CHAPITRE XXVIl
PAROLES DANS LEPARC
«Vous! Rosemary I Mp trahir? Comment cela pourrait-il être? demandai-je vivement.
— Ah ! s'écria-t-elle en se couvrant la face de ses deux mains, vous ne savez pas?... Non, vous ne pouvez pas savoir ! Oui, je vous aime, sincèrement, purement, ardemment, et pourtant cet amour m'est défendu ! »
Je la pressai de questions. Je cherchai par tous les arguments possibles à la convaincre de me dire la vérité. Mais rien n'y fit: la crainte terrible qu'elle avait de la vengeance de Norreysou de quelque autre chose que j'ignorais lui clouait les lèvres. Je me rappelai que ces deux hommes: le Russe Jakovski et la malheureuse victime de la secrète tragédie de Bloomsbury, avaient été des hôtes bien accueillis sous le toit de son père. Je me souvins aussi du rendez-vous clandestin qu'elle avait eu avec ce misérable bonhomme, qui venait s'asseoir chaque jour à ma table de travail avec sa face émaciée et sournoise au nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie.
Ne devrais-je pas plutôt lui dire la vérité sur tout ce que je savais ? Lui confesser franchement ma propre indélicatesse en m'abaissant, comme je Tavais fait à l'espionner dans l'avenue? J'éprouvais une hésitation bien naturelle à l'idée de cet aveu
pénible. On est toujours plus ou moins honteux de laisser voir cette petite faiblesse inhérente au cœur humain qui nous porte à avoir des soupçons, et à vouloir les éclaircir, surtout devant la femme qu'on aime sincèrement.
Nous restions silencieux, la main dans la main, et l'œil perdu au loin sur la vaste étendue des hautes herbes que le vent faisait onduler en vagues frémissantes. Nos cœurs battaient à l'unisson, mais l'invisible barrière qui s'élevait entre nous était infranchissable.
Des gens allaient et venaient au-dessous de nous sur la grand'route blanche, appelés par les rayons d'or du soleil levant au rude labeur de la journée commençante. Il en venait de tout près, de très loin, de partout. Des points noirs surgissaient tout là- bas pareils à des fourmis actives, et, à mesure qu'ils grossissaient en s'approchant, on reconnaissait des paysans qui se rendaient à leurs travaux dans les cham^ps avec l'allure pesante du bœuf de labour qui creuse son sillon. Et, comme je contemplais ce spectacle en silence, incapable d'exprimer mes pensées par des mots humains, sans quitter la main de ma bien-aimée, je regardais les nuages s'avancer majestueusement sur les mers du ciel, tels d'immenses navires aériens, puis apparaître et disparaître d'un bout à l'autre de l'horizon à destination de contrées inconnues, ou bien se développer, s'allonger et s'étendre, et subir d'étranges métamorphoses qui en faisaient des croupes de montagnes arrondies et énormes, des pics fantastiques et des vallées mystérieuses. Puis, soudain, ce chaos informe de gorges et de rocs, qu'on eût dit entassé par des Titans, s'écroulait pour faire place à des chevaux d'une taille colossale et de formes apocalyptiques qui traînaient des chars immenses conduits par des dieux. Tantôt on voyait surgir des cités merveilleuses embrasées des flammes pourpres du soleil, sous le coup de baguette de quelque fée invisible. Tantôt les nuées 86 déchiraient et laissaient voir l'immensité bleue du
ciel. Puis elles se rejoignaient en de grandes plaines étranges, coupées de forêts aux rameaux entrelacés et épais, plus étranges encore. Ce n'était qu'un va et vient de changement perpétuel qui reflétait bien l'image de cette vie de mystère et d'incertitude qu'était la mienne maintenant.
«Vous m'aimez, Rosemary? demandai-je enfin en m'arrachant à ma rêverie d'une voix si basse qu'elle semblait le bruissement léger du vent dans les feuilles, car mon âme était trop pleine pour me permettre de m'exprimer tout haut.
— Oui, Georges, répondit-elle simplement, tandis que ses yeux soutenaient le choc de mon regard sans se baisser, oui, je vous aime.
— Alors qu'il soit fait selon votre volonté, répliquai-je. Laissez-moi vous prouver seulement que je suis digne de votre amour. Il me suffît de savoir que l'affection profonde que je vous porte est payée de retour, il me suffit d'être assuré que vous êtes à moi corps et âme, que votre cœur n'appartient qu'à moi seul.
