‹ La dame en bleuChapitre 6 sur 34 · LE PETIT VIEUX AU PALETOT RÂPÉ · texte numérisé non relu

LE PETIT VIEUX AU PALETOT RÂPÉ

« Voilà une lettre bien extraordinaire, remarqua le chef des détectives, lorsque nous l'eûmes lue, Page et moi. Vous noterez en passant que la dame à qui elle est adressée se trouvait à l'époque dans un hôtel de Florence.

— Très curieux, en effet, répondit mon compagnon, plongé dans ses réflexions. Enfm, nous savons toujours deux choses, d'abord quela dame était d'un rang social très supérieur à celui de son ami, ensuite qu'elle ne s'appelait pas Tesloff de son vrai nom. De plus, Tesloff étant un nom russe, il y a quelque chance pour qu'elle-même soit Russe. En tout cas, nous avons les preuves en main qu'elle voyageait beaucoup.

Mais, à mon avis, le plus extraordinaire de tout est cette remarque faite dans la lettre que son nom est illustre dans toute l'Europe. Celui qui l'a écrite croyait d'abord, dit-il, que son amie appartenait à la bonne bourgeoisie, et ce n'est que plus tard seulement qu'il a découvert avoir affaire à une grande dame, qui, pour des raisons connues d'elle seule, cachait son identité sous le nom de Tesloff.

— Une autre chose me semble tout aussi extraordinaire, déclara l'inspecteur Page. Comment se faitil que ces lettres soient en la possession du mort?

— Peut-être voulait-il essayer d'en tirer de l'argent en échange ?

50 LADAMEENBLEU.

— Du chantage ? m'écriai- je. Non, je ne le crois pas. Et pourtant, à bien réfléchir que j'avais entendu de mes propres oreilles le pauvre jeune homme accuser cette femme de l'avoir trahi, l'hypothèse me semblait digne de considération.

— En tout cas, il est évident qu'il tenait beaucoup à ces lettres et qu'il les a collectionnées bien précieusement, remarqua le second détective, car il y a longtemps qu'il doit les porter sur lui. La date de la première remonte à deux ans.

— Je me demande qui peut bien être ce Lionel, ajoutai- je en tenant encore les lettres à la main.

— C'est miss Tesloff qu'il faut trouver d'abord, répondit Page. Peut-être pourra-t-on nous donner quelque renseignement au Grand-Hôtel à Paris.

— C'est cela, approuva le chef des détectives. Je cours à Sxîotland Yard télégraphier à Slade de faire une enquête. Nous avons sur une lettre la date exacte du passage de miss Tesloff à Paris; par conséquent, il sera facile de retrouver son nom sur le livre des entrées. De plus, dans les grands hôtels, les gens qui voyagent sous un incognito sont généralement connus, si ce sont vraiment de grands personnages. Il est vrai que cette femme, après tout, n'est peut-être qu'une aventurière. »

Les autres officiers de police approuvèrent unanimement le plan du chef des détectives inspiré par Page. Le problème se résumait donc ainsi : l'auteur des lettres avait rencontré quelque jeune femme à laquelle il avait fait l'aveu de son amour dans les jardins de Kensington. Puis il avait découvert qu'elle n'était pas du tout ce qu'il pensait, mais une très grande dame à la main de laquelle il ne pouvait prétendre. Mais comment se faisait-il que ces lettres fussent en la possession du mort? Là était le nœud de l'énigme.

Si seulement la police pouvait mettre la main sur cette miss Tesloff, il n'y avait pas de doute que l'identité de l'assassiné en serait établie du même coup. 5i elle était vraiment un grand personnage d'un rang

très élevé dans la haute société européenne, l'affaire irait toute seule, car il semblait au témoignage de ses différentes adresses, qu'elle voyageât toujours sous le même nom. Mais si au contraire elle n'était qu'une aventurière changeant constamment de nom et de personnage, alors toutes les recherches seraient probablement inutiles.

Page m'expliqua que si Scotland Yard donnait par téléphone des instructions détaillées à l'agent Slade, à Paris, l'enquête serait menée de la façon la plus approfondie. En somme, il y avait bon espoir de découvrir rapidement qui était le mort.

