‹ La dame en bleuChapitre 27 sur 34 · LEVER DE SOLEIL · texte numérisé non relu

LEVER DE SOLEIL

Des mois s'étaient écoulés. Le printemps était déjà très avancé, et quoique j'eusse continué de faire tous mes efforts pour déchirer le voile de mystère qui était si subitement tombé devant moi et avait enveloppé ma vie, je dois avouer que je n'avais fait que donner des coups d'épée dans le vide et que je n'étais guère plus avancé qu'au premier jour.

Ce n'étaient pourtant pas les faits et les pistes qui m'avaient fait défaut, bien au contraire, je n'avais que l'embarras du choix. Mais toutes les fois que j'avais voulu vérifier les hypothèses où m'avaient amené mes patientes recherches, je n'avais abouti qu'à des constatations dont je reconnaissais tout de suite la fausseté. Mes soupçons m'avaient conduit à Bruxelles, puis à Berlin, toujours sans résultat aucun, si bien que je ne vois pas la nécessité de donner ici le récit de toutes ces démarches vaines. J'avais surveillé également les agissements de Norreys avec un zèle à rendre des points à n'importe quel détective de profession, et je n'avais pas cessé de guetter la maison de Queen Street, Soho, tout cela pour arriver au beau résultat de voir Nalica Tcsloff me glisser entre les doigts et disparaître sans que j'ai jamais su comment.

Toutes les recherches que j'avait faites établissaient que la princesse Alice de Luxembouvg a\ait

bien, en effet, disparu et dans les circonstances dont Rosemary Earle m'avait fait le récit. Mais ni Page ni Courtland ne semblaient avoir trouvé une solution du mystère dans la tête coupée de Montagne street. Toujours est-il qu'ils se tenaient encore sur le qui-vive plus perplexes que jamais.

Et il n'y avait, après tout, rien de surprenant làdedans, car la photographie de la princesse disparue que la poHce avait entre les mains présentait un portrait très différent de celui qui se trouvait dans le salon d'Earlstone. Et, moi-même, j'éprouvais beaucoup de difficultés à y reconnaître les traits de la belle princesse de la maison de Nassau.

Mes courses sans fin sur le continent à la recherche delà vérité m'avaient mené loin: en Silésie, jusqu'à Venise, à travers toute la Suisse, et enfin dans le Midi, sur les bords de la Riviera. J'avais appris que le grand-ducMaximoff était descendu à l'hôtel de Paris, à Monte-Carlo, et je m'y rendis exprès pour tâcher de le voir et de m'assurer quel genre d'homme c'était.

Je n'avais aucun prétexte plausible pour l'aborder, car comment aurais-je pu, sans trahir mes raisons, que j'avais tout intérêt à garder secrètes, lui poser des questions sur sa compagne disparue? Je me bornai donc à l'observer, tandis qu'il s'attardait à flâner au casino, dînait à l'Ermitage avec ses amis, pontait aux tables de jeu ou soupait au Ciro. Je n'avais jamais mis le pied, auparavant, dans la principauté, et la joyeuse animation de la vie qu'on y mène m'était un spectacle nouveau : pourtant j'étais si absorbé par le mystère qui remplissait désormais toute Aion existence que je passai à côté des plaisirs et des fêtes sans les voir et sans en jouir.

Autant que je pus en juger, le jeune prince russe était un bon garçon, d'allures tranquilles, passionné pour le jeu comme le sont tous ceux de sa race, et très recherché par un groupe de dames de la haute société qui semblaient en avoir fait leur favori. Il donnait de brillants dîners et avait comme aide de camp une sorte de bellâtre aux moustaches hérissées

comme celles d'un chat en colère, qui prenait de grands airs et paraissait être détesté de tous ceux qui 'approchaient. Une semaine passée, pour la plus grande partie dans l'atmosphère surchaufféeet saturée d'électricité des salons, suffit à me convaincre d'une chose, c'est que si le grand-duc avait jamais eu quelque affection pour la princesse Alice, il l'avait depuis ongtemps oubliée. Il aimait beaucoup la gaieté et le mouvement, et pourtant il était calme, plutôt froid et gardait une dignité tranquille.

