LA VOIX PARLE
Le soleil venait de disparaître derrière les collines à l'horizon, et maintenant un grand silence, précurseur du repos de la nuit, tombait partout sur la campagne. Les derniers reflets empourprés du couchant, qui mettaient une lueur d'incendie dans les hautes futaies du parc de Twineham, après être passés au violet pâle, puis au brun, se mouraient doucement dan> les ombres du crépuscule.
C'était une splendide et calme soirée de juin, la soirée du 21, pour préciser la date.
Et c'était cette i^uit-là que la voix m'avait promis de me révéler le secret des Hewerdines. Dans quelques heures, j'allais savoir à quoi m'en tenir.
Cet obséquieux et méprisable Norreys était parti à Cromer, et je me félicitais de tout mon cœur d'être débarrassé de sa présence, car moins je le voyais, plus j'étais content. Depuis cette soirée à Londres, où j'avais été invité à ce grand dîner politique au cours duquel j'avais découvert l'identité de Paul Jakovski, j'avais redoublé d'efforts infatigables pour apprendr toute la vérité. Mais, à mon grand regret, je ne m'en trouvais pas plus avancé, car, tout comme auparavant les circonstances semblaient conspirer contre moi et je restais dans l'ignorance la plus complète, d'autant plus irritante que j'avais cru soulever un coin du voile.
J'avais encore une bonne heure devant moi avant que le vieux Burton, avec sa politesse et ses salutations habituelles vînt m'annoncer que le dîner était servi. Aussi rentrai-je dans la bibliothèque, où j'allai m'asseoir à ma table de travail pour expédier quelques lettres, dont la plupart étaient des réponses à des invitations. En cherchant dans les tiroirs une nouvelle provision de papier à lettres qui me manquait, je sentis quelque chose de dur sous le papier qui garnissait le fond du plus petit de ces tiroirs, et, à ma grande surprise, je trouvai deux clefs, dont la taille, la forme et la marque de fabrique me dirent tout de suite que c'étaient là les clefs que Norreys gardait toujours précieusement sur lui, les clefs du grand cofïre-fort caché dans la muraille, en face de moi. Le colonel les lui avait toujours confiées, aussi avais-je suivi l'exemple de mon oncle, et, le soir où nous avions trouvé cet étrange document qui m'enjoignait de passer une heure chaque jour dans le boudoir bleu, je les lui avais rendues comme une marque de confiance.
Il les avait cachées là dans ce tiroir et, selon toute apparence, les y avait oubliées ensuite. Mais le seul fait d'avoir caché ces clefs me parut suspect et me donna tout de suite l'idée d'ouvrir la lourde porte du coffre et d'examiner ce qui était renfermé dedans.
Au-dessous des cases supérieures, bondées de valeurs, de documents de famille et de titres de toutes sortes, se trouvaient deux tiroirs fermés à clef que j'eus d'abord la déception de voir résister à tous mes efforts; mais, le moment d'après, j'essayai la seconde clef, et je parvins à les ouvrir. Il y avait dans l'un nombre de papiers concernant mes propriétés, tandis que l'autre, à ma grande surprise, était plein de papiers appartenant à Norreys. Il avait évidemment séparé avec soin ses propres affaires de celles du colonel, et c'était dans ce but qu'il s'était approprié ce tiroir.
J'en transportai tout le contenu sur ma table de travail et m'assis pour l'examiner. Il y avait là quan-
tité de lettres d'amis intimes qui ne me disaient absolument riea; mais, à côté de cela, d'autres qui montraient que l'argent mis de côté par le bonhomme dans ces dernières années atteignait une somme considérable, et qu'il avait su faire de ses fonds un placement sûr et de tout repos.
Mais voici qui devenait plus intéressant : au moment où je m'y attendais le moins, il me tomba sous la main une lettre écrite d'une main de femme haute et anguleuse, qui, malgré le cachet sur l'enveloppe, n'avait apparemment pas été mise à la poste etportait cette adresse :
Monsieur Paul Jakovski, A l'ambassade impériale de Russie.
Paris.
Je l'ouvris, et, à ma grande surprise, j'y lus ce qui suit:
0 Atholl Hydropathic, Pitlochry; » Perthshire.
» Mon cher Paul, » J'ai trouvé le moyen de m'échapper de Londres et de venir ici sous un autre nom, mais je vous prie de croire que ce n'a pas été sans courir les plus grands risques. Enfin, la chose en valait la peine, car j'ai pu me procurer les renseignements les plus précis sur nos amis. Ils ont leur quartier général au n^ 136 de Miller street, Camden-Town, et c'est Khovstoff qui est leur chef. Voici leurs noms : Goremykine, Alexander Savitch, les étudiants Ditxoff et Oskovski, et la fille Sophie Armfield. L'attentat est fixé au 16 aoiàt pendant le voyage de l'empereur de Kieff à Varsovie au pont qui se trouve à trois verstes de Rovno, en allant vers Kovel. L'étudiant Nicolas Wasilski et le cordonnier Ivan Richter, tous deux de Moscou, ont été choisis pour creuser la mine et y mettre le feu. Gaiboff, de Riga; Dudian, de Vilna, et la femme. Obroutchcff, de Pétersbourg, sont aussi dans l'affaire. Le dernier rendez- vous secret doit avoir lieu à Pa-
tersbourg, toujours au même endroit que vous connaissez, le l^^août, à minuit. Si vous pouvez vous y trouver, vous mettrez sûrement la main sur eux tous. Le nom que j'ai pris ici est Anna Pardon; j'y serai jusqu'au 5 juillet, époque à laquelle je me rendrai à Interlaken, hôtel Victoria, sous mon véritable nom.
