables, qu'il vous semble impossible de les fixer un moment pour les analyser. A quoi d'autre aurais-je bien pu la comparer, elle qui n'était que charme et que grâce indéfinissable? A ces beaux nuages d'été aux contours argentés, qui pendant que nous sommes en train de les regarder, changent de nuances et de formes pour s'évanouir dans l'air ou se résoudre en pluie sous le porche immense de l'arc-en-ciel aux mille couleurs du prisme? A un torrent qui descend des montagnes, tantôt uni comme une glace, où les étoiles peuvent se mirer, tantôt sautant et bondissant à grand fracas avec un éclaboussement de flocons d'écume, sous les rayons du soleil? Ou plutôt au rayon de soleil lui-même, car comme lui, à tout ce qu'elle touchait de son regard, elle donnait la vie et la beauté.
L'air réservé et même pensif qu'elle avait eu la première fois que nous nous étions vus, rendait sa gaieté et son espièglerie de maintenant plus gracieuses CDcore et plus séduisantes. Pendant que nous
continuions de rire et de plaisanter ensemble, l'impression faite sur mon cœur par cette bonne humeur enjouée et pleine de sentiment en même temps, naïve comme celle d'un enfant qui se laisse aller à la joie de s'épancher, fut pareille à cette émotion délicieuse où vous plonge une de ces douces mélodies anciennes comme en chantaient nos mères. Je me sentais gagner par une joie profonde et enchanteresse une de ces joies si intimes et si pures qui sont le germe d'une afïection passionnée et durable.
Oui, je dois avouer ici que j'étais profondément épris de cette ravissante créature qui venait d'entrer dans ma vie de façon si charmante et si inattendue. Je m'absorbais à admirer la grâce naturelle de ses mouvements, ses petits pieds chaussés de souliers mignons et croisés sur la peau d'ours noir jetée sur le parquet. Sa jupe blanche laissait apercevoir, quand elle se renversait en arrière et me regardait, une cheville fine emprisonnée dans un bas de soie.
Que pouvait-elle bien penser? Voilà ce que je me demandais.
Je me rappelais ce rendez-vous secret dans l'avenue de Twineham. Elle était au courant de la machination dirigée contre moi, quelle qu'elle fût, et avait mis au défi ce mauvais génie de Norreys. Je me souvenais de chaque mot que j'avais entendu de cette étrange conversation entre eux. Elle l'avait bravé, et pourtant oserait-elle, après tout cela, me révéler la vérité?
J'avais la preuve qu'elle avait actuellement des rapports avec la mystérieuse NaticaTesloff. Et cela étant, il me semblait plus que probable qu'elle devait connaître cette secrète tragédie de Montague street et l'identité de l'assassin. La voix de Twineham — autre mystère que je n'avais pu éclaircir davantage — qui m'avait promis de m e révéler un grand secret à un jour et à une heure fixés, m'avait averti de me délier d'une femme brune. Rosemary n'était pas brune: elle était blonde. Je pouvais donc avoir toute confiance en elle.
11 était bien étrange pourtant qu'elle eût ces rcn-
dez-vous secrets avec le vieux Norreys ! Je n'en regrettai que davantage de n'avoir pu entendre la plus grande partie de leur conversation, car d'après leur attitude il était facile de voir qu'ils étaient très intimes. Et encore Natica Teslofï ne m'avait-elle pas dit que c'était de Rosemary que je pourrais apprendre la vérité? Il est vrai qu'elle avait ajouté se trouver dans l'ignorance la plus complète au sujet de la machination dirigée contre moi, mais en même temps ses contradictions démentaient ce qu'elle venait d'affirmer.
J'étais le témoin de cette affaire de Bloomsbury que la police avait étouffée et comme la vérité risquait d'être découverte à cause de moi, j'étais condamné d'avance à tomber dans quelque piège fatal tendu par ces audacieux bandits.
Cette femme à la figure angélique et aux regards si doux qui était assise à mes côtés connaissait le secret de la machination diabolique qu'on allait tenter sur moi. J'essayai de lire sur sa figure, mais elle savait si bien cacher ses pensées que je n'y pus voir que contentementet gaieté.
