QUI CONTIENT LE RÉCIT DE LA VÉRITÉ ET DE QUELQUES AUTRES CHOSES ENCORE
Le spectacle qui frappa nos yeux épouvantés dans la demi-obscurité de l'appartement était si lugubre que j'en reculai d'horreur.
C'était une de ces grandes pièces carrées qui offrent exactement le type d'une salle à manger xviii*^ siècle, comme on en trouve beaucoup dans ce quartier de Bloomsbury. Son ameublement se composait d'un buffet de chêne massif chargé de sculptures et de sièges d'acajou d'un style ancien garnis de cuir qui avait fait un long usage. A travers les lames du store filtrait une lumière suffisante pour nous laisser voir l'affreuse vérité : la chambre était celle du mort, car, à côté du lit, dans une alcôve, près de la fenêtre était étendu, ramassé sur lui-même et comme tordu dans un spasme d'agonie, le cadavre d'un homme, la face contre le tapis passé de teinte.
A cette vue, l'inspecteur donna l'ordre à son agent de laisser les stores baissés et d'en faire jouer seulement les lames de bas en haut, ce qui aurait pour effet de permettre l'accès delà lumière, tout en empêchant le petit attroupement qui s'était formé au dehors de surveiller nos mouvements ou d'apercevoir quoi que ce fut du terrifiant spectacle que nous avions sous les yeux.
Grâce à cette précaution, nous pûmes voir au grand jour, et sans être gênés par des regards importuns, plu-ieurs tiélails qui nous avaient échappé.
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Ce fut d'abord, dès que l'inspecteur eut retourné le corps de l'infortuné, son visage qui nous apparut, le visage d'un jeune homme qui pouvait avoir vingt et un ans, aux traits délicats, d'une pâleur livide, à la fine moustache blonde, aux yeux bleus vitreux grands ouverts qui nous regardaient avec l'horrible fixité de la mort.
L'officier de police déboutonna le gilet de l'assassiné, posa sa main sur son cœur et l'y tint quelques instants.
« Il est bien mort, cela ne fait pas de doute, remarqua-t-il en retirant sa main. Le cœur ne bat plus du tout.»
Mais, pour plus de sûreté, il alla prendre sur la cheminée un petit vase à fleurs, auquel était fixé un miroir, qu'il présenta aux lèvres du malheureux jeune homme. L'expérience fut décisive, car l'absence complète de buée sur la glace montrait bien que toute respiration avait cessé.
La cause de sa mort, d'ailleurs, n'était que trop apparente, car il portait dans le dos, juste entre les deux épaules, une profonde blessure due à un coup de couteau, qui montrait clairement qu'il avait été lâchement poignardé par derrière en cherchant à s'échapper de la maison de ses ennemis. Son crâne aussi présentait plusieurs entailles sanglantes, et, par terre, à ses côtés, avait roulé un petit coup-de-poing américain qui en disait long sur la lutte, car le coup de couteau qui avait fait cette terrible blessure dans le dos n'avait pas amené la mort immédiatement, et le ou les assassins avaient du frapper avec la brutalité la plus sauvage leur malheureuse victime sans arme et épuisée par la perte de son sang, jusqu'à ce qu'elle eût rendu son dernier soupir.
Je savais exactement comment tout s'était passé, puisque derrière la porte je n'avais pas perdu le moindre bruit. Il avait été trahi par une femme !
En relevant le corps avec toutes les précautions pos-
Ibles pour le porter sur le lit, nous pûmes remarquer
tur ifc vieux tapis vert de Bruxelles une grosse tache
noire de sang coagulé; d'autres tache semblables, mais plus petites, retraçaient jusqu'au hall d'entrée le chemin que l'assassin avait parcouru en transportant sa victime de l'endroit où elle était tombée sous ses coups à la place où nous l'avions trouvée.
Un examen plus attentif du visage et des mains de l'inconnu nous démontra sans peine que nous avions affaire à quelqu'un qui, de son vivant, n'avait exercé aucun métier manuel et appartenait certainement au monde de la meilleure société. Il portait un élégant complet de cheviotte grise avec un gilet de fantaisie bleu-marine à boutons d'or. Ses dents témoignaient des soins d'un dentiste en renom, car l'une d'elles était aurifiée en partie. Au petit doigt de sa main gauche brillait un diamant de la plus belle eau et d'une valeur d'au moins cinquante livres.
