‹ La dame en bleuChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

ou IL EST OUESTION D'ANCIENS VISITEURS A EARLSTONE

Ce portrait était celui de la jeune femme inconnue aux belles tresses blondes dont nous avions trouvé la lugubre relique dans la maison de Montague street.

Et, vraiment, sur la photographie prise à Hanovre les cheveux étaient coiffés et tressés exactement de la même manière que nous les avions trouvés et, quant aux traits du visage, la ressemblance était si frappante qu'elle rendait toute méprise impossible.

« Étrange, n'est-ce pas? me dit Rosemary. Qu'a-t- ;1 bien pu lui arriver? »

J'avais la vérité sur le bout des lèvres et je fus bien près de la laisser échapper, mais je me souvins de la promesse forcée que m'avaient arrachée Page et Courtland, et je dus garder mon secret à contre- cœur. Malgré tout, j'avais toujours cette compensation d'avoir établi l'identité de la morte I C'était la princesse Alice de Luxembourg, une des beautés royales les plus fameuses d'Europe, et elle avait été sauvagement assassinée, elle était tombée victime d'un crime commis avec une lâcheté inouïe.

Pendant une année entière, la police avait fouillé dans toutes les classes de la société, du haut en bas de l'échelle, et, même après avoir eu en main cette lugubre pièce à conviction qu'était la tête de l'infortunée jeune femme, pas un détective n'était parvenu à en établir l'identité, ou du moins, si on avait pu le

faire, on ne m'en avait pas soufflé mot. Cette dernière hypothèse, pourtant, était, à mon avis, la seule plausible. La figure était si légèrement altérée, différait si peu du portrait, qu'il était trop évident qu'elle serait facilement reconnue, et, pour ne pas exciter davantage ma curiosité, on m'avait caché la vérité.

Néanmoins, il était bien étrange que Rosemary, l'amie de pension de la morte, une des dernières personnes qui l'eussent vue vivante, connût actuellement les anciens habitants de cette maison mystérieuse de Bloomsbury. Les circonstances étaient si extraordinaires et la découverte si inattendue que je ne parvenais pas à me remettre de mon trouble. La jeune femme assassinée était une princesse d'une maison régnante et la femme qui s'était échappée vivante du lieu du crime était aussi quelque grand personnage d'un rang si élevé que le gouvernement anglais lui-même s'était vu obligé de soustraire son nom à la publicité.

Qui pouvait donc être cette Natica TeslofT?

J'avais fouillé tous les albums de souverains et de leurs familles, dans Régent street et dans Baker street, mais j'avais complètement échoué à trouver un portrait qui lui ressemblât, même de loin. Cette femme était un mystère vivant, purement et simplement.

« Combien de temps la princesse disparue était- elle restée au couvent avec vous? demandai-je enfin en remettant la photographie à sa place.

— A peu près deux ans, répondit Rosemary. Dame ! vous savez, ce n'est pas souvent qu'on envoie des princesses dans des écoles particulières, comme cela; mais elle m'a raconté une fois en confidence que, se trouvant en été avec son père et sa mère au château de Randen, en Silésie, elle s'était éprise d'un jeune Italien de famille pauvre, et avait avec lui des rendez-vous secrets dans les bois, derrière le château. Mais ses parents ne tardèrent pas à découvrir cette liaison et ils l'envoyèrent immédiatement au couvent de Bruxelles pour lui faire oublier son amant, grâce aux bons soins des sœurs.

— Et elle eut vite fait de l'oublier, je suppose?... comme la plupart des jeunes filles, demandai-je.

— Pas du tout. Je crois qu'elle fut très malheureuse et en souffritbeaucoup. En tout cas, je sais qu'elle recevait des lettres de lui en cachette. Elles étaient, le plus souvent, cachées dans les pelotes de coton pour le crochet.

— Et quand elle quitta le couvent, que fit- elle?

