‹ La dame en bleuChapitre 29 sur 34 · LA VÉRITÉ SUR JAKOVSKI · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ SUR JAKOVSKI

a Grande-duchesse ! m'écriai-je au comble de la stupéfaction. Alors, c'est la femme du grand-duc Maximofï?

— Certainement. Mais elle voyage la plupart du temps incognito et est très rarement en Russie.

— Vous la connaissez?

— Je l'ai connue autrefois, répondit vaguement Rosemary, et, au même moment, nous fûmes arrêtés par deux dames que nous connaissions, et avec lesquelles nous ne pûmes pas faire autrement, après leur avoir rendu leur salut et leurs compliments, que de lier conversation. »

Quand nous les eûmes quittées et que nous nous retrouvâmes seuls, je revins à la question brûlante qui me préoccupait si fort, mais, à mon grand chagrin, ma compagne se déroba encore une fois et refusa de m'en dire davantage.

« C'est tout ce qu > je sais, déclara-t-elle, mais j'étais bien sûr qu'elle me faisait un mensonge, puisque j'avais appris de la bouche même de la grande dame dont l'identité venait de m'être révélée d'une façon si inattendue que Rosemary connaissait la vérité et n'ignorait rien de la machination dirigée contre moi.»

Cet incident ne laissa pas de m'intriguer. La rencontre que nous avions faite prouvait deux choses :

la première, c'est que Rosemary ignorait que la duchesse fût à Londres, et la seconde c'est que, quelles que fussent les relations qui avaient existé entre les deux femmes, il n'y avait plus maintenant aucun lien d'amitié qui les unît. Et, de plus enfin, cette pâleur visible qui avait envahi les joues de la dame dans la voiture était une preuve suffisante de la crainte que lui inspirait mon amie.

« Je croyais que vous m'aviez dit que le grand-duc était un adorateur déclaré de la princesse Alice de Luxembourg? fis-je au moment où nous tournions le coin dePark Lane.

— C'est vrai, répondit-elle, et je le répète. Mais, après sa disparition, il épousa la princesse Natica de Bulgarie, cette femme sur laquelle on raconte d'étranges histoires, et qui cherche constamment à cacher son identité sous le nom de Natica Tesloff. »

Rosemary ne voulut pas m'en dire davantage et m'abandonna aux propres forces de mon imagination pour bâtir telles hypothèses et en tirer telles conclusions qui me semblaient le plus vraisemblables.

Je voyais maintenant clairement la raison pour laquelle le ministre avait donné l'ordre de cacher tous les faits qui avaient rapport à la lugubre découverte de Montagne street : l'honneur d'une princesse impériale de Russie se trouvait en jeu.

II me semblait être sur le point de faire une grande découverte, une découverte qui devait me conduire à la connaissance de la vérité, et pourtant, je ne voyais pas comment réunir les éléments divers que j'avais en main pour en former un faisceau de preuves susceptibles de me mettre sur la vraie piste. Aussi menais-je une vie toute d'anxiété et d'incertitude.

Un soir du commencement de juin, j'assistais à un dîner donné par Mme Lane-Barber, qui tenait un des salons politiques les plus en vue de Londres. Sa maison d' Eaton square est bien connue des ministres, des diplomates et des hommes politiques du parti conservateur. Elle aimait tout particulièrement Rosemary, qui était sa grande favorite et par l'intermédiaire de

laquelle j'avais reçu une carte d'invitation. Mais jugez de ma surprise quand je me trouvai assise table presque vis-à-vis de l'homme qui m'avait déclaré si ouvertement son hostilité, le Russe Jakovski. Il ajusta son lorgnon, me salua froidement et se tourna pour causer du côté de Rosemary, qu'il avait conduite à table à son bras et dont il s'était fait le cavalier.

Elle me regardait fréquemment, mais il n'y avait dans ses yeux aucun signe d'anxiété. Bien au contraire, il semblait à mes yeux jaloux qu'elle se trouvait tout à fait à l'aise et ne pensait qu'à exercer toutes les séductions féminines de sa grâce et de sa coquetterie sur cet étranger mince et élancé, aux manières si pleines de distinction, que j'avais vu pour la première fois au Grand Hôtel, à Rome.