Je revins donc à Londres éreinté et désappointé. Pendant mon absence la maison de Montagne Street avait été louée à de nouveaux locataires et les agents de location étaient restés incapables de fournir aucun renseignement sur ses anciens habitants. Je recommençai recherches sur recherches, je n'épargnai ni mon temps, ni mes peines, ni mon argent, pour essayer de résoudre l'irritante énigme. Tant et si bien que le mois de mai arriva, et le mystère restait aussi inexplicable qu'auparavant.

Mais dans l'intervalle de ces longs mois j'avais fait, du moins, des progrès pour une chose : je m'étais lié d'amitié très intime avec Rosemary Earle. A mon retour du continent, je m'étais mis à faire de fréquentes visites à Earlstone avec d'autant plus de plaisir que j'y étais reçu à bras ouverts. Sir Edmund, avec qui j'avais de cordiales relations de voisinago et qui m'avait pris en affection, m'avait aim'hblement guidé dans le choix des gens à inviter aux deux ou trois petits dîners que j'avais donnés, et avait toujours montré beaucoup d'empressement à me prodiguer seconseils et son aide pour me tirer à mon honneur des devoirs d'une haute situation dans laquelle le sort ne m'avait pas fait naître.

Heureusement, peut-être, la fortune ne tient pas lieu de tout dans le monde. La naissance, les talents et la bonne éducation sont encore trois qualités essentielles dans notre siècle de décadence où foisonnent les parvenus millionnaires et les nobliaux d'hier. L'homme qui peut se payer un château dans le pays,

s'il ne possède aucune de ces trois choses, se trouvera déplacé et mis au ban de l'opinion malgré toutes ses richesses, tandis que sa femme sera regardée du haut de 'leur grandeur par la bonne dame du petit pasteur râpé ou la grosse épouse du doyen du canton. L'argent peut acheter bien des choses, mais, même de nos jours, il ne saurait acheter la considération.

Rosemary, fidèle à sa promesse, avait été mon 4^uide à travers les écueils de la politesse mondaine. Ma situation était vraiment unique et des plus enviables : j'étais, en effet, ce qu'on est convenu d'appeler un parti avantageux, recherché comme tel de tous les côtés, et, pour couronner ma bonne fortune, je jouissais de l'amitié d'une jeune et jolie femme. Aussi le résultat de cet état de choses était-il tout prévu et la conclusion trouvée d'avance.

Dès le début, je m'étais passionnément épris de ma charmante amie car, pour moi, elle n'avait pas son égale au monde, et elle laissait bien loin derrière elle la grâce et la beauté de Lucy Creswell, mon premier amour déjà perdu dans mon passé et à demi oublié. Je remarquais, d'ailleurs, avec une joie sans bornes qu'elle semblait s'acquitter avec un plaisir évident des devoirs qu'elle s'était imposés à mon égard.

Pendant que j'étais à l'étranger les lettres qu'elle m'avait écrites étaient empreintes de la plus chaude sympathie quoique, bien entendu, le mot d'amour ne fût prononcé dans aucune d'elles. Elle ignorait la raison de mes voyages capricieux à droite et à gauche et les attribuait uniquement à la fantaisie vagabonde d'un homme avide de se distraire. Qu'aurait-elle pensé si elle eût pu savoir le véritable motif qui me faisait agir?

Bien des fois, dans ces délicieux après-midi que nous passions ensemble, je déployai des prodiges d'habiîeté pour lui fournir une occasion de me parler de cette machination que je savais toujours couver sourdement contre moi. Mais elle s'obstina à ne pas m'en dire un seul mot. Quoi quelle pût savoir, elle jugea sans doute qu'il valait mieux, dans l'intérêt de

244 LA T>AHB BN BLEU.

sa propre sûreté, le garder renfermé au plus profond de son cœur.

Norreys ne s'était pas trompé quand il lui avait déclaré qu'elle avait trop peur de lui pour parler.

Je détestais cet ignoble individu. Plus je pénétrais ses ruses infernales, sa cupidité insatiable, sa manière froide et méthodique de travail et son avarice sordide, plus je me blâmais de le garder à mon service. Et pourtant n'avais-je pas une excuse dans le but bien précis et bien arrêté que je poursuivais de toutes les forces de mon âme ! Cette voix étrange ne m'avaitelle pas recommandé de prendre patience?