— Non, cria-t-elle. Cela ne peut pas être. Vous ne devez pas parler ainsi. Je vous aime c'est vrai, mais n'espérez rien de plus. Je vous ai fait aujourd'hui l'aveu de mon amour, mais il faut l'oublier. Ce sera mieux pour chacun de nous. Séparons-nous, je vous en conjure, et ne gardons plus au fond de notre cœur qu'un doux souvenir l'un de l'autre
— Vous avez un secret, Rosemary, c'est vous qui me l'avez dit, répliquai-je d'un ton de reproche douloureux. »
Elle me fit signe que oui de la tête sans répondre, ses beaux yeux bruns perdus bien loin dans la trame changeante des nuées.
« Mais ne pouvez- vous me le confier? demandai-je d'une voix anxieuse en serrant ses deux petites mains dans les miennes.
— Ah ! je voudrais bien vous le dire, répondit-elle d'une voix tremblante, après une pause. Je voudrais bien vous le dire... mais je n'ose pas... vous comprenez... je n'ose pas...»
Nous retombâmes dans un profond silence où nous entendions nos cœurs battre. Des bûcherons grimpaient les pentes de la colline pour venir dans la forêt couper du bois. Il y en avait bien une demi-douzaine, munis de haches et de cordes; ces gens avaient la joie au cœur et emplissaient l'air de leur bavardage et de leurs bruyants éclats de rire. Gomme je ne tenais pas à ce que nous fussions découverts, j'aidai ma pauvre amie à remonter sur sa jument baie, et après être sauté moi-même vivement en selle nous descendîmes lentement la route envahie d'herbes folles qui mène tout droit à Earlstone.
A la grille d'entrée du parc, je pris congé d'elle comme d'habitude :
« Au revoir, dis-je, rappelez- vous, Rosemary, que, quoi qu'il puisse arriver, nous nous aimons.»
— Oui, répondit-elle, sincèrement, et pourtant d'une voix rauque et forcée. Oui, Georges, nous nous aimons. »
Et, faisant faire demi-tour à sa jument, elle partit au grand galop jusqu'à la vieille avenue d'ormes sans se retourner une seule fois de mon côté.
Quand j'eus vu disparaître sa fine silhouette, je repris à regret le chemin de Twineham, à la fois bien heureux de savoir mon amour partagé, et bien triste, bien intrigué aussi à cause de ces paroles énigmatiques de Rosemary qui prétendait qu'il fallait nous séparer à jamais. Il était évident que Thomas Norreys, ce vil intrigant, aux allures cauteleuses et félines, avec ses yeux faux et son grand nez semblable à un bec d'oiseau de proie, la tenait complètement et irrésistiblement en son pouvoir. Elle avait tellement peur de lui qu'elle n'osait pas parler. Et pourquoi ? Je me demandais en vertu de quelles raisons cachées cet ignoble individu avait bien pu prendre un pareil empire sur une jeune fille aussi droite, aussi pure et aussi honnête, une jeune fille dont il sulfisait de regarder un instant les grands yeux limpides pour être assuré de la beauté de son âme?
Et, tout en revenant au petit trot de mon cheval ù
travers les herbes des prés encore ruisselantes de la rosée qui commençait à s'évaporer aux rayons déjà chauds du soleil matinal, je continuais de me creuser la tête à chercher le mot de la douloureuse énigme.
Une heure après, jentrais dans la bibliothèque où était assis, en train d'écrire à une table, ce petit vieux aux cheveux d'un blanc sale sur sa figure de traître, dont la seule vue me causait de la crainte, de la répulsion et des soupçons. Ses petits yeux noirs et froids, vitreux comme ceux d'un serpent, devenaient, en se fixant sur moi, aussi perçants que ceux d'un oiseau de proie. Ses longs doigts osseux, quand il écrivait ses lettres et qu'il me les présentait pour la signature, ressemblaient à des serres. Était-ce réalité, était-ce pure imagination, je n'en sais rien, mais il me semblait bien que depuis quelque temps il me traitait avec une calme indifférence, comme si ma présence auprès de lui n'eût été qu'une simple tolérance de sa part, comme si je n'eusse été qu'un intrus qu'il voulait bien supporter par pitié dans la maison. Tandis que le vieux Burton, avec sa bonne figure toujours rasée de frais et ses saluts respectueux, mettait tous ses efforts à me servir avec cet empressement des domestiques de la vieille école qu'il avait apporté à satisfaire les moindres désirs du colonel, Norreys, au contraire, semblait faire tout ce qu'il pouvait pour me faire sentir sa supériorité.