La grosse dame qui se trouvait à côté de moi avait des façons qui dénotaient une éducation assez négligée et sentaient la parvenue d'une lieue. C'était la femme d'un gros fondeur, qui s'était payé à prix d'or ses grandes et ses petites entrées dans la haute société et avait acheté des titres de noblesse de la manière qu'on connaît. Les Anglais sont toujours prompts à se moquer des titres étrangeirs comme de hochets de la vanité toujours à vendre pourvu qu'on y mette le prix, sans réfléchir qu'en Angleterre on peut acheter un marquisat ou une baronnie tout comme un mètre de ruban ou une livre de beurre. Si vous voulez donner un titre à votre femme, vous n'avez qu'à faire chorus avec le parti politique au pouvoir et tendre votre chèque. Ce n'est pas plus malin que cela. Vos appuis politiques se chargeront du reste.

La bonne dame au nom orné d'une particule achetée à beaux deniers comptants suait sang et eau pour se faire remarquer de ses voisins de table, mais elle manquait complètement ses effets, sur moi du moins, peut-être parce que ses mots d'esprit passaient inaperçus de mes oreilles distraites, trop occupé que j'étais à surveiller le Russe du coin de l'œil et à tâcher de surprendre quelques bribes de sa conversation avec ma bien-aimée.

Après le dîner, pendant que les femmes se retiraient, on servit aux hommes des liqueurs; mais Jakovski mit tous ses soins à manœuvrer habilement pour m'éviter. Enfin, nous nous levâmes et nous allâmes rejoindre les dames dans le grand salon blanc.

Je remarquai que le Russe, en entrant, marcha droit à la place où Rosemary était assise et l'emmena dans une élégante encoignure près de l'une des fenêtres, comme s'il eût désiré lui parler en particulier. Partout, la conversation roulait sur la politique; on parlait de la diplomatie de Chamberlain, de la brillante éloquence de Balfour, de ces « appels au peuple » qui n'étaient que des attrape-nigauds dont les malins se faisaient un tremplin, de la rancune des radicaux et de l'habileté des conservateurs, car chez Mme Lane-Barber on lançait comme des ballons d'essai plus d'une question insidieuse qui devait embarrasser et confondre l'opposition. ^

Mais pour moi tout cela n'était qu'un vain bruit de paroles absolument dénué d'intérêt, quoique je ne fusse encorejamais entré dans un cercle où s'agitaient les hautes questions de la politique et que j'en ignorasse les dessous truqués. Mon seul désir était d'apprendre quelque chose sur cet homme âgé, aux manières distinguées, qui semblait être le confident et en même temps le maître tyrannique de la grande-duchesse Maximoff.

Pour le moment, je causais avec une vieille dame très élégante et très spirituelle dont la bouche était un peu déparée par de longues dents jaunes qui ressortaient et à laquelle la maîtrese de maison m'avait présenté. On la nommait lady Georgina. Elle paraissait connaître tout le monde, car elle ne tarissait pas en anecdotes sur les dernières intrigues des gens qui fréquentaient assidûment ce salon.

Je ne comprenais pas grand'chose à son jargon politique, et je m'en souciais encore bien moins; néanmoins, faisant semblant d'y prendre le plus grand intérêt, je la laissai causer jusqu'au moment où je pus

profiter d'un léger temps d'arrêt de ce véritable moulin à paroles pour glisser cette question brûlante :

« Connaîtriez-vous, par hasard, ce grand Russe si distingué qui est en train de parler avec miss Earle? Je Tai rencontré sur le continent, mais je ne peux pas me rappeler son nom.

— L'homme à la boutonnière fleurie d'un gardénia? s'écria- 1- elle. Comment, vous ne savez pas? Eh ! bien, en Angleterre on ne le connaît que sous le nom de Paul Jakovski, mais en Russie, tout le monde sait que c'est le colonel Paul Karnovitch, chef dé la police secrète attachée à la maison de l'empereur, l'homme qui est chargé spécialement de veiller à la sûreté de la personne du tsar.

— Le chef de la police secrète ! balbutiai-je, complètement abasourdi.