Quoique la condition imposée par les dernières volontés de cet original, qui fut mon oncle, me parût bien excentrique, je ne manquais pas une seule fois d'accomplir son désir à la lettre, et chaque après-midi passé sous le toit de Twineham, j'allais m'enfermer pendant une heure dans cette chambre d'un ^utre âge, si mystérieuse avec ses tentures d'un bleu pâli et le buste de marbre de la jolie et moqueuse héroïne de Boccace. Mais il ne s'y passa plus rien d'insolite. Comme les autres mystères dans lesquels je me trouvais plongé, le mystère de cette chambre était insondable.

En janvier, j'avais pris des leçons d'équitation, et maintenant, monté sur un vigoureux bai-brun, j'accompagnais souvent Rosemary dans de longues courses à travers la campagne. C'était une écuyère de première force et elle avait passé la plus grande partie de février avec quelques amis qui possédaient une chasse à Market Harborough, car, comme son père, elle raffolait de la chasse à courre au lièvre ou au renard.

Maintenant que la saison des chasses était terminée, nous sortions souvent ensemble ei je sentais chaque jour croître mon admiration passionnée pour elle. La coupe irréprochable de son amazone faisait ressortir la grâce de ses formes merveilleusement moulées, et son petit chapeau rond coquettement posé sur ses cheveux naturellement ondulés, quoique peignés très

serrés, lui donnait un cachet de chic et d'élégance rare chez une cavalière. L'amazone va à bien peu de personnes du beau sexe, dont elle soumet la grâce à une sorte d'épreuve définitive, qui doit la consacrer, si elle ne lui donne pas une traîtreuse atteinte, mais portée par Rosemary, elle réalisait la perfection même.

Elle aimait partir de très bonne heure, aux premiers rayons du jour, et nous nous rencontrions à mi-chemin entre Earlstone et Twineham. L'une de ces matinées surtout restera toujours vivante dans ma mémoire.

Dans l'air frais du matin, nous suivions le petit sentier qui conduit sur mes terres à travers le bois de l'Abbaye. J'étais parti avant le lever du soleil, et l'orient après s'être enflammé d'abord des lueurs roses de l'aurore, nous versait maintenant des flots de lumière éblouissante, tandis qu'on sentait passer dans l'air tous les frémissements delà vie qui s'éveille. A mesure que nous avancions, nous voyions se dégager de cette étincelante explosion de lumière, dont la blancheur nous éblouissait, une lueur d'une teinte bleue mystérieuse et très pâle qui alla s'élargissant jusqu'à ce qu'elle eût gagné tout le ciel. Profondément impressionnés par la magnificence du spectacle, nous avions mis nos chevaux au pas et nous marchions en silence pour ne pas troubler le grand calme qui régnait autour de nous. Le ciel passa alors du bleu pâle à un vert encore plus pâle, puis vinrent des nuages moelleux comme des ailes d'un rose tendre. Rapidement, le rose tourna au rouge de plus en plus foncé, et soudain nous vîmes apparaître le bord du disque du soleil pareil à quelque globe en fusion, qui laissait s'échapper une coulée d'or. Et l'orbe énorme de l'astre monta majestueusement à l'horizon pour recommencer d'éclairer le monde.

Nous nous arrêtâmes alors, et, après avoir attaché nos chevaux à la lisière de la forêt, nous contemplâmes du haut des pentes vertes de la colline le matin qui s'éveillait dans toute sa gloire.

Ma main chercha la main de Rosemary, mes yeux

plongèrent dans les profondeurs brunes si limpides de ses yeux et ma langue balbutia des mots qui me brûlaient les lèvres depuis des mois, mais que je n'avais jamais osé dire. Emporté par le charme mystique de ce moment solennel, je tenais sa main tremblante dans la mienne et je lui fis l'aveu de mon amour.

. Elle ne me répondit pas. Ses lèvres tremblaient d'émotion, mais pas un son ne s'en échappait.

Je murmurai à son oreille tout ce que me suggérait la violence de ma passion. Je lui dis franchement, honnêtement, qu'elle m'avait pris mon cœur à tout jamais, qu'elle était pour moi tout au monde, que rien n'existait plus pour moi désormais qui ne fût pas elle.

