QUI DEVIENT DE PLUS EN PLUS MYSTÉRIEUX
Les deux détectives se tenaient à l'entrée de la salle à manger et le plus vieux avait à la main quelque chose que je ne pus pas bien distinguer tout d'abord. Mais quand il eut apporté l'objet au grand jour du hall, un cri d'horreur et d'épouvante s'échappa malgré nous de nos lèvres.
C'était une tête humaine qui avait été séparée du corps, la tête d'une belle jeune femme avec une épaisse chevelure blonde.
« Bonté du ciel ! cria l'inspecteur Page. Où diable avez-vous trouvé ça?
— Dans ce carton à chapeau, répondit le second détective, et il nous montra un carton à chapeau de tournure bien innocente, avec son enveloppe de cuir brun usagé. Je l'ai trouvé dans le placard à côté de la cheminée. »
Je me penchai sur la funèbre relique que j'examinai attentivement. La tête avait légèrement diminué de volume, en même temps que la peau s'en était resserrée ; mais depuis combien de temps était-elle détachée du corps, voilà ce que nous n'avions aucun moyen de nous assurer. Le cou avait dû être coupé par quelque instrument très tranchant et les traits gardaient une telle apparence de vie qu'il me vint tout de suite à l'idée qu'on avait dû les soumettre à une préparation chimique dans le but de les conserver.
La chair, quoique dure et froide, était douce au toucher et avait même gardé jusqu'à la teinte rose de la vie sur deux joues bien rondes, où un sourire figé dans l'immobilité de la mort creusait deux fossettes. Le visage était charmant, les paupières closes comme dans un sommeil paisible. Les longues tresses blondes avaient été nattées très serré, puis ramenées en chignon sur le derrière de la tête et maintenues en place par deux petits peignes clairs d'écaillé de tortue montés en or. Le tout donnait l'impression d'une coiffure faite avec le plus grand soin, car pas un cheveu ne dépassait.
La figure était celle d'une toute jeune femme, vingt ans au plus, avec des lèvres d'un dessin très pur, sur lesquelles, ainsi que nous l'avons dit-, un sourire s'était attardé, comme si dans son sommeil d'éternité elle eût fait quelque doux rêve.
Et c'était ce sourire qui rendait la chose encore plus lugubre. Malgré sa douceur on eût dit je ne sais quel rictus d'une ironie funèbre. L'endroit où le cou avait été tranché était sec et dur comme si l'on y eût appliqué une sorte de mastic pour boucher les artères et par cela même préserver la tête de la décomposition.
0 Peut-être bien que l'homme que nous avons trouvé mort ici était étudiant en médecine, hasarda Page. J'ai souvent entendu dire que les élèves des hôpitaux s'amusaient à garder dans leur chambre des pièces anatomiques. »
La supposition me parut très vraisemblable, mais deux secondes après le détective répondit:
« Non, vous n'y êtes pas. Regardez-moi ça. Et il mit le doigt sur un point que nous n'avions pas remarqué, derrière l'oreille droite. Vous voyez ce trou, ajouta-t-il, eh bien, c'est un trou de balle de revolver. Cette femme a' été assassinée, cela ne fait pas le moindre doute.
— Alors, reprit l'inspecteur, vous avez raison : l'affaire est plus mystérieuse encore que nous n'aurions cru, car il y a deux tragédies au lieu d'une
Mais il doit y avoir déjà quelque temps que la femiiio a été assassinée?...
— Une semaine ou deux, très probablement, répondit le chef des détectives. Elle a l'air plutôt Allemande qu'Anglaise. Je me demande qui diable elle peut bien être?
— Ça c'est à nous de le trouver, répliqua son collègue. Dans tous les cas, c'est une des affaires des plus intéressantes que j'aie jamais eues à démêler.
— Il me semble que le carton à chapeau a dû faire déjà pas mal de voyages, remarquai-je à mon tour en examinant les étiquettes de toutes tailles et de toutes couleurs qui étaient collées dessus. Elles venaient de gares et d'hôtels d'Angleterre, d'Italie et de Suisse. Une petite étiquette rouge indiquait qu'en dernier lieu le lugubre colis avait stationné quelque temps à la consigne de la gare de Paddington. Pour un singulier bagage à traîner après soi en voyage, c'en était un vraiment que cette tête de femme coupée, et le mystère prenait maintenant les proportions d'une véritable énigme.»