— Ah ! voilà ce que je nesaispas. Moi, je revins ici, à Earlstone, tandis qu'elle faisait son entrée dans la brillante société des cours de Berlin et de Vienne. De temps en temps, je lisais quelque chose sur elle et je voyais son portrait dans la Gentlewoman et dans le Lady's Picîorial ; mais je ne m'étais jamais rencontrée avec elle avant cette nuit du Savoy, cette nuit fatale où elle disparut dans des circonstances si mystérieuses.

— Mais n'était-ce pas extraordinaire qu'elle voulût se faire ramener seule en voiture dans Pont street et qu'elle refusât de permettre à son compagnon dfe l'accompagner?

— Non, vous ne la connaissez pas. C'était une fille d'un caractère très indépendant et très original. D'ailleurs, une princesse peut faire fi des convenances autant qu'il lui plaît sans être taxée pour cela de légèreté. Ce qui compromettrait une pauvre fille est jugé comme très chic chez une princesse. Elle a toujours adoré s'en aller toute seule et courir les aventures. Elle avait eu nourrices et gouvernantes anglaises dès sa naissance, et parlait l'anglais aussi bien que vous ou moi.

— Mais enfin, elle a bien dû avoir quelque motif? remarquai-je, comme un valet de pied entrait pour allumer les lampes et fermer les volets.

— Sans doute, elle a dû en avoir un, répondit- elle. Et voilà justement où est le mystère. J'ai vu le grandduc Maximoff une semaine après l'événement, et je l'ai trouvé très accablé par le chagrin et l'anxiété. 11 m'a expliqué comment, dans la foule qui encombre les abords du Savoy, au moment de la fermeture du

restaurant, elle était montée brusquement dans un fiacre et était partie aussitôt, après avoir promis de le voir le lendemain. Il lui avait entendu dire au cocher de la conduire dans Pont street, mais quoique les détectives eussent fait tout ce qui était humainement possible pour retrouver cet homme, ils n'avaient jamais pu mettre la main dessus. De sorte que du moment où elle a mis le pied hors du Savoy, on ne l'a plus jamais revue ni entendu parler d'elle.

— Et quelle est votre opinion là- dessus?

— Dame ! mon opinion est la même que celle de sa famille, c'est-à-dire que je pense qu'elle a dû se faire enlever par le jeune Italien.

— Pourquoi?

— Parce qu'on a trouvé une lettre de lui parmi les objets qui lui appartenaient à Luxembourg, une lettre qui prouvait clair comme le jour qu'ils correspondaient secrètement. Ils échangeaient leurs lettres par l'intermédiaire d'une tierce personne en Angleterre, mais quelle était cette personne, voilà ce que je ne sais pas. »

Je restai sans répondre. Cette histoire était vraiment intéressante, pour n'en pas dire davantage. L'entrée en scène du jeune amant italien ajoutait encore plus de mystère à cette étrange disparition. Je savais que la princesse avait été victime d'un lâche assassinat et je soupçonnais maintenant que cette secrète affaire d'amour avait été la cause de la tragédie. Pourtant, plus j'y réfléchissais, plus je tournais et retournais les données du problème sous toutes leurs faces, plus le mystère me paraissait s'embrouiller et devenir inextricable.

Rosemary s'était levée et se tenait debout maintenant appuyant sa main blanche sur le haut manteau de •la cheminée chargé de sculptures anciennes avec les armes des Earles. Ses yeux bruns se reposèrent un moment sur moi, puis elle les baissa avec un air de modestie charmante. Peut-être pensait-elle à cette lâche machination dirigée contre moi ?

Tous les faits anciens et nouveaux que j'ai rappor-

tés me semblaient bien avoir un lien étroit l'un avec l'autre, mais je ne pouvais parvenir à discerner la façon dont ils s'enchaînaient.