Les traits, envahis par la pâleur cadavérique, él^aient ceux d'un homme intelligent avec le front haut, surmonté d'une chevelure coupée très court, et sa peau, qui avait dû jêtre blanche et rose comme celle de tous les blonds, semblait dans la mort aussi fine et transparente que celle d'une femme. Sa joue gauche, néanmoins, portait une vilaine tache de sang à moitié coagulé qui le défigurait horriblement, et la façon dont ses mains étaient crispées montrait qu'il avait dû expirer dans un suprême et terrible spasme d'agonie.
Le spectacle était vraiment horrible. Et, tandis que l'inspecteur, blasé sur de pareilles émotions, se penchait sur le corps pour en faire un rapide examen, je restais là, les yeux rivés sur cette face hagarde et pâle du mort, me demandant par quels moyens il était tombé victime de la basse trahison d'une femme.
« Donnez-moi donc un coup de main pour le retourner, s'il vous plaît, demanda l'inspecteur. Je veux le fouiller. Il faut absolument que nous sachions qui il est.»
Sur cette invitation, je pris le bras du mort et réussis à le tourner de façon à permettre à l'offi
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cier de police d'atteindre la poche intérieure de son veston, d'où il tira un portefeuille et plusieurs lettres.
« Ah ! fit-il, voilà qui va nous apprendre quelque chose. »
Puis, comme s'il se fût rappelé tout à coup mes affirmations, il ajouta :
« Cependant, si vous croyez toujours qu'il y a des gens de cachés dans la maison, il vaut mieux que nous ne perdions pas une minute avant de l'avoir fouillée jusqu'au grenier; quoique à mon avis, ce soit bien inutile, attendu que tout ce beau monde a dû filer sans tambours ni trompettes pendant que vous êtes allé chercher le policeman.
— Impossible ! déclarai-je. Personne n'a pu sortir d'ici sans que je le voie, par devant du moins, ça j'en suis sûr; par derrière, je ne dis pas.
— Quatre personnes ont déjeuné ici, voyez- vous, s'écria l'inspecteur sans faire attention à mes explications, et en montrant du doigt la table qui portait encore le dessert et les vins, ainsi que quatre assiettes à fruits, contenant des pelures de pommes et des coquilles de noix. Une de ces quatre personnes était la victime : il y en avait donc trois autres, dont une femme que vous avez vue, et deux sur lesquelles nous n'avons aucune donnée. »
Je jetai un regard sur la table et vis que la nappe était de la plus fine toile damassée, glacée et repassée avec le plus grand soin. Je remarquai aussi que les fourchettes étaient en vieil argent de Géorgie. Au milieu de la table, sur une magnifique pièce ancienne d'argenterie de Shef field, s'épanouissait dans une potiche d'un travail précieux, une grosse gerbe de roses jaunes. Les habitants de la maison, quels qu'ils fussent, menaient à table un train de luxe peu ordinaire.
Mais pourquoi la belle jeune femme aux yeux noirs que j'avais vue, portait-elle une toilette de soirée à déjeuner? J'étais plus intéressé et plus intrigué peutêtre encore par elle que par les terribles preuves du mystère que j'avais là sous les yeux.
A ce moment, deux hommes en civil entrèrent dans la chambre. C'étaient deux agents de la Sûreté, attachés à la brigade des recherches, et envoyés par le poste de police sur information que quelque chose d'extraordinaire venait d'arriver.
L'inspecteur les mit en quelques mots au courant de la situation et, tandis qu'ils regardaient attentivement le visage de l'inconnu comme pour s'en fixer tous les traits dans la mémoire, il remit à celui des deux qui semblait avoir le plus d'âge et d'autorité, le contenu de la poche du mort.
a Allons faire notre ronde, maintenant, dit-il en se tournant vers moi; et, accompagné par le policeman, nous montâmes rapidement le grand escalier. La première chambre où nous entrâmes était un grand salon richement meublé, qui s'étendait sur toutela longueur de la maison, avec des meubles laqués blancs et des tapisseries de soie couleur terre cuite très pâle. Tout au contraire de la pièce au-dessous, il ne présentait aucune trace de vétusté ou d'usure. Et vraiment, avec ses décorations blanc et or, c'était une chambre plus luxueuse qu'on n'aurait pu l'attendre d'une maison ordinaire comme celle-ci. Un grand feu brûlait gaiement dans la cheminée, et le coussin de l'un des fauteuils au coin du feu était encore tout affaissé comme si la personne qui s'y était assise venait seulement de le quitter.
Les tables étaient encombrées d'une quantité de bibelots précieux et, sur un plateau, se trouvaient deux tasses à café vides, qui témoignaient que deux femmes avaient pris là leur café, pendant que les hommes prenaient le leur dans la pièce au-dessus.