Il leva à peine la tête de dessus sa table en grommelant entre ses dents une formule de salutation quelconque, au moment où j'entrai après le déjeuner. Sa figure était pâle, et je vis à l'expression de ses traits que ma présence était loin de lui être agréable. J'en ressentis une violente colère, mais heureusement j'eus assez d'empire sur moi-même pour imposer silence à la vivacité de mes sentiments, et, au lieu d'éclater comme beaucoup d'autres auraient probablement fait dans mon cas, je me bornai à sourire et à feindre de ne m'être aperçu de rien.
Mais je n'en ressentais pas moins vivement l'affront tacite et je ne pouvais m'empêcher de me rappeler
que cet homme qui recevait de ma main de beaux appointements était l'ami et le confident de cette femme que le ministre avait couverte de sa protection, et aussi de ce Russe élégant malgré son âge, Paul Jakovski. Et, pour me payer de mes bontés, ce vil individu complotait quelque mauvais coup contre moi, tandis qu'il tenait entre ses griffes ma bien-aimée incapable de se défendre et réduite au silence.
Je griffonnai ma signature au bas d'une demidouzaine de lettres qu'il avait écrites, après les avoir parcourues l'une après l'autre; puis, sans me donner la peine d'échanger une seule parole avec lui, je pris un cigare dans le cabinet, je l'allumai et j'allai faire un tour sur la terrasse.
J'étouffais dans l'atmosphère de cette chambre où se trouvait ce vieux scélérat à la face sinistre. Il savait la vérité sur la tragédie deBloomsbury; il savait le véritable nom de Natica Tesloff; il savait le nom du malheureux jeune homme qui avait été trahi et attiré dans un guet-apens mortel par une femme inconnue; en un mot, il savait la vérité. Et pourtant il ne m'en laissait rien voir. L'apparente respectabilité dont il savait si bien s'entourer était tout à fait impénétrable.
Je me promenai de long en large sur la vieille terrasse de pierre avec son cadran solaire ancien et ses balustrades mangées par la lèpre grise et verte des mousses et des lichens, songeant aux paroles énigmatiques de ma bien-aimée. L'heure de midi approchait et le soleil, très haut dans le ciel, semblait un globe d'or énorme en fusion. J'étais au bord de la terrasse, le regard perdu par devers les arbres du parc dans la direction d'Earlstone. Tout autour du disque éblouissant de lumière de l'astre, le ciel était d'une teinte bleue très pâle, qui devenait de plus en plus foncée à mesure qu'elle s'éloignait. Sur les êtres de la terre et sur les vastes étendues de pâturages, une paix immense tombait. Les vaches, couchées dans les hautes herbes des prés pour y prendre leur
repos de midi, ruminaient avec lenteur, et les oiseaux ne réveillaient plus les ochos d'alentour des joyeuses roulades qu'ils lançaient à plein gosier au lever du jour. On eût dit qu'un grand désir de repos venait de souffler par toute la création et que la vie de la terre s'était un moment suspendue.
Je continuais de fumer un cigare après l'autre, emporté bien loin par le vol de mes pensées et essayant de discerner s'il ne se produisait pas quelque éclaircie dans le nuage de mystère qui m'entourait. Mais, même par cette lumière radieuse, tout n'était que ténèbres. Norreys pouvait dormir tranquille : le secret était bien gardé.
J'étais un jeune homme dont le cœur débordait d'un amour passionné pour une femme dont la beauté, à mes yeux, n'avait pas son égale au monde, et cette femme me payait de retour. J'étais fort; j'étais hardi et sans crainte, en tant qu'il n'y avait que ma seule personne en jeu. J'étais prêt à risquer n'importe quoi pour trouver la clef du mystère, et je ne reculerais certes pas à montrer du doigt l'homme qui avait commis le lâche et cruel assassinat de Montague street. Que m'importaient ma fortune et tout mon prestige social et toute la popularité qui s'attachait au dernier héritier des Hewerdines de Twineham, si je devais sentir peser à jamais sur moi cette horrible obsession de crime et de mystère dont les auteurs invisibles et menaçants se mouvaient sans cesse dans l'ombre autour de moi et empoisonnaient ma vie?