Quel rapport pouvait bien exister entre ce vieil avare de Thomas Norreys, aussi sec que les pièces d'or qu'il entassait, et Natica Teslofîou son ami Paul Jakovski, voilà ce que je ne pouvais concevoir; pas plus que je ne pouvais tirer au clair le comment ou le pourquoi de la mort du petit vieux aux habits râpés dans la cellule du poste de police.

Cette douce et charmante jeune fille, aux beaux cheveux blonds, à la taille souple et distinguée qui se tenait debout devant moi en me souriant,- avait-elle quelque chose à faire avec l'horrible tragédie deMontaprue street ? Je dois l'avouer, c'était là la question principale qui me préoccupait.

J'avais la preuve que Natica Tesloff la connaissait; qu'elle était en secrète correspondance avec mon bandit de secrétaire; qu'elle avait été intimement liée avec la malheureuse jeunefemmedontnousavions retrouvé la tête aux belles tresses blondes. C'étaient là comme autant de charges qui faisaient naître ce grave soupçon, qu'elle devait avoir pris part d'une façon ou d'une autre à l'assassinat de cet infortuné jeune homme qui avait été lâchement frappé à mort par derrière.

Il avait été trahi par une femme. Quelle était cette femme? Etait-ce Natica elle-même? Etait-ce la morte aux cheveux tressés? Ou, enfin, était-ce... Rosemary Earle?

Je me rappelai combien Norreys avait été insolent et arrogant vis-à-vis d'elle, comme s'il eût été bien sûr qu'il tenait son avenir dans ses mains, qu'elle n'était pour lui qu'un misérable jouet qu'il briserait à sa fantaisie, et que le défi qu'elle lui avait jeté à la face n'était qu'une menace vaine et puérile.

Et pourtant, que faire? Pouvais-je raisonnablement lui demander l'aveu de la vérité sans expliquer en même temps mes raisons? Nous n'étions pas amis intimes, quoiqu'il me semblât avoir appris à la con-

naître si bien dans cette dernière demi-heure. Je sentais qu'elle avait fait naître dans mon cœur une grande et soudaine passion, et que je l'aimais de toutes les forces de mon âme. Je mourais d'envie de le lui dire en ce moment même et de m'incliner profondément devant elle, en portant sa petite main blanche à mes lèvres. Mais peut-être étais-je venu trop tard, peutêtre aimait-elle déjà quelqu'un d'autre, peut-être même était-elle déjà fiancée : tout cela je l'ignorais, car jusqu'à présent j'étais si peu au courant de sa vie !

La lueur dansante du feu éclairait son visage, dont elle adoucissait encore les contours, et ajoutait une séduction de plus à ce charme de tendresse mystique qui enveloppait toute sa personne. Dans le grand silence qui régnait autour de nous, le silence qui nous permettait de suivre pensivement le fil de nos rêveries, coupé seulement parle tic-tac d'un balancier, la vieille horloge française sonna lentement les heures sur son timbre d'argent, et me rappela que j'étais resté aussi longtemps que le permettaient les règles de l'étiquette. Il y avait tant de choses dans mon petit manuel de civilité puérile et honnête, sur l'art de déposer des cartes, de faire des visites et autres usages de politesse mondaine, que je m'y embrouillai et ne pus me souvenir de rien, juste au bon moment.

« Puis-je faire atteler ma voiture, miss Earle ? demandai-je à regret.

— Oh ! ne partez pas encore. Mon père va revenir dans un instant. Ces hommes politiques sont terriblement ennuyeux avec toutes leurs questions et affaires diplomatiques ou coloniales ! Je ne voudrais pas épouser un homme politique pour rien au monde. Pour moi, tous ces gens-là jouent.une véritable comédie que personne ne prend au sérieux. Lord Corby m'a dit un jour que lui et son parti n'y voyaient d'intérêt que parce que cela les amusait énormément de soulever l'indignation populaire. Je crois, en vérité, ajouta- t-elle, que la politique n'a été inventée que pour donner de la notoriété aux gens qui ne sont bons à rien.