L'ameublement était, comme nous l'avons dit, laqué blanc avec filets or et recouvert de tapisserie de soie couleur terre cuite. Le tapis bleu pastel ne portait pas ou peu de traces d'usure. On voyait que la chambre avait été fraîchement décorée et remise à neuf, et que l'ameublement en avait été choisi dans le goût le plus riche, mais tout cela ne nous donnait
qu'il y avait sur la table et sur la cheminée plusieurs photographies dans des cadres d'argent, mais elles ne présentaient rien de bien caractéristique, sauf une, celle d'un homme en uniforme d'officier étranger, dont la poitrine s'ornait d'un grand nombre de décorations. Je remarquai que cette photographie venait d'une maison très connue' de Venise, et j'en conclus que l'officier devait être un Italien.
Sur le parquet, tout près du fauteuil dont le coussin portait encore l'empreinte de la personne qui s'y était assise, gisait un numéro du journal parisien bien connu. Le Malin, ce qui me fit penser que l'un ou l'autre de ceux qui avaient quitté cette chambre depuis si peu de temps était étranger.
Ne trouvant rien de plus pour attirer notre attention, nous passâmes rapidement les autres chambres en revue. La pièce située derrière le salon était moitié fumoir, moitié robinet de travail, mais il n'y avait pas de feu et pour cause, la cheminée étant encore condamnée par l'écran de papier qu'on avait collé dessus pour l'été, ce qui, joint à l'épaisse couche de poussière qui recouvrait tous les meubles, nous fit conclure que cette chambre était sinon abandonnée, du moins très rarement habitée.
Au second étage se trouvaient plusieurs chambres à coucher, meublées d'une façon très ordinaire et qui juraient tellement avec le luxe du salon que nous ne pûmes nous défendre de cette impression que les meubles en avaient dû être fournis à crédit par quelque maison à bon marché pour les petites bourses de Tottenham CoUrt-Road.
La première chambre où nous entrâmes était évidemment celle d'un homme, car un pardessus et d'autres pièces appartenant au costume masculin étaient jetés en désordre sur le lit. La table de toilette était garnie d'une paire de brosses à dos d'ivoire avec l'initiale P gravée en noir.
Dans chaque chambre que nous traversâmes ainsi rapidement, nous eûmes soin, après avoir examiné d'abord tout ce qu'elle contenait, de visiter les pla-
cards, de regarder sous le lit et derrière les rideaux, pour nous assurer que personne ne s'y tenait caché.
J'avoue que je m'attendais à tout moment à découvrir la dame à la robe bleu turquoise, morte d'épouvante dans quelque coin où elle s'était réfugiée. Aussi, jugez de mon désappointement lorsque, dans une petite chambre sur la rue, je vis jetés sur le lit sa jupe et son corsage en crêpe de Chine bleu, avec les sequins d'argent.
Elle n'avait même pas pris le temps de se dégrafer ni de se déboutonner : elle avait tout arraché, tout fait sauter, ainsi que le prouvait d'ailleurs une longue déchirure qui séparait sa jupe en deux, de la taille jusqu'au bas. Elle avait dû être saisie d'un accès de terreur folle, qui ne lui avait laissé qu'une seule pensée : fuir au plus vite, et elle avait changé de costume avec la hâte du désespoir. La chambre était bien la sienne propre, car, sur la table de toilette, il y avait une garniture complète dé brosses, un de ces miroirs à main en argent repoussé qui sont à la mode aujourd'hui, une bouteille de sels anglais et un flacon de cet article essentiellement féminin, l'eau de Cologne. Je jetai un coup d'œil dans la grande armoire en acajou et la trouvai pleine de robes de toutes sortes, plus élégantes et plus riches les unes que les autres. Il était évident que la femme à laquelle elles appartenaient s'habillait à la dernière et à la plus luxueuse des modes.
Me tournant alors vers l'inspecteur, je lui désignai du doigt la toilette de soirée jetée en hâte sur le lit et je lui affirmai que c'était bien la même que portait la dame en question quand je l'avais vue paraître un moment à la fenêtre de l'appartement où gisait le corps de l'inconnu.
« Le cas n'en est que plus étrange, répondit laconiquement l'oflicier de police. Évidemment cette femme a trouvé moyen de s'échapper d'une façon ou d'une autre. 11 s'agit de voir maintenant s'il n'y aurait pas une sortie sur les derrières.
— Vous n'en trouverez pas, monsieur, déclara le policeman.
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— Qu'en savez-vous? demanda son supérieur.