— Oui, dit- elle. Naturellement, à Londres, il a dû prendre ce pseudonyme de Jakovski, parce que sa renommée comme officier de police est universelle. Mais vous en avez probablement entendu parler. On dit que les espions qu'il emploie à son service en Russie se comptent par milliers, et je n'ai pas de peine à le croire. C'est un véritable génie dans son genre, et il pourrait donner des renseignements qui tiennent du prodige sur la vie du premier venu, même ici en Angleterre. C'est lui, continua lady Georgina, qui a réorganisé tout le service de la police secrète après que les nihilistes eurent tué le tsar Alexandre il y a quelques années; c'est grâce à sa finesse et à son habileté qu'a été établi ce vaste réseau d'espionnage qui couvre non seulement toute la Rus-

le, mais encore l'Europe tout entière. Ici, c'est implement Paul Jakovski, un Russe fortuné, en communication secrète avec ses agents de Londres, mais en Russie, cet homme est une grande puissance avec laquelleil faut compter, une puissance qui a entre ses mains des pouvoirs autocratiques presque aussi étendusqueceuxdel'empereurlui-même. Et, en vérité, on dit que l'empereur vit dans une telle frayeur d'un assassinat secret que, pendant des jours entiers,

pendant des semaines même, Karnovitch, son fidèle protecteur ne quitte pas un instant ses côtés.

— J'avoue qu'il remplit là des fonctions d'une responsabilité écrasante, déclarai-je faute de trouver quelque chose de mieux à dire. Certes, la position du tsar n'est pas enviable.

— Pas plus que celle de notre ami russe qui cause si gaiement en ce moment à l'autre bout du salon, répondit la vieille dame en souriant. C'est lui qui écrase toutes les conspirations, qui exile les étudiants par centaines, qui envoie les suspects aux oubliettes de Schusselburg; en un mot c'est le représentant du tsar, le véritable maître de la Russie. Ce qui veut dire qu'on ne compte plus les conspirations et les attentats contresa vie, car il est certainement l'homme le plus haï de tout l'empire. Mais il a l'oreille de l'empereur et la signature de l'empereur, ce qui fait de lui un autocrate redoutable devant lequel tremble même le conseil des ministres. »

Je ne pus m'empêcher de jeter un regard sur ce terrible Jakovski, dont les manières s'imprégnaient en ce moment d'une grande douceur, quoiqu'il conservât toujours une certaine raideur militaire, tandis qu'il s'inclinait vers ma bien-aimée dans le feu d'une conversation très animée. Je me rappelais notre rencontre au Trocadéro et comment je l'avais ouvertement mis au défi. Et pourtant, c'était bien là le même homme qui gouvernait en réalité l'un des plus puissants empires du monde !

Je compris alors que son intimité avec la grandeduchesse était toute naturelle, et cependant je l'avais jusqu'à présent soupçonné d'être l'un des assassins de Montague Street. J'étais confondu par cette révélation qu'il n'était autre que Karnovitch, le fameux chef de police dont la renommée comme grand écraseur de complots nihilistes était depuis longtemps parvenue jusqu'en Angleterre. Je continuais de l'observer du coin de l'œil et je vis venir à lui la jolie femme d'un jeune pair bien connu, qui se mit aussitôt à éclater de rire avec Rosemary de quelque remarque spirituelle

qu'il avait faite, cependant qu'il s'était levé, les mains derrière le dos, et saluait avec beaucoup de grâce et de distinction la nouvelle arrivante. Son altitude, son salut, ses manières dégagées révélaient l'homme qui était à la fois l'ami personnel d'un empereur et son protecteur.

« Il court beaucoup d'anecdotes sur l'habileté inouïe de Karnovicth à traquer les suspects, continua lady Georgina. Dans toutes les capitales d'Europe, il entretient une brigade d'espions qui, outre les renseignements secrets qu'ils fournissent à leur ambassade sur les affaires politiques, ont constamment l'œil attaché sur tous les Russes équivoques qui donnent des signes de trahison. Vous savez comme moi, je suppose, que Londres est un véritable repaire d'anarchistes et de révolutionnaires, aussi les espions y sont- ils en plus grande quantité que les Londoniens ne se l'imaginent. Et Jakovski pourrait, ce soir, s'il le voulait, mettre la main sur plus de cinquante anarchistes des plus dangereux, rien que dans un rayon de moins de quatre milles.

— Et, je suppose que c'est la raison pour laquelle il se trouve ici? remarquai-je.