Je savais qu'une lâche machination se tramait contre moi, une machination qui n'avait d'autre but que de me faire tomber dans un guet-apens mortel au moment où je m'y attendrais le moins. Il est vrai que je pouvais toujours en avertir la police, mais à quoi cela servirait-il? A me rendre ridicule en allant trouver le commissaire de l'endroit et en lui exposant mes craintes, car je ne pourrais pas raisonnablement établir un agent de police à demeure chez moi, non plus que préciser les vagues données qui étaient à ma connaissance. Pourtant la prudence la plus élémen-
taire me conseillait de me tenir constamment sur le qui- vive; c'était la ligne de conduite la plus sage et celle que je me résolus plus que jamais à suivre.
A ce moment de mes réflexions, je fus surpris par l'arrivée de Norreys, qui sortait de la maison tout habillé de noir, avec sa figure plus grise et plus revéche que jamais. Il tenait à la main une plume toute trempée d'encre et deux ou trois lettres au bas desquelles j'apposai ma signature sur la pierre de la balustrade. C'était un travailleur, cet intrigant fieffé, aussi travailleur que méthodique; j'étais forcé de lui reconnaître au moins cette qualité-là.
Je l'avais surveillé si étroitement pendant ces derniers mois que ses habitudes et son genre de vie n'avaient plus de secrets pour moi. Je connaissais ses amis à Londres et à Norwich; je l'avais vu rencontrer Jakovski à un rendez-vous fixé, et déjeuner avec lui au restaurant Oddenino, dans Régent street; je l'avais suivi enfin jusqu'à une petite maison de Chislehurst où habitait une pauvre veuve, la mère de Harvey Spilling. Mais quels pouvaient être la nature et les motifs de cette visite, voilà ce dont je n'avais pu m'assurer, n'ayant pas en main les moyens d'information nécessaires.
Je me flattais sur le terrain des investigations à faire sur le compte de n'importe quel individu, d'être en état de pouvoir rendre des points au plus malin et au plus entraîné des détectives, et pourtant ce Thomas Norreys mettait ma science et mon flair en défaut d'une manière humiliante, en s'obstinant à rester le plus absolu et le plus impénétrable des mystères.
Et je le haïssais encore bien davantage pour autre chose. Il tenait ma pauvre amie en son pouvoir par la connaissance de quelque secret coupable, qu'il était parvenu à acquérir, Dieu sait au prix de quelles manœuvres infâmes I
Les jours passèrent, les chaudes journées d'un printemps radieux où toute la nature semblait se réjouir de pouvoir sec(^uer enfin son long engourdissement de
l'hiver et renaître à la vie. Autour de moi je ne voyais que des figures gaies et rayonnantes de bonheur, tandis que je sentais mon cœur gros et si lourd, si lourd qu'il me semblait que quelque génie malfaisant eût mis une pierre à sa place. Rosemary et son père avaient quitté Earlstone pour aller à Londres, et de la savoir loin de moi je me sentais tout perdu et découragé. Notre camaraderie avait été si intime, notre affection si tendre et si sincère dans a pureté, l'habitude que je m'étais créée était si impérieuse que je comprenais maintenant que la présence de cette femme adorée était devenue un besoin pour moi comme celui de manger et de respirer, et pourtant je restais v souffrir loin d'elle. Pendant dix jours environ après son départ je demeurai à Twineham, passant l'heure convenue chaque après-midi au coucher du soleil dans la chambre bleue, où la Fiammetta continuait de me regarder avec son sourire moqueur, tandis que mon esprit était obsédé par la hantise con tante de ce mauvais génie qui avait pris le visage, la forme et les habits râpés de mon secrétaire.
Puisque l'homme qui lui ressemblait si étrangement était mort empoisonné avec de l'antimoine, n'étaitil pas vraisemblable qu'on pût faire sur moi la même tentative? Cette supposition, je dois l'avouer, prit bientôt de la consistance dans mon esprit au point de devenir une idée fixe qui me rendit les nerfs malades. 'J'en vins à suspecter la nourriture même que je prenais, et ma défiance, à force de grandir tous les jours, devint bientôt si intolérable que, la vie ne m'étant plus tenable dans ces conditions, je partis pour Londres. J'avais depuis longtemps donné congé de mon modeste logement de Westmoreland road, Walworth. Je dus donc louer un autre appartement ; j'en trouvai un tout meublé et fort à mon goût dans Duke Street et, pour la première fois, je pus jouir de ces plaisirs raffinés de Londres, que seule une grande fortune permet de se procurer.