Ah ! si j'avais seulement fait attention à ne pas perdre de vue ce maudit petit vieux au paletot râpé 1 Mais je l'avais laissé me filer entre les doigts comme un niais que j'étais, quand tout me prouvait qu'il était un complice terriblement actif des habitants de cette maison.
Le détective posa sa funèbre trouvaille sur la table du hall, pendant que nous nous creusions tous la tête à chercher des explications sur lesquelles on pût bâtir une théorie satisfaisante. N'eût été cette blessure derrière l'oreille, nous n'aurions certainement pas hésité à reconnaître que nous nous trouvions en présence d'une pièce anatomique appartenant à quelque étudiant excentrique ; mais l'hypothèse tombait d'elle-même devant le fait brutal, et la tête avait été conservée avec tant de soin que nous étions bien forcés d'y voir la preuve de quelcjuc horrible tragédie où la malheureuse jeune fenmie avait trouvé la mort.
Elle avait dû disparaître ainsi sans laisser de traces, et sa tête seule avait été conservée pour des motifs tout aussi mystérieux et impénétrables que l'identité de ses meurtriers.
Je me rappelai les paroles de la cuisinière à son ami le policeman, et je ne pus m'empêcher de penser qu'un grand mystère planait sur cette maison où depuis si longtemps déjà on entendait des bruits inexplicables.
L'intérieur du carton à chapeau était garni d'un mouchoir de fine toile où la tête avait été soigneusement enveloppée.
Les gens de police, néanmoins, avaient bon espoir d'en établir l'identité dans le plus bref délai, car ils ailaientfaire prendre immédiatement une photographie de cette figure mélancolique avec son affreux sourire et des milliers d'exemplaires en seraient envoyés par tout le royaume à tous les postes de police. Si c'était une Anglaise, ses amis devaient la chercher partout et il n'y avait pas de doute qu'elle ne fût identifiée tôt ou tard. Si au contraire c'était une étrangère, les chances se trouvaient très diminuées. Plus d'une étrangère disparaît ainsi à Londres sans qu'on puisse jamais retrouver ses traces, et le même fait se produit pour les Anglaises dans les capitales du continent. L'étranger est toujours une proie facile pour le malfaiteur sur n'importe quel point du globe.
A force de regarder le visage de la morte, ses traits calmes et reposés, détendus dans la paix du dernier sommeil, s'étaient gravés dans ma mémoire d'une façon indélébile. Ils ne s'en sont point efïacés et je les revois aujourd'hui avec autant de vivacité que s'ils étaient encore devant moi dans la lumière grise de cet après-midi de novembre, sur la table du grand hall pavé de mosaïque à carreaux, avec l'énigmatique sourire à jamais figé sur les lèvres closes.
Qu'elle fût tombée victime d'un guet-apens, cela ne pouvait pas faire l'ombre d'un doute, car le petit trou rond de la balle, cerclé de bleu, pénétrait jusqu'au cerveau, et, comme le plus vieux des détectives
le fit remarquer, la direction de la balle écartait toute hypothèse de suicide.
« Il est possible, ajouta cet homme, que le carton à chapeau ait appartenu au mort, mais il est possible aussi qu'il ait été la propriété de son assassin. En tout cas, il est bien étrange qu'un meurtrier promène partout avec lui la pièce à conviction de son crime. Pour ma part je regarde cette affaire comme la plus extraordinaire que j'aie rencontrée de ma vie.
— C'est aussi mon avis, déclara Page. Et quand monsieur, ajouta-t-il en me montrant, est venu faire sa déposition, j'ai d'abord été porté à ne pas y prêter la moindre attention. Mais il semble bien évident maintenant que le plus grand des hasards l'a mis à même de révéler une série de crimes tout à fait extraordinaires.