— Oh ! la raison, personne ne la connaît, fit mon interlocutrice. Il est aujourd'hui à Londres, comme il sera demain à Paris, à Florence ou à Rome. J'ai toujours entendu dire, comme une chose bien connue en Russie, que, quand on rencontrait Karnovitch à l'étranger, c'est que l'empereur s'y trouvait aussi. Mais, jusqu'à quel point est-ce vrai, voilà ce que je nai pas les moyens de contrôler.

— Voulez- vous dire que l'empereur n'ose pas rester en Russie sans avoir son protecteur à ses côtés?

— C'est exactement ma pensée. On dit que le tsar fait très fréquemment des voyages hors des frontières de son empire, et qu'il laisse derrière lui pour le remplacer un homme qui lui ressemble à s'y méprendre, un portrait vivant de sa personne qui habite Peterhof, comme l'empereur lui-même. Cela a été dit une fois en confidence à mon mari par notre dernier ambassa-

do.ur à Saint-Pétersbourg. Et pourtant le secret est si bien gardé que même la famille du tsar ignore la supercherie. Ce double de l'empereur est si bien stylé qu'il remplit ses fonctions habituelles, signe les documents d'État, passe les revues, va à l'Opéra, enfin se montre au public toutes les fois que la raison d'État l'exige, tandis que le véritable tsar vit pendant des semaines et même pendant des mois, dans le plus strict incognito, à Londres, à Paris ou dans sa retraite favorite, un joli château de la forêt de Fontainebleau.

— Croyez-vous véritablement à toutes ces histoires? demandai-je.

— J'ai toutes raisons d'y croire. L'empereur vit dans une telle terreur d'un assassinat secret que ce stratagème a été adopté pour qu'il puisse de temps en temps se reposer de cette obsession de craintes continuelles qui lui fait traîner des jours misérables. Le faux tsar, l'homme qui court le risque d'être assassiné, était, dit-on, soldat dans le régiment des grenadiers à Tiflis, et ce fut son exacte ressemblance avec son souverain qui le fit appeler à Peterhof par Karnovitch, lequel lui donna ses instructions et le styla si bien que maintenant il s'est acquis une majesté de manières plus impériale peut-être môme que celle de son maître. Dans tout l'entourage de l'empereur et dans toute sa famille, il n'y a que l'impéra trice qui sache quand le véritable monarque quitte le palais pour laisser le faux prendre temporairement son pouvoir et ses uniformes. Pour tout le monde, c'est lui le tsar, avec son caractère susceptible, emporté et taciturne, toujours désireux d'être laissé seul avec son secrétaire particulier et l'impératrice. Et ainsi, avec la connivence secrète de Karnovitch et sous la direction du secrétaire particulier, il s'occupe des affaires de l'État, ni plus ni moins que sil était l'héritier authentique et présent des Romanofl. Et toute cette mise en scène est due à l'habileté de Karnovitch. Cet escamotage ingénieux a pour but de tromper ces messieurs les chevaliers de la bombe et

de permettre à l'empereur de jouir en toute sûreté, sous l'anonymat d'un bon bourgeois, de quelques semaines d'un repos bien gagné.

— Connaîtriez- vous aussi par hasard la grandeduchesse Maximoff? demandai-je, car elle m'avait dit qu'elle connaissait très bien la Russie et avait fréquenté la haute société de Saint-Pétersbourg.

— Certainement. Je la connais même beaucoup, répondit lady Georgina. Et, justement, Jakovski m'a dit avant le dîner qu'on l'attendait ici ce soir. »

A peine avait-elle fini de prononcer ces mots que la porte s'ouvrit à deux battants et qu'un valet de pied annonça avec une profonde salutation :

« Son Altesse Impériale madame la grande- duchesse Maximoff de Russie !»

Les conversations s'arrêtèrent comme par enchantement sur ces paroles, et, dans le grand silence d'attente qui suivit, la grande- duchesse fitson entrée, plus belle que jamais, couverte de pierreries étincelantes, vêtue d'une magnifique toilette de soirée rose pâle dont la traîne balayait le parquet avec un froufroutement de soie, et nous nous retrouvâmes encore une fois face à face, car je fus la première personne qu'elle vit. »

Ses yeux rencontrèrent les miens, et je pus y découvrir ce même regard de terreur inexprimable qu'elle avait par cet après-midi maudit, lorsqu'elle parut un instant à la fenêtre de cette sombre Oiaison de mystère de Montague street.

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