— Ma foi, monsieur, répliqua l'homme avec un gros rire, je ne sais pas si je devrais vous dire ça, maie la vérité est que, il y a de ça trois ans, la cuisinière d'ici était, sauf votre respect, ma connaissance. Je venais la nuit en faisant ma tournée boire un verre ou deux de bière avec elle, et je me souviens très bien qu'une fois, en été, pendant que toute la famille était partie à la mer pour les vacances, la pauvre fille, qui était très peureuse, entendit un bruit étrange et s'en effraya fort. Mais j'eus beau fouiller toute la maison, je ne pus trouver personne. Il n'y avait d'ailleurs d'autre porte de sortie que celle de la rue et le derrière de la maison était fermé par un mur très élevé et blanchi à la chaux qui ne présentait par la moindre issue.
— C'est bon, nous verrons cela plus tard, conclut l'inspecteur en continuant à passer l'inspection de la chambre, dont il ouvrait et fouillait tous les tiroirs un à un.
— La cuisinière m'a dit souvent avoir entendu une ou deux fois des bruits insolites dans cette maison, poursuivit le policeman. C'est même la raison pour laquelle elle a quitté sa place. Elle ne voulait plus rester toute seule à garder la maison pendant que ses maîtres étaient à la mer. Ça lui tournait les sangs, qu'elle disait. Mais faut dire qu'il y a déjà plus de trois ans de ça : l'eau a eu le temps de couler sous le pont. »
Les remarques de cet homme me parurent étranges. Évidemment, cette maison était depuis longtemps prédestinée à de sinistres aventures.
Les autres chambres que nous fouillâmes, au même étage, ne contenaient rien d'intéressant. Un gant de femme blanc gisait à terre dans le corridor, perdu évidemment par l'inconnue dans sa fuite précipitée. Je le retournai vivement à l'envers et j'y trouvai la marque d'une grande maison parisienne de l'avenue de l'Opéra, avec le numéro de pointure 6. C'était donc une main tout à fait mignonne que celle à laquelle il avait appartenu.
Les mansardes servaient de chambres de bonnes il y en avait quatre et aucune n'avait été habitée depuis très longtemps. Je revins seul à la chambre où se trouvait la robe bleue, et je l'examinai encore une fois très attentivement dans ses moindres détails. Il y avait là des preuves qui sautaient aux yeux que la dernière occupante était une femme d'une éducation supérieure et d'un esprit cultivé. Sur le guéridon, près de la fenêtre, un volume de Ruskin à moitié coupé et tout ouvert témoignait d'une lecture brusquement interrompue. A la tête du lit, un petit crucifix de bronze ancien ressortait sur un fond de soie pourpre et disait que l'inconnue appartenait à la religion catholique. Enfin, dans un petit coffret d'argent se trouvait un chapelet, pêle-mêle avec des bagues, des bracelets et d'autres bijoux de valeur que la jeune femme n'avait pas eu le temps d'emporter dans sa fuite.
Était-il possible que ce fût elle l'auteur de cette basse et lâche trahison qui avait causé la mort d'un homme?
Plus j'y songeais et moins je pouvais y croire. Malgré moi, j'évoquais cette beauté éclatante et superbe dont mes yeux étaient encore tout éblouis. De même que beaucoup d'autres jeunes hommes d'une situation médiocre dans la vie, j'avais souvent entendu parler de la beauté fameuse de quelques grandes dames de la haute société, et comme tout Londonien eût pu le faire, j'étais allé les voir passer à l'aller ou au retour de Hyde Park dans le défilé pompeux de leurs fringants équipages. J'avais vu ainsi sous les ombrages plus d'une jolie figure, mais aucune pourtant qui fût comparable à celle qui m'était apparue l'espace d'un éclair à cette banale fenêtre derrière les boîtes aux fougères fanées.
J'avais bien compté que nous finirions par la trouver cachée quelque part sous les combles, au haut de la maison. Mais mon attente fut déçue. Elle avait disparu.
L'inspecteur et le policeman descendirent des mansardes et me rejoignirent au moment où je tenais en-
core la robe dans ma main. J'avais trouvé un mouchoir dans la poche, mais il ne portait ni chiffre ni initiale.
A cet instant même, nous entendîmes une voix qui nous appelait du hall en bas et nous couriimes tous les trois sur le palier pour regarder par-dessus la rampe.
. La personne qui avait appelé l'inspecteur était le chef des détectives, qui criait:
« Dites donc, Page, descendez tout de suite, cette affaire est plus mystérieuse et plus grave que je ne l'aurais cru. Venez voir un peu ce que nous avons trouvé. »
Je descendis l'escalier avec les autres quatre à quatre et ce que je vis était bien fait pour rendre le mystère plus impénétrable encore.