Et tout autour de nous les grandes herbes vertes des prés, et les arbres et les fleurs, dans un tressaillement universel, saluaient le jour de toute la joie de leur âme obscure. Là- haut, bien haut, dans le ciel, les alouettes se joignaient à cet hymne de bénédiction de la nature, et laissaient tomber sur la terre leur chanson perçante et plus merveilleuse encore. Les gouttes de rosée étincelaient sur les herbes et sur les feuilles des arbres, et dans ce splendide décor matinal de printemps où tout chantait la joie de vivre, je révélai à mon amie le doux secret de mon cœur.

Quels mots prononçai-je? Je n'en sais plus rien. Et d'ailleurs pourquoi les répéter? J'étais si troublé par la violence passionnée de mon amour que je n'ai aucun souvenir des phrases qui s'échappèrent tumultueusement et spontanément de mes lèvres à ce moment-là.

Tout ce que je puis me rappeler, c'est que je lui criai :

« Je vous aime, Rosemary, je vous aime. Vous êtes pour moi la meilleure et la plus belle des femmes. Sans vous, la vie n'a plus de raison d'être; avec vous, si vous voulez bien de moi, je serai le plus heureux des hommes. Oui, je vous aime de tout mon cœur et de toute mon âme, et je vous prie à genoux de vouloir bien me payer de retour. Je vous demande d'essayer au moins de m'aimer aussi un peu, afin d'avoir un

jour assez de confiance en moi pour remettre votre avenir entre mes mains et devenir... ma femme ! »

Elle retira lentement, mais résolument, sa main, et je vis sa poitrine se soulever tumultueusement sous l'empire d'une profonde émotion.

Je sentais combien mon pressant appel à les se: > ments était gauche, si profondément sincère qu'il fût; mais mon esprit était trop troublé en ce moment pour pouvoir faire de belles phrases agréablement tournées. Je n'avais fait que balbutier d'une façon maladroite et bizarre peut-être ce que je sentais si bien, comme un homme qui sent avec trop de force pour chercher ses mots.

Mais mes paroles amenèrent aux commissures des lèvres de sa petite bouche si finement dessinée une étrange expression que je ne lui avais encore jamais vue jusqu'alors, une expression de dureté et de désespoir. Hélas ! je ne tardai pas à en apprendre l'instant d'après la signification, quand elle me dit d'une voix tremblante d'émotion:

« Non, monsieur Hewerdine. Si grands que soient mes regrets, ma réponse doit être négative.

— Mais pourquoi? demandai-je, cruellement désappointé. Je vous aime, Rosemary. Je vous aime de toute mon âme ! criai-je en lui reprenant la main et en la portant à mes lèvres avant qu'elle eût pu la retirer.

— Je le sais ! Je le sais ! répondit-elle en éclatant en sanglots. J'avais prévu tout ce qui arrive aujourd'hui. Hélas ! je ne l'avais que trop craint !

— Pourquoi? Craint, dites- vous, et pour quelle raison craignez-vous?

— Je crains pour vous ! s' écria- 1- elle; et, un instant après, elle ajouta :

— Ah ! monsieur Hewerdine, vous ne savez pas dans quelle situation je me trouve. Jamais cœur de femme, croyez-moi, ne fut déchiré par un combat de sentiments aussi contraires que ceux qui s'agitent dans le mien.

— Mais vous m'aimez bien au moins un peu, Rose-

mary? demandai-je avidement, comme si ma vie eût été suspendue à ses lèvres. Ne le niez pas. Vos sourires et vos bontés ont assez parlé pour vous. Ils vous démentiraient.

— Je ne nie pas ce qui est la vérité, répondit-elle franchement. Mais quand bien même je vous aimerais, et si grand que soit le bonheur que je pourrais attendre de cet amour, je dois y renoncer.

— Je ne vous comprends pas, répliquai- je. Voyons, Rosemary, parlez clairement. M'aimez-vous réellement, oui ou non? »

Elle leva au ciel ses beaux yeux humides de larmes où brillait à ne pas s'y méprendre, le plus tendre regard d'amour, et riposta :

« Que puis-je répondre? Si je disais non, je ferais un mensonge, et si je dis oui, cela vous portera malheur.