« Il y a toujours quantité de visites dans le pays. D'abord les gens aiment beaucoup recevoir. Vous verrez que les Kennedy de Barnwell, et les Pavson de Hillgay, pour commencer par eux, sont des gens absolument charmants. Le père de Jack Kennedy vient de mourir en laissant tous ses biens à son fils. Lui et sa sœur sont très courus, et on leur fait fête partout où ils vont. Il faut dire que ce sont des joueurs de tennis hors ligne et que, dans les parties qu'ils viennent faire ici l'été, ils rendraient des points à tout le comté. Il y a aussi la vieille lady Campbell, ma tante. Celle-là est terriblement ennuyeuse, mais je vous conseille d'être aimable avec elle, parce qu'elle a la spécialité d'éplucher les nouveaux venus, pour la plus grande joie du voisinage qui en fait des gorges chaudes. C'est une sorte d'éclaireur qu'on envoie en avant, vous comprenez, histoire de poser des jalons. Vous n'êtes pas plutôt arrivé dans le pays qu'elle dé-
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barque chez vous sans tambours ni trompettes, déguste votre thé, dresse mentalement l'inventaire de tout ce qu'il y a dans votre salon, puis s'en va faire un tou dans le comté, où elle rend un verdict détaillé sur vos mérites personnels.
— Une dame à ménager, à ce que je vois, répondisse en riant. Je ferai de mon mieux quand j'irai la voir, n'ayez crainte.
— Puis il y a les Sutton de Hagbourne Grange, continua-t-elle. Ils ont deux très Jolies filles, Lily et Stella. Nous étions ensemble dans la même école, à Bruxelles. Lily est fiancée au jeune Dalton des Gardes, et le bruit court que sa sœur marchera bientôt sur les mêmes traces matrimoniales avec Franck Jackson, le fils du doyen de Norwich. Quant au doyen lui-même, c'est un excellent homme, adoré partout où il va, et aussi aimable et obligeant que sa femme et ses filles, ce qui n'est pas peu dire, car elles le sont au delà de toute expression. Naturellement, il y a plus de jeunes filles que d'hommes dans le pays, sauf peut-être pendant la saison des chasses. N'importe, je suis sûre que vous trouverez le moyen de bien vous amuser. Jusqu'à présent le colonel avait tenu les portes de Twineham hermétiquement closes.
Il donnait bien deux ou trois dîners chaque hiver, mais c'était toute une affaire d'État que ces agapes solennelles et guindées où ne figuraient que de vieux tableaux. Dame ! les jeunes personnes n'étaient pas admises, vous comprenez bien, fit-elle en riant.
— Alors, miss Earle, répondis-je, je ferai mon possible pour réhabiliter Twineham et lui rendre la bonne réputation d'hospitalité qu'il a perdue. Je ne vous demande pour cela qu'une chose, c'est de vouloir bien être mon guide dans la haute société mondaine. Voulez-vous? Je ne suis qu'un étranger ici, vous le comprenez, et comme tel, je m'expose à commettre d'horribles gaffes si je n'ai pas près de moi quelqu'un pour me conseiller.
— Oh I très volontiers, répondit-elle vivement, je me mets à votre disposition pour vous donner tous les
« tuyaux » que vous voudrez. C'est que, voyezvous, je connais tous ces gens-là depuis que je suis au monde et je n'ignore aucune de leurs petites faiblesses. Pour commencer, il n'y a rien à faire contre les mauvaises langues. Vous ne les empêcherez pas de venir manger vos dîners, boire votre thé, vous emprunter votre argent peut-être, et ensuite d'aller faire des gorges chaudes à vos dépens derrière votre dos. Mais je vous débarrasserai de toute cette maudite engeance si vous voulez bien me laisser faire. Et puis, pour aller au plus pressé, il vous faut une automobile. C'est absolument indispensable. Une résidence à la campagne sans automobile, c'est comme une villa sans salle de bains. Depuis que mon père a acheté la sienne, je ne connais pas de plus grand plaisir que de voyager. Évidemment, je raffole de l'équitation et je monte à cheval presque tous les jours; mais je ne vais jamais en voiture. Je préfère de beaucoup l'automobile, c'est bien plus amusant.