» Natica Tesloff. »
C'était là une lettre bien digne d'attention pour ne pas dire plus, que cette révélation d'un complot dirigé contre la personne du tsar ! Elle montrait que la femme qui l'avait écrite se trouvait à Londres, dans le but de faire des recherches secrètes qui avaient certainement réussi au delà de toute espérance. Quel avait été le résultat de cette dénonciation? L'arrestation et l'emprisonnement de tous ceux dont les noms avaient été révélés, probablement. La conspiration avait dû être écrasée comme toujours par cet infatigable et actif chef de la police secrète, Karnovitch, dont la vigilance ne s'endormait jamais, et les révolutionnaires devaient être maintenant plongés dans les mines de Sibérie, ou ensevelis vivants au fond de ces terribles cachots souterrains dont un Russe ne parle jamais qu'en tremblant.
Lentement je parcourus un à un les autres papiers jusqu'au moment où je tombai sur un paquet enveloppé de papier blanc et soigneusement ficelé avec un ruban rouge, suivant l'habitude méthodique de mon secrétaire. Je l'ouvris et j'y trouvai plusieurs actes sur papier timbré, avec une petite liasse de billets à échéances et de reconnaissances portant tous cette signature, tracée d'une main ferme : a Edmund Earle. »
Tremblant d'émotion et d'anxiété, je les examinai tous et je reconnus à ma complète stupéfaction que c'étaient là des reconnaissances de prêts sur hypothèques et des reçus de grosses sommes d'argent avancées par mon oncle au vieux baronnet. Je calculai approximativement que sir Edmund se trouvait ainsi
devoir au colonel une somme d'au moins 28,000 livres. Et dire que les exécuteurs testamentaires et moimême avions été laissés dans l'ignorance la plus complète de ce fait ! C'était un secret que Norreys avait caché à tout le monde.
Je dînai en silence, lisant le journal pour distraire mes pensées et je tuai le temps de huit heures à' nze heures et demie en m'absorbant dans un nouveau roman. Puis quand Burton se fut retiré après m'avoir apporté mon whisky et mon soda et m'avoir souhaité le bonsoir, j'ouvris la porte sans bruit et je sortis dans le corridor qui se trouvait plongé dans l'obscurité. Je tournai le commutateur delà lumière électrique dont l'installation avait causé tant de frais et en même temps tant de fierté à mon oncle, car il avait avant sa mort fait construire toute la canalisation pour amener le courant de la plus proche usine de lumière électrique à dix-huit milles de là, ce qui n'avait pas été un petit travail. Mais Burton avait probablement coupé le courant avant de s'en aller, car je ne pus pas obtenir de lumière et je fus forcé de chercher mon chemin à tâtons tout le long du corridor, brûlant allumettes sur allumettes pour trouver la porte de la chambre mystérieuse. Une fois dedans, je trouvai des bougies, que j'allumai vivement, et, ayant disposé les lumières et arrangé la mise en scène de la façon prescrite par mon oncle, je restai debout sur le tapis, devant le foyer, dans l'attente silencieuse de ce qui allait arriver.
Mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine. Dans le silence de mort de la nuit, je pouvais en entendre les palpitations redoublées par la fièvre de l'angoisse. J'allais donc apprendre dans quelques minutes le secret de ma famille, ce terrible secret que personne, sauf moi-même, comme le seul maître de Twineham, ne devait connaître.
La Fiametta avec son ruban de bronze qui ceignait sa chevelure, suivant la mode de l'époque de Boccace, et sa jolie figure de marbre à demi tournée vers moi, bouriait de mes terreurs. Sa face blanche m'obsédait
comme elle n'avait cessé de le faire pendant tous ces longs mo s qui venaient de s'écouler et elle gardait son expression énigmatique de sphinx impénétrable.
Tout à coup, la grosse horloge des écuries sonna le premier coup solennel de minuit. Puis les onze autres tombèrent lugubrement un à un dans le silence de la campagne endormie.