Comme il est facile de le supposer j'étais souvent l'hôte de sir Edmund dans le bel hôtel particulier
qu'il avait loué à Lancaster Gâte, et, en moins d'une semaine, je me trouvai, grâce aux nombreuses et chaudes présentations qu'il avait bien voulu faire de moi, invité dans ces majestueuses et solennelles demeures que j'avais tant admirées en passant devant, au cours de mes promenades du dimanche soir, alors que je n'étais qu'un obscur petit commis drapier d'une maison de commerce de la Cité.
Je faisais souvent un tour dans le Parc avec Roscmary, car, maintenant qu'elle m'avait avoué qu'elle payait mon affection de retour, je me sentais le droit de l'accompagner. Son père passait le plus Tclair de son temps aux ventes de livres de Sotheby ou à couver d'un œil d'envie les trésors de Quaritch Tregaski, Maggs ou autres marchands fameux de livres et de manuscrits anciens. Ce qui lui laissait pas mal de loisirs à me consacrer ou à employer dans la compagnie de r« honorable» Mme Charles Burrel, une vieille dame plutôt grincheuse qui jouait auprès d'elle le rôle de chaperon.
Nous rencontrions dans le Parc, pendant nos promenades quotidiennes, beaucoup de personnes que Rosemary connaissait, car ce monde à la tête légère, farcie d'idées brillantes et futiles et entiché de grandeurs, était celui auquel elle appartenait par son rang et sa naissance,et elle m'y présenta à nombre de dames et de messieurs aux noms retentissants. Je l'accompagnais naturellement dans les théâtres, dans les dîners et dans les bals, et, autant que j'en pouvais juger, sir Edmund regardait notre intimité croissante d'un œil tout à fait approbateur. Il me témoignait du reste une sympathie très marquée qui éclatait dans le plaisir évident avec lequel il m'invitait ou me faisait avoir par ailleurs nombre d'autres invitations.
Emporté par ce tourbillon effréné de gaieté et de plaisirs, j'oubliais presque le grand mystère qui m'obsédait. Il est vrai que j'avais essayé bien des fois d'arracher à ma bien-aimée le secret à cause duquel elle refusait de me permettre de baiser ses lèvres. Mais
elle m'avait toujours fait des réponses évasives et, parfois, quand nous venions à parler de cette infranchissable barrière qui s'élevait entre nous, elle était secoué© d'un frisson de terreur, et je ne savais que penser.
Lorsque je l'observais dans ces joyeuses fêtes où nous allions chaque soir, elle paraissait s'amuser de tout son être, et pourtant à y regarder de plus près, sa joie avait quelque chose de factice et de forcé, quelque chose qui n'était pas naturel. On sentait qu'elle cherchait à s'étourdir dans le présent pour oublier ses craintes de l'avenir.
Un jour que nous nous promenions dans le Parc échangeant des saints avec ceux que nous connaissions, tout à coup vint à passer une superbe Victoria attelée d^) deux chevaux gris. Dans la voiture était assise une dame brune d'une grande beauté. Elle portait une toilette crème et regardait la foule élégante des promeneurs au travers de son face-à-main. Tout de suite, je reconnus, sous le grand chapeau noir aux larges ailes, cette figure inoubliable.
A l'instant précis où elle passait emportée au grand trot de son attelage, ses yeux rencontrèrent ceux de ma compagne; je la vis pâlir visiblement, quoiqu'elle continuât à la regarder froidement sans donner le moindre signe de reconnaissance. Mais Rosemary tressaillit à sa vue et tourna vivement la tête pour la revoir encore tandis qu'au même moment, la dame de la voiture se retournait aussi comme pour bien s'assurer qu'elle ne s'était pas trompée.
Les deux femmes se regardèrent ainsi l'espace d'un instant dans les yeux.
« La connaissez-vous? demandai-je à mon amie, qui avait la respiration coupée par l'émotion comme si quelque soudaine révélation venait de lui être faite.
— Oui, répondit-elle d'une voix étrange. C'est cette fameuse femme du monde connue sous le nonl de Natica Tesloiï.
— Connue sous le nom de Natica Tesloff ! répctaije en écho. Ce n'est donc pas là son véritable nom?
— Non, fit-elle. Bien peu de gens connaissent son identité, tant elle met de soin à la cacher.
— Et vous la connaissez? m'écriai-je vivement.
— Oui. Cette femme n'est autre que Son Altesse Impériale, la grande-duchesse Maximoff de Russie. »