— Il y a un vieux proverbe qui dit qu'un meurtre ne saurait rester longtemps caché, remarquai-je à mon tour, et le cas présent ne le fait pas mentir. J'avais cherché un abri contre l'averse sous la porte d'entrée, sans penser à rien, et je me suis trouvé ainsi à un mètre du drame. »
De la rue montaient, pendant que nous étions en train de discuter, les éclats de voix delà foule surexcitée parla curiosité qui s'y était amassée malgré les déclarations négatives du policeman posé en sentinelle à la porte de la petite cour intérieure.
La découverte delà tête coupée aux longues tresses blondes bien nattées était si étrange et si captivante que chacun de nous en oubliait presque le corps sans vie et sans mouvement étendu sur la chaise longue de cuir dans la salle à manger.
Pour celui-là, au moins, ma propre déposition jetait bien quelque lumière, si faible qu'elle fût, sur la tragédie dont il avait été victime; mais tout ce qui concernait la morte était plongé dans les épaisses ténèbres du plus profond mystère. J'étais tout disposé à admettre l'hypothèse qui voulait qu'elle fût Allemande ou Scandinave, à cause de la couleur très blonde de ses cheveux. Encore, ainsi que je le fis
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remarquer, sa chevelure pouvait-elle avoir été blondie par un procédé artificiel comme c'est la mode aujourd'hui, grâce à des eaux de toilette qui sont de véritables décolorants chimiques.
Avec les deux détectives et le policeman j'examinai les derrières de la maison, mais il n'y avait pas de trace d'issues. La petite cour pavée était entourée de maisons sur trois côtés avec des murs blanchis à la chaux qui atteignaient la hauteur du second étage. Ces murs étaient bien percés de fenêtres, mais c'était là plutôt de simples prises d'air, trop petites pour livrer passage au corps d'un homme et destinées vraisemblablement à donner du jour aux escaliers. La cour se trouvait donc au fond d'une sorte de puits sans issue dont il était absolument impossible de s'échapper.
« Tout ce qu'il y a de sûr, s'écria un de mes compagnons, c'est qu'ils ne peuvent pas être sortis par
— Comment ont-ils fait, alors? demandai-je. Je jurerais sur ma tête qu'ils n'ont pas mis le pied dans la rue.
— Dites que vous ne les avez pas vus, répondit l'homme en riant, mais il faut bien qu'ils soient passés par la rue. Il n'y a que deux chemins pour sortir, paï* derrière ou par devant. Or, par derrière, c'est impossible, vous l'avez vu comme moi, et pourtant ils ne sont plus là. Alors?... »
Mais, malgré l'évidence, je n'étais pas convaincu. Certes, la façon dont ces gens avaient disparu était bien mystérieuse, mais je n'avais pas perdu de vue la porte de la maison un seul instant en allant chercher le policeman, et ce n'était pas pendant les quelques secondes oii j'avais eu le dos tourné qu'ils avaient pu s'échapper. J'en aurais donné ma tête à couper.
Nous rejoignîmes Page que nous trouvâmes toujours debout auprès du cadavre de l'infortuné jeune homme. Il avait pris tous les papiers que contenait la poche du malheureuxgarçon et il était en train de les examiner au demi-jour des stores ouverts.
« J'ai déjà parcouru tout ça, dit-il au chef des dé-
tectives quand nous entrâmes. Il n'y a pas grand'chose de bien important là-dedans: quelques notes de restaurant qui serviront peut-être tout de même à établir l'identité. Mais j'espère que nous allons avoir meilleure chance, avec les autres poches. Donnez-moi donc un coup de main, s'il vous plaît. »
Et avec l'aide du policeman, il tourna sur Iç côté le corps rendu pesant par l'inertie cadavérique; d'une petite poche dissimulée à gauche dans l'intérieur du gilet, il tira un porte-cartes et un portefeuille en maroquin avec plusieurs lettres qui, à en juger par leurs enveloppes fripées, devaient être là depuis longtemps.
Quant aii porte-cartes que j'ouvris, il était malheureusement vide.
Les lettres, contrairement à notre attente, n'étaient pas envoyées au mort, mais à une « miss N. Tesloff » à différentes adresses d'hôtels, parmi lesquels le Grand- Hôtel à Paris, le Tacorontc à Ténériffe et le Savoy Hôtel à Florence. Toutes étaient d'un homme qui signait simplement « Lionel ».