A peine les dernières vibrations de la cloches'étaientelles éteintes que la voix se fit entendre, cette même voix rauque, chevrotante et cassée, venant d'on ne sait où :
« Vous avez fidèlement tenu parole, dit-elle, en même temps que le buste de marbre au sourire narquois se tournait lentement de mon côté. Il s'est passé bien des choses qui vous ont mystifié, bien des événements tragiques et déconcertants, mais vous allez tout savoir. Vous êtes ici pour apprendre le secret des Hewerdines, le secret qui doit vous être confié comme au seul survivant d'une maison noble et distinguée. Vous avez déjà fait la preuve que vous étiez vraiment un Hewerdine, fidèle aux traditions de votre race, fidèle à ces grands principes d'honneur et de loyauté qui sont innés dans le cœur de tous les Hewerdines. Enfin, suivant les recommandations qui vous avaient été faites, vous vous êtes défié de la femme aux cheveux bruns ! »
Il y eut une pause. La voix, à qui que ce fût qu'elle appartînt, faisait- elle allusion à Natica Tesloff?
a Et maintenant ! continua la voix du même ton caverneux, si vous voulez que la vérité vous soit révélée, il vous faut apprendre d'abord le secret de la Fiametta. Avancez donc, enlevez le ruban de bronze qui couronne sa tête, et vous connaîtrez le secret de ce buste, un secret dont la découverte ne manquera pas de vous étonner. Mais d'abord promettez- moi que vous ne direz pas un seul mot à âme qui vive des choses que vous allez voir et entendre cette nuit.
— Je le promets, répondis-je avec une émotion qui me coupait la respiration, et ayant à peine conscience des paroles que je prononçais.
— C'est bien. Alors le secret des Hewerdines va devenir le vôtre. Avancez. Enlevez le ruban de dessus la tête de la statue. »
J'exécutai ce que me disait la voix avec une obéissance passive, mais au moment où j'étendais la main pour prendre le mince ruban de bronze qui ceignait la chevelure du buste, j'entendis un craquement sec, en même temps c^'une longue étincelle bleue jaillissait de son front, d'une lumière si vive que j'en fus presque ébloui.
Quelle machination diabolique était-ce là? Le craquement et l'étincelle me firent hésiter. Tout cela m'avait bien l'air d'une mise en scène destinée à me mystifier, et je n'étais pas en ce moment dans des dispositions à rire d'une plaisanterie que je trouvais du plus mauvais goût.
Je me rejetai brusquement en arrière, n'osant plus toucher le ruban, et attendant que la voix recommençât de parler. Mais ce fut en vain que j'écoutai de toutes mes oreilles : aucun bruit, aucun mot ne se firent plus entendre.
Alors ce fut moi qui parlai pour demander la signification de cette étrange étincelle bleue, mais à ma question il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort régnait maintenant dans la chambre.
Ce silence louche me fit soupçonner quelque fourberie, et, tirant de ma poche le revolver que j'y portais toujours, je fis le tour de la chambre. Tout d'abord, je ne découvris rien d'insolite, mais bientôt une odeur de cheveux brûlés me monta aux nez, et, en suivant soigneusement cette odeur à la trace, je trouvai qu'elle venait d'un endroit situé exactement dans le coin de la pièce, derrière le haut panneau de la vieille boiserie de chêne. J'examinai attentivement le panneau, et je parvins à découvrir une petite porte qui y était habilement dissimulée. Je l'ouvris, et je me trouvai en face d'une sorte d'alcôve profonde et basse, éclairée par une lanterne sourde. Je me mis Bur mes genoux et j'y pénétrai en rampant.
Tout d'abord je ne pus rien distinguer, mais, quand
mes yeux se furent accoutumés à la faible clarté qui régnait dans ce réduit, un spectacle étrange et impressionnant frappa mes regards. Couché en deux sur le sol, défiguré par la souffrance de façon à en être méconnaissable, le côté gauche terriblement brûlé de la tête aux pieds, le vieux Thomas Norreys gisait inanimé tenant encore dans sa main crispée un contact électrique où deux fils étaient attachés.
Je compris immédiatement le terrible danger que j'avais couru, et comment j'avais eu la vie sauvée par le craquement de cette étincelle qui m'avait mis sur mes gardes. Xorreys avait mis le ruban de bronze du buste de marbre en communication avec les fils de la lumière électrique, et, si par malheur, je l'eusse touché, j'aurais reçu en plein la décharge formidable du courant et été foudroyé sur-le-champ. Le misérable, en plaçant une plaque de fer sur le tapis dans lequel il avait pratiqué une ouverture, m'avait tendu un guet-apens infernal; mais, grâce à la protection de la Providence, l'étincelle qui avait jailli du mince filet de bronze m'avait averti à temps et mis sur mes gardes.
Il avait apporté un soin si minutieux à son ingénieuse machination qu'il avait négligé de prendre les précautions nécessaires pour sa propre sûreté, et que, le contact se trouvant établi d'une façon maladroite, le courant s'était fait passage à travers son propre corps et l'avait tué sur place.
Je restai un moment frappé d'une stupeur inexprimable à regarder les restes hideux et défigurés de celui qui avait été mon ennemi mortel. Puis je soufflai la lanterne, je refermai le panneau et je m'enfuis de cette chambre maudite avec un tremblement nerveux que je ne pouvais maîtriser.