— Je n'ai pas encore essayé, répondis-je. Jusqu'à présent, mes moyens ne m'avaient pas permis de me payer un pareil luxe.
— Mais vous allez le faire maintenant, au moins?
— C'est mon intention, répliquai-je. Je vais, d'ailleurs, demander à M. votre père l'adresse d'une maison d'autos pour faire mon achat.
— Très bien. Maintenant, puisque vous voulez rouvrir au monde les portes de Twineham, il vous faudra revenir à ses anciennes traditions de large hospitalité et de générosité dignes des grands seigneurs qui furent ses premiers maîtres. Je ne sais pas si je devrais vous le dire, mais si le colonel était si peu aimé, c'était à cause de ses habitudes d'avarice. L'année dernière, lorsqu'on a restauré l'église de Twineham il n'a donné que dix shillings, jugez un peu ! »
Je restai un moment sans répondre, puis je dis : « Je ne sais pas si je me trompe, miss Earle, mais je me figure que son secrétaire Norreys devait être responsable pour une grosse part au moins de son excentricité. »
Et, en prononçant ces paroles, je guetai anxieusement l'expression de ses traits.
« Croyez-vous? s'écria-t-elle sans laisser voir le moindre signe d'agitation ou de surprise en entendant le nom de Norreys. Je l'ai toujours pris pour un vieil homme excellent, un peu serré peut-être avec les fermiers qu'il mène à la baguette, mais après tout un modèle de secrétaire. »
Cette réponse me surprit au plus haut point.
« Vous le connaissez très bien, je suppose?
— Oh ! c'est le cas de le dire, je le connais très bien Il y a si longtemps qu'il est à Twineham qu'il semble faire partie de la maison. Et, d'ailleurs, les gens avaient une plus haute idée de Norreys que du colonel lui-même.
— Vraiment ! Il est donc tenu en bien grande estime par tout le voisinage?
— C'est facile à comprendre. Le colonel Hewerdine lui avait donné carte blanche et abandonné l'entière direction de ses affaires. Évidemment, je reconnais que c'est un bonhomme excentrique, mais il est bien inoffensif aussi. »
Ces paroles ne laissaient pas de me surprendre étrangement quand je pensai au défi plein de mépris qu'elle avait lancé à la face de Norreys, lors de leur secret rendez- vous. Certes, elle devait avoir un grand empire sur elle-même pour pouvoir ainsi renfermer ses appréhensions au plus profond de son être et commander à son visage de telle façon que pas un muscle n'en bougeât et ne trahît la crainte. Je mourais d'envie de lui dire comment je les avais découverts tous deux dans l'avenue, et pourtant j'étais retenu par la honte de passer pour un écouteur aux portes.
Je brûlais du désir d'apprendre enfin quelque chose de certain sur Natica Tesloff, ou du moins ce que Rosemary pouvait connaître d'elle, mais, ne trouvant pas le moyen d'aborder ce sujet, et d'ailleurs tout au charme de l'écouter, je la laissais parler comme sait le faire une femme du monde d'infiniment d'esprit, st me tracer en traits piquants la phy sionomie et l'histoire de tous les gens du voisinagft.
« Mon père et moi, nous allons très souvent à Londres, me dit-elle en réponse à une question que je lui posai. Nous descendons d'habitude au Langham ou à l'hôtel d'York, dans Albemarle street, qui est l'hôtel favori de mon père. Je l'aime aussi beaucoup, parce qu'il est tout près des grands magasins, et vous savez combien nous autres femmes nous nous plaisons à faire de longues stations aux devantures des étalages. Quand mon père était au Parlement, nous avions une maison à nous dans Charles street — c'était du temps que ma pauvre mère vivait encore — mais maintenant, nous végétons toute l'année ici, sauf quand père a une réunion de comité ou quelque autre affaire pressante, et que nous allons passer deux ou trois jours en ville à courir les théâtres le soir et à souper ensuite au Savoy.
— Vous devez vous payer du bon temps, remarquai-je.