L'autre mystère, plus grand peut-être encore, était celui de la tête coupée. Celui-là n'admettait pas de solution, pas même d'hypothèse, maintenant qu'il était bien établi que la malheureuse jeune femme avait été victime d'un lâche assassinat.

Je ne suis pas fort pour débrouiller les mystères. Ce n'est pas mon affaire. Je m'y connais mieux sur les qualités, les tailles et les couleurs des étoffes. Mais dans le cas présent, ma curiosité était surexcitée à un tel point que je tirais des maigres données du problème des déductions dont la logique m'étonnait. Je bâtissais hypothèses sur hypothèses, toutes plus séduisantes les unes que les autres, mais elles tombaient d'elles-mêmes quand je les passais en revue pour les coordonner et me faire un système complet, de sorte que je n'entrevoyais pas de solution possible du mystère. Il se présentait d'ailleurs sous un aspect si complexe et si déconcertant que les gens de police euxmêmes étaient démontés.

Ils me firent subir un contre-interrogatoire, surtout au sujet du petit vieux au paletot râpé qui semblait avoir rempli le rôle de sentinelle dans la rue. Les détectives en prirent le signalement très détaillé, apparemment dans l'espoir qu'on pourrait mettre la main dessus.

Mais, pour ma part, j'étais bien sûr qu'il ne se laisserait pas pincer. Évidemment, c'était un des com pli ces de cette jeune femme brune aux yeux noirs qu

avait disparu si rapidement après avoir quitté sa robe bleue. Il était bien certain qu'à cause d'elle il prendrait toutes ses précautions pour ne pas être découvert.

Le docteur qu'on avait envoyé chercher arriva en toute hâte. C'était un jeune homme, assistant d'un grand médecin de Bloomsbury square, et, dès qu'il fut en présence du corps, il procéda à son examen d'un air profondément grave qui ne laissait pas d'être amusant.

La tête coupée l'embarrassa tout autant que nous, et, après avoir examiné de près longuement la blessure à la base du crâne, il finit par dire :

« Cette femme a reçu un coup de feu par derrière, c'est évident. Ensuite, la tête a été tranchée par des mains qui dénotent une complète ignorance delà dissection. Enfin, on a probablement injecté dans les artères une composition chimique dans le but de conserver les chairs.

— Mais, m'écriai-je, pourquoi conserver cette tête? Pour quelle raison, je vous le demande?

— Ah ! ça, c'est à la police de le trouver, réponditil. Moi, vous comprenez, je vous donne mon avis comme médecin, et voilà tout.

— Nous aurons besoin de votre témoignage au jour de l'enquête, docteur, s'écria Page, en prenant sur son calepin le nom et l'adresse du médecin. Peut-être assisterez-vous le médecin légiste à l'autopsie?

— Très volontiers.

— Ce sera demain. Je vous ferai savoir l'heure exacte. Mais, ajouta-t-il,' il vaut mieux ne parler à personne de cette affaire. Nous n'avons pas besoin que les journaux viennent y fourrer leur nez et il nous faut du temps pour procéder à quelques recherches indispensables. Les reporters auront assez de pain sur la planche au moment de l'enquête pu blique.

— C'est entendu, je n'en soufilerai mot, promit le docteur.»

Et, après qu'on lui eût fait voir dans le hall l'endroit

OÙ le malheureux jeune homme était tombé, il prit congé de nous.

11 était alors près de quatre heures et la nuit commençait à tomber. Les deux policemen, dans la rue, avaient réussi à faire croire aux curieux qui s'étaient attroupés que rien de bien extraordinaire n'était arrivé et qu'il s'agissait tout bonnement d'une saisie de biens pour cause de retard dans le paiement des impôts. Et les badauds s'étaient dispersés, désappointés de ne pouvoir assister à une arrestation.

Je retournai au poste de police avec Page et les deux détectives, laissant les deux policemen à la garde de la maison du drame et, dans la salle des dépositions du poste, je refis à l'inspecteur un récit aussi détaillé et aussi clair qu'il était en mon pouvoir de tout ce que j'avais vu et entendu.