— Ah ! m'écriai- je dans une explosion de joie soudaine, il est donc bien vrai que vous m'aimez. Je n'avais jamais osé espérer un pareil bonheur, c'était trop beau pour moi, et pourtant, du premier jour que je vous ai rencontrée, j'ai senti que nous étions destinés à être plus que des amis, que nous étions faits l'un pour l'autre. Une étrange intuition m'a averti que votre vie devait être liée à la mienne par des liens dont j'ignorais encore la nature. »

Elle restait les yeux baissés, sans essayer de retirer sa petite main que je sentais trembler entre les miennes. Elle avait laissé tomber la traîne de son amazone sur le sol et de la main qui l'avait tenue elle se cachait les yeux sans pouvoir retenir les douloureux sanglots qui lui échappaient.

« Ah ! s'écria-t-el e, après un silence pénible, quelle folle j'ai été et combien coupable de laisser par ma faute cet amour se glisser dans votre cœur I Sachant tout ce que je savais, j'aurais dû avoir plus de fermeté et le courage de vous fuir. Et pourtant... pourtant...

— Et pourtant, l'interrompis-je, le cœur tout débordant d'une émotion que je ne pouvais plus contenir, pourtant, pouvait-il en être autrement avec la tendre affection qui nous entraînait J'un vers l'autre?

— C'est vrai, admit- elle d'une voix absente et machinale, plus j'ai voulu vous fuir, plus je me suis sentie attirée irrésistiblement par vous.

— Et plus fort aussi et plus passionné a été mon amour pour vous ! déclarai-je d'une voix basse et vibrante, tandis que je passais mon bras autour de sa taille mince et souple et que je me penchais sur elle jusqu'à ce que ses lèvres adorées vinssent toucher les miennes. »

Mais sa bouche était glacée et ne me rendit pas mon baiser. Elle tremblait de la tête aux pieds, comme si ce doux baiser eût été une grave désobéissance à quelque loi terrible, et qu'elle fût dans une crainte mortelle de quelque tragique conséquence qu'il dût fatalement entraîner.

Je l'pbservais anxieusement, essayant de lire ses pensées secrètes. Pensait-elle à cette machination tramée dans l'ombre contre moi, cette machination que je savais toujours exister et qu'elle n'osait pas me révéler? Ou bien se sachant en possession d'un secret coupable et dans l'impossibilité de me le dévoiler, se maudissait-elle pour sa propre duplicité?

Elle m'aimait. Elle m'en avait fait l'aveu et je me sentais transporté d'une joie délirante qu'elle eût bien voulu confesser son amour avec cette adorable franchise qui n'était pas l'un des moindres charmes de son caractère. Mais à quoi pouvait me servir maintenant la certitude d'être aimé d'elle, sinon à me rendre plus malheureux, puisque malgré la révolte de son cœur déchiré, elle se refusait à moi?

La main toujours passée tendrement autour de sa taille, je la pressais de me confesser la vérité sur ses craintes et ses appréhensions, mais elle me fit cette seule réponse, d'une voix mortellement triste, la voix de quelqu'un chez qui tout espoir est éteint.

« Non, non! Je ne pourrai jamais rien vous dire... jamais ! Je vous aime, Georges... Je vous aime de tout mon cœur. Je le reconnais en toute franchise et en toute liberté, comme une honnête femme doit le faire devant l'homme qui est son ami le meilleur et le

plus dévoué. Mais il y a des circonstances — des circonstances malheureusement plus puissantes que mes forces et que ma volonté — qui mettent à jamais une barrière infranchissable entre nous ; des circonstances qui, au lieu de nous réunir comme de tendres amis dans la joie du mariage, doivent nous séparer un jour comme des ennemis.

— Ah ! très chère, m'écriai-je anxieusement, vous parlez par énigmes. Expliquez-moi clairement ce que vous voulez dire ! »

Et, penché sur elle, je déposai un nouveau baiser passionné sur ses lèvres.

Mais, comme si elle eût été galvanisée par une décharge électrique, elle s'arracha de mon étreinte et se rejeta violemment en arrière, la main crispée sur sa poitrine pour y comprimer les battements désordonnés de son cœur, et, d'une respiration haletante, elle bégaya ces paroles entrecoupées de sanglots:

« Ah ! non... non !... Je vous en conjure... Ne m'embrassez pas !... C'est par trop horrible !... Ne donnez pas de baisers à la femme qu'un jour il vous faudra haïr... la femme qui est votre ennemi mortelle... la femme qui vous a trahi !...»

Page 1