— Ma foi, c'est aussi mon avis, fis-je en riant. Mais il faut que je parte. Puis-je sonner ? ».

Sur sa réponse affirmative, je donnai l'ordre d'atteler ma voiture et, dix minutes après, je prenais congé d'elle.

a Vous reviendrez nous voir bientôt, n'est-ce pas? fit-elle d'une façon pressante. N'oubliez pas que je dois être votre pilote à travers les écueils mondains du West Norfolk. Regardez-moi comme votre guide sur la route hérissée de précipices de l'étiquette, et, avant tout, quoi que vous fassiez, ne craignez pas d'exagérer votre politesse naturelle envers tous ces vieux mamamouchis solennels à qui vous rendrez visite. Du reste, dites-moi seulementleurs noms avant, et je vous indiquerai la marche à suivre. »

Je ne pus m'empêcher de rire de ses malicieux traits d'esprit et je pris congé d'elle après lui avoir serré la main.

«SirEdmunda-t-il d'autres enfants que Rosemary? demandai-je à Wade, pendant que nous roulions à travers le parc dans la nuit et quenoslanternes jetaient à droite et à gauche leurs feux éblouissants qui troublaient les ténèbres.

— Oui, monsieur, répondit le cocher. Il a encore un fils, M. Alfred, qui est à l'étranger dans le service diplomatique, à ce que j'ai entendu dire. Il y a bien deux ans et même davantage qu'il n'est pas revenu au pays.

— C'est étonnant que miss Rosemary ne se marie pas, déclarai-je, pour amener Wade à me donner son opinion. Car les cochers apprennent toujours au cabaret de l'endroit tous les bruits qui courent sur les maîtres à dix lieues à la ronde, et ce sont généralement des gens intelligents qui ne demandent qu'à causer.

— En effet, monsieur, répondit-il. Nous avions tous cru qu'elle épouserait un jeune homme nommé Kennedy, qui avait fait un long séjour à Earlstone avec un de SOS amis, un monsieur étranger.

— Un monsieur étranger I m'écriai-je, vivement

intéressé par ce mot d'étranger. Vous rappelez-vous son nom?

— Ma foi non, monsieur, je ne pourrais pas vous le répéter, mais je l'ai entendu. C'était un monsieur russe avec un nom bizarre. Même que je lui ai porté une fois à cheval une lettre de M. Norreys. »

Le fait que cet étranger était Russe et que mon secrétaire avait eu des rapports avec lui n'eut d'autre résultat que de piquer davantage ma curiosité.

« Ne s'appelait-il pas Jakovski?

— C'est cela même, monsieur ! me répondit vivement Wade en se tournant vers moi. Oui, oui, c'est bien son nom. Je savais bien que ça finissait en t ski ».

Cette déclaration ne laissait pas de me surprendre grandement; aussi demandai-je à mon cocher de me faire une description détaillée du Russe, sur quoi il me dépeignit l'homme auquel Natica Teslolï m'avait fait connaître au péril de ma vie.

« Et M. Kennedy, comment était-il?

— Ohl très jeune, monsieur. Pas plus de vingt-deux ans, j'en mettrais ma main au feu. Grand, distingué, la figure mince avec des traits délicats et une moustache blonde. Il avait une petite cicatrice rouge sur a mâchoire inférieure gauche, ça, je m'en souviens. »

J'étais confondu. Le signalement répondait trait pour trait à celui du jeune homme qui avait été attiré dans le guet-apens mortel de la maison de Montague street.

Ainsi il avait aimé Rosemary ! Se pouvait-il donc que ce fut elle qui l'eût si lâchement trahi !

Je n'en dis pas davantage et je restais immobile et muet de stupeur, à côté de mon cocher, qui était loin de se douter de l'abîme de perplexités dans lequel il venait de me plonger, tandis que nous passions les grandes grilles de la porte d'entrée et que les sabots du cheval résonnaient sur la terre gelée de la grand'route.

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