Je dois avouer que je m'étais trouvé précipité dans ce mystère si tragique d'une façon si inattendue et si soudaine que j'étais complètement désorienté. J'y pensais certainement beaucoup plus qu'à la bonne fortune qui m'était tombée du ciel dans la matinée, et l'énigme me passionnait à un tel point que je résolus, maintenant que je n'avais plus besoin de travailler pour gagner ma vie, de consacrer tout mon temps à aider la police à tirer au clair cette étrange affaire.

Et tandis que dans la grande pièce aux murs nus, sous la clarté crue du gaz qui chantait, je regardais la face rouge et bien rasée de l'officier de police qui couchait rapidement par écrit sur son papier écolier bleu, tout ce que je lui racontais, je sentis que j'avais fait le premier pas, un pas irrévocable, dans la nouvelle vie qui s'ouvrait devant moi.

« Que faites- vous, monsieur Hewerdine? me demanda l'inspecteur, lorsque j'eus fini et que je lui eus déliné mes nom, prénoms et adresse.

— Moi... je... je... balbutiais-je, ne sachant pas trop quoi dire. Mais je repris mon assurance, et j'ajoutai:

« J'étais employé dans une maison de commerce

d'AIdermanbury, encore ce matin, quand on est venu m'annoncer que j'avais fait fortune. »

L'inspecteur me regarda en souriant d'un air narquois, avec ridée bien arrêtée que j'avais voulu dire une facétie, et comme il ne demandait pas mieux que de continuer la plaisanterie, il poursuivit :

« Vous avez gagné le gros lot, je parie, hein?

— Ma foi, pas positivement, répondis-je, mais c'est tout comme. Vous avez deviné juste. J'ai appris qu'une grande fortune me tombait littéralement du ciel une heure avant la pluie qui m'a forcé à chercher un abri sous la porte de la maison que vous connaissez. L'avoué qui s'occupait des affaires de mon oncle m'a fait dire de passer à son étude, où il m'a appris que j'étais le seul héritier de toutes les propriétés du défunt situées au pays de mon grandpère dans le Norfolk.»

Page me regarda avec méfiance. Il se demandait si je disais la vérité. Peut-être bien, pensait-il, étais-je quelque individu recherché par la police, ou quelque évadé de prison centr;ale qui avait oublié d'y rentrer. Dans ce cas, j'essayerais de dérouter la police en entrant dans la peau d'un nouveau personnage et en forgeant une histoire de toutes pièces. D'ailleurs, cette invention d'héritage est courante chez les voleurs pour expliquer leur changement de fortune subit. Ce n'était pas la première fois que Page se l'entendait servir.

« Vous habitez dans Westmoreland road, Wahvorth. J'ai le numéro, dit-il sans faire d'autres commentaires sur ma bonne fortune. Êtes-vous toujours là? »

Je répondis affirmativement.

« Nous pouvons avoir besoin de vous pour établir l'identité du petit vieux qui se trouvait dans la rue. C'est pourquoi je vous prierai de laisser un petit mot toutes les fois que vous sortirez pour que l'on sache où aller vous chercher. Ces affaires-là, vous comprenez, c'est souvent une question de temps, et un retard de quelques minutes peut faire tout manquer. »

Puis, après une courte pause, l'officier de police ajouta d'un ton bon enfant :

« Au commencement, je ne croyais pas à votre histoire, monsieur Hewerdine; mais maintenant je suis convaincu que vous m'avez dit la vérité et je vous prie d'accepter mes excuses.

— Je vous en prie, déclarai-je à mon tour. Vos doutes étaient trop naturels, et, à votre place, je n'aurais pu m'empêcher de les avoir. Vous autres, gens de la police, avez affaire tous les jours à tant de personnes qui vous racontent des histoires plus extraordinaires les unes que les autres, que, vraiment, il doit vous être bien difficile de discerner la vérité. J'ai logé autrefois à Peekham, dans la même maison qu'un détective, qui m'a raconté souvent combien de fois il avait été lancé sur de fausses pistes par des gens qui lui avaient fait les dépositions les plus graves sans prendre seulement la peine de vérifier les faits.