— Je vous crois ! Surtout quand les Sutton sont à leur maison de ville, car alors nous faisons ensemble de joyeuses parties de théâtre et de petits dîners fins tous les soirs au Savoy ou au Cecil. Moi, je préfère le Savoy, c'est beaucoup plus chic, et on y rencontre tous ses amis.
Et, à propos, je veux vous raconter une histoire très étrange, de date encore assez récente, dit-elle en devenant sérieuse tout à coup. On lit dans les livres des mystères certainement moins extraordinaires, et celui-ci a l'avantage d'être un roman tiré de la vie de tous les jours.
Un soir, il y a de cela un an, j'allai avec Mme Sutton, Lily et deux messieurs, au Haymarket, et de là nous nous rendîmes ensuite au Savoy. A une table voisine de la nôtre était assis un jeune homme aux cheveux très blonds, qui portait un monocle et un gilet blanc, et avait toutes les manières d'un petitmaître. Près de lui se trouvait une jeune fille que nous reconnûmes, Lily et moi, pour avoir été au couvent avec nous, à Bruxelles, et qui n'était autre qu'une personne d'un très haut rang, Alice, princesse
de Luxembourg. Elle nous reconnut aussi et nous liâmes immédiatement conversation. Elle nous présenta son compagnon, qui était son cousin le grand duc Maximoff de Russie, et nous dit qu'elle était descendue avec sa tante dans Pont street pour quelques jours. Elle se trouvait de passage à Londres avant de se rendre chez la duchesse de Galloway, à Newton-Stewart, où elle était invitée pour une grande partie de plaisir. Nous étions, comme bien vous pensez, enchantées toutes les deux, Lily et moi, de revoir notre ancienne compagne, car elle avait toujours été très bonne fille à l'école, quoique son titre de princesse la mît au-dessus de nous. Alice et son cousin le grand- duc, vinrent donc s'asseoir à notre table et nous passâmes un bon moment à nous rappeler joyeusement tous nos vieux souvenirs d'école. Elle avait quitté le couvent en même temps que nous, mais chacune de nous avait suivi des voies différentes : nous étions venues nous enterrer vivantes à la campagne, tandis qu'elle promenait sa beauté à travers les cours les plus brillantes d'I^urope, car nous avions vu souvent son nom dans les journaux. Avant de nous quitter, elle me donna son adresse, et j'allai la voir dans l'après-midi du lendemain, comme elle me l'avait fait promettre, mais, à ma grande surprise, je trouvai sa tante, la duchesse de Bouvigne dans une inquiétude mortelle, car la jeune princesse n'éta't pas rentrée de la nuit. Le grand-duc qui était descendu au Claridge, déclara qu'en quittant le Savoy elle avait insisté pour se faire reconduire en voiture seule jusqu'à Pont street, et qu'il l'avait vue monter dans un fiacre. Mais à partir de ce moment-là, on avait perdu toute trace d'elle.
— Et, depuis, on n'a plus eu de ses nouvelles? demandai-je.
— Jamais. Elle a complètement disparu et on en est encore à attendre pour mettre la main dessus, malgré les efforts de toutes les polices d'Europe qui ont bouleversé ciel et terre pour la retrouver, comme bien vous pensez 1 Ah 1 elle était rudement jolie ! Mais,
j'y pense, vous devez avoir vu son portrait bien des fois dans les journaux. J'en ai même un ici. Tenez ! »
Et elle alla droit à une table encombrée de bibelots, sur laquelle elle prit une photographie enchâssée dans un cadre d'argent massif, en disant :
« Elle n'est pas flattée là- dessus, car, au naturel, elle est beaucoup plus jolie. C'est égal, je donnerais cher pour savoir ce qu'elle peut bien être devenue. C'est un mystère qui confond l'imagination. »
Mais à peine mes regards furent-ils tombés sur cette photographie, que j'eus un haut-le-corps malgré moi et restai comme foudroyé sur place et frappé de stupeur.
Du premier coup, j'avais reconnu cette figure inoubliable, et comme si un éclair eût déchiré tout à coup le voile épais qui se trouvait devant mes yeux, la vérité me fut révélée.