Il y en avait huit en tout, écrites dans les termes les plus passionnés, et toutes, excepté une, datées du Devonshire Club, Saint-James street. Cette dernière, griffonnée au crayon sur une feuille de paj/ier blanc, avait probablement été écrite en chemin de fer ou en voiture.
En les lisant à mon tour après que les gens de police en eurent pris connaissance, je vis qu'elles contenaient l'expression de l'ardent amour d'un cœur de vingt ans qui s'épanchait dans celui de la femme qu'il aimait tendrement et dont la force des circonstances l'avait séparé.
La plus curieuse était celle-ci que je transcris littéralement .
« Je sais que je soupire après l'impossible et que vous ne pourrez jamais être à moi. Nos situations dans la vie sont tellement différentes t\uQ la seule pensée d'oser aspirer à votre main n'est que folie et présomption. Jamais votre famille ne voudrait
VOUS laisser épouser l'obscur roturier que je suis. Il vaut donc mieux pour tous deux que nous nous séparions, dût mon pauvre cœur s'en briser. Et pourtant je vous aime ! Ah ! oui, combien de fois les ai-je répétés, combien de fois les répéterai-je encore ces mots si doux et si cruels que je murmurais à votre oreille dans les jardins de Kensington, par cette chaude après-midi de bonheur où nous oubliions le monde et ses conventions maudites pour ne plus penser qu'à nous ! Je vous aime de toutes les forces de mon âme, avec toute la pureté et avec toute la passion aussi dont une âme d'homme est capable. Mais cet amour, hélas ! n'a apporté avec lui que regrets et déception. Quand j'ai osé vous l'avouer, je ne connaissais pas votre secret. J'étais si loin de penser qui vous étiez ! Je croyais avoir affaire à une femme de la même classe dans la société que la mienne, et c'est là toute mon excuse. Je ne savais pas que le nom de TeslofT cachait un autre nom illustre dans toute l'Europe et que votre haute naissance excluait toute idée d'union entre nous.
«Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi d'avoir osé lever les yeux jusqu'à vous. Seulement, par pitié pensez un peu à moi, pensez au pauvre délaissé dont vous avez brisé le cœur et qui a encore son nom et sa fortune à faire; pensez à l'homme qui porte jour et nuit votre portrait avec lui, à l'homme qui vous a tant aimée et qui vous aimera jusqu'à son dernier souffle. Vous avez des ennemis; j'en ai aussi. Je sais que c'est mon amour pour vous qui me les a faits et que je me suis attiré, en vous aimant, leur haine impitoyable. Mais je ne les crains plus, je vous le jure, maintenant que vous m'avez assuré que mon amour est payé de retour. Et pourtant vous dites que nous ne devons plus jamais nous revoir. Gomment puis-je, avec une aftection aussi passionnée que la mienne, accepter cette sentence trop cruelle qui est pour moi l'équivalent d'une sentence de mort? Je sais bien que dans votre monde vous êtes trop haut pour moi, et je vous aime trop respectueusement pour exposer
jamais par ma faute votre honneur et votre renommée sans tache au scandale, ou vous faire encourir la colère de votre famille en vouslaissant lier votre destinée à la mienne. Non, je resterai, puisque vous le voulez, loin de vous, mais à cette condition que vous me promettiez de revenir me voir encore une fois, rien qu'une seule, quand les circonstances le permettront, à l'insu de tous, pour que je puisse vous rendre mes tendres hommages et baiser le bout de votre main. J'espère que ce n'est pas trop demander. Londres n'est pas au bout du monde, et puisque vous me défendez d'aller à vous, je suis sûr que vous trouverez ma prière toute naturelle et que c'est vous qui viendrez à moi.
« Toutes mes pensées, toutes mes prières sont pour vous, mon seul et mon unique amour. Je ne vous demande, en retour, adulée comme vous Têtes par la brillante escorte de tous vos admirateurs que de penser seulement cinq minutes par jour que celui qui vous aime le mieux de tous et le plus passionnément est
a Votre tendrement dévoué,
« Lionel, i