— Vous avez raison, répondit Page. Mais vous conviendrez que votre histoire était bien extraordinaire et je suis forcé d'admettre, de mon côté, que cette affaire est la plus remarquable de toute ma carrière. Cette tête est une véritable énigme. Courtland luimême, qui est un des plus fins limiers de toute sa brigade, est prêt à donner sa langue aux chiens.

— Je me demande si ce ne serait pas là la tête de cette mystérieuse Miss Teslofî? suggérai-je.

— Quelle étrange idée ! s'écria l'inspecteur. Mais, pourquoi pas, après tout? Le visage a le type étranger, cela saute aux yeux et Teslofî est un nom étranger. Sacrôdié ! Je crois que l'hypothèse pourrait bien tenir debout. Il faut que j'en fasse part à Courtland sitôt qu'il va rentrer après avoir fait son rapport. Dans une heure, on va téléphoner à Slade, à Paris, pour qu'il aille faire des recherches dans les livres des voyageurs et questionner le personnel du Grand-Hôtel. Croyez-moi, on tirera bien quelque chose de ces lettres. »

Quelques minutes plus tard, le détective Courtland

entrait et examinait attentivement avec Page la toilette de soie bleue dont la jeune femme s'était si rapidement débarrassée dans sa fuite et qu'un policeman avait apportée au poste enveloppée dans une feuille de papier brun.

Sur la jupe déchirée, auprès de la bordure, il y avait plusieurs taches de sang. Mais la question était de savoir si la mystérieuse inconnue avait aidé à transporter la victime du hall jusqu'à la salle à manger, ou bien si en passant par l'endroit du cr ime sa jupe n'avait pas traîné dans le sang.

Le nom du couturier se trouvait à l'intérieur du corsage en lettres dorées sur une bande de toile blanche rapportée : Raffin, Paris.

« Voilà qui peut nous mettre sur la bonne piste, remarqua le détective. Slade trouvera le nom de la cliente qui a commandé cette robe : quelque femme très élégante, cela ne fait pas le moindre doute, n

Le fait est que le léger accent étranger que j'avais cru remarquer dans la voix de femme dont j'avais entendu le terrible cri d'horreur dans le hall, semblait confirmer l'hypothèse que cette femme était bien la même que celle que j'avais vue ensuite à la fenêtre.

« Vous feriez mieux d'envoyer tout cela à Paris, par le train de ce soir. De cette façon Slade aurait la robe demain matin, et pourrait aller avec aussitôt chez Raffm. »

Comme je m'y connais un peu dans les modes, j'expliquai aux deux hommes que la maison Raffin est une des plus connues de Paris et que tout ce qui sort de ses ateliers de couture porte la marque du suprême chic et est aussi, naturellement, très coûteux. Les modèles de la maison rivalisent avec ceux des plus grands couturiers de la rue de la Paix, car il ne peut y avoir qu'une femme très élégante et très riche pour se faire faire là une toilette de soirée.

Pendant que je parlais, le brigadier du posle envoyait par télégraphe à Scotland Yard un rapide exposé de notre étrange découverte.

LADAMEENBLEU. 57

« Annoncez-leur que je viens de suite moi-même, dit Courtland quand le constable eut fini. Demandezleur en même temps de faire appeler Slade au téléphone etdelui dire de garder l'appareil jusqu'à ce que je sois là. J'ai à lui parler d'une affaire très importante. »

On voit par là, quoi qu'en prétendent un tas de gens qui trouvent à redire à tout, que la préfecture de police ne perd jamais une minute lorsqu'elle se trouve en présence de quelque important mystère à éclaircir.

J'allais prendre congé, quand le bruit des pas pesants de plusieurs hommes qui semblaient soutenir une lutte violente dans l'entrée me fît retourner, et je vis trois policemen qui traînaient un homme dont les bras étaient ligotés.

Les yeux lui sortaient des orbites et son visage était tordu convulsivement par d'horribles grimaces qui le défiguraient. Les agents le poussèrent au milieu de la pièce, et, quand mes regards tombèrent sur lui, je demeurai muet de stupeur en le reconnaisssant.

Cet homme était le petit vieux au paletot râpé qui faisait le guet dans la rue devant la maison de Montague